CHAPITRE XLIX
Une TÎsite chei Amar. — L'Orosmane du comité de sûreté générale. Le sans-culotte Réséda Px>mme-de-terre Niveau. — Les tables d'hâte républicaines.
Je ne me rappelle plus le motif qui me conduisit un matin chez Amar. Cette visite me revient à la mémoire^ à propos de Faffiaire du citoyen Leriche, et elle était sans doute entreprise .pour quelque cause semblable. J'y fus témoin d'une scène toute différente de celle que j'avais vue au comité de sûreté générale; mais que je ne négligerai pas cependant de consigner ici. Il est rare que l'écrivain qui parcourt les annales sanglantes delà terreur, puisse en rappeler les sou-
d'un paêtre kégicide. i57
venirs comiques^ qui pourtant sont assez nombreux. Je tâcherai d'en avoir le courage. Ces temps de trouble ofiFriraient au besoin autant de caricatures boufibnnes^ bizarres, que de ces dieux auxquels il fallait immoler^ comme à ceux de Moloch , des victimes humaines.
Ces dieux-là même s'humanisaient parfois , et l'aspect de l'appartement d'Âmar, le matin ^ en aurait pu fournir la preuve^ ou du moins en feire naître le sbupçon^ son antichambre et son salon étaientpresque un sérail rempli de femmes, dont quelques-unes étaient charmantes, pudiques même; sur d'autres visages, jolis aussi na« guère , on lisait la consternation la plus absolue, la résignation la plus stupide^ et leurs yeux étaient gonflés de larmes. C'était peut-être cel« les-làque préférait celui à qui toutes venaient de« mander la liberté ou la vie de quelque être chéri. Les plus heureuses étaient introduites dans la chambre à coucher ; les placets qu'il prenait dans son salon ou dans son antichambre, étaientpresque toujours sans résultat. J'avais entendu souvent plaisanter sur le sérail d'Amar 5 j'étais préparé à cette image dégoûtante; je me contraignis, et comme je savais qu'il n'aimait pas à être dérangé dans ces moments-là^ jepriai son officieux
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(son domestique) » de^ne poinl» lui dire que j'étais là. Il meirt passer dans ua cabinet , où j*attea« dis qu'il pût trouver Toccasion d'avertir mon coUëgue de ma visite. Je voulais absolument qu'il m'entendit 9 et je savais que, repoussant les importuns jusque sur son oarré, quaiul il en pénétrait jusqu'à lui , il les renvoyait prompte» ment , s'embarrassant quelquefois assez peu d'y mettre des formes , et ne se ressouvenant jamais de Fobjet de la visite d'un proÊuie.
Lorsque les solliciteuses filment écoulées , on m'introduisit, près de l'Orosmane du comité de sûreté générale; il était en belle humeur ^ il me reçût bien y se montra gracieux y oè qui n'était pas l'ordinaire, et bien m'en prit de m'être pu contraindre assez, pour me montrer discret. Il y avait quelque temps que j'étais avec lui, et je songeais à m'en «aller , lorsqu'on annonça le ci» toyen Niveau, sans-culotte; je me levai; mais la vue du personnage me retint, et je repris ma place.
Le sans-culotte Nivea u avait toute l'allure d'un solliciteur de l'ancien régime. Loin d'avoir l'air hi^rd et féroce de la plupart des gens avec lesquels il partageait le titre sous lequel il s'était fait désigner, s» politesse oUigeante annonçait
d'un PftèTM RÉGICIDE. i5q
plutôt un ci-devant pQurtisan sçcondaire. Je ne s^ Vil était t^u^-à-feit débarrassé de la poudre, et je crus remarquer aux deux côtés de sa chevelure* la trace de (Jeux ailes de pigeon digne d'un voltigeur de Louis XV. Le citoyen Ni^^eau avait incontestablement porté autrefois une quçue, dont il avait feit le sacrifice à la patrie et à la liberté. Du reste, il avait une figure assez riante, et qui annonçait un brave homme, en dépit de son nom et de sa qualité.
Il portait avec une certaine recherche , un cofî» tume qui avait quelque chose de celui dés sansculottes, mais qui n'était pas l'uniforme des Maillard et des brigands de ce genre. « Citoyen , )) dit-il à Amar, sans autre préambule,' je n'ai ») pas ITionneur d'être connu de toi. »
' ■ » AMAR
Je ne pense pas.
' NIVEAU
Je suis le ci-devant Claude-Nicolas Bizet, né à Corbeil. Depuis notre bienheureuse révolution, j'ai chàô^é ces. noms contre ceux de Réséda Pomme-de-terre Niveau. Il me semble que c'est d'un bon patriote.
; Saasdoui^. ,
t6o flfÉMomES
KIVEAU*
Citoyen , j'ai à t'entretenîr d'un projet très important.
ÂMÂR^ me désignant^
Mon collègue à la Convention nationale^ ne peut être de trop.
NIVEAU, à moi.
Citoyen représentant, je te saïae. C'est un beau poste <jue vous occupez là l'un et l'autre ; gouverner, donner des lois, fonder une république !
MOI
Il impose aussi une responsabiKté difficile à soutenir.
NIVEAU
Tu as raison^ aussi ai-je toujours pensé que vous n'étiez peut-être pas assez nombreux ; quelques centaines de députés de plus. ... .
AMAR
Citoyens, npsmomenf;s sont précieux j vou»
drais-tu en venir sur-le-champ à l'objet de ta visite ?
NIVEAU
Certainement, certainement. Je vous ai dit que je m'appelais Niveau 3 ce n'est pas sans motif
d'un prêtes régicide. i6t
que j'ai pris ce nom-là. C'est selon moi , le seul qui convienne à up véritable sans-^oulèae. Je sais bien que si tous l'avaient cboist comme moi, ce» serait .un peu embarrassant ; mais enfin jijisqu'à présent , je s^iis le seul , sf^mà connaissance, qui aiq feu cette heureuBe^i4^t Cest VOUS' dire assez que j'approuve fort votre intention de tout niveler , de rendre les homjnes égaux en fortune, en naissance. Nivelons, nivelons autant qu'il se pourra.
■ - ■ 1/ î AM^R„ ■"■ : ■
4umis^u donc remarqué que quelque distinction, quelque privilège nous aient échappé ? Quels soiitiles ari^tcM^rites qui • se ci^oient plus qufs le deru^ides sahs^ncuiottes ? i
TaVEAU, ^
Gtoyeji. jç nç suis pas venu ici te dénoncer des individus : i'ai voulu seulement te soumettre un projet.de législation que je crois proprje à contribuer au nivellement général. On a beau . foire, il y a toujours des gens plus riches les uns que les autres. ?