‹ Mémoires d'un prêtre régicideChapitre 45 sur 63 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Je me rends au comité de sûreté générale. — Billand-Varennes. — Vadier. — Comtois et Legendre.— -SainlrJost refuse de soumettre son discours aux membres des comités réunis. — Coflot-dHerboU. — H accuse Saint-Just.

Il était environ trois heures du matin lorsque je sortis de chez moi , la tête remplie des pro» positions diverses de Barras et de Courtois.

Quoique j'eusse moi-même fortement appuyé le premier, et qu'il eût fini par l'emporter sur l'autre, plus l'instant approchait , plus je me méfiais de cette précipitation , plus je voyais avec peine que nous y fussions forcés. Mais que faire ! Il n'était plus temps de reculer ; y penser désormais c'était presque un crime. Je gagnai les quais ; je m*ypromenai quelques instants.

Tout était tranquille de ce côté ; mais de loin on entendait de sourdes rumeurs semblables au bruit des vagues précurseurs des tempêtes. Je répète ici une comparaison bien souvent employée , mais jamais aussi heureusement. Dans une situation d'esprit pareille à celle où je me trouvais , à l'approche d'un des plus violents orages politiques, la pensée, l'imagination s'enhardissent d'elles-mêmes au danger, par le souvenir des éléments furieux et des bouleversements. Je gagnai enfin les Tuileries et entrai au Comité de sûreté générale.

A ses membres étaient réunis ceux dont la mission plus spéciale était de veiller au salut public. En ce moment, tous les intérêts étaient confondus comme toutes les craintes ; la lutte

du matin occupait les esprits. Tous les partisans de Robespierre étaient absents, et on était venu rapporter qu'ils renouvelaient aux Jacobins les plus furieux et les plus terribles efforts. Je vis à la sensation que produisit mon arrivée , que l'on savait aussi quelque chose de nos projets, de nos réunions et du rôle que j'y avais joué. Billaud-Varennes , Vadier, Legendre, vinrent à moi, et me prirent la main : « Nous sa- » vons de vos nouvelles, me dit le premier; mais

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» pourquoi ne pas nousavoir appelés; ayez-vous » donc cru que nous n'étions pas prêts aussi à » mourir pour la république ? Voyez ce discours » que j'ai préparé pour vous soutenir. Ce ne sont » que des notes, mais le reste Jaciet indignatio . » Je remerciai Billaud, j'approuvai fort tout ce qu'il disait, et vantai beaucoup le service qu'ils allaient rendre à nous et à la patrie. « Soyez tran- » quille, s'écria Legendre; je me suis tu depuis 11 le jour où je n'ai pu défendre Danton. Mais » foi enfin quelque chose à dire j je puis enfin » répondre à l'insolente apostrophe du dicta- » teur. d Pour la première fois, je voyais en effet un véritable enthousiasme, quelque chose d'animé et de noble dans la figure de cet homme dont l'éducation et les manières étaient si communes , qu'il avait toujours paru appartenir à son ancienne profession, et en avait retenu le nom de Boucher.

« Ce n'est pas tout, mes amis, leur dis-je » alors, votre appui sera d'un grand secours, 11 nous comptons surtout sur le courage de la » Montagne. Mais ces députés delà plaine, ces » restes du parti des Girondins que nous avons » proscrits, qui sont nos ennemis, sont-us pre- » parés en ce moment à oublier leur haine per-

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» rapport, dit Billaud, il faut qu'il nous le comw mimique. Courtois entra aussi presque au même instant, et reprenant notre conversation : m Courtois , dis-je , peut nous rassurer sur la » conduite des députés de la plaine ; il s'était » chargé de faire auprès d'eux quelques démarn ches. — Us ont d'abord été sourd* à mes » paroles, réponditCourtois ; ils paraissaient dé- » cidés à nous traiter en ennemis ou tout au plus » à rester neutres; nous étions perdus. Garnier » n'avait pas été plus heureux. Enfin x pow la » troisième Ibis, en une heure, nous avons rêva i» Durand Maillane. Tallien s'était joint à nous. » Sa voix a été plus puissante que la nôtre.

» Durand Maillane nous a serré la main ; il » nous a répondu de ses *mis.

Nousfàmes interrompus par l'entrée de Saint- Just. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire. Sur sa figure se lisaient les traces d'une agitation rétente , mais dont il s'était remis. Sa démarche était assez assurée. Un mouvement se fit parmi nous, à sa vue ; il s'en aperçut et son front se rembrunit encore ; cependant , il garda le silence , parcourut quelques papiers épars sur la table et s'assit comme avec indifférence. Nous nous regardions également saus parler. « Il a du

w courage de venir seul ici , me dit Legendre » assez bas pour n'être entendu que de moi. — i) Il paraît avoir pris une résolution , et cela il n n'y a pas long-temps; d'ailleurs nous ne som- » mes pas des assassins; que peut-il craindre?»

Billaud s'avance alors vers Saint-Just : ce Tu » dois foire demain , lui dit-il, un rapport fort » important. Tu parleras en notre nom, et il est » d'usage qu'en pareil cas le discours soit coin- » muniqué aux comités ; tu le sais. — Si vous » refusez d'accepter la responsabilité de mes » paroles , répondit-il, je la prendrai sur moi » seul, et j'en rendrai compte à l'Assemblée. — » Quel orgueil insupportable , murmura Vadier. » Le bruit court, ajouta-t-il tout haut, que » tu accuses plusieurs de nos collègues? — C'est » vrai ; mais je ne demande de décret contre » personne , je ne donne que mon opinion. — » Tu refuses donc, reprit Billaud, de nous » communiquer ton discours , de te soumettre » aux règlements établis. — Non. — Pourquoi » donc ne l'as-tu pas fait , ne le fais-tu pas; c'est » demain qu'il sera rendu public. — Je crains » les avis d'une faction , je n'en veux suivre » aucune.

— n Libre, libre à toi, reprit Vadier avec quel - » que emportement, de garder ton laborieux essai

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il est, s'il doit rester dans ton porten feuille ; mais nous voulons connaître tondis- « coursavantqu'il soitprononcéàlatribnne. — » Lecomitén'cstpasen séance. — Jemeretire », répondis-jc aussitôt: et je me disposais à emmener ceux des assistants qui, comme moi, ne faisaient pas partie des comités, — « C'est h inutile, ajouta Saint-Just avec une politesse »> affectée, je ne ferais aucune difficulté de » parler devant vous, mais je n'ai point sur » moi le rapport que j'ai préparé. — Il faut » alors , dit Billaud , l'envoyer chercher. — » Il est chez un de nos collègues , qui l'exa- » mine en ce moment. — Chez Robespierre , » sans doute, demanda Legcndre? — Chez )i Couthon ou Lebas, ajouta Vadier. — Je ne » suis pas obligé de vous rendre compte de 11 mes affections , et en disant ces mots, SainL- » Just levé de son siège, s'apprêtait à sortir. » — Dis-nousau moins, reprit Billaud en l'arrên tant, quelles sont les conclusions de ta philip- » pique. Vous connaîtrez demain mon discours i> tout entier. Rassemblez-vous à onze heures; » je le lirai; réunissez même pour cela , si vous » le désirez , tous vos amis, ajouta-t-il avec un n sourire ironique. » Il allait sortir; un bruit

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qui se fait au dehors , l'arrête ; il parait inquiet, et sou courage semble l'abandonner, lorsqu'il voit entrer Collot-d'Herbois essoufflé, vivement ému, les habits en désordre : « Mes amis, s'écrie le « député , la république est perdue. Assurons- » nousdeSaintrJustpuisqu'ilestici.— Queveux- » tu dire , demanda Vadier ? — Emparez-vous » de ce traître ; qu'il soit un otage entre nos » mains. » Legendre s'avance avec fureur; SaintrJust recule d'un pas : « Je n'ai jamais » manqué de courage , dit-il , dans les armées » de la république. Suis-je ici avec des assas- » sins ? — Non , me hâtai-je de répondre , en » me plaçant devant lui , vous n'avez rien à » craindre : — Il a raison , ajouta Billaud.

» Collot, explique-toi? - — Que sepasse-t-il donc, » dit Saint-Just avec anxiété. — Tu le de- » mandes? J'arrive des Jacobins, notre perte » vient d'y être jurée; Robespierre y atriora- » phé. — Aux Jacobins, répond Legen- » dre ; mais ici. — Silence dit Vadier ! » Collot, reprend alors sa narration. — ce II a lu le » rapport que nous avions condamné ce ma»

)> tin; on n'en a entendu qu'une partie , tant » on a applaudi , tant on a trépigné. A la » suite de ce rapport, il s'est répandu en in-

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» jures contre nous, il nous a désignés au » fer de ses assassins , et l'Assemblée en était n remplie ; une foule de gens sans aveu , de » brigands salariés étaient entrés sans cartes. » Malgré le danger , j'ai voulului répondre ; les » huées, les vociférations m'ont ferméla bouche; 11 on s'est précipité sur moi , on m'a frappé, et n sans Merlin deThionvillele fer qui m'a blessé » m'arrachait la vie.» Et en disant ces mots, Collot dénouait un mouchoir dont son cou était entouré , et nous aperçûmes sa chemise ensanglantée. Il n'avait cependant reçu qu'une égratignure à' l'épaule, mais la vue de ce sang, son récit , son désordre nous avaient exaspérés au dernier point : « H n'y a donc plus de liberté , » s'écria Billaud , il n'y a donc plus de repun blique ? n

Pendant le récit de Collot , l'ami de Robespierre s'était assis; Use releva alors : ce Vous vous n trompez,dit-il,etcesparolessontuncrime! — » Y pensez-vous? répliquai-je; lorsqu'un de nos » collègues est attaqué pour avoir exprimé libren ment son avis!... — Ne fut-ce que par hyh pocrisie et pour imiter en tout ton maître, » ajouta Billaud, tu devrais le plaindre, le n défendre , et si tu étais un bon citoyen , tu

» dénoncerais cet attentat que doit ressentir la » Convention entière. — N'attendez de moi que » la vérité, la justice et non la complaisance du » partisan d'une faction. — N'attendez rien de » lui, reprit Collot, que meurtre et asservisse- » ment, qu'injustice et tyrannie. Autant vau- » drait écouter son dictateur ou les deux autres » triumvirs, car Cou thon, Lebas etlui s'honorent » de ce titre ; oui , tu es leur complice I N'avez- » vous pas combiné ensemble tous vos projets? » PTavez-vous pas formé un infiftme triumvirat? » vous voulez nous assassiner; toi , ta va nous » dénoncer demain matin , ta poche est pleine » de notes contre tes collègues. » À cette attaque violente Saint-Just pâlit et chancela . ci La vérité le confond , s'écria Vadier. — » Vous avez froissé mon cœur, dit-il ; je l'ou- » vrirai à l'assemblée ; » et il sortit précipitam- » ment. »

Il était cinq heures du matin. Les événements de la nuit, ce qui venait de se passer ne pouvait que presser l'exécution de nos projets; il fut convenu cependant que nous nous réunirions d'abord à onze heures, et que l'on inviterait les membres desdeux comités à s'y trouver pour entendre Saint-Just, s'il tenait la promesse qu'il

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iiousavaît faite, relativementà son rapport, de l'esprit duquel, il ne uous était plus possible de douter.

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