‹ Mémoires d'un prêtre régicideChapitre 12 sur 63 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Gensoonéet le peintre Bose. — Gnndet ; je le (bit sortir de Piri».*- Duaton. — Camille Desmoulins. — Une visite cbei Robespierre. — Jugement de* Girondins, -r Brissot. -r Valspé. -r- Une lettre dp Guadtt

Ne jugez point pour' ne pas être jugés :

précepte admirable de prudence et de charité chrétienne! Ils ne l'avaient pas toujours écouté, ceux qui, à leur tour, allaient être traduits devant le tribunal de sang. On peut reprocher aux Girondins bien des fautes que ni leur courage, ni leurs intentions pures, ni leurs vertus privées ne pourraient effacer ; Dieu sans doute

leur en a tenu compte. Il semble avoir voulu qu'une fin sanglante et désastreuse, signal de maux plus terribles encore , vînt absoudre leur mémoire aux yeux de ceu?-là même qu'ils a vaien t persécutés, et que le monde, oubliant, selon l'expression de Salluste, tout ce qui avait précédé, pe se ressouvînt que de leurs derniers instants. Lgs Girondins contribuèrent réellement au 3 cuites funestes qti'oQtraîae l'établissement d'une république. Ils fa voulaient comme l'admirent tous les jeunes gens pleins encore de la lecture des grands hommes de l'antiquité , que l'on met aux mains des enfypts. Ils la voulaient telle qu'elle fut à Athènes , à Sparte ou à Rome ; et ils s'imaginèrent que les futurs terroristes la voulaient comme eux. Quelques-uns reculèrent devant l'idée de la cimenter par le sang d'un homme juste, de Louis XVI; mais tous se réjouirent dg l'abolition de la royauté , et ils oublièrent un moment que quicçnque se servira de Vépée, périra par fépee. Aqiar, d^ps'un sanguinaire rapport > fut le premier qui leur rappela cçtte vérité terrible. Av seiq même de la Convention, dont il avait fait, pour le moment, une succursale des prisons çV-état , il dénonça les Girondins au tribunal révolutionnaire et à la

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hache de ses bourreaux. Le moment était venu pour Robespierre de détruire toute opposition à ses sanguinaires et ambitieux projets ; il avait fait avec les Girondins tout ce qu'il pouvait faire avec eux, et il prévoyait que désormais ils ne sauraient êtrp pour lui ; leur perte fut donc résolue. Il sourit à leurs accusateurs. Un décret d'arrestation fut prononcé, et quelques-uns seulement purent prendre la fuite.

On n'usa cependant point de rigueur au premier abord , à l'égard de ceux qui restèrent , et je crus un moment avec quelques personnes , que les terroristes n'avaient voulu que les éloigner de l'assemblée. Camille-Desmoulins rfi'apprit plus tard que tel était en effet le projet qu'avait annoncé Robespierre à ses amis , lorsqu'il demanda à Amar le rapport en question.

Ce qui me confirma pour le moment dans cette opinion , c'est que le même député ayant reparu à la tribune, au milieu de la consternation générale, pour demander que de nouveaux. noms fussent ajoutés à la liste des proscrits , Robespierre y moqta pour les défendre» Lanjuinais et Barba roux avaient mieux qpe nous pénétré , dès l'origine , ces horribles desseins.

En effet , le repos laissé aux Girondins accu-

ses ne fut pas de longue durée , et j'appris bientôt qu'il 'n'était question de rien moins que de les envoyer au tribunal révolutionnaire et de les mettre à la merci de Fouquier-Tinville et de CofBnbal. Je courus chez Gensonné; c'était celui des Girondins avec qui j'avais eu le plus de liaisons ; c'était peut-être celui qui méritait le moins le sort auquel il était réservé. Je le trouvai calme et s'occupant à peine des mouvements que ses ennemis se donnaient pour le perdre. Il s'entretenait avec le peintre Boze, des moyens qu'ils avaient employés, antérieurement au procès de Louis XVI y pour rattacher ce monarque & leurs opinions , et lui sauver au moins la vie. La plupart des Girondins votèrent la mort du roi ; mais je suis persuadé que, dans cet arrêt, il entrait de leur part beaucoup de dépit d'avoir trouvé Louis sourd à leurs, propositions. Il avait à leurs yeux trop écouté les perfides conseillers dé sa cour , et ils désespéraient d'avoir jamais en lui un roi consentant franchenieut à la liberté du peuple. Gensonné fut surpris de ma visite, et s'attendantsans doute à quelque ouverture d'accommodement de la part des terroristes, il congédia Boze. Aussitôt que nous fumes seuls : « Vous » êtes perdu, lui dis-je, heureux ceux qui ont

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» sa à temps prendre la fuite. Il vous reste » à peine un moment ; je veux tous sauver ; » consentez à me suivre » Ma proposition l'étonna au dernier point; mais il devina bien* tôt mes projets. Il me prit la main : « Sauvez » Guadet, me dit-il »; et appelant quelqu'un, il commanda qu'on fit venir le frère qui avait partagé ses généreux efforts et qui maintenant était de moitié dans sa disgrâce.

Guadet vint . « Mon ami , s'écria Gensonné » aussitôt qu'il l'aperçut, ii s'offre un moyen de » fuite : faites tous vos apprêts et partez ; car » nous n'avons plus rien à espérer de nos enne- » mis ; la perte de tous ceux qui resteront est » jurée. Le citoyen vient de me l'apprendre ; c'est lui qui , en même temps , peut sauver » Fun de nous. — Et vous m'avez appelé !... Si » je ne vous connaissais , je ne vous le pardon-

» nerais pas Cestà vous que notre collègue

» a offert ce moyen d'échapper à nos persécu* » teurs ; il a voulu conserver à la patrie votre

» sagesse , votre expérience , votre raison si

» puissante. C'est à vous à partir Comptez

» sur moi, Gensonné; tant que j'existerai, je » soutiendrai les opinions auxquelles nous avons » voué notre vie ; je veillerai surtout à ce qui

» vous est cher.,... Partez.... Mon sacrifice est » décidé depuis long-temps. »

Cette lutte de l'amitié se prolongea pendant quelques instants , et les temps fabuleux seuls > ou les tableaux fie la poésie , en peuvent offrir , je crois, un semblable exemple. J'étais ému, je versais des larmes : « Mes amis, m'écriai-je » enfin, par grâce , ne perdons pas un moment ; » les instants sont précieux ; je veu* vous w sauver Vup et l'autre. Que l'un de vous me » suive et que je sois bientôt de retour. — » Genspnné , partez. — Profitez-en le premier, » Guadet, je terminerai, sans le secours de votre » éloquepce, cette apologie que j'ai commencée ; » je veux qu'elle devienne publique; si elle ne » nous est pas utile, elle pourra l'être à quel* • qu'un de ceu$ qui qnt partagé notre proscrip- » tion. Partez, il faut que je l'achève. »

Je sortis avec Guadet , et le mis i même«de gagner Bordeaux, où il désirait se rendre pour tejoindre ses amis, et trouver un asyle sûr au sein de sa famille. Toutefois, j'eu»les plus grandes précautions à prendre; en sortant de chez Gensonné, je remarquai que quelqu'un nous suivait : c'était Amans un des affiliés de Robespierre ; je le connaissais; laissant marcher

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devant mpi le malheureux proscrit , enveloppé et méconnaissable , je m'approchai du satellite du dictateur, je m'en fis reconnaître, et lui dis quelques mots propres à le rassurer. J'eus soin , en outre, de ne rejoindre Guadet qu'après avoir détourné une rue , et lorsque Amans ne pouvait plus nous apercevoir* Non coûtent de ces précautipns, jp çyus devoir le conduire chez moi , et ne l'en faire sortir qu'après qu'il eut changé de déguisement. Tout cela entraîna des retards , et ce ne fut que le lendemain que je pus le laisser hors des barrières , sur la route de Cordeaux. « Cpqrez 4 Gensonné, me dit- il. a Ce fut son dernier adieu.

Il n'était plus temps. On s'était aperçu de la fuite de Guadet , son ami était gardé à yue et avec plus de sévérité et d'exactitude que jamais. Lorsque Centrai dans son cabinet, il ne comprit pas d'abord à mon air d'abattement, que je m'étais aperçu de ces nouvelles mesures; et interprétant autrement mon chagrin : « Auriez-vous été

» découvert, me demanda- t-il avec vivacité?

» Guadet?... il n'osait achever. — Il est sorti de « Paris , répondis-je ; mais vous ?. . . » Le calme reparut sur sa figure. — « J'ai conçu pour lui , » ajouta-t-il, les plus vives inquiétudes. Kcou-

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» tez ma défense. » Il me fit asseoir avec le pli» grand calme, et me lut une apologie, plus sublime que celle que Platon prêta à Soerate, son maître; mais Gensonné avait bien d'autres juges que le sage d'Athènes , et la ciguë eut paru à ses bourreaux un supplice trop doux.

Je le savais, et mon désir de sauter les Girondins s'était accru de l'admiration que m'inspirait tout ce que je venais de voir. Je courus d'abord i la personne qui avait accompagné Guadet à quelques lieues plus loin que moi; j'appris que celui-là du moins était en sûreté , et je me rendis chez Danton. Il arrivait de l'Assemblée où , pendant la discussion et dans les comités, il avait été plus que jamais question du supplice des vingt-deux députés, qui se trouvaient encore sous le glaive de la loi « Il s'en échappe » quelqu'un tous les jours, s'était écrié l'un » des satellites de Robespierre , et c'est un traî- » tre , un conspirateur de plus , lâché au milieu » de la France! » Danton était abattu. Cet homme , qui eût été l'athlète le plus vigoureux des fêtes Olympiques , qui souvent tonnant i la tribune , m'était apparu comme le Samson de l'Ecriture , prêt à ébranler les colonnes du temple et à nous ensevelir tous sous ses ruines >

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Semblait alors dans un abattement complet.

Lorsque j 7 entrai , ses deux mains soutenaient sa tête affaissée ; il la releva, et je vis de grosses larmes rouler dans ses yeux : le jour même,

il avait été question, auprès de Robespierre, de mes visites chez Gensonné, et de la faite de Guadet. Camille Desmoulins s'était fait le garant de mes opinions ; mais Danton m'avait compris, et devina le sujet de ma visite; il s'écria : Je ne les 'sauverai pas.

La vue de cet homme , ce cri de mort , 6t sur moi l'impression la plus vive et. la plus douloureuse. Assis à ses côtés , je cherchai à fêle ver son courage ; je lui parlai de son crédit auprès de Robespierre : « Il ne m'écoute plus , me dit- » il ; il est maintenant plus fort que nous tous ; » il n'a plus besoin de nous. Puissions-nous » nous sauver nous-mêmes... Pour moi, je » regrette de ne pas partager le sort de ceux » qu'aujourd'hui' je ne puis défendre... Mais, » mon ami , il n'y a rien à faire. Nous ne les » sauverons pas 1 Conservons-nous pour empé«* » cher d'autres crimes , si l'on nous en laisse » les moyens... Ah! liberté! liberté I comme » on se rit de toi ! comme on profane ton nom » sacré! — Cependant, ajoutai-je, Robespierre

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» lui-même n'a pas para désirer le supplice de » ses collègues. — S'il ne le désirait pas , .est-ce i» qu'ils le demanderaient ? — Mais ne l'âvons- » nous pas vu , dans une occasion , défendre » ceux que l'ôh voulait joindre i la liste fatale? m — Homme simple et bon , qui n'avez pas su » deviner âa politique tortueuse, qui ne savez » pas pourquoi nous-mêmes il nous épargne » encore ! Sa clémence ne sera pas de longue » durée. Ceux qu'il a défendus, vous, moi, » Tallien, Barrère, nous y passerons tous, » si nous ne pouvons l'abattre, si nous ne » sommes assez forts pour triompher de ses » Jacobins; il leur demandera notre mort à » tous, il ne laissera vivre que ses esclave* < » M'espérons donc rien pour le moment. Mais » j'ea fais le serment , de ce jour je le connais , m je l'abandonnne... La première victime i imh moler à la patrie , à la liberté > c'est Robes- » pierre. 4. Mais nous ne sauverons pas les Gi<* » rondins! »

* Danton n'était plus maître de lui en prononçant ces derniers mots , il sanglotait presque ; les veines de son large cou étaient gonflées ; sa figure avait une expression de douleur > de dé* cision fixe et hardie qu'il me serait impossible

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de rendre. Ainsi , ceux mêmes qui avaient pré* cipité notre malheureux roi , ceux qtfc avaient voulu le plus violemment établir une république , ceul dont les opinions avaient été Je plus exagérées , s'il leur était resté quelque sentiment dé justice , s'ils avaient conservé ces vertus pri- * vées dont l'aspect console , étaient maintenant effrayés de leur propre ouvrage, et parlaient, cominé Jéréittie , un langage presque égal â de si grandes douleurs ! 1

De cheà Danton , je me rendis chez Camille Destnoulins ; je comptais sur sa jeunesse , sur le pouvoir que sa Lticile, sa jeune et tendre épouse, avait conservé sur son ame. Camille me comprit sans peine; il ne partageait pas l'abattement de Danton , il fit venir précipitamment tin fiacre , et nous nous rendîmes ensemble chez Robes-

piètre. Fouquier-TinvjUe était près de lui.

Le dictateur nous reçut crùn air froid et sévère ; il attacha sur nous un œil méfiant, et avant qtfil eût congédié l'accusateur public , il nous detxlanda si nous venions lui dénoncer quel-* ques nouveaux traîtres: Je frissonnai , je crus qtt'il Voulait parler de ùous. Camille s'avança d'un patf ferme : * Non , dit-il , tiotis désirons » t'entretentr. » Avec un sourire , Maximilie»

adressa à l'accusateur un signe d'adieu et revint à nous» *

À mesure que nous lui exposions le sujet de notre visite , je voyais tantôt son front se rembrunir 9 tantôt un sourire hypocrite errer sur * ses lèvres. Quand nous eûmes achevé , il parut un instant penser comme nous : « Mais , ajouta- » t— il , la Convention n'a-t-elle pas décrété leur » arrestation , leur accusation ; moi-même je » plains , j'aime quelques-uns d'entre eux ; mais » si l'Assemblée , si vous-mêmes vous les avez » reconnus traîtres , qu'y puis-je faire ? » fêtais atterré , je ne savais que répondre à ce langage hypocrite : « Fouquier-Tinville sort d'ici , ré* » pondit Camille Desmoulins , et personne ne » doute de ton influence ; tu peux les sauver. » — Mais s'ils sont des traîtres ? — Il se peut , » me hâtai-je de reprendre, que l'Assemblée » les ait reconnus ind%nes de partager ses dé» » libérations , qu'elle ait suspecté leur esprit, » sans cependant les croire coupables d'aucun » crime achevé, d'aucune conspiration. — Alors » le tribunal, les absoudra. »

La conversation continua pendant quelque temps avec cette chaleur contrainte d'une part , cette réserve hypocrite de l'autre. Cependant

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Robespierre s'impatientait de nos objections, et il commençait à le laisser voir dans sefxéponses. J'élevai alors le doute que la Convention vît d'an bon ceil un aussi grand nombre de ses membres jugés par un tribunal secohdaire, tandis qu'on l'avait appelée elle-même à examiner* le procès du tyran. « Il a raison , ajouta Camille, » ce serait à nous à prononcer sur leur sort , et » non au tribunal révolutionnaire. — Il est » cependant assez bon pour eux , répondit Ro- » bespierre , et il leur rendra justice , comme » il a feit à tous les aristocrates et aux autres » ennemis de la liberté !» Il se leva , à ces mots , et nous nous retirâmes sans espoir.

Garât, successeur de Roland au ministère de l'intérieur , faisait de son côté, pour le salut des Girondins, d'inutiles efforts. Je le rencontrai & quelques jours de là , et il m'apprit que le tyran lui avait fait à peu près la même réponse qu'à nous. Les écrits de quelques-uns des accusés avaient encore accru la fureur de leurs ennemis : « Le peuple vous a demandé des lois , » s'était écrié Brissot, et vous lui avez ptomis » mon sang! — Il l'aura du moins » , avait ajouté Robespierre en lisant cette éloquente apologie. En effet, vingt-deux de nos collègues

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