CHAPITRE VH
Le granil chagrin d’une petite fille de sept ans.
— Ma sœur, dit un matin Jules à Marie, qu’as-lu fait de ta poupée?
— Oh! mon frère, j’ai un grand chagrin, répondit Marie, el toi qui n’es pas maman , toi qui es un enfant , tu me comprendras , j’espère.
— Si je suis un enfant à dix. ans, qu’es-tu donc toi, à sept , petite fille?
— Je t’ai déjà dit, Jules, une chose que tout le monde sait ; c’est que les petites Glles, n’importe leur âge, sont toujours plus raisonnables que les petits garçons.
— Mais que les grands... Marie.
— Tais-toi donc , Jules , et laissons là l’âge. Allons-nous faire comme grand’maman et mademoiselle Albertine , une cousine à grand’maman , qui se querellent toujours pour ça? — Toi, tu es de 1750, madame Delord. — Eh non, c’est toi, Albertine; moi, je suis de dix... sept...
cent... nonante... Parlons raison, parlons poupée.
— Eh bien? dit Jules, en se rapprochant de sa sœur.
— Eh bien ! mon frère, dit Marie avec une candeur pleine de tristesse , eh bien !
l’année dernière j’étais la petite fllle la plus heureuse de la terre, j’avais une belle poupée avec laquelle je jouais du matin jusqu’au soir , que j’habillais , . que je déshabillais , et dont je peignais les longs
cheveux blonds avec mon peigne d’écaüle que même, si tu te rappelles, je cassais toujours mon peigne , ce qui faisait fâcher maman... Voilà qu’un jour, je ne sais à propos de quoi , il me prend tout d’un coup une envie, une envie... Ah ! je sais à propos de quoi : ce fut ce bal que maman donna l’année dernière, à la Toussaint. Madame de Vieuxbois y vint avec ses deux filles, Clotilde et Ida... Clotilde qui a quinze ans , tu sais , qui est longue comme un échalas, avec des nœuds roses et des fleurs dans ses cheveux, et Ida qui est de mon âge ; Ida me demanda ma poupée et se mit à jouer avec elle dans un coin ; Clotilde alla s’asseoir en rang d’oignon avec les grandes personnes... Le bal commença. — Au lieu d’aller avec Ida , je me mis à regarder Clotilde; toutes les femmes lui parlaient , maman comme les autres , et elle répondait ; les hommes allaient l’inviter à danser, et elle dansait; enfin , tout le monde s’occupait d’elle, et
personne ne pensait à Ida , ni à moi. — Je proposai aida délaisser la poupée et d’aller nous asseoir bien droites et bien roides sur les banquettes; que peut-être aussi les femmes nous parleraient et les hommes nous inviteraient à danser. — Laisse donc me dit Ida , j’aime bien mieux jouer à la poupée que de causer avec les femmes ou de danser avec les hommes. — Je ne puis te dire, Jules, combien je trouvai cette petite fille bête, sotte, niaise; je la plantai là, et j’allai m’asseoir à côté de Clotilde. Au bout d’un moment, ça commençaità m’ennuyer furieusement; mais que je fus bien récompensée de mon ennui, par ces mots que j’entendis prononcer derrière moi :
{c’était M. De Lacroix qui s’adressait à maman ) — Mon Dieu , que Marie est sage !
disait-il; c’est une grande fille maintenant. — Je ne puis te dire, Jules , l’effet que ces paroles produisirent en moi :
cela me porta à la tête, comme le jour où mon oncle le capitaine me fit boire un
verre de liqueur, que maman se fâcha tant avec lui. 11 me sembla que j’étais grande comme une maison ; je méprisais Ida , et je me moquais d’elle , tout haut : — Peuton jouer à la poupée, disais-je, quand on a sept ans passés?... C’est humiliant...
c'est béte, c’est ridicule, enfin. Je ne me rappelle pas tout ce que je dis à ce moment-là; mais j’en dis tant et tant, qu’Ida se mit à pleurer à chaudes larmes ; maman ne me gronda pas, mais c’était tout comme; avec son air sérieux, tu sais quand elle est fâchée, elle me dit : Vous avez parfaitement raison, Marie, et puisque vous trouvez si ridicule de jouer à la poupée quand on a, comme vous, atteint l’âge avancé et respectable de sept ans , — je vais serrer Bouboule dans une armoire, jusqu’à ce que vous vous trouviez assez enfant pour rejouer avec elle... Tu sens , Jules, qu’on n’aime pas revenir sur ce qu’on a dit... je me suis bien ennuyée depuis; je peux t’avouer cela à loi, Jules,
qui es un enfant , et qui joues encore avec ton pantin et ton polichinelle; — il m’a pris bien souvent des envies de rejouer avec ma poupée. Toutefois, je me consolais; je me disais : Le jour de l’an approche, on m’en redonnera; le jour de l’an est arrivé, et ça a été comme un fait exprès. Je ne sais pas si maman et papa se sont entendus avec la famille, mais pas un joujou, rien que des choses raisonnables, des métiers, des livres... avec ça que je ne sais pas lire... une écritoire pleine d’encre avec des plumes et du papier, ça, ça m’a été assez utile : avec mes plumes et mon encre , j’ai fait des bons hommes sur le papier. — N’importe, j’aurais tout donné de bon cœur pour une poupée de la boutique à cinq sous... mon Dieu oui!
— Mais d’après tout ce que tu me dis là , lui fit observer son frère , si tu allais redemander ta poupée à maman , elle te la redonnerait.
— Je n’ose pas ; maman se moquera de moi ; lui dit Marie.
— Veux-tu que je te dise , Marie : c’est de l’amour-propre mal entendu, reprit son frère... Du reste, comme je ne suis pas plus sage que toi , je n’ai pas envie de te faire de la morale... Si tu veux mes joujoux, prends-les et joue avec, c’est tout ce que je puis faire pour toi.
— Ce sont des joujoux de garçon que tu as, Jules; ils ne peuvent pas me convenir...
Mon Dieü , que je voudrais trouver un prétexte pour demander ma poupée à maman.
— Un prétexte? dit Jules, c’est bien facile : dis que ta poupée s’ennuie dans une armoire, que ça l’étouffe, qu’elle est malade, que le médecin lui ordonne de respirer le grand air.
— Maman la mettra sur la. croisée , et ne me la redonnera pas pour jouer.
— Dis... dis... Oh !... la bonne idée, cria Jules en frappant de joie dans ses mains...
la bonne idée ! la bonne idée !
— Si lu voulais la dire , au lieu de chauler et sauter par toute la chambre comme un fou , lui dit Marie , l’attrapant par la basque de son gilet pour le faire rester tranquille.
— Écoute, Jui dit Jules tout essoufflé et reprenant haleine, — écoute... quand les demoiselles sont vieilles , on les retire de pension et on les marie : — ta poupée est vieille , puisqu’elle a un an ; elle est en pension dans l’armoire au linge. — Je me charge d’aller dire aux grands parents le motif pour lequel nous voulons retirer Bouboule de la pension, c’est-à-dire de l’armoire au linge.
— Et avec qui la marierons-nous? demanda Marie.
— Avec monsieur Polichinelle, Marie.
— Monsieur Polichinelle est bien ennuyeux, Jules.
— Eh bien! avec M. Pantin, Marie.
— Écou te, Jules, il faut être bons parents, et laisser choisir notre fîUe; qu’én dis-tu?
— C’est assez mon opinion, dit Jules afiectanl de prendre une prise de tabac dans une bonbonnière en carton.
— Eh bien, allons prévenir maman!
Veux-tu, Jules?
— Allons, Marie... Mais ne va pas si vite, ma sœur; nous sommes de grands parents , il faut marcher convenablement.
Et se donnant le bras, se tenant roides, faisant lentement de longues enjambées, les deux enfants sortirent de la chambre aux joujoux.
Quant à moi , ce que je venais d’entendre m’avait fait assez de plaisir. Si c’est une poupée de bon goût , disais-je , elle me choisira; si c’est une poupée folle et évaporée, elle prendra M. Pantin, et je ne la regretterai pas...