CHAPITRE VIII
Mademoiselle Bouboule est retirée de pension , c’est-à-dire de l’armoire au linge.
Se tenant toujours sous le bras, les deux enfants arrivèrent ainsi devant leur mère. Madame Delord , assise près de son mari , tricotait une paire de chaussettes en laine, pendant que ce dernier lui lisait tout haut un feuilleton de M. Jules Janin.
— Papa et maman , nous avons à voùs parler, dit Jules très-sérieusement.
— Quel ton solennel ! dit M. Delord en pliant son journal ; il paraît que l’affaire est grave.
— Très-grave, dit Marie, se tenant roide et sans rire.
— Très-grave, répéta Jules , car il s’agit de mariage.
— Est-ce que c’est vous qui allez vous marier ? demanda M“® Delord , se pinçant les lèvres pour ne pas rire.
— Nous savons fort bien, maman, dit Jules, que lorsqu’il s’agira de nous marier, ce ne sera pas nous que ça regardera, mais vous... Non, c’est de nos enfants qu’il est question : la poupée de Marie, mademoiselle Bouboule, est demandée en mariage par monsieur Polichinelle et monsieur Pantin ; nous venons vous consulter, papa et maman, pour retirer Bouboule de pension , c’est-à-dire , de l’armoire au linge, et préparer le grand salon pour faire une présentation en règle.
— Comment! dit M. Delord, mais l’af-
faire est beaucoup plus grave que je ne le pensais au premier abord. — Marier M“® Bouboule avec M. Polichinelle ou M. Pantin , c’est une question très-sérieuse et qui intéresse toutes les familles.
Demain , c’est le jour des Rois , mes enfants; j’ai invité tous vos petits cousins et petites cousines pour manger en famille le gâteau de la fève : faites décrotter les bottes de vos fiancés , et mettez-leur des gants jaunes, Jules ! Parez la fiancée , Marie ! et je vous réponds que ni les lumières, ni les gâteaux, ni le thé, ni les sirops, ni les confitures ne manqueront à la fête.
— Mais d’abord, il me faudrait la mariée»
dit Marie timidement.
— C’estjuste, répondit madame Delord, qui se leva, alla à son armoire , l’ouvrit et en tira une grande et grosse poupée qu’elle remit à Marie. — Si tu as besoin de moi comme couturière, ajouta-t-elle en s’adressant à sa fille, préviens-moi avant ce soir.
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— Ça n’est pas de refus, répondit î^arie, en prenant sa poupée dans ses bras.
— Puisque maman est assez bonne de servir de couturière à M“® Bouboule, dit Jules à sa sœur, tu devrais bien lui faire faire une belle robe de soie ou de velours avec des volants en guipure, et aussi lui mettre, comme à mademoiselle Clémentine Renaud , un collier cp opale , et des boucles d’oreilles de même.
— Oui, dit Marie, pour que M. Polichinelle ou M. Pantin fasse comme mon oncle, le capitaine, à l’égard de cette demoiselle qu’on lui avait proposée pour femme, la semaine dernière : — Fi donc de votre mijaurée! Je ne veux pas épouser une châsse, qui sera à se miroiter toute la sainte journée, mais bien une bonne femme de ménage! — Et que ces deux messieurs refusent ma fille; et que ma fille me reste sur les bras : non , non , pas de ça, Lisette!
— Alors , comment voulez-vous qu’elle
soit mise? lui demanda sa mère, en souriant de l’observation de sa fille.
— Tout bonnement, ma petite maman, en pensionnaire, avec une robe montante, une collerette unie et un tablier de soie noire , dit Marie.
— Quant à moi , répliqua Jules, je vais veiller à la toilette de M. Pantin et de M. Polichinelle... Mais, à propos, papa, voilà une chose qui m’embarrasse : — chacun de ces messieurs va faire valoir ses qualités auprès de mademoiselle Bouboule, et je ne saurai les faire parler tous deux , ou du moins , ce sera bien difficile.
— Je me chargerai avec plaisir de Polichinelle, répondit M. Delord ; de cette manière , tu n’auras que M. Pantin à faire parler.
— Vous êtes la bonté même , papa , répondit Jules en embrassant son père; je vais chercher mes fiancés.
En disant ces mots , Jules quitta la chambre de ses parents et vint dans celle
où nous étions , Pantin et moi ; Pantin, proprement accroché à un clou doré ; moi, gisant à terre pêle-mêle avec un cheval de bois brisé, quelques soldats de plomb sans tête , et une douzaine de casseroles...
Pauvre , pauvre Polichinelle !
Jules me ramassa , et à la vue de la dou leur peinte sur mon visage , et qui sans doute déGgurait mes traits, à la vue de la vétusté de mes accoutrements, son bon petit cœur se serra. — Pauvre Polichinelle! me dit-il avec, amitié, dans quel triste état te trouvé-je! Ton rire si joyeux et si franc est effacé de tes lèvres ; tu as perdu les pompons de tes sabots ; le galon de tes habits esta moitié arraché. Pauvre Polichinelle ! répéta-t-il , tu dois bien me mépriser !
Puis , allant décrocher Pantin , il ajouta : Quant à toi , tu es superbe ; ta mine est conquérante; tu es un vrai lion, comme mon grand cousin Charles , il ne le faut plus que le dahlia à la boutonnière ;
maman en avait hier dans les cheveux; je vais lui en demander un , et je te le donnerai , pour que rien ne manque à ta lionnerie.
Après cette courte admiration sur les avantages physiques de Pantin, Jules le posa à mon côté sur une grande chaise, il s’assit sur une petite , et nous tint ce discours : — Mes enfants , demain , jour des Rois , au soir, vous vous présenterez tous les deux à mademoiselle Bouboule pour l’épouser; le grand salon sera paré, illuminé, chaulfé à cet eflFet, et il y aura une popo dînette soignée, c’est moi qui vous le dis ; mais comme vous ne pouvez l’épouser tous les deux, — cela n’étant pas d’usage à Paris , — vous ferez seulement valoir chacun vos avantages, et mademoiselle Bouboule choisira... J’espère que vous serez ssfges, et que celui qui sera refusé ne cherchera pas dispute à l’autre , et ne sera pas aussi bête que monsieur Hercule Bontems, qui avait été refusé par ma grande