V]1 MÉMOIRES
liECOINTRE.
Mes amis ^ ne pottvons-nous gagner du temps?
Je ne suis pas moins résolu que vous, je partage votre désir généreux d'abattre au plus tôt le tyran y et de sauver ainsi de nombreuses victimes; mais je ne puis blâmer la prudence de nos collègues. Depuis bientôt deux mois^ la mé»
fiance , la crainte nous tiennent désuni^^ nous avons tous partagé d'abord les mêmes opinions; mais trompés et aveuglés , nous ne sonimes pas toujours restés sous les mêmes bannières. Ce n'est pas nous que l'on envoie auprès des armées.
Sommes-nous sûrs d'inspirer à la Convention, au peuple, aux soldats, assez de confiance pour quils se réunissent sûr-le-champ à nous? Ne devrions-nous pas commencer par faire connaître les crimes si nombreux du tyran, et nous assurer des suffrages du peuple ? Ce matin, je partageais les vues, les opinions de Tallien, mais j'ai acquis aujourd'hui la certitude que nous étions assez forts pour nous défendre « pour que le dictateur n'osât désigner aucun de nousà la mort. Il craint notre courage, il ne se trouve plus assez puissant pouV nou.^ imposer silence, ou nous dicter ses caprices inhumains. INous pouvons donc compter , >de sa
d'un phètm régicide. 273
part , sor une bésitotioQ de quelques jours.
Songeons <l.e oiotre côté aux dangers que nçfïis af« firànionë , aux périU q^i iuhis menacent^ et que le aalut de la France est entre nos mains.
XOURTOiSt
Ce projet, pour ma part^ me paraît extrêmement sage.
6ARNIER. '
II nous expose beaucoup.
Moi .
Sans doute } mais j'ai vu passer ce matin le tombereau qui menait plus de quarante victimes à la mort. J'ai reconnu Roucher , le qhantre des Mois. £n quoi avait-il nui à la république? J'ai reQQi^QU l'up de pes jeunes poètes^ chan« très ardents de la liberté y soutiens de la philosopjbie et de la raison^ le frère d'un de nos coUègaes> de celui qui a le plus contribué par ses hymnes patriotiques^ à former l'esprit public^ j'ai reiconnu André Chénier. Pourquoi laisser tomber demain ^ut^^nt de têtes si nous pouvons l'empêcher dès aujourd'hui. Tout retard est
coupable.
FRÉROK.
J'approuve ces sentiments d'humanité ; mais Tome 11, 18
si nous ne faisions qu'augmenter le nombre des suppliciés? Je crains peu la mort, je la braverais si je m'exposais seul ; en nous parlant du salut de la France y vous nous avez tracé notre devoir.
BARRAS
U feut donc vous convaincre qu'il n'y a de salut que dans un coup hardi , imprévu^ auquel le dictateur n'aura pu s'attendre et qui le frappera au moment où tout semblera assurer son triomphe. Je gémis depuis long-temps^ sur le sort de la république ; depuis long^temps y un dessein , un projet libérateur de la nation couve dans mon esprit. Âh! ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en ai conçu la pensée. J'ai calculé les moyens^ les chances de si^ccës. Savez -vous ce qui se passe maintenant ? Robespierre triomphant aux Jacobins, se sépare de la Convention. II n'y a plus pcjTar lui d'assemblée; il ne voit plus que ses amis. Dans son esprit les deux comités sont désormais des corps inutiles. Les votes, la majorité sont illusoires. Il vous fera entendre votre accusation , vous jugera, vous condamnera, vous exécutera lui seul et sans même demander avis à ceux dont la lâ« cheté lui obéit avec le plus d'empressement.Yous
d'un prêtre régicide. 275
lui avez îrésisté une fbid, il est furieux et ne vous consultera pas une seconde.Sa tyrannie est main^ tenant toute militaire. Henriot est son lieutenant et les septembriseurs son armée. Voilà ceux pour qui Saint-Just parlera demain y si vous le laissez parler. Voilà ceux dont on recueillera les votes , et de votre salle envahie ^vou$ passerez^ chargés de férs^ au tribunal révolutionnaire. Si vous faites résistance y si vous parlez , on ne vous répon*i dra pas y on vous massacrera comme on a £ait aux prisons. Sa seule prudence y sa seule poUti« que sera de commencer par les plus turbulents. En voulant temporiser avec le dictateur, voilà le sort que vous vous préparez. Mais un reste d'orgueil donne à Maximilien des espérances fondées sur votre faiblesse. Il vous croit épuisé^ par un premier effort ; Fhypocrité Veut en outre jouer son rôle jusqu'à la fin, et avant de vous assassiner , il veut que le sententieux Saint-Just prouve qu'il le fait pour le bien de la nation et pourlaliberté.IUui faut un rapport mensonger qu'il puisse envoyer dans toutes les municipalités, en place de celui à qui vous avez fait un si cruel aflront. Eh bien ! il faut profiter de ce dernier instant de confiance. Il faut fermer la bouche à Saint-Just. On aura calculé le temps de
ajô MÉMOIIUS6
la durée de sofi discours ^ pour donner rendezvous aux assassias , il faut qu'à leur arrivée ils trouvent des maîtres , qu'ils soient obligés de se cach^ p<mr se soustraire à la juste vengeance des lois.
FRÉRON
Si tout ce que dit Barras est vrai , si son avis revêtu de la sanction générale est jugé le meilleur, et même le seul parti à prendre, pourquoi donc, au lieu de nous exposera une lutte douteuse, ne ferions-nous pas plutôt arrêter les conspirateurs et les décenivirs dans leur domicile? Pourquoi les laisserions-nous apporter à la Convention leurs projets nationicides.
MOI
Parce que nous n'avons de force et d'espoir que dans l'assemblée; parce que nous ne pourrons disposer d'une partie de la force armée qu'après un coup d'éclat ;. parce que la nation et le peuple ne se- réuniront à nous que lorsque nous aurons donné upe preuve de notre courage.
BARRAS
NotrecoUfeguea achevé de foire connaître mon opinion. J'ajouterai qu'il ne fout pas nous flatter de retenir un instant Hobespierre et
d'uh PHÊI^RE HÊGICIDE. !I77
ses compilées en prison. Ils n'y rej^^*aient pas.
BOURDOIT.
Jç 9uis complètement en cela de l'avis de Barras.
GAUNIER.
(7est aussi mon opinion .
XJSCOlNTRflt
On ne m'accusera jamais d'avoir manqué de courage dans une circonstance aussi importante^ et d'avoir perdu par ma timidité , ceux cjui auraient assuré sans moi le salut de la patrie. Les raisons développées par Barras ont £ait sur mon esprit quelque impression , j'y trouve de la justice, delà vérité, en même temps que de la résolution et de la fermeté , et je ne suis pas loin de me range? i son avis. Mais il me semble qu'il a oubli4 uq point important^ il nous feprjisente privés de la fei^e armée , n'ayant dans le pre«mier moment de secours à espérer que de nous seuls ) et cependant il veut que sur-le-champ nous trttaquions le point le plus difficile , que nous terminicms en quelque sorte 'un projet qui
278 AIÉMOIHES
esit presque une révolution. Dans l'état où il nous représente lui-même , comment le pour-i rons^nous^ et s^il feut le faire des demain^
COURTOIS
Je crois qu'on outre le danger; je rends jus* tice au puissant raisonnement de Barras; mais je persiste à penser qu'il exagère la force et les résolutions de Robespierre. Âpres avoir si bien peint d'ailleurs sa tyrannie, peut-il croire encore que ce tableau présenté courageusement à la nation et appuyé de preuves, n'assurerait pas uRe victoire qui alors ne serait plus la nôtre , mais celle de la vérité, de la justice; elle léçitim^erait nos ejEforts,
TALLIEN
Qu'en est-il besoin? Attaquons-nous donc un homme qui , comme César , en asservissant sa patrie, l'ait rendue glorieuse et triomphante ? N(^e tyran est-il un de ceux qui du moins ont £ait régner la justice et les lois ? Â qui pour« rah-t-on parler de ses bienfaits ? Quelle famille pourra se lever en sa faveur? Où se réfugierat-il? est-rce sur le banc de Brissot ou sur celui de Danton? Dans laquelle des propriétés de la république cherchera-t-il un asyle ? N'eft
d'un prêtre régicide. 279
a-t-il pas hit autant de bastilles ? tous les ruis» seaux de Paris ne doiveot-ils pa3 lui paraître rouler des flots de sang? Aux Jacobins, à la Coipmune ^ partout, ne trouV^ra^rt-il pas des oipbr^ sanglantes et menaçantes ? La(|uelle de nos villes lui ouvrira ses murs? Fuira-t-il jusqu'à Naàtes y où Carrier nous a donné tant de par* tisans ? Le défendra - 1 - on à Strasbourg , où Saintr-Just promenait la guillotine ^ Parlerat-on de ses vertus à Commune - Affranchie ?
Qu'avons-nous besoin d'accuser Robespierre?
N'avons-nous pas annoncé le dessein d'abattre les tyrans, et ne serions-nous pas alors les derniers des charlatans si nous nous courbions sous le plus vil de tous ^
MOï.
Personne ne songe ici à l0 défendre ,^ mais il est incontestable que nous ne pouvons nous dispenser d'une accusation, publique et authenti^e, appuyée de preuves et de témoignages irrécusables, 4ie partage complètement en cela l'avis de Courtois. Mais est-il nécessaire que cette accusation, que ce manifeste précède la chute du tyran? Avons-nous le temps de suivre toutes les formes ordinaires d'un jugement de cette im»
a6o MÉMOIMS
portance? Lfes suffrages de la Coûvcntloii ne doivent-ils donc pas nous suffire? Ne po^irronsnous après rendre compte de notre conduite à la nation et A la postérité ?
LECOINTRE
Nous sommes ici pour délibérer. Àyec des yues différentes , nous avons tous même courage, même résolution. Deux opinions nous partagent. Celle de Barras et celle que soutient «n. ce moment Courtois. Voyons celle qu'adopte la majorité d'entre nous, et avisons aux moyeas de l'exécuter : tout ce que nous pourrons dire auparavant me semble de vaines paroles.
BARRAS
Je me range à l'avis que vient d'émettre Lecointre , tout en faisant observer à nos collègues que le clioix possible y encore ce matin , ne l'est plus maintenant. Tandis que Maximilien se croyait le maître , on pouvait tout disposer dans Nombre ; depuis ce matin la lutte est commeticée, et , d'une feçon ou de l'auifcre , elle se terminera avant que le soleil de denmin ait cessé d'édairér la république {dius esdûvè en ce moment que jamais. L'orgeuil , la coùfiance^ la vanité offensée du dictateur |>ourravent nous
d'ttn prêtre régicide. 281
laisser quelque repos eàcore; mais Saint-Just est là. Robespierre a bien su ce qu'il faisait en le rappelant aujourd'hui à ses côtés. Saint-Just apprécie y n'en doutez pas , la véritable position des choses j ou je me trompe fort , ou il la voit comme je la vois moi-même ^ et je suis encore convaincu que vous vous repentirez trop tard d'avoir perdu un temps précieux.
AgiaBons donc. Je me range pour l'avis de Barras.
LECOUITftB.
J'appuie ailssî sa proposition; j'ai hâte de voir arriver l'instant qui va décider de notre sort.
coiniTOis.
Aucun de nous n'a jamais manqué de courage.
FRÉ&Oif*
Barras a bien mérité de la patrie 1
MOI
Cest donc pour demain , mes amis, car nous n'en pouvons douter, des demaîn Saint-Just montera à la tribune.
a82 MÉMOIRES
TALLIEN
Il fia Ut qn'il la quitte aussitôt pour la barre des accusés.
MOI
Et la nuit est déjà avancée, et nous n'avons plus que quelques heures pour régler au moins les principaux événements d'une révolution si importante.
FRÉRON
Et d'abord quels seront les juges de Robespierre ?
l\ BOURBail.
Nous, les représentants de la France.
LECOINTRE
Il est évident qu'en nous rangeant à l'opinion de Barras, nous avons décrété que le nouveau ' Cromwel serait frappé au milieu du sénat.
1*ALLIEN.
Et ce ne sera pas pour être placé au rang des dieux. V
BARRAS
La mort du dictateur est nécessaire» Je ne crois pas que l'on puisse taxer cet acte de cruauté.
d'un prêtre RÉGICIDS. 283
LECOINTRE
Oui aussitôt que noua aurons attaqué ^ il faudra en finir.
TALLIEN
Le meurtre d'un tyran n'est pas un assassinat ; Brutus et Cassius sont des héros; et en feisant guillotiner Danton et Philippeaux , Robespierre n'a pas immolé les derniers des Français. Je ne crois donc pas que sa mort puisse jamais nous être imputée à crime.
MOI
Je ne le pense pas non plus. Mais voulez-vous qu^un Antoine excite le peuple à la vue de son cadavre? Si vous Fassassinez, vous ne pourrez pas massacrer avec lui tous ses partisans y vous ne voudrez pas renouveler une de ses infimes boucheries. En l'accusant, au contraire, en ne le frappant que du glaive de la justice, vous êtes sûrs de ne laisser échapper aucun de ces décemvirs. Vous signalez leur parti à la nation, et leur mort est un exemple. Je ne suis pas le partisan des doctrines sanguinaires, et l'on ne peut m'accuser de vouloir du sang; mais si la loi peut pardonner à quelques-uns des amis du tyran, il faut du moins ^us^ qu'elle soit, s'il en est be^^
soin , en état de les atteindre tous. J'engagerai donc Barras et Tallien à se modérer, à retenir leur zèle.
BARRAS
L'avis de notre colïfegue est fort sage j je désire que nous puissions le suivre.
MOI
J'ai partagé votre opinion en Wen d^ points , et je suis prêt à vous foire le sacrifice de cdle-çi si tel est Favis de la majorité ; j'^^gagi^ cependant encore un fois Bavv^s et tous mes collègues à s'y arrêter avec quelque examen.
TALLIEN , à moi.
J'adopte votre avis et je suis persuadé que Barras fait de même. Les événements décideront d'ailleurs de l'exécution. Résoudre un assassinat de sang-froid , c'est l'aflfaire des décemvirs j ce serait déshonorer notre cause. Je désire] qu'aucun de nous , ne se souille du sang de ces scélérats , dont il feut cependant à tout prix débarrasser la Convention.