CHAPITRE LXIII
Physionomie de la Convention. — Dénonciation de Leoointre. Discours de Legendre. — J'obtiens la clôture de la discussion. La veuve dé J.-J. Rousseau. — Marat au Panthéon.
La lutte avait été trop précipitamment engagée, la victoire avait été trop prompte, pour que la Convention pût se trouver, après la journée du 9 thermidor dans un état tranquille , et pour qu'une marche affermie remplaçât sur-le-champ le doute et les alternatives par lesquels nous avions erré pour ainsi dire , d'égorgements eu égorgements. Quelques mouvements de réaction étaient inévitables , et ils étaient aussi d'autant plus difficiles que, par jalousie contre Robes* pierre , ses anciens amis , sfes plus sanguinaires
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complices , lai avaient porté au moment fatal les coups les plus dangereux. Un mois avant sa mort , le dictateur n'assistait plus aux comités, et à l'activité de Barrère, Àmar, Vadier, David, on ne s'était pas aperçu de son absence. Collotd'Herbois 7 Lebon avaient étendu son empire dans plusieurs villes encore ensanglantées et fumantes. Ils étaient bien aussi tous coupables du régime de la terreur ; mais ils étaient unis, et les attaquer, c'était prolonger une lutte terrible, c'était éterniser peut-être le règne de la guillotine.
Quelques vertueux représentants plus courageux que prudents, dénoncèrent cependant plusieurs jours après le9 thermidor, David et Lebon, L'accusation fut écartée à l'égard du premier; le second était trop vulnérable pour espérer d'y échapper, il fut décrété d'arrestation. On n'atta* quait que deux individus; à mes yeux ils avaient mérité au moins un arrêt flétrissant; je proposai à l'assemblée de revenir sur l'affaire deDavid, aussi coupable que Lebon, je demandai que les poids de la justice fussent égaux pour tous ; on m'écouta, et ils furent tous deux arrêtés. Quelque temp^ après , David fut reqdu à laf liberté , sur la demande de ses élèves.
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Lecointre de Versailles alla plus loin que nous. Le 10 fructidor , il dénonça i ta fois Collot-d'Herbois , Billaud-Varenne , Barrère , Vadier , Ainar , Vouland et David , membres des deux comités. Je partageais bien complète* ment son opinion sur leur compte ; c'étaient des gens couverts de sang, les sanguinaires satellites d'un tyran , dont la chute n'avait pu expier de* forfaits sans nombre qui associaient encore leur nom au sien dans les pleurs d'une population entière. Je sais que si la loi chrétienne nous ordonne le pardon des injures , die commande au juge d'être inflexible; mais j'engageai Lecointre à modérer son généreux courage, j'essayai de lui foire voir que le succès de sa démarche serait funeste à la Convention , déjà si faible pour lutter contre les ennemis qui l'assaillaient de toutes parts; que les décemvirs dont il voulait tirer vengeance, nous sauvaient souvent par leur énergie de notre propre faiblesse, et nous donnaient seuls encore aux yeux de l'étranger une contenance ferme et redoutable; qu'enfin il valait mieux accepter la tête de leur ancien chef comme une expiation suffisante , et les forcer désormais à marcher comme nous dans les voies de la justice et du bien public. Lecointre
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était résolu ; il voulait, dUaitr-ii , purger la Convention ; il voulait que ce qui resterait dans l'assemblée fut pur du sang qui avait été versé , et innocent de tout projet nationicide. Je loue sou courage , mais je trouve encore que sa démarche trop hardie était complètement intempestive.
{1 lut à l'assemblée un long projet d'accusation dans le genre de celui qu'il publia après coup contre Robespierre,et dans lequel il s'attribue tout l'honneur qui était dû en grande partie à chacun de nous. Il avait , en cette circonstance, pour appuyer sa motion, des liasses de pièces et de témoignages. Nous décrétâmes d'abord que les pièces ne seraient pas lues , et que Ton passerait à Tordre du jqur. Les accusés Duhem , Bourdon de l'Oise s'y opposèrent , et voulurent que, pour la justification des représentants incriminés, elles fussent discutées. Ce fut encore ua orage au sein de la Convention. Legendre répondit :
« Il est écrit dans le code des nations , que » tout peuple qui , après avoir fait une révolu* » tion , a regardé derrière lui , n'en a jamais » atteint le but. Après la chute de la Bastille, le >> peuple s'endormit uu instant , et la révolutio©
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* fut retardée ; mais depuis le 10 août , il ne » s'est point retourné ; il a imité ses défenseurs » qui portent la mort sur nos ennemis ; il veut » marcher droit au but , à l'affermissement de » la liberté, comme le voyageur qui continue » sa route sans s'embarrasser des insectes qui. n bourdonnent à ses oreilles. Quand donc la » Convention cessera-t-elle de rendre aujour* » d'hui un décret et de le rapporter demain , » parce qu'il ne plaira pas à quelques individus?
» Citoyens, empochons le déchirement delà » république , souvenons r nous que des choses » qui sont bonnes dans des circonstances , sont » mauvaises dans d'autres , et que si nous fai<h sons le procès aux événements six semaines » ou un mois après qu'ils sont arrivés, nous » pouvons risquer de rendre coupables tous les m patriotes. Je vous demande par exemple , si » l'on dbit poursuivre aujourd'hui ceux qui ont » brûlé des châteaux dans le commencement » de la révolution , et qui ont tant coopéré à » la destruction de la féodalité. Je demande que » la Convention maintienne son décret d'hier , » et que l'on passe à l'ordre du jour. »
Je m'étais attaché depuis quelque temps à ce citoyen A qui dans le commencement avait joué
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un réle si dégoûtant. Empdrté par la fougue de son caractère, plus facilement entraîné à cause de ' son ignorance, cet ancien houcher ne numqpait cependant pas de bon sens et d'une certaine sensibilité. Nous causions souvent ensemble depuis le 9 thermidot ; je le trouvai plus d'une ibis sincèrement repentant des crimes de la terreur > et certes s'il ne parvint pas à les foire oublier comme tant d'autres , c'est qu'il ne sut pas intriguer comme eux. Nous nous entretenions des affaires du moment; il avait une bon*e mémoire, et souvent il pofta des lambeaux de nos entretiens, à la tribune , 4 ont il prenait assez bien l'habitude.
Ses efforts, quoi que secondés par d'autres orateurs , parmi lesquels était Tallien , furent impuissants. On vota l'examen des vingt et quelques articles dont se composait l'acte d'accusation de Lecointre ; à l'appui de chacun , les pièees furent lues et discutées ; soit à dessein , soit par trahison , il en manqua quelques-unes , et la dénonciation fut déclarée calomnieuse. J'avais suivi avec attention cette discussion intéressante , et à cause de mes relations particulières avec les deux parties , je crus pouvoir et devoir même la terminer par quelques paroles
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de co«ciiiàtion et d'oubli, de rôle était dUrillpurs ' um de ceux qui convenaient au caractère inefla* cable que le monde regardait peut-être comme souillé par mes action? :
ft II était aisé, dis-je, de prévoir que cette » discussion tourneraitau profitde la république. » Le piège qu'on nous avait tendu était trop n grossier. Vous vous rappelés , citoyens , que les » Brissotins voulaient aussi faire le procès à la » journée du 10 août; la même marche a étésui- » vie dans l'accusation qui a été faite par Lecoin* » tre, contre plusieurs de nos collègues. Je crois » que cettç séance a suffi pour nous convaincre » que Lecointre n'est pas un contre-révolution* * naire, car un contre-révolutionnaire n'aurait » pas été assez franc , p 'aurait pas eu assez peu » d'expérience pour se charger d'une pareille » dénonciation. Tout le monde sait qu'il y a » des hommes qui ont le talent de se cacher » derrière le rideau, et de mettre en avant une téie exaltée. Cette discussion a duré assez » long-temps, j'en demande la clôture, et le » maintien du décret d'hier. »
Je ne donne pas ces paroles comme ayant jamais été ma véritable opinion sur l'affaire dont il est question ; mais elles produisirent leur
effet , elles furent utiles ; Barrère et Bfflaad m'en surent gré, ib me remercièrent, d'avoir éloigné toute accusation de la conduite deLecointrequi, mieux éclairé , m'avoua qu'il avait été trop vite et trop loin , et que j'avais été plus sage que lui. Je commençais à me savoir gré aussi de ma conduite. J'avais fait quelque bien, mais jamais à mes yeux je ne pouvais effacer le crime dont me. chargeait le supplice du juste et de l'innocent. Je n'étais resté dans un poste ensanglanté, qu'avec la ferme résolution de défendre mes semblables , et sous ce rapport ma conscience satisfaite , me relevait à mes propres yeux, Maintenant, que n*e re$tait-il à faire?' Le ré* gime de la terreur avait cessé en grande partie. Dès les premiers jours qui suivirent la chute de Robespierre 9 les comités furent changés, le tribunal révolutionnaire fut complètement re» nouvelé, les prisons avaient été ouvertes , et chacun du moins connaissait ses motifs d'arrestation. Si delongues listes garnissaient encore les bancs du tribunal révolutionnaire , le nombre des absous l'emportait de beaucoup sur celui des condamnés, etau lieu d'aller à la guillotine, cinquanteàsoixante personnes recouvraient Ja liberté , et étaient rendues à leurs familles.
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Je n'avais pas été inutile à ce retour vers l'bumanité, et c'était là du moins une idée consolante. La Convention reprenait une physio* mie plus calme. Les discussions avaient plus de dignité. Apres le 9 thermidor , j'étais retourné aux Jacobins , et j'y développai un projet de loi sur la presse, que je crois sage et juste pour tous les temps ; mais je m'aperçus bientôt que cette assemblée était toujours le rendezvous de ceux qui semaient le trouble et entretepaient l'anarchie ; mes collègues firent la même remarque, n'y reparurent plus, et bientôt la salle fut fermée par ordre de la Convention.
Je n'avais jamais été un grand orateur de tribune , et je parus pourtant quelquefois à celle de l'assemblée. Je puis dire que je fus un des plus chauds défenseurs delà loi d'humanité, qui fut rendue au sujet des émigrés. Ce fut aussi moi qui , un des premiers , donnai à l'assemblée des détails sur l'horrible explosion fie la poudrière de Grenelle. Je fus blessé en cette circonstance en portant des secours, et en recherchant parmi les décombres , les yictimes qui respiraient encore. Cette scène toutefois , est trop comme pour que je la rap»
pelle ici. Je parlai également sur le manuscrit qui noua fut apporté par la femme Levaçseur, veuve de J.-J. Rousseau. J'en contestai d'abord l'authenticité. Il était bien vrai , disais-je, que l'auteur du Contrat social , avait laissé des papiers cachetés , et qui ne devaient être ouverts qu'en 1801 , mais je tenais <Fud homme de lettres, le citoyen Pateau, ancien abbé, et détenu à Sainte-Pélagie , que ce ma? nuscrit n'avait pas été laissé entre les mains de sa veuve.
On expliqua , qu'après avoir passé entre plusieurs mains , il était venu dans celles de Girardin. La femme Levasseur l'ayant su , l'avait redemandé, et avait même menacé le dépositaire de le dénoncer aux comités, s'il ne lui livrait pas le manuscrit. Il avait cédé. Cette femme, qui fondait sur un ouvrage de Jean-Jacques, de gKU) des espérances de fortune, l'apportait à la Convention dans l'intention qu'il fut ouvert avant l'époque fixée, sans aucun danger pour elle. Il le fut en effet ; l'asscimblée crut aussi qu'elle allait trouver quelque autre Contrat social... C'était tout simplement un nouveau manuscrit des cyniques Confessions du philosophe; seulement les noms y étaient en toutes
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lettres , tandis que dans les éditions déjà connues , les personnages n'étaient désignés que par des initiales.
Le nom de Rousseau , me rappelle que dans le même temps , les cendres de Ma rat furent placées au Panthéon , et qu'on en retira celles de Mirabeau. On peut voir par ce seul fait, que la Convention et le peuple de Paris j étaient encore loin des dispositions , des sentiments , que j'aurais voulu partager. Aussi, désormais inutile et dégagé du vœu que j'avais fait, je revins à l'idée de terminer là ma carrière politique, où j'avais laissé mon vêtement de noces , suivant l'expression de l'Évangile. Seulement je m'y arrêtais maintenant avec moins d'amertume ; je voyais la possilibité d'une retraite paisible ; j'étais le possesseur d'un petit hermitagc, que le seigneur daignerait peut-être encore bénir sur une terre où il était proscrit , j'ouvrais un asile à quelque frère , et j'exerçais Ta charité sans effrayer le monde d'austérités, que je n'approuvai jamais. î)eux circonstances dont je dois compte au lecteur, retardèrent l'accomplissement de ce desfeein.