CHAPITRE XIV
Les inconvénients de l’embonpoint.
Le premier mouvement de joie de se retrouver encore ensemble étant passé, Jules apprit ce qui avait empêché son oncle et son père de revenir.
L’oncle, parti le premier, comme on le sait, se promenait sans défiance les mains dans ses poches, dans un pays où il n’aper-
cevait aucun vestige d’habitants, lorsque, passant contre un arbre, il se sentit les bras pris autour du corps par une corde qu’on lui avait lancée et qui le fit tomber.
Ainsi pris, on le désarma aisément et on le conduisit dans cette hutte ou, à la fin de la journée , il vit arriver son frère pris et désarmé de la même manière.
Cela dit , tous trois se félicitèrent de ce qu’on ne les avait pas séparés , ce qui ne leur présageait rien de mal, croyaient-ils.
Moi seul , pauvre Polichinelle, je savais le sort qui les attendait, et je pleurais sur eux.
Vers le milieu du jour , on leur porta à manger une espèce de pâtée composée de blé de Guinée écrasé entre deux pierres, bouilli jusqu’à ce qu’il ait acquis une grande consistance, et mêlé avec du lait de chèvre. Cette nourriture confortable et qu’on leur donna en grande abondance , eut l’air de leur faire plaisir... Les malheureux ! comme ils l’auraient rejetée avec
horreur, s’ils avaient su le motif pour lequel on les gorgeait ainsi. , ^
Aussitôt que ce repas fut fini, soixante sauvages armés de flèches, et dont l’habillement consistait en une chemise de plumes d’autruche, se présentèrent à l’entrée de la hutte, et firent signe aux prisonniers de les suivre.
Ceux-ci obéirent; ils se placèrent au milieu de ces hommes qui se mirent aussitôt en marche.
Le cortège s’avança vers une hutte plus décorée que les autres, c’est-à-dire qu’on avait figuré sur la terre glaise toutes sortes de dessins avec du gazon. C’était le palais du roi Kokoriko, comme j’ai su plus tard que ce roi se nommait. Devant le palais ,■ on avait couvert la terre de peaux de lions et de léopards , et quelques-unes de ces peaux, cousues 'ensemble et attachées aux arbres, formaient un abri inaccessible aux rayons du soleil. Le cortège s arrêta devant cette espèce de tente , sous
laquelle étaient accroupis le roi Kokoriko , la reine Kakaraka, avec une douzaine de petits négrillons.
Pendant que le chef de la troupe qui nous conduisait rendait compte sans doute au roi de ce que nous étions, nous pûmes à notre aise examiner Leurs Majestés noires.
Le roi était un grand homme sec et très-barbu, la.reine au contraire paraissait jouir d’un embonpoint peu ordinaire; tous les deux avaient des chemises de plumes d’autruche; la reine avait de ces plumes jusque dans les cheveux, tandis que le roi portait sur la sienne un chapeau à trois cornes de lieutenant de vaisssau , que l’oncle de Jules reconnut aussitôt pour le sien , dont on l’avait dépouillé en le faisant prisonnier.
Les petits négrillons étaient tout nus ; ils jouaient avec des objets informes que les prisonniers prirent au premier abord, pour des houles mal faites, mais que plus
tard ils s’aperçurent avec effroi être des crânes humains. A cette découverte épouvantable , l’oncle et le capitaine pâlirent et se jetèrent jun regard d’horreur; Jules seul conservait son sang-froid, et regardait sans crainte tout ce qui se passait autour de lui,
Le roi Kokoriko et la reine Kakaraka se levèren t et s’approchèrent des prisonniers ; puis tous deux , en se faisant des signes d’intelligence, se mirent à tourner autour de ces malheureux en les examinant avec complaisance, et, dans leurs yeux cruels et étincelants de gourmandise, à la ma-" uière dont ils portaient leurs doigtsjéunis à leurs grosses lèvres, et au mouvement de mastication que leurs dents faisaient retentir, les deux frères Delord lisaient si clairement: Oh! quHls sont graSj quel plaisir de les manger, quel bon repas nous allons faire! qu’un froid glacial leur parcourut le corps, et que tous deux, prenant Jules dans leurs bras, l’embrassèrent en fon-
dant en larmes. — Mais ce fut en vain que Tenfant s’informa du sujet de leur douleur; aucun ne voulut alarmer son jeune âge d’une crainte qui pouvait peut-être pas se réaliser , mais que tout justifiait»
hélas ! depuis un moment.
Quand le roi noir et la reine noire les eurent assez vus, admirés et convoités de cet œil qui convoite un bon pot de confitures, on ramena les prisonniers dans leur hutte où on leur servit encore une pâtée énorme de farine de blé de Guinée, pétri, bouilli et mêlé avec du lait de chèvre ; mais cette fois, excepté Jules, aucun des autres prisonniers ne toucha à ce mets dont la propriété est d’engraisser vite et bien les personnes qui en font usage.
Digitiz-
Digiii/î=^ hy
CHAPITHE XV.
L‘4 broche tourne.
Excepté encore Jules, qui dormit d’un très-bon sommeil, nous trois, les deux frères Delord et moi , nous passâmes une nuit affreuse, et d’autant plus affreuse que nous n’osions nous communiquer ni nos angoisses, ni les moyens d’échapper au sort affreux qui nous menaçait, dans
la crainte que Jules ne se réveillât et ne prit part à nos douleurs amères.
Le son d’uii instrument criard que nous entendîmes à la pointe du jour nous fit présumer que c’était notre mort qui se préparait. Avec ce courage que tout chré- - tien doit avoir à ce moment terrible et solennel, les deux frères Delord, d’un commun accord , se mirent à genoux et ofirirent leur âme à Dieu ; Jules , qui se réveilla à ce moment-là, voyant ses parents en prière, se joignit à eux.
— Mon fils , dit le capitaine à Jules, il faut s’attendre à tout.
— Mon Dieu ! papa , votre air me fait peur, dit Jules tout pâle... allons-nous donc mourir?... mourir, sans revoir ma mère... ma sœur Marie... Oh! non; papa, nous ne mourrons pas; pourquoi voulezvous que ces sauvages nous tuent, nous ne leur avons jamais fait de mal!
— Espérons et prions , lui dit son oncle pour toute réponse.
Dans ce moment , on leur apporta à déjeuner , toujours la même pâtée ; et quand les nègres virent que les prisonniers n’avaient pas touché à celle de la veille, un air de mécontentement anima leurs traits; ils insistèrent pour qu’on mangeât devant eux celle qu’ils apportaient; ce que les prisonniers firent , crainte de mauvais traitements; puis le repas fini , on leur fit signe de sortir de leur case.
Cette fois-ci le cortège ne prit pas la route du palais , mais celle d’une plaine, dans laquelle plusieurs tentes en peaux de bêles étaient dressées. En tête du cortège marchaient les joueurs d’instruments, qui consistaient en une flûte de roseau et un tambourin couvert d’une peau de chèvre :
ces deux sons réunis formaient une musique plus que discordante. Cinquan te nègres armés venaient ensuite, puis les trois prisonniers attachés tous les trois ensemble par une corde; cinquante autres nègres armés marchaient par derrière.
L’espace laissé entre les lentes était très-large; au beau milieu, un feu s’élevait jetant au loin scs flammes rougeâtres, et devant ce feu une broche se trouvait ' préparée ; le roi et la reine étaient assis auprès de la broche ; on devinait qu’ils ne chargeaient personne de l’emploi important de la tourner, et qu’ils ne s’en rapportaient qu’à eux de celle fonction qui sans doute leur paraissait des plus agréables.
A la vue des prisonniers, la joie de leurs majestés noires éclata de mille manières différentes, d’abord en frappant leurs mains l’une dans l’autre, puis en dansant et en faisant des gestes grotesques, puis, en dernière analyse , eu jetant beaucoup de bois au feu.
Les contorsions finies , la reine , avec un air de gourmandise chafmant, s’approcha des prisonniers et commença à les examiner comme la veille.
— Eh bien? eut l’air de lui demander le roi.
On aurait pu traduire le regard de la reine par ces mots : — c Nous faisons bien de les manger aujourd’hui , car ils commencent à maigrir. »
Sur ces entrefaites, et comme il paraît que nous ne devions pas faire seuls les frais du festin , on commença à préparer leur mets favori , composé , comme celui dont on nous avait nourris jusqu’alors, de farine de blé de Guinée, écrasé, pétri , bouilli et mêlé avec du lait de chèvre. Ce plat fait , la reine fit signe à un nègre de lui amener Jules.
A ce signal, l’enfant, qui avait vu une broche, et qui, ayant beau regarder de tous côtés , ne voyant personne pour rôtir que lui, son père et son oncle, commença à pressentir le sort affreux qui les menaçait.
Il s’élança au cou de son père, et, voyant ce malheureux père presque privé de sentiment, au lieu de se plaindre, il chercha à le consoler. — Papa, lui dit-il, tu m’as lu souvent la vie des martyrs... j’aurai du
courage comme eux , sois tranquille...
mais toi...
La reine, qui s’était approchée pendant ce dernier adieu , et sur le visage de laquelle on lisait plus d’étonnement que d’émotion, au lieu de prendre Jules comme celui-ci s’y attendait, lui montra seulement du doigt un objet accroché à la poche de sa veste.
C’était moi.