‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Popo dînette des fiançailles.

Les deux battants de la porte de la salle à manger s’ouvrent , et les enfants se précipitent en foule dans cette pièce ; mais à peine y ont-ils fait qiielques pas qu’ils restent saisis d’admiration. A la lueur d’un grand nombre de quinquets dits carcel dont plusieurs sont suspendus au plafond

el d’aulres accrochés aux murs, on voit une table magnifiquement servie; entre chaque couvert d’enfant est un couvert de poupée complet, l’assiette, la serviette anglaise, la tasse à thé, le couvert d’argent, avec son couteau et sa petite cuiller, et aussi une timbale d’argent; puis au milieu de la table s’élève un surtout garni de fleurs , et sur lequel sont posés les théières, les carafes' de sirops, d’élégants pots de confitures, le sucrier et les pots à crème.

Âu parfum délicieux et confortable qui saisit l’odorat, ainsi qu’à la beauté des gâteaux qui entourent ce surtout, on devine tout de suite qu’ils sortent du four de madame Rollet au passage de l’Opéra ; ce sont : d’abord aux quatre coins , une tour gothique de gâteau de Savoie , en regard de la colonne de la place Vendôme en nougat; et un rocher de baba en face d’un Napoléon en brioche; puis, çà et là , des viennoises , des napolitaines, des holîan-

daises, des éclairs, des petites timbales de macarons, des bouchées à la reine, des tartines brillantes, des biscuits glacés de toutes les manières, au rhum, aux fruits, au chocolat, des charlottes russes, des charlottes de pommes, des duchesses, des pains de la Mecque, des plumqueck , et puis encore des pyramides de petit four, et puis encore beaucoup d’autres gâteaux, et tant, et tant, que si je voulais les nommer, j’en ferais un livre entier rien que de leurs noms.

A un signal donné par M. Delord on fit asseoir les fiancés l’un à côté de l’autre, au haut bout de la table; Marie se mit à côté de la fiancée pour veiller à ce qu’elle ne mangeât pas trop, sans doute, et qu’elle n’eût pas une indigestion le jour de ses noces; Jules alla s’asseoir à côté du futur, dans le même dessein probablement; puis chaque enfant prit place avec sa poupée à son côté; les grands parents se retirèrent et le repas commença.

Mais au milieu de celte joie générale , de toutes ces bouches qui s’ouvraient pour rire, pour parler, pour vanter la succulence des gâteaux de madame Rollet, et surtout pour les manger, on put remarquer une seule personne triste, silencieuse, et ne prenant aucune part à la fêle... c’était moi... moi... pauvre Polichinelle, vaincu par un Pantin!... Grâce aux domestiques attentifs à ce que les enfants ne mangeassent pas trop, et grâce au grand discernement des enfants, qui étaient à tous moments obligés de maintenir la gourmandise des poupées, personne , pas plus les enfants que les poupées, n’eut d’indigestion.

Quant à moi , qui n’avais pas mis un seul petit four dans ma bouche, croyant faire beaucoup d’effet... je sortis de table sans avoir produit la plus petite impression sur les assistants.

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