CHAPITRE XLVI
Robespierre dbex le menuisier DapUy. — Les poètes Desorgaes, Lebmo et Cbénier. l'hymne patriotique. — tfatèrcèle a S*m «après A Robespierre ; Camille est rimil— g*.
Le sort qu'avaient éprouvé tous les infortunés coupables d'avoir porté ombrage au despote, faisait assez pressentir celui qui était réservé à Camille. Je lui portais trop d'attachement , j'avais trop appris à apprécier ses bonnes qualités, pour ne pas chercher à faire toutes les tentatives possibles en sa faveur, quoique je me rendisse parfaitement raison du danger auquel elles m'exposaient. Je courus chez Robespierre. Le
dictateur demeurait alors chez le menuisier Duplay, rueSaint-Honoré, où je me rendis.
Depuis quelque temps je ne le voyais plus aussi souvent, et ne le connaissais , pour ainsi dire, que par ses œuVres. A l'instant où je me présentai , je trouvai une société assez nombreuse , que Robespierre avait réunie à dîner. J'aurais bien désiré ne pas le rencontrer seul ; je crois que la vue de quelques personnes m'aurait enhardi, mais un nombre trop considérable produisit l'effet contraire. La société , d'ailleurs, par sa composition , était peu propre à m'encou rager. Il s'y trouvait , entre aitoes, Robespierre jeune, Saint-Just, Lebas, les deux frères Payan, Daillet et Buissart d'Arras, la femme de ce dernier, Duplay, sa femme et ses fifies , Fouquier-Tinville , Dumas et David. Les convives étaient au dessert , et se disposaient à prendre le café à l'instant où je me présentai. Robespierre, appuyé sur la table, pérorait encore
' et attirait à lui l'attention , tout en mangeant les dernières tranches d'une orange. Ce û'était pas la première fois que je voyais sur son assiette une énorme pyramide d'écorce de ce fruit, dont il faisait ses délices, et dont les débris laissaient reconnaître , après les repas', la
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place qu'il y avait occupée. Je ne sais si c'est une illusion , mais j'avais cru m'apercevoir quelquefois qp'à mesure qu'il en mangeait , sa con ver» sation devenait moins acre et moins virulente , son regard moins menaçant, et que son physique en général perdait quelque chose de son aspect repoussant. J'ai cru trouver une raison de ce phénomène dans l'acidité de l'orange qui, divisant et neutralisant l'énorme quantité de bile dont Robespierre était dévoré , devait momentanément produire l'effet que j'ai remarqué, et dont je laisse d'ailleurs l'explication aux physiologistes. Revenons à l'objet que ces réflexions m'ont fait abandonner.
Après avoir pris place, je ne tardai pas à m'apercevoir que la conversation roulait sur un hymne patriotique , dont le gouvernement avait fourni le sujet aux poètes de l'époque. Payan , chef de l'instruction publique, chargé de faire son rapport sur le mérite de ces compositions et d'en récompenserles auteurs , en avait apporté trois chez Duplay , dont il venait de donner lecture. Elles étaient de Desorgues, de Lebrun et de Chénier. Robespierre à mon grand étonnement, laissa Payan discourir assez longuement sur le mérite de ces trois pièces de poésie. Il donna
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la palme à celle de Desorgues, trouvant qutles deux autres n'étaient pas assez Moral. Il proposa , du reste , dans celle qu'il voulait faire adopter, des additions et des changements.
Je ne devais pas songer à aborder le sujet qui m'amenait/ tant que la conversation ne sortirait pas de ce cercle ; mais j'étais bien certain qu'elle ne tarderait point à prendre une autre tournure et à rouler sur la politique. Je ne me trompais pas ; elle y fut amenée assez naturelle* ment par Buissart qute j'avais cru d'abord aussi dévoué à Robespierre, que les Saint-Just et les Gouthon , et qui me prouva bientôt que je m'étais trompé sur son compte. Patriote exalté, son amitié et son admiration pour le dictateur ne l'empêchaient pas de voir que journellement de vrais républicains montaient sur l'échafaud.
. Certainement il était loin de suspecter les intentions de -celui qui avaitfsu maîtriser la Convention et la France; mais il le croyait susceptible de se laisser §éduire par ses familiers, et de ne pouvoir étendre sur la patrie entière la sauve-garde de sa vertu et de son patriotisme. Il s'exprimait dans ce sens avec une franchise à laquelle Robespierre n'était pas accoutumé. « Je n'ai aucune confiance, lui dit-il
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m en ma présence, dans la plupart des per- » sonnes qui t'entourent; il est parmi elles m des traîtres qui cherchent à déconsidérer la » république en répandant le sang des meilleurs h citoyens. Ils te trompent sur les besoins et la » situation de la France. » Robespierre fronçait le sourcil et gardait le silence. Le moment ne me paraissait pas favorable pour intercéder en faveur de Camille Desmoulins; mais je n'espérais pas que d'autres occasions pussent se présenter; j'avais lieu de craindre au contraire, que la discussion ne vînt à s'échauffer trop fortement, pour qu'il me fût possible de l'interrompre par une demande incidente. Je pris donc le parti, aussitôt que Buissart eut fini, de parler dans* le même sens , et de déplorer la perte d'une foule de républicains que trop de précipitation avait fait confondre avec les ennemis de la patrie. De ce texte il ne me fut pas difficile d'en venir à Camille Desmoulins. Je rappelai les preuves de patriotisme qu'il avait données, depuis le jour où il avait improvisé, pour ainsi dire, la cocarde nationale. Je représentai sa jeunesse , ses talents , la force et l'énergie qui s'unissaient dans son caractère avec la candeur et la simplicité. Je parlai de sa tendresse
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pour sa femme , et de celle qu'il lui inspirait. Je voulus ramener la pensée de Robespierre sur les premiers succès de sa jeunesse, dont Camille avait été l'émule et le témoin ; je m'appesantis surtout sur le peu d'ambition, sur le désintéressement que ce dernier avait toujours montré; je pensais que c'était lé point sur lequel je devais principalement appuyer ; mais les regards de Robespierre, avant ses paroles, m'apprirent bientôt que la mort de l'infortuné Camille était désormais irrévocable. Je vis avec plaisir, et non sans quelque surprise, que mon intercession était appuyée par quelques-uns des convives. Buissart, entr'autres me seconda puissamment, et parla avec beaucoup de chaleur en faveur de celui que je venais de défendre ; Lebas suivit cet exemple. Robespierre nous laissa discourir long-temps les uns et les autres sans nous interrompre , et son silence était d'un aussi funeste augure que ses regards. Il interrompit enfin brusquement Buis» sart, pour dire : « J'ai cru long-temps comme )> vous, au patriotisme de Camille Desmoulins ; » j'ai maintenant la certitude, la conviction in- » time, que c'est un traître. Il n'est pas le seul » à conspirer contre le salut et l'inviolabilité de » la république. Je connais ceux qui marchent
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» sur les mêmes traces j je saurai les* atteindre » et les démasquer. Du reste , l'accusation et les » débats sont là pour démontrer son innocence » ou sa culpabilité. » Là-dessus Fouquier-Tinville prit la parole pour faire l'apologie de la franchise impartiale que lui et ses substituts apportaient dans Fe^men des affaires; de l'attention scrupuleuse avec laquelle le tribunal révolutionnaire procédait à ses jugements* Ces propos tenus devant des personnes qui connaissaient Fouquier-Tinville , qui avaient assisté à quelques-unes des séances du tribunal de sang, ne pouvaient être qu'une ironie atroce. Ce fut ainsi que je les interprétai , et l'affreux sourire de celui qui les prononçait, me prouva que je ne me trompais pas. A partir de ce moment, la conversation fut entièrement suspendue, et je me trouvai dans un état de contrainte inexprimable. J'aurais voulu être bien loin de là, et je ne savais comment m'y prendre pour me retirer. J'aurais désiré que Buissart ou Lebas sortissent, pour les accompagner ; mais pendant que je faisais ces réflexions, on servit aux républicains le café et les liqueurs. Je conçus que la société était réunie pour long-temps encore ; la situation dans laquelle je me trouvais ne me permettait
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avait composée dans sa prison, et qui devait être prononcée au tribunal, parvint jusqu'aux oreilles de Robespierre. Il connut jusqu'à quelques-uns des détails de ce violent manifeste » . Il sut que tous les amis de Camille attendaient un grand effet de ce discours. Il trembla peutêtre que la voix de Danton ne fut chargée de la faire entendre aux juges troublés, pâlissants, et cette appréhension lui fit oublier toute justice. On refusa aux accusés de faire paraître un seul témoin à décharge ; ils crièrent k la tyrannie , oubliantàans doute qu'on avait agi de même envers les Girondins. La voix puissante de Danton s'éleva et sembla un moment électriser le peuple. Saint-Just, inquiet, assis parmi les juges, où il se dérobait à tous les regards , n'attendait que cet instant. Fouquier, par son ordre , fait suspendre la séance ; il sort, court à la Convention , et bientôt Vouland et Vadier apportent au tribunal un décret qui ordonne que les accusés soient mis hors des débats. « Vous avez échappé » au danger le plus grand qui ait encore menacé a la liberté, s'était écrié Saint-Just, la révolte » des criminels aux pieds de la justice même!...
1 Voir aux éclaircissement* historiques et pièces officielles.
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» Les malheureux! .... ils ont avoué leurs crimes » en résistant aux lois!... » Tout était préparé d'avance. On sut prévenir des plaidoyers devant lesquels on tremblait; on n'adressa plus aucune question aux accusés. A' la lecture de ce décret , ils résistent en vain ; on leur répond par leur arrêt de morfl.» . .
Camille méritait une autre destinée ; mais à juger sa conduite politique, il devait mourir comme les Girondins, quoiqu'il se fût, jusqu'au dernier moment, montra leur ennemi. Ses principesne différaient des leurs que par une exagération plus prononcée; l'amitié de Robespierre eut l'adresse de lui faire voir dans leur prudence une conspiration contre-révolutionnaire. Camille chercha à les démasquer, mais alors il croyait qu'une discussion ne devait pas être tranchée par la guillotine , et le supplice des vingtdeux députés fut le signal qui le rappela â des principes plus modérés. Sa femme si douce et si bonne, tremblait aussi à l'idée de tant de sang versé. Elle frissonnait envoyant l'échafaud placé si près de la tribune, et Fouquier-Tin ville appelé à juger les opinions des écrivains et des orateurs. Elle avait contribué à affermir, sur ce point, les idées de Camille, et à lui faire invoquer tout
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haut la justice en faveur des suspects. Un autre l'aurait fait sans danger , il y mit trop d'amertume et de sarcasmes. Peut-être ce fut lui qui entraîna Danton et Philippeaux dans sa perte.
Camille avoit le courage d'un tribun ; mais il ne pot voir la mort sans pâlir. Dans sa prison, il n'avait pas toujours envisagé Ikon sort avec ce sang froid, cette indifférence, ou même cette exaltation qui semblait plus d'accord avec ses principes , et qui fit que la guillotine eut aussi ses héros. Ses instants de fermeté avaient été suivis de moments .d'abattement ! il regrettait la vie, pleurait sur sa mort, et le courage factice qu'il avait montré au tribunal et que la discussion soutint pendant la durée des débats, sembla * abandonner tout-à-fait lorsqu'il eut entendue son arrêt. Il gémissait surtout de la destinée de son fils; l'idée d'être séparé à jamais de sa femme le faisait fondre en larmes. Elle devait lésuivre bientôt et par la même route.
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