‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Voyage de Polichinelle.

Le peu d’harmonie qui régna bientôt dans le mariage de Bouboule et de Pantin , me consola de ne pas avoir été choisi pour époux par cette jeune et intéressante poupée; c’étaient des querelles perpétuelles. Bouboule était gourmande et menteuse, Pantin ivrogne et brutal, de

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sorte que ces quatre défauts réunis aidant, les deux époux passaient la journée à s’injurier, et Unissaient toujours par se battre. Je m’éloignais de ce ménagepeu distingué, et recommençais à philosopher dans un coin.

Sur ces entrefaites , il arriva un grand événement dans la famille. Monsieur Delord, marin distingué, avait quitté la marine pour épouser sa femme, Julie de Moncade. 11 s’était alors lancé dans les allaircs ; mais peu au fait du commerce , sa fortune venait de recevoir un échec considérable. Père de deux enfants , avec une femme et une mère habituées à l’aisance, ce brave marin n’hésita pas .à reprendre son premier métier. Il sollicita du ministre la permission d’explorer la partie méridionale de la nouvelle Calédonie, à la côte sud delà terre des Arsacides de Surville, et à la terre de la Louisiane de Bougainville. — Non -seulement le ministre lui accorda sa demande , mais il

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mit à sa disposition un navire de l’État , le Jeune Emmanuel, équipé et gréé pour un voyage de long cours.

Quelques jours avant le départ de M. Delord, Jules, qui avait passé la matinée sombre et soucieux devant tous ses joujoux , sans toucher à un seul ; qui n’avait pas même répondu une seule parole à toutes les gentillesses que sa sœur lui avait faites pour l’arracher à son apathie, Jules quitta soudain la chambre et s’élança , en courant , dans le cabinet de son père.

En compagnie de sa femme et de sa mère, qui toutes les deux pleuraient , M. Delord arrangeait ses papiers. Le silence grave et solennel qui régnait entre ces trois personnes, retint Jules sur le seuil de ce cabinet; chacun, occupé de sa douleur, ne s’était pas aperçu de la présence de cet enfant.

Ce fut donc d’un accent doux et timide qu’il dit : — Papa, je voudrais vous parler.

—Parle, lui répondit son père, sans tourner la tête de son côté.

Jules répliqua, toujours sur le même ton :

—C’est que c’est trop sérieux ce que j’ai à vous dire, papa; il faudrait un peu me regarder et aussi un peu m’encourager.

M. Delord se retourna vers son flls et lui lendit les bras.

—Que veux-tu, mon enfant? lui dit-il avec amitié.

Au lieu de se jeter dans les bras de son père, Jules se mit à genoux et répondit :

— Une chose que je vous supplie de ne pas me refuser,... non... laissez-moi ainsi, papa... car j’y suis décidé... je ne quitterai pas celte position que vous ne m’ayez accordé ma demande... papa, je veux vous suivre dans votre voyage.

— Le roi dit : Nous voulons , répliqua M. Delord avec un sourire triste.

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— Et moi, je dis : Je veux , reprit Jules avec fermeté — car vous ne pouvez pas vous en aller tout seul; car il vous faut un de vos enfants avec vous , car je vous connais , papa; loin de nous tous, le chagrin vous prendra et vous mourrez...

Emmenez-moi, je vous en prie, je suivrai aussi bien mes études à bord comme à terre... je serai bien sage... j’apprendrai la manœuvre , oh ! mon père , mon père chéri , ne me refusez pas.

— Mais, mon enfant, répliqua M. Delord , attendri jusqu’aux larmes et le relevant pour l’asseoir sur ses genoux, sonnre donc que ce n’est pas un voyage ^ ent que je fais , songe que je vais 'S dangers...

m de plus , papa ; le danger c’est »eur... quand on est deux... on ’l’un l’autre.

me quitter, mon Jules ! s’éen sanglotant — tu ne à mes peines.

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— El croyez-vous , mamau , que je u’ajoute pas aux miennes en vous quittaul?

répondit Jules, en pleurant aussi ; mais à vous , il vous reste Marie , ma grand’mère,... vous pleurerez toutes les trois ensemble , ça vous consolera , tandis que papa serait tout seul... on ne se console pas tout seul... Ainsi, maman, n'empèchez pas papa de m’emmener; au contraire, priez-le avec moi... Ce pauvre père...

quand il sera loin , bien loin sur la mer, il aura besoin de son fils... de son petit Jules.

— Et saperlotte , il a raison , le mou lard! s’écria une voix de l’antichambre , elle capitaine Delord parut aussitôt; — il a raison... eh bien ! après tout il sera un marin, le mioche, un marin comme son père et comme son oncle, c’est une éducation tout comme une autre... et la plus belle, j’ose me flatter. — Frère, ajouta-t-il en présentant un papier à M. Delord , je viens du ministère, voilà tes lettres qui

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le nomment capitaine du Jeum Emmanuel j je le prie de m’accorder la place de lieutenant , je pars avec toi.

— Lieutenant, loi, qui es capitaine, mon frère! dit M. Delord, serrant avec émotion la main de son frère.

— Ça ne le regarde pas ; je te demande une grâce, accorde ou refuse, mais pas de réflexion , reprit brusquement le marin. — Accordé, n’est-ce pas , moi lieutenant, et le moutard mousse? C’est dit...

Quand appareillons-nous ?

. — Nous partons demain pour le Havre, dit M. Delord après avoir lu la lettre du ministre:

— C’est dit. Je vas chercher mon bonnet de nuit, ma lunette et ma boussole , dit le capitaine en sortant.

— Et moi, mes livres, dit Jules. '

— Emporte aussi quelques joujoux, mon flls ! lui cria son père, et Jules revint à la chambre aux joujoux ; il était suivi de Marie.

— Que vas-tu choisir? lui demanda sa sœur.

— Et le pantin donc , dit Jules.

Je ne demande pas mieux , dit Marie ; mais voilà M™® Bouboule qui pleure et qui ne veut pas qu’on emporte son mari.

— Basl, ils ne peuvent pas se sentir , répondit Jules.

— Parce qu’ilsse disputent quelquefois, la belle raison ! dit Marie ; nous nous disputons bien , nous , et certes nous nous aimons bien.

— Alors... dit Jules... jetant ses regards autour de la chambre... alors... qui vais-je emmener?

Si j’avais osé, j’aurais crié :Moi... mais, à défaut de ma bouche , mesyeuxparlaient si éloquemment , et puis , le clou auquel j’étais accroché , me faisait tendre les bras et ployer les genoux d’une manières! suppliante et si humble, que Jules, entraîné et vaincu par cette prière muette... répondit à sa sœur qui lui demandait:

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— Qui vas-tu emporter?

— Mon polichinelle !

Et me décrochant, il m’amarra avec ses livres.

Je passe les adieux du père, du fils et de l’oncle avec les dedx dames et Marie , adieux auxquels je n’assistais pas, enfermé que j’étais au fond d’une boîte.

Lorsque je revis le jour , j’étais eu pleine mer, loin des côtes de France. Nous étions alors au mois de mai 1839.

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