CHAPITRE XL
f^tntanalrérofatioiuiaiiT. — Villate. — Cbartotte Corriay ; «on
jugement.
Les projets et l'espoir de Robespierre et de ses 'séides se dévoilaient clairement aux yeux des personnes les moins exercées à juger le présent •et à en tirer des inductions pour l'avenir. Dominer par la terreur , après avoir fait disparaître du sol de la France tout ce qui s'élevait au-dessus de la foule , par les talents, la fortune, le nom , ou les vertus , tel était leur but si non ostensible , du moins reconnu généralement.
Pour y parvenir, il n'exista point «de moyen
3a MÉMOIRES
plus prompt , plus sur , et par conséquent de plus atroce que l'organisation du sanglant tribunal qui , sous la présidence de Dumas , reçut et accepta la mission de décimer la population de la république. Instrument aussi passif , aussi terrible que le fer qui exécutait ses jugements , il se contentait d'envoyer à la mort les victimes qu'on lui marquait, après un absurde et vain simulacre d'interrogatoire , où plus d'une fois l'accusé n'eut pas même la faculté, de se faire entendre. On eût dit bientôt que Fouquier-Tinville , effrayé du nombre de ses assassinats juridiques , cherchait à s'étourdir en les multipliant dans une proportion chaque jour plus effrayante.
Et cependant , qui le croirait ? parmi les monstres pétris de sang et de boue qui composaient le terrible tribunal, j'ai connu un homme que tout semblait devoir en écarter. Des mœurs douces, quelques talents, une éducation soignée» l'amour de la patrie et de l'humanité, non (fans le sens qu'on donnait alors à ces sentiments, u&\$ tels que tout individu se fut fait gloire de les avouer * étaient les principaux traits dn caractère de Villa le , qîie j'avais connu au commencement de "17951 , époque de son arrivée à
d'un prêtre régicide. 33
Varô. Si jeunesse semblait aussi devoir l'exclure de fonctions que réclamait la maturité de l'âge et la réflexion. Mais ceux qui le portèrent sur la liste fatale le crurent propre sans doute à remplir leurs intentions , et le malheureux , d'abord par amour-propre, ensuite par crainte, n'osa pas abandonner un poste qui faisait dèslors le tourment de sa vie , et dont le souvenir doit en avoir empoisonné les derniers jours.
Plus d'une fois à la suite des séances , en descendant de son siège , il m'a confié ses remords et ses douleurs; plus d'une fois , je lui donnai des avis que je n'aurais peut-être pas eu l'énergie de suivre moi-mêpae , et je lui conseillai de fuir, même au péril de ses jours , l'affreuse solidarité qu'il avait avec les oppresseurs de la France. L'aspect d'une mort presque certaine, combattait mes exhortations et l'emportait sur la honte et le remords. Epuisé par cette lutte, par la vue des désastres qu'il contribuait à accumuler sur la France , l'infortuné tomba dangereusement malade, et fut près de succomber sous le poids de ses souffrances morales et physiques. Une excellente constitution et surtout sa jeunesse , le tirèrent d'affaire ; mais je doute qu'il ait jamais repris la sérénité qu'il Tome ii. 3
34 viMOuuss
paraissait avoir perdue sans retour lorsqu'il feiw
sait partie du tribunal révolutionnaire.
L'intérêt que je prenais à lui, et le désir de soutenir ses forces, qui souvent semblaient vouloir l'abandonner, m'avaient engagé plusieurs fois à l'accompagner jusqu'à l'entrée du tribunal, et j'avais voulu même assister à quelque» séances. Qui pourrait énumérer les mille qualifications inventées par les anarchistes pour parvenir à leurs fins? Nobles, fédéralistes/ piêtrç$, girondins, suspects, modérés, comparateurs , tels étaient les titres de proscription et de mort qui, tour à tour, amenèrent devairt îe tribunal, des milliers d'individ*s qfài n^en sortirent que pour monter sur Téohafoud.
Dams toutes les causes que j'avais tu juger , les accusés, n'avaient contre eux d'autres mdt\k d'accusation que ceux que je viens dé rapporter, et pourtant étaient, condamnés d'avance. J'avais été témdin des ignobles interrogatoire» dç pumas, de» ses atroces plaisanteries, et» du. plaisir afflux qu'il prenait à. se jooer des angoisses et de» espérance* des infortunés* qui lui étaient livrés. Maille même tribqrta} ôUait procéder au jugement de Charlotte Corday, sén attentat constaté offrait du moins un pbjet dis-
d'un PRÊTRE RÉGlCWfc. 3$
tinct et matériel à Ja poursuite. L'âge et le sexe de l'accusée, la nature du crime qui lui était imputé , tout ce qu'on savait déjà de son courage et de son exaltation , excitaient un intérêt et une émotion bien rares dans ces temps où les calamités publiques avaient répandu sur Ut capitale le silence et l'apaibie des tombeaux. Aussi des le matin, toutes les avenues du tribunal furent encombrées d'une foule inquiète et agitée, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à trouver une place.
Aussitôt que l'accusée parut , un murmutè général accueillit sa présence. Cent été bien vainement que le tribunal eût cherché à y trouver l'expression de tout autre sentiment que ceux de la pitié, de l'intérêt et de la compassion bien dus k tant de jeunesse et au fanatisme d'une vertu mal entendue , sans doute , mais que de* malheurs inouis avaient égarée. On se soavieaf que dès la veille , que le jour même , plusieurs personnes se présentèrent pour défendre cette fille intéressante. Ceux qui, comme moi, ont vu Charlotte Corday , ne furent pas étonnés de ce dévouement qui devait conduire à la mort ceux qui en donnaient l'exemple , et d'autant plus désintéressé qu'il paraissait devoir être sans résul-
la t. Pouvait-on se flatter en effet de voir acquitte* Charlotte Corday? c'eut été un phénomène dont ces temps affreux n'ont point fourni d'exemple .
A peine le premier témoin , eut-il été entendu , que l'accusée dit avec calme mais avec fermeté , qu'il était inutile d'entrer dans tous ces détails, qu'elle reconnaissait avoir tué Marat, et qu'on pouvait procéder au jugemedt. Nonobstant cette demande , le président reprit l'interrogatoire et poursuivit l'audition des témoins, H présenta à Charlotte Corday le couteau dont elle s'était servie , et qu'elle déclara être le sien. En ce moment un nouveau murmure, mais où je crus ne reconnaître que les accents delà curiosité, s'éleva de l'atfditoire ; la lecture de deux lettres que l'accusée avait écrites depuis sa détention , et qui avaient été sayûes > excitèrent ensuite au plus haut point l'intérêt et l'attention. Elles ont été imprimées Tune et l'autre.
Après le résumé des débats faits parFouquier- Tinville , le défenseur que le tribunal avait nommé d'office , prit la parole. Je me représentais depuis long-temps ce qu'il avait à dite et les points sur lesquels il pouvait faire rouler la défense. Sans doute la démence était le premier qui dût s'offrir à tout individu chargé
d'un prêtre régicide. Ï7
de cette fâche, c'est aussi celai qu'il saisit; mais, je le demande à tous ceux qui ont entendu sou discours, à tous ceux qui l'oat lu , la position de l'accusée n'offrait-elle [>as d'autres moyens? Etait-ce à quelques expressions froides et déco» lorées que pouvait se borner la défense d'un être dont tant de passions caractérisaient les . erreurs,dont unefamille déplorait le fatal enthousiasme , et qui s'avançait au-devant de la mort avec un courage sublime où le désespoir n'entrait pour rien ? Quant à moi , il me semblait qu'on pouvait chercher à émouvoir l'a me de ces jurés qui s'étaient montrés impassibles jusqu'alors contre les malheureux désignés à leurs coups, mais que l'aspect d'une femme jeune et belle aurait peut-rétre ébranlas. Je sais le peu d'espoir qu'il y avait d'obtenir ce résultat , je sais encore que la défense offerle sous ce point de vue , pouvait, devait même conduire à la mort celui qui l'aurait présentée ; mais si je m'en étais chargé , certainement j'aurais mis de côté toute considération étrangère, et j'aurais fait tous mes eflfbrts au péril même de ma vie , pour soustraire du inoinsàPéchafaud, rinfortunéedontl'intérêt m'aurait été confia. Ces réflexions , je ne fus pas le seul à les faire, et je les entendis expri-
mer au tribunal même , d'une manière asse* énergique.
A l'instant où le président se leva pour le prononcé du jugement , un silence lugubre et glacial régna sur l'assemblée. L'attente presque certaine où Ton était d'entendre l'arrêt de mort , HP diminua rien de l'horreur et de la pitié que jfit naître cette terrible expression. A la atupe^r succédèrent bientôt les ignobles applaudissements de quelques fauteur» du terrorisme. Ton* 'ces accessoires dt} jugement, bien propres à- faire. chanceler 1q$ plus fermes résolution f et ajtaPre les courages le^plus dét^minés, ne prqdiMsireaf aucun çffet sur l'ipfartfttufa qui en. était l'objet. Ses traits ne subirent pas la moindre altération. Dji reste/: elle pcurift w pas partager moq opinion sur la manière dont elle avait été défendue, car elle dit à son avocat > avant d'être reconduite en prison, o Yous m'avez défendue » d'une manière délicate et généreuse , c'était » la seule qui pût me convenir: je vous en * remercie , et je veux vous dontoer une preuve >* .de l'estime que vous m'y*?* inspirée. Mes h biens sont confisqués , je dbis quelque ekose » à la prison ? je Vous charge d'adqoitter cette » dette. »
d'tjk prêtre régicide. 39
L'on me croira facilement ; en sortant du tribanal j'étais beaucoup plus ému que celle que je venais de voir condamner , et je n'étais pas le seul dans la même situation. Depuis le coinmencement de la révolution , j'avais .assisté à bien des scènes sanglantes, j'avais vu succomber plusieurs de mes amis, la mort m'avait menacé moi-même d'assez près, et cependant, même après la journée du 17 janvier , dont le souvenir me poursuit encore ; après les affreux massacres des prisons, peu d'événements m'ont laissé une impression plus profende que la condamnation de Charlotte Corday.
OUPITREXLI
ierre, Legendre, Payan, Hébert, XamaMS, Mtrat — La famille royale.
>jft swg comme Néron , prêts à immoler hu> *t leurs mères et leurs frères, nos uHvitaicnt aussi comme le tyran de ndUbeurde leurs victimes, et peutvu un jour Robespierre du haut de % souriant à quelque incendie allumé *«* plaire, par Cou thon ou St.-Just, si le ciel 3*1 um& assez long - temps cette exécrable
d'un prêtre régicide. 41
domina tioD. C'était dans des orgies, entoura de yiJes prostitués , que, plus vils encore , ils se moquaient de ceux dont le sang ne les avait pas rassasiés* C'était là que Marat trouvait d'horribles inspirations au milieu des éclats d'une joie qui avait quelque chose d'infernal. Robes» pierre paraissait s'y étourdir sur les secrètes inquiétudes, sur l'ambition méfiante dont 3 était constamment dévoré ; Hébert , Payan , républicains acharnés , n'étaient plus là que les flatteurs et les satellites du tyran qui délibérait entre deux oranges, si parmi les convives même, il n'y avait pas quelques tètes à faire tomber le lendemain. On y vit Coffinhal , brutal pré* sident du tribunal révolutionnaire , insulter ceux qu'il venaient d'envoyer à l'échafaud , et reproduire d'une manière grotesque, leurs gestes, leurs voix, et jusqu'à leurs larmes. Quelquesuns des cabinets du restaurateur Vénua étaient souvent les témoins de semblables scènes , sur lesquelles l'histoire n'a pas le droit de jeter un voile, car elles appartiennent au hideux et san« glant tableau de la terreur.
Quoique je parusse être daus l'intimité de» ter* roristes , j'évitais souvent la société de pareils monstres, et je megardaisbien d'aller passer parmi
44 MÉMOIRES . s
il peut bien être sûr que sonpasse-pôrtne va pas être trouvé en règle. ( Nouveaux éclats de rire. )