CHAPITRE LVII
La terreur. — La guillotine. —Mort de Laroisier, de Lamoignon de Màlesberbes , de Roucher , d'AndréjChénier — Mort de M"** Elisabeth. — Les jeunes vierges de Verdun. — Denfîères paroles de Dietrich, maire de StraAourg, à son fils. — Tallien et Madame de Fontenay. — Je jure de reuTerser le dictateur.
r Toutes les circonstances semblaient réunies pour me présenter comme très imminent le danger dont j'étais menacé. Je ne devais pas compter sur le comité de sûreté générale à qui avkit été envoyée la dénonciation portée contre moi ; je ne pouvais fonder 'plus d'espérance sur la Convention ou sur le tribunal révolutionnaire; c'était là qu'étaient mes accusateurs. J'avais beau y être préparé y j'avoue que plus il approchait^ plus le moment fatal
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fiilnquiétait. La promesse que m'avait faite Lecointre^ me paraissait une faible ressource j quel résultat aiM*aient pu avoir, selon moi, les efforts de vingt députés réunis aux nôtres. J'ignorais que depuis que je m'étais éloigné des membres des comités et de la cour de Robespierre , la jalousie , la discorde s'y étaient glissées , et que les mécontents de la Montagne, songeaient à descendre au Marais , pour remonter en forces, et abattre le colosse vaincu. JTe croyais sa puissance cimentée plus; solidement que jamais par le sang dés Français de tout rang , de tout parti , de tout âge ; je ne voyais que de désastreux et sanglants trophées.
Depuis la mort de Danton et de Camille- Desmoulins, la tpannie ne connaissait plus de bornes. Paris avait ignoré d'abord l'horreur des fusillades 9 et des noyades que les 1110dernes Yerrès imposaient à quelques villes de provinces; mais ces tables de proscriptions , ces listes des guillotinés , surpassèrent bientôt tout ce que l'on avait vu de la barbarie révolutionnaire. Chaque jour deux colonnes du it/oniteur étaient remplies des noms et qualités des Français que le tribunal révolutionnaire envoyait à la mort. On ne disait même plus
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leur accusation ; la capitale était plongée dans une consternation égale à celle d'une ville livrée aux massacres d'une soldatesque effrénée. Chacun se renfermait et tremblait; personne n'osait fuir ; on né remarquait le mouvement d'une grande population , que sur la route où le tombereau &tal portait à l'échafaud les vie» times d'un nouvel acte de cette sanglante tra« gédie«
Une loi suffira pour caractériser à jamais cette époque , survécut-elle seule un jour à quelque grand désastre y à quelque incendie* Dans les prisons , une foule de malheureux se donnaient la mort pour éviter le supplice, et enlevaient ainsi quelques têtes à la hache fatale. Mais il ne suffisait point à nos décemvirs d'être débarrassés d'eux, ils voulaient lés voir mourir. Une loi confisqua les biens de ceux qui se seraient tués en prison , et il fallut se laisser guillotiner pour conserver un foible patrimoine à sa feunille.
C'est dans ces jours afiEreux que périrent en plus grand nombre d^illustres victimes, des français irréprochables. La hache révolutionnaire enleva Lavoisier aux espérances du monde savant* Le bourreau lui aurait laissé, au moins par
curiosité , le temps d'achever une expérience à laquelle il attachait un grand prixj mais qu'importait à Robespierre et aux siens? Il marcha au supplice. Lamoignon dç Malesherbes ^ fut jeté dans une prison remplie déjà des admirateurs de sa vertu. En l'apercevant, un de ces malheureux tombe à ses pieds, embrasse ses genoux en s'écriant: P^ouslvous ici! M. de Malesherbes., — Que voulez-çous mon ami^ reprit le sage , sur mes , vieux ans je me suis avisé d'être un mauvais sujet et. on ma mis en prison. Le défenseur de Louis X\I mourut au milieu de ses enfants , avec plus de courage que Socrate. Il montra jusqu'à la fin le plu§ grand calme,, une fermeté vraiment héroïque : Si encore , disait-il en Ii= sai^t son. acte d'accusation, si encore cela avait le sens commun.
La famille des Loménie de Brienne , Roucher, André Chénier, portèrent leur tête sur l'écha-^. faud. Quoique lié avec son frère, je connaissais peu ce dernier; mais je savais que c'était un jeune homme rempli de talent; plus poète que Maçie-Joseph. Il était doué aussi d'une ame^ plus ardente, et d'un courage qui le conduisit à la mort. Madame Elisabeth les suivit ou les précéda de quelques jours. Quatorze jeunes
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filles de Verdun tombèrent sous la hache fetale^ pour avoir dansé dans un bal donné par les Prussiens.
Si quelque chose peut consoler à l'aspect de tant de malheurs causés par la barbarie la plus atroce^ ce sont les exemples de vertu et de courage auxquels ils donnèrent lieu; c'est le souvenir des hommes dont ils ont fait connaître la vertu. « De votre vie, écrivait I) à son fils Dietrich , ancien maire de Stras- » bourg , un pied sur l'échafaud , de votre vie » ne chercfhez à tirer vengeance de ceux qui » m'ont injustement persécuté. » En entendant condamner son mari, madame Lavergne s'é^ criait : J^ive le Roi! et partageait avec joie son supplice. Cette magnanimité, ce courage, n'arrêtaient pas plus nos démagogues , que la jeunesse de Lavoisier , les vertus d'Elisabeth , les dieveux blancs de Malesherbes , ou l'innocence et la beauté des jeunes vierges de Verdun. Dans quel temps , si ce n'est celui-ci , une dénonciation eût-elle dû me présager un arrêt de mort?
Je reviens à ce qui me regarde personnellement. Lecointre fut exact ; il arriva chez moi comme il|me l'avait annoncé. H était accoin-
pagné de Tallien, qu'il me présenta comme un des nôtres.
Je leur fis part de ce qui s'était passé aux Jacobins. — Bien , dit Tallien , nous aurons gagné du temps. — Mais qu'espérez-vous?
— Vous sauver , sauver les malheureux qui attendent la mort dans les prisons ^ £aire cesser l'affreux régime de la terreur. Ce langage m'étonna d'abord dans la bouche de Tallien , qui s'était montré jusque-là un des plus chauds par» tisans del'ordre de choses qu'on voulaitdétruire. H était sincère. — Quels sont vos moyens ? lui demandai-je. — L'exécration publique , le courage du petit nombre, la crainte que tous ont de la guillotine. — Et vous voulez avec ces auxiliaires... — Robespierre est un monstre altéré de sang, on ne peut plus vivre sous son joug de fer. Il faut vaincre ou mourir ! Il faut que la France soit libre. Le tyran , décime jusqu'à ses amis, et il ne s'arrêterait qu'à Couthon et Saiut-Just. — Vous aurait-il menacé vousmême ? repris-je. — N^a-t-il pas envoyé le frëre de Chénier à la mort ? A-t-il eu le moindre égard.aux prières , aux pleurs de Marie-Joseph ? —Auraifr-il frappé quelqu'un des vôtres? — Je vais vous ouvrir mon ame tout entière, ajouta
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Tallien, Écoutez - moi^ : Pendant la mission que nous remplissions à Bordeaux , Ysabeau fit incarcérer une femme , madame de Fontenay, qui allait rejoindre son époux en Espagne. Elle se jeta à mes pieds , implora ma justice. C'était le ciel qui Fenvoyait. Je fus frappé de sa beauté , de son air noble , de sa douleur si éloquente; je la protégeai, je la sauvai , et pour lui plaire , pour mériter son suffrage , son amitié , je fis grâce à d'autres prisonniers. Aussi m'a-t-on rappelé bien vite !
Soit que je fusse parvenu à l'intéresser^ soit qu'elle espérât sauver encore quelques vic« times, cette femme angélique m'a suivi à Paris. Jugezi quelle a dû être ma colère, lors=^ que j'ai appris qu'à peine dans la capitale , Robespierre avait mis de sespions sur sçs, traces, et s'était vanté de la faire condam^ ner comme suspecte , à son tribunal infernal. Madame de Fontenay suspecte! c'est me mettre en état de suspicion moi-même ! Je le disais hier soir au tyran lui-même en lui jurant, s'il ne renonçait à cet abominable projet, une. haine éternelle. — - « Songe plutôt, m'a-t-il ré=9pondu , avec un sourire diabolique , que tes paroles ne seront pas perdues, » — \ous seTÏez,
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arrêté? il oserait? — Je me réjouirais de partager le sort de madame de Fontenayl Mais c'est Ro=bespierre qui périra. — Auriez-vous médité un assassinat? — Non, c'est au sein de la Conven= tion y au milieu de ses infâmes courtisans que je veux l'attaquer. — Il y est bien puissant ? — C'est ce qu'il faudra voir î
Nous nous mîmes alors à récapituler les forces sur lesquelles nous pouvions compter pour renverser le dictateur. Tout dans la Convention dépendait en quelque sorte d'un coup de main ; il fallait oser , et l'on devait compter sur un assen» timent presque général. La phipart des membres, ainsi que le disaitTallien, étaient ennemis de Robespierre ou le craignaient. Il était facile de prévoir à quel petit nombre se réduirait ceux qui oseraient prendre sa défense, parmi les montagnards même. Ce qu'il fallait surtout, selon Lecointre, c'était de remporter un pre« mier succès. Le moindre échec , la moindre hésitation eussent tout perdu et les membres du Marais sur lesquels nous pouvions compter d'abord , nous auraient abandonnés au premier signe annonçant que Robespierre l'emportait.
. Leur défection assurait la victoire au dictateur. Il y avait long-temps que cette partie de l'as-
semblée avait résolu de garderun absolu silence.. La plupart de ses membres n'avaîeut plus même le courage muet d'un vote négatif.
Ils savaient que c'était dans leurs rangs tant de fois décimés , que Robespierre irait chercher de nouvelles victimes si Ton paraissait mettre des entraves à ses desseins sanguinaires. A.
peine quelques timides discours signalaient-ils. de leur part une espèce d'opposition. Ce n'était plus comme aux temps des Lanjuinais y des Brissot, des Vergniaud, des Guadet. Le dictateur dédaignait le plus souvent de réfuter ceuxties députés qui siégeaient encore avec nous. C'était seulement entre les membres de la Montagne qu'il y avait quelque ombre de discussion.
C'était là aussi que nous pouvions espérer de ren»
contrer des voix courageuses; déjà Lecointre avait feit entendre le jour de la fête de l'Etre Suprême ces mots au dictateur : Robespierre y faime ta fête, mais toi je te déteste, Robert- Lindet, Prieur, Mallarmé, Ch. Lacroix, Merlin de Thionville, n'attenclaient qu'un signal pour se déclarer contre le tyran. Bourdon de l'Oise et Fréron, étaient irrités. Legendre avait été l'ami de Danton , et il ne pardonnait pas sa mort à Robespierre; Barras voulait la liberté;
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je connaissais ses di^ositions^ et je le désignai à Tallien . Il ajouta le nom de Carnot^ dont je me
défiais^ mais son alliance pouvait nous ètrô d'un grand secours ; U avait du crédit à la Convention et surtout dans l'armée. Toutes les fois qu'il s'y était rendu en qualité de commissaire du gouvernement, il n'avait assisté qu'à des triomphes. Aussi le peuple de Paris le regardait- il comme le favori de la victoire.
Nous étions sûrs deBillaud-Varcnnes^deFouché j de Merlin de Douay. Leui* cause était déjà séparée de celle deRobespierre. Ceux-là aspiraient peut-être à le remplacer^ ce n'était pas la terreur qu'ils détrônaient, ce n'était pas la guillotine qu'ils voulaient renverser j ils attaquaient le dictateur en rivaux envieux, mais nousn'en poui vions pas moins compt^ersur leur énergie; et l'affaire finie, disait Tallien > le mouvement de la nation^ la joie du peuple, la voix publique, achëveroi^t sur ce poiiiit notre victoire. Robespierre tombé, noup serons bientôt les plus fprts, et personne n'osçra avouer par aucun acte la prétention d'être son successeur. Une foule d'autres , d'après notre calcul^ ne devaient pas nous servir, nous seconder d'abord^ mais il était incontestable qu'ils ne se déclareraient contre nous que
si nous agissions avec timidité y si nous leur semblions les plus faibles. Tels étaient Âmar , Vadier, Vouland, Barrëre.
u Qu'en dites-vous, me demanda Lecoîntre , » après cetteénumération; hésitez-vous encore? » — Je n*ai jamais hésité, parce que notre » chute n'accroîtrait pas les maux de la France. M — ^Vous craignez donc?.. — Je pense que si M notre première attaque ne réussit pas com« » plëtement , si Robespierre peut dire un » mot, foire un geste, l'horreur même, la » frayeur qu'il inspire , nous feront trois cents » ennemis. — Mais reculerions-notis pour cela, » reprit Tallien avec vivacité? — Noni notre » projet est généreux, il est noble 1 c'est dfepuis » quelques mois le premier qui soit digne de » citoyens fratiçais. —^Pourquoi d'ailleiïrs ne » préférerions-nous pas à une mort horiteuse , » celle qui péiit illustrer ?
Il était tard; nous ilous séparâmes ûon sàiis nous être promis de nôtis réunir lé lendemain avant l'heure de l'assemblée. CTétait le 7 thermidor l
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