‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 29 sur 34 · EUGÉNIE FOA. JO · texte numérisé non relu

EUGÉNIE FOA. JO

cés de rester tous les deux avait fini par nous habituer l’un à l’autre. — Mon pauvre Polichinelle, me disait-il souvent, que je suis content de t’avoir avec moi! Quant à moi , si je ne lui répondais pas , je n’en pensais pas moins, et l’on nous citait sur le Jeune Emmanuel , comme les deux inséparables... Hélas ! loin de Pantin , qui »

je le voyais bien maintenant , lui faisait alors de faux rapports sur mon compte ; appelant ma tristesse, mauvaise humeur; ma solitude, sauvagerie; ma fermeté de caractère, entêtement; Jules était redevenu bon , sensible , il m’aimait ;* nous restions des heures entières sur le pont , le soir , au clair de la lune ; et ce n’est pas pour me vanter , la vanterie n’a jamais été le défaut des polichinelles de ma race, mais l’équipage était aussi étonné de mes réponses que des demandes de mon jeune ami.

Après avoir quitté la Nouvelle-Zélande, nous fîmes route à l’ouest, puis ayant

pris connaissance de la pointe nord de l’entrée du détroit qui sépare la Nouvelle- Hollande de la terre de Van Diémen , nous remontâmes au nord , en suivant la côte de cette grande île presque entièrement bordée de récifs. Parvenus à la fin de juillet au cap du Capricorne, ainsi nommé parce qu’il est placé directement sous le tropique de ce nom , le besoin de refaire notre provision d’eau nous fit engager au milieu d’une multitude d’iles dont la côte était précédée; les dangers se multipliaient à mesure que nous avancions; enfin le vaisseau échoua sur un banc de corail , et à l’eau qui entra avec abondance dans l’intérieur’, nous reconnûmes que nous étions perdus.

Avec ce sang-froid qui caractérise un grand capitaine et un grand cœur, le capitaine Delord fit mettre les chaloupes en mer, fit porter des provisions dans toutes, veilla à ce que chaque chaloupe ne contînt pas plus de personnes qu’elles ne pou-

vaient en contenir sans danger de périr, et une fois qu’il eut vu tout son monde embarqué, il se jeta avec son fils, son frère et moi , dans la dernière et la plus petite de toutes les chaloupes; puis, à la grâce de Dieu, chacun s’abandonna au gré des flots.

— Tout le monde est sauvé , dit le capitaine avec un soupir douloureux et regardant son fils avec anxiété.

— Tout le monde, même Polichinelle, répliqua le lieutenant, sans doute pour jeter une ombre de gaieté sur cette scène désastreuse.

— Tiens ! comment Polichinelle se trouve-t-il ici ? demanda, en afiectant aussi une gaieté bien éloignée de son âme, le capitaine à son fils.

C’était le cas de dire que chacun faisait contre fortune bon cœur ; Jules avait plus envie de pleurer que de rire; néanmoins, voulant, lui aussi, cacher sa tristesseàson père , il répondit aussi gaiement que le

peu de dissimulation de son caractère lui permettait :

— D’abord, papa, Polichinelle est trèssobre et ne fera pas tort aux provisions...

puis, en vérité, je crois qu’il est venu dans le canot tout seul , je ne me rappelle pas l’y avoir porté. — Puis l’enfant m’adressa la même question pour savoir comment je me trouvais au milieu d’eux ; mais, d’honneur, je ne sus que répondre; je crois cependant, toutefois je n’oserais l’affirmer, car je ne veux pas me faire plus courageux que je ne le suis , je crois que je dus ma conservation à un de ces moments intimes où reposant dans les mains de mon jeune ami , nous nous adressions réciproquement des questions de la plus haute importance pour son âge et la gravité de mon caractère, et que ce fut à ce moment-là que le navire échoua ; au lieu de me lâcher, les mains de Jules se crispèrent à mon corps ; car, je me le rappelle inaintenanl, je sentis quelques jours en-

core après cet événement , des douleurs dans les reins et le haut des bras...

Il faut qu’on me pardonne de parler .

un peu de moi ; nous autres hommes de lettres, nous ne pouvons pas faire différemment, surtout quand c’est de nous, de mes mémoires historiques qu’il est question ; mais je vais m’abandonner un peu , pour vous dire ce que devinrent le capitaine , son frère, son fils , et moi , par la même occasion.

Après avoir erré je ne sais combien de temps sur les flots, tantôt poussé d’un côté, tantôt poussé de l’autre, nous vînmes aborder dans une petite île inconnue de la Nouvelle-Guinée qu’on a baptisée depuis peu de jours du nom de Polichinelle, à ce que m’a affirmé un marin de mes amis qui. était de l’expédition du prince de Joinville.

Gomme les abords de cette île paraissaient excessivement sauvages, le père de Jules trouva à propos de ne débarquer

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qu’avec les plus grandes précautions ; le lieutenant se proposa pour aller explorer l’île : on le laissa aller ; vers le soir, ne le voyant pas revenir , M. Delord ordonna à son fils de ne pas quitter le canot jusqu’à son retour, et descendit aussi à terre; la nuitvint, etni l’un nil’autrenereparurent.

Dire quelles furent les angoisses de Jules et les miennes le long de celte longue nuit qui nous parut éternelle, il faut les avoir éprouvées pour les comprendre; au point du jour, n’y tenant plus, et l’inquiétude l’emportant sur la crainte d’une désobéissance, Jules quitta à son tour le canot, et sauta à terre ; je m’étais accroché je ne sais comment par le fer de mon chapeau à la poche de la veste de Jules , de sorte que je sautai avec lui.

Nous marchâmes longtemps, bien longtemps sans rencontrer personne... Enfin , nous aperçûmes un nègre; cette vue ne nous étonna nullement, ayant déjà fait connaissance avec les gens de celte cou-

leur, soit à l’Opéra daus le ballet de Paul et Virginie, soit au Cirque- Olympique dans la Prise de Saint-Domingue, où il y en a beaucoup plus que de blancs, soit encore derrière les voitures , sur les boulevards, aux Champs-ÉIysées et au bois de Boulogne. Nous allâmes donc à lui sans crainte; mais lui, à notre approche , soit qu’il eût peur, soit que son intention fût mauvaise, comme nous eûmes le temps et l’occasion de le savoir par la suite , il cria : Couic, coüic; et dans l’instant nous nous trouvâmes environnés de noirs.

Ils étaient tous nus et armés de flèches; au premier mouvement que Jules fit pour s’avancer vers eux, ils prirent une attitude menaçante en dirigeant contre nous la pointe de leurs flèches ; la peur fit tomber Jules à genoux , et étendre ses petites mains vers eux ; cette action suppliante le sauva d’une mort certaine. Les sauvages s’approchèrent de Jules, et, après l’avoir examiné avec curiosité et en se

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faisant des signes entre eux , ils lui jetè> rent une corde à nœud coulant autour du corps; et, le forçant ainsi à se relever, ils l’obligèrent à les suivre jusqu’au village.

L’aspect de ce village était aussi triste que celui de la côte : les huttes y étaient construites en terre, ayant des toits plats, faits de perches posées horizontalement, et recouverts aussi en terre.

L’enfant regardait avec terreur ces espèces d’habitations, lorsque celui qui le conduisait s’arrêta devant une plus élevée que les autres, et qui pouvait bien avoir six pieds de hauteur ; il y fît entrer Jules qui se trouva aussitôt dans les bras de son père et de son oncle.

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