CHAPITRE XL
LetribimalréToliitionDiiire. — Villaté. — CIbarbtte Corday ; ao«
. jugement.
Les projets et Pespoir de Robespierre et âe ses séides se dévoilaient clairement aux yeux de^ personnes les moins exercées à juger le présent et à en tirer des inductions pour Favenir. Dominer par la terreur ^ après avoir lait disparaître du sol de la France tout ce qui s*élevait au-dessus de la foule ^ par les talents^ la fortune, le nom ^ ou les vertus ^ tel était leur but si non ostensible , du moins reconnu généralement^ Pour y parvenir , il n'exista point de moyen
3a . MÂMOIAES
plus prompt , plus sûr , et par conséquent de plus atroce que Forgfanisatioji du sanglant tribunal qui , sous la présidence de Dumas , reçut et accepta la mission de décimer la population de la république. Instrument aussi passif, aussi terrible que le fer qui exécutait ses jugements , il se contentait d'envoyer à la mort les victimes qu'on lui marquait, après un absurde et vain simulacre d'interrogatoire , où plus d'une fois l'accusé n'eut pas même la feculté de se faire entendre*^ On eût dit bientôt que Fouquier-Tinville , effifayé du nombre de ses assassinats juridiques , cherchait à s'étourdir en les multipliant dans une proportion chaque jour plus effrayante.
Et cependant , qui le croirait ? parmi les monstres pétris de sang et de boue qui composaient le terrible tribw^al ^ j'ai connu un homme que tout semblait devoir en écarter. Des mœmrs douces, quelques talepts, utie éducation soignée, l'amour de la patrie et de l'humanité, non dansjei sens qu'on donnait alor^ à ces sentiments, mais tels que tout individu se fût fait gloire de les avouer , étaient les principaux traits du caractère de Villate, que j'avais connu au coiâ« ffl^ocemeoit de 1792 > époque de son art*ivée à
D-UN I^IIÊTRE RÉGICIDE. 33
1?aris. Sd jeunesse semblait aussi devoir Texclurc de fonctions que réclamait la maturité de l'âge etla réfljexion. Mais ceux qui le portèrent sur la liste fatale le crurent propre sans doute à remplir leurs intentions , et le malheureux j d'aboiApar amour-propre, ensuite par crainte, n'osa pas abandonner un pOâte qui £siisait dës^ lors le tourment de sa yie ^ et dont le souvenir doit en avoir empoisonné les derniers jours.
Plus d'une fois à la suite des séances > én,des*< cendant de son siège ^ il m'a confié ses remords et ses douleurs; plus d'une fois ^ je lui donnai des avis que je n'au]:aispeut--étrepas eu l'énergie de suivre moi-même , et je lui conseillai de fuir, inéme au péril de ses jours, i'al&euse soli* darité qu'il avait avec les oppresseurs de la France. L'aspect d'une mort presque certaine^ combattait mes exhortations et l'emportait sur la hotite et le remords. Epuisé par cette* lutte ^ par la vue des désastres qu'il contribuait à accumuler sur la Francç , l'infortuné tombsi dangereusement malade^ et fut près de suo« comber sous le poids de ses souffi*ances morales et physiques* Upe excellente constitution et surtout sa jeunesse , le tirèrent d'afibire f mais je doute qu'il ait jamais repris la sérénité qu'il Tome ii. 3
34 MÊMOIKES
paraissait avoir perdue sans retour lorsqu'il fei-* sait partie du tribunal révolutionnaire.
L'intérêt que je prenais à lui , et le désir de soutenir ses forces^ qui souvent semblaient vou-* loir l'abaddonner^ m'avaient engagé plusieurs fois à l'accompagner jusqu'à Pentrée d^pribunal, et j'avais voulu même assister à quelques séances. Qui pourrait énumérer les mille qualifications inventées par les anarchistes pour parvenir à leurs^fins? Nobles, fédéralistes^ prêtres, girondins, suspects, modérés, conspirateurs y tels étaient les titres de proscription et de mort qui, tout* à tour, amenërent devant le tribunal , des milliers d'individus qui n'en sortirent que pour ncï0i!ite^ sur l'échafaud.
Dans to«ite$ les causes que j^a vais vu jilger , le» accusés ^'avaient conti^ eux d'autres motifis d'aocnsption que ceux que je viens de rapporter, et pourtant étaient condamnés d'avance.
J'avais été témoin des ignobles interrogatoires de Dumas, ût ses atroces plaisanteries , et du plaisir aHrei^x qu'il prenait à se jouer des angoi^s et dâ» espéranbe^ des infortunés qui l«ii étaient livrés. Mais le mètûk tribunal allait procéder au jugenient de Charlotte Gorday, son attestât cmistaté ofifrait du ttiloins un objet dis«
d'un prêtre régicide. 35
tibct et matériel à la poursuite. L'âge et le sexe de Taccusée, la nature du crime qui lui était imputé , tout ce qu^on savait âéjà de fX^n courage et cle son exaltation , excitaient un in* térèt et une émotion bien rares dans ces temps où les calamités publiques avaient répandu stfr la Capitale le silence et l'apathie des tombeaux. Aussi des le matin, toutes les avenues du tribunal fureot encombrées d^une foule in» quiète et agitée , et ce ne fut pas sans peine qœ je parvins à, trojiver une place.
Aussitôt que Taccusée parut ^ un murmure
général accueillit sa présence. Ceûtété bien vai»
Dûment que le tribunal eût cherché à y trouver
l'expression de toiut autre sentiment que ceux
de la pitiéy de l'intérêt et de la compassion bien
dûs à tant'de jeunesse et au fanatisme d'une
vertu mal entendue , sans doute ^ mais que des
malheurs inouis avaient égarée. On se souvient
que dès la veille , que le jour même , plusieurs
pa^sonnes se présentèrent pour défendre cette
fille intéressante. 'Ceux qui, comme moi, ont vu
(jharlotte Corday , ne furent pas étonnés de ce
dévouement qui devait conduire à la mort ceux
qui en donnaient l'exemple , et d'autant plus
désintéressé qu'il paraissaitdevoir être sansrésuU
36 MÉMOIHES
tat. Pôuvâh-on se flatter en effet de vcmt acquitter Charlotte Corday? c'ei^t été un phéadmène dont ce$ temps afFi*eux n^ont point fourni d'exemple.
A peine le premier témoin, eût-il été en-^ tendu y que Taccusée dit avec calme mais avec fermeté , qu'il était inutile d'entrer dans tous ces détails, qu'elle reconnaissait avoir tué Marat, et qu'on pouvait procéder au jugement. Nonobstant cette demande , le président reprit l'in^ terrogatoire et poursuivit Tauditioti des témoins. Il présenta à Charlotte Corday le couteau dont die s'était servie , et qu'elle déclara être le sien . Eln ce moment un nouveau murmure^ mais où je crus ne reconnaître que les accents de la curio- ^té, s'éleva de l'auditoire ; la lecture de deux lettres que l'accusée avait écrites depuis sa détentions et qui avaient été saisies*, excitèrent ensuite au^plus haut point l'intérêt et l'attention. Elles ont été imprimées Tune et l'autre.
Après le résumé des débats faits par Fouquier-^ Tlnville , le défenseur que le tribunal avait nommé d'office , prit la parole. Je me représentais depuis long-temps ce qu'il avait à dire et les pJbints sur lesquels il pouvait feire roialer la défense. Sans doute la démence était le premier qui dut s'offi^ir à tout individu chargé
dVn PKÈTRE KÉGlCIDEt S'J
de cette tâche^ c'est aussi celui qu'il saisit; mais^ je Ig demande à tous ceux qui ont entendu son discours 9 à tous ceux qui Font lu , la position de l'accusée n'offraît-elle |>as d'autres moyens? Etait-ce à quelques expressions froides et déco^ lorées que pouvait se borner la défense d'un être dont tant de passions caractérisaient les eireurs^dont unefamilledéplorattlë fatal enthousiasme , et qui s'avançait au-devant de la moK avec un courage sublime où le désespoir n'entrait pour ri«i ? Quant à moi , il me semblait qu'on pouvait chercher à émouvoir l'ame de ces jurés qui s'étaient montrés impassibles jusqu'alors <îontre les maHieureux désignés à leurs coupS; jnais que l'aspect d'tme femm,e jeune et belle aurait peut-être ébranlés. Je sais le peu d'espoir qu'il y avait d'obtenir ce résultat , je sais encore, que la défense offerte sous ce point, de vue, poUflait , devait même conduire à la mort celui ' qui l'aurait présentée ; mais si je m'en étais^ chargé , certsuinement j'aurais mis de côté toute considération étrangère, et j'aurais fait tous mes efforts,au péril même de ma vie , |Éur sopstraire du moins à l'échafErud, l'infortunée dont l'intérêt m'aurait été confié. Ces réflexions , je ne fus pas le seul à les faire, et je les entendis expri-»
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mer au tribu oal même , d'une manière assez énergique. ^
A l'instant où le président se leva pour le prononcé du jugen^nt , un silence lugubre et glacial régna sur l'assenabléer L'attente presque certaine où l'on était d'entendre l'arrêt de mort , ne diminua rien de l'horreur et de la pitié qwa fit naître cette terrible expression. A la Mx^ peur succédèrent bientôt les ignobles applaui» dissements de quelques £siuteurs du terrorisme. Tous ces accessoires du jugeme|it| biei^pr^^res à feire chanceler les plu^ f^mes résolutions > et abattre les courages les plus déterminés^ n^.pro» duisirent aucun effet sur l'infortunée qui en était l'objet. Ses traits ne subirent pa9 la moindre altération. Du reste» elle parut ne pas partager mon opinion sur 1^ manière dont elle avait été défendue^ car elle dit à son avocat , avant d'être reconduite en prison. « Vous m'ayez défendue » d'une manière délicate et généreuse , c'était » la seule qui put me convenir: je vous en » remevcie ^ et je veux vous dopuer une preuve » de l'estime que vous m'avez inspirée.. Mes >i biens sont confis<|aés , je dois qudlque ^œe » à la prison > je tops charge d'acii^oitter celte » dette^ i> ^ , '
ly^VJS PRÊTAI!; ftCGICIDE* ^Q
L'on me croira facilement ; en sortant du tribi]oal j'étais beaucoup plus ému que celle que je venais de yoir condamner , et je n'étais pas le seul dans la même situation. Depuis le commencement de la révolution y j'avais assisté à bien des scènes sanglantes , j'avais vu succomber plusieurs de mes amis^ la mflb m'avais menacé moi-mérté d^assez près, et cependant^ n^o^e aprës; la journée du 17 janvier ^ dont }e souvenir nie poursuit encore ; après les affreux massacres des prisons , peu d'événements m'ont lotisse une impression pltts profbnde ijue la 43on4amnatioa de Charlotte Corday.
4P HÊMOIAÉS
• CHAPITRE XU.
Pp Mraper ches Vénvaur-B/oh^ent , Ltfiesifitt , P«;f«D, BàimA , ÇptttboD , BiOand^Varennes, ManiL — La fiuniUe royale.
Ivres de sang comme Néron , prêts àimmolei^ comme luî^ et leurs mk^ et leurs frères^ nos terroristes insultaient aussi comme le tyran de Rome j au malheur de leurs victimes , et peut-r être eût-on vu un jour Robespierre du haut de son pinacle y souriant à quelque incendie allumé pour lui plaire^ par Gouthon ou St.-Justf si le ciet eut permis assez lon^ - temps cette exécraU^s
d'un prêtre régicide . 4 i
dominatioD. C'était dans dés orgies , entourés de viles prostitués , que, pkis vils encore, ils se moquaient de ceux dont le sang ne les avait paa rassasiés. C'était là que Marat trouvait d'hors ribles inspirations au milieu des éclats d'une joie qui avait quelque chose d'infernah Robes-^ pierre paraissait s'y étourdir sur les secrètes inquiétudes, sur l'ambition méfiante dont 3 était constamment dévor^ ; Hébert > Payan, républicains acharnés , n'étaient plus là que les flatteurs et les satellites du tyran qui délibérait entre deux oranges^ si parmi les convives méme> il n'y avait pas quelques têtes à feire tQD:iber le lendemain. On y vit Coffinhal, brutal pré^ sident du tribunal révolutionnaire , insulter ceux qu'il venaient d'envoyer à Féchafiaud , et repros» duire d\me manière grotesque, leurs gestes, leurs voix, et jusqu'à leurs hrrmesè Quelques-uns des cabinets du restaurateur Yénua étaient souvent les téiBoins de sen^blables scènes , sur lesquelles l'histoire n'a pas le droit de jeter un voile, car elles appar1;iennent au hideux et san« glant tableau de la terreur.
Quoique je parusse être dans Fiàtiinité des terroristes , j'évitais souvent la société de paineils T^onstres, et je megardaisbien d'aller passerparn^i
4» M£MOiIl£S
^vqi le peu de temps qui nous était laissé pour la vie privée. Lorsqu'au sortir de l'assemblée, ils ju'iavitaieut à quelqu'un de leurs soupers ou de leuitsdiuers , j^ refusais autant qu'il m'était posp^ isi}^^ 9 un honneur dqnt je me sentais peu digne y et dotft je me passais arec joie. Quelques promenades , qudques conversations au sein même de là Convention ^ me semblaient bien assez de sacrifices laits pour obtenir leurs confidences. Je ne pus cependant pas. toujours résister à leurs preMiUCes instances ^ et je fus quelquefois amm de ces repas , où le mot de guillotine faisait
rir^>,et où le bourreau eut^ pu se croi^ parmi ses ptiiiîs.
Je faisais partie d'un souper de ce genre ^ peu de temps avant Fassassinat de Marat.
Après les ié^ats de rire, les prc^s ordinaires > Eobespierre y jeta le premier mot qui devait être le germe de nouveaux crimes. L'heure était avancée, on se sépara, mab on convint de se réunir le lendemain, et de traiter l'affiire mise en question ; oette foki je fus empressé & m'y rendre.
Nous étions plus nombreux qu'à l'ordiMire ; Barrëre était venu donnant le bras à Robes** pierre ; Legendre et Payan étaient parmi les
d'un prêtab hégicide. 43
convive; Hébert, Go0thon, Billand-Varennes et Maràt/ne muMjiraient jamais à ces réunions. Ce dernier n'était pa« encore ^irrivé lorsque nous nous mimes à table j je m'en félicitais lorsque les cHs de vhe Marat! noUs annoncèrent son approche : il entra.
COUTHpN.
A la sant^ 4e Marat ! l'ami y l'idole du jmiple.
EOBBSPIERKE.
Ttt tles donc feit connaître en entrant I'
MARAT
Un gueux d'aristocrate qui discutait dans un càîky et qui prétendait prouvei* que la Convention allait Un peu vite à chasser tous les traîtres de son sein. Je suis entré : ce Âmi , lui ài-je dit, » la Convention ne chasse les traîtres de son » sein que pour y admettre les bons citoyens » comme toi qui dis franchement ton opinion , » même lorsque tu ne sais ce que tu dis. »
TOUS ( riant ) , Ah! ahl abtabi *
MARAT
En sortant^ je l'ai désigné à ui^ de nos âdèles^ et
il peut bien être sûr que sonpasse-rport ne va paa être trouvé en rçg^r ( Nouveaux éclats de rire. )
Nous n'en finirons donc pas 9veç tous ces aristocrates.