CHAPITRE XXXVin
J'accuse Marat. — Le tribunal rérolntiooDaifc. — Triomphe de F Ami du peuple. — Le tabouret et la couronne crique.
La révolution > malgré le caractère effrayant qu'elle prenait chaque jour, ne marchait pas assez vite au gré de quelques cannibales. \2Ami du peuple fomentait les désordres , provoquait les haines , le meurtre et l'incendie, et ne tendait qu'à mettre les armes à la main aux divers partis, Marat dans un de ses numéros eut l'infamie de rappeler le pillage de la maison Réveillon, et de proposer le renouvellement de pareilles scènes , comme un moyen certain de prévenir la cherté
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des denrées. Docile aux conseils de son ami, le peuple s'assembla dans la même journée, 9e forma en différentes masses sur les places publiques , et procéda au pillage de plusieurs boutiques d'épiciers. Les plus graves excès furent commis , avant que la générale eût rassemblé les sections pour y mettre un terme. La populace fut comprimée, mais déjà quelques marchands avaient été ruinés et maltraités par elle.
Il était urgent d'arrêter de pareils désordres, et d'appeler la justice sur la tête de celui qui les provoquait. C'était le devoir de la représentation nationale. J'avais d'ailleurs, ainsi que quelques-uns de mes collègues , l'intime conviction que ces rassemblements et ce tumulte n'avaient pas seulement pour objet celui que Marat semblait demander. La faction dont il était l'organe , espérait probablement amener le peuple à marcher contre l'assemblée, et peut-être à en demander la dissolution , ou chercher à lui arracher les décrets convenables au but des factieux. Il fallait donc prévenir l'accomplissement de ces coupables espérances.
Pénétré de cette nécessité , le lendemain du jour dont je viens de parler, je montai à la tribune de la Convention pour peindre les scènes
d'un prêtre régicide. î*
qui venaient de se passer, et dont XArni du peu* ^provoquait encore le renouvellement. Jefinis par demander la mise en accusation de Marat* Barrère ? qni prit la parole après moi > appuya ma motion avec force ; quelques autres députés parlèrent dans le même sens. Cependant sur la demande d'un de nos collègues , il fut passé à Tordre du jour. « Il suffit , dit ce représentant» w que la France sache qu'hier matin Mtfrat a » prêché le pillage, et que le soir on a pillé. »
Je ne m'étais pas trompé sur les projets des anarchistes > peu de jours après la séance dont je viens de parler , les tribunes de la Convention nationale furent encombrées d'une foule d'hommes armés , pour la plupart en guenilles, et que le hasard ne pouvait avoir réunis. Cette visite était de sinistre augure. A peine la séance fut-elle ouverte, que cette horde interrompit à plusieurs reprises nos délibérations par ses cris et ses vociférations. Elle se retira ensuite pour se rendre aux Jacobins et aux Cordeliers , où elle fut admise aux honneurs de la séance.
Elle se porta de nouveau dans la soirée, contre la Convention. Mais une partie des députés de la Gironde ne s'étaient pas rendus à cette séance et quelques autres y. étaient venus armés et
Tomr 11. ?
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disposés A se défendre vigoureusement ^ de ce «ombre -étaient Louvet etBarbaroux. Les conspirateurs renoncèrent à leurs projets dès qu'ils purent s'apercevoir qu'ils auraient nqn pas à assassiner , mais à combattre.
Il était impossible de méconnaître l'auteur de ces machinations , et , d'autant plus , que loin de les désavouer , il s'en faisait gloire. Je montai de nouveau à la tribune pour dénoncer Ma rat, et cette fois je fus secondé par la grande majorité de l'assemblée. Guadet fit lecture d'une adresse à la société des Jacobins , dans laquelle ÏAmi du peuple prêchait l'insurrection contre 4a Convention et l'assassinat de ses membres.
Cette pièce suffisait pour motiver ma demande et la faire appuyer par les hommes de tous les partis qui n'étaient pas les fauteurs de l'anarchie. Le comité de législation fut chargé d'examiner les chargés qui pesaient sur Ma rat , et son arrestation provisoire fut ordonnée.
Pendant les événements dont je viens de rendre compte , et durant la séance où la représentation nationale fut menacée par les hordes que les terroristes avaient suscitées , la Mon» tagne avait remporté un triofhphe qui devait être la source d'innombrables calamités, et
coûter à la France des torrents de sang :' je veux parler de l'installation du tribunal révolutionnaire. Marat mis en accusation , malgré les cris de ses complices , y fut renvoyé. Il sut, josqn'au jour de son jugement, se soustraire aux recherches que Ton fit de sa personne , ne fut point incarcéré , et continua la publication de sa coupable et dégoûtante feuille. U n'y diminua rien de ses provocations , de ses insultes à la représentation nationale , et annonça i différentes reprises , le jour où il comparaîtrait devant le tribunal qui devait le juger.
Ce moment arrivé , il ne fut pa$ bien difficile de voir quelle allait être la nature du jugement. La composition du tribunakl'indiquait assez, et les cris de vive Marat, prononcés avec fureur par les vils instruments de la faction dont il était un desmeneurs, ne laissaient aucun doute à cet égard. Ces cris le saluèrent dans sa marche et le suivirent jusque dans l'enceinte du tribunal qui devait prononcer sur son sort. Il daigna i peine répondre aux questions qui lui furent adressées par le président, qui d'ailleurs n'avait pas besoin de l'entendre pour prononcer son absolution. Elle lui avait été dictée par k parti qui avait organisé le tribunal , et dont la puissance
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commençait à se manifester d'une manière in-
L'aoquittement et le renvoi furent annoncé»
par lès cris qui avaient suivi l'aecusé et qui , dans ce moment , retentirent de toutes pArt». Aussitôt sa tète hideuse fut couronnée de fleurs et de lauriers. Ou le posa sur un tabouret , et il fut promené triomphalement dans plusieurs ruts de Paris; puis on le porta à la société des Jacobins qui s'était assemblée a cet effet. Il y reçut les hommages et les félicitations de tous les membres pfésçots. C'était à la Convention que démit se térà*iuer cette indécente et ridicule cérémonie. Bfarafcy fut dépoèé comme une châsse à, la place qu'il ocoipait ordinairement. Il y resta jusque la fin de la sépnce , conservant la coutonne qu'où avait placée sur sa tète , et dont les feuilles flétries et pendantes retombant sur sa figure eu eoovreiewt la plus grande partie. L ? aséemblée qui l'avait repoussé 4e spu sein et qu'il éahM»iriait jouraeHeineiftyftft âinqi Mtftraioi» de «ubir le dégofa<ec l'affront de eettf ridieuftt
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qui auraient désiré employer leur pouvoir ou leur influence à faire rétrograder la révolution, durent voir désormais que leur rôle était fini, et que celui de victimes dévouées au fer des anarchistes allait être le seul qu'ils auraient à remplir. La chute de l'énergique et généreuse Gironde ne tarda pas à confirmer ce pressentiment. Nous allons voir les nouvelles démarches , les nouvelles machinations des ennemis de la France pour amener ce résultat et les attentats dont il ne devait être que l'avant* coureur. #
UU MEMOIUS
CHAPHRE XXXIX,
LeSi Md et le * jais. — Harat dénonce la Girondine. — Lanthefnnt, Fauchai. Damait et Isnerd montent leur» noafoir*. — Lenjoinau et Barberons protestent — Lot Bimiilm Roland, Le* bran • Clarière et lei Girondin! tont mit en état d'arrestation.
J'ai déjà exprimé , à l'égard des Girondins , une opinion que je crois partagée par tons ceux qui jugent sainement la révolution. Leur réptf» hlicaifisme , qui se serait assez accommodé d'un gouvernement constitutionnel , semblable a celui qui fut donné à4a France à la chute de l'empire, devait les rendre suspects au parti qui avait voté la mort du roi , saus appel , sans sursis , et qui voulait fonder sur les échafauds ,
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«on système républicain. Aussi eurent-ils bientôt à lutter contre la Montagne, et dès les premiers pas de cette lutte, il fut aisé de s'apercevoir qu'elle devait entraîner leur perte. Chaque jour la Montagne prenait un nouveau degré de popu-, larité , et les. Girondins pevdaient , dans la même proportion, la considération dont ils avaient joui jusqu'alors. Marat fut le premier qui , an sa qualité de président du club des Jacobins, appela par une circulaire envoyée dans les départements, le tonnerrç des pétitions contre les traîtres et les <Lçlèg\Lé$ infidèles, qui avaient voulu sauver le tyran , en votant l'appel au peuple ou la réclum sion. Cet énergumènç et Robespierre , dont les projets ultérieurs ne tendaient rien moins qu'à envahir la Convention , et à dominer la France , ne pouvaient se promettre une marche assurée,, tant qu'il existerait au sein de l'Assemblée un parti que ses talents et ses vertus semblaient rendre le . gardien de la constitution du a juin ; aussi , la perte de la généreuse Gironde fut-elle jurée.
Apres avoir préparé les voies contre les Girondins , par Je sourdes menées, des calomnies et des accusations de royalisme , on pensa qu'il était temps d'en venir aux grands coups , et l'on se détermina à employer les moyens <^e
les divers partis avaient mis en usage a tut époques les plus remarquables de la révolution. Je veux .parler des insurrections populaires qui ont toujours semblé à la disposition de la faction qui tendait à la domination.
Dans la soirée du I er juin , JHarat se rendit à l'Hôtel-de-Ville et fit sonner le tocsin. Il réunit ensuite une poignée de misérables qui vinrent à la Convention demander l'expulsion des Représentants dont la présence arrêtait les affreux projets des dominateurs. Hais le crime ne devait pas triompher cette fois, et les pétitionnaires furent éconduits par l'indignation de l'assemblée entière. •
Dès le lendemain l'insurrection s'annonça avec une nouvelle fureur, La générale parcourant les rues , rassembla la fbrce-taraiée , dont les différents corps ignoraient certainement ce qui allait se passer , et les mesures qu'ils étaient appelés à seconder. La Convention ne connais* sait que trop bien le projet qui tendait à la désorganiser. L'énergique Gironde avait dans : les séances précédentes fait les derniers efforts qui devaient signaler encore son existence. La plupart des membres proscrits , ne crurent pas devoir se rendre à la séance ; d'autres vinrent
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y défendre pour la dernière fois , les droits 'de leur mandat. Quant à moi , je n'avais jamais exercé avec plus de dégoût, les fonctions uni m'étaient dévolues. Bien convaincu de l'inu»
tilité des efforts qu'on pourrait faire pour $ou» tenir l'inviolabilité de l'assemblée , et par conséquent du danger sans gloire et sans ré* sultats qu'on s'exposerait i courir en défendant les députés qu'on voulait proscrite ; décidé cependant a tae jamais prêter ma voix et mon vote au parti que je voyais marcher à grands pas vers l'anarchie, je me trouvais occupant à l'assemblée^ uin poste où je n'avais aucun but à poursuivre ; dans cet état de choses, mon tôle devait se borner a celui d'observateur, toujours près cependant à secourir individuellement ceux de mes collègues ou de mes compatriotes . que mes fonctions et mon caractère de député pourraient me mettre à mêjne de soustraire à la proscription ou à la mort.
La séance s'était ouverte au milieu du plus affreux tumulte. Il ne fit que s'accroître d'instant en instant. Il était au dernier période, lors* qu'une députation de la commune se présenta et fut admise à la barre. Un de ses membres prit la parole en ces termes, « Délégués du
» peuple , les citoyens de Paris u'ont pas quitté » les armes depuis quatre jours ; depuis quatre >» jours ils réclament auprès de leurs mandatai» » * res, leurs droits indignement trahis ; et depuis » qua tre jours, ces mandataires rient de leur calw me et de leur inactive passibilité. Le flambeau » de la liberté a pâli; les colonnes de l'égalité sont » ébranlées; les contre-révolutionnaires lèvent » leur tétepnsolente; qu'ils tremblent 1 la foudre » gronde ; elle va les pulvériser. Représentants, » les crimes des factieux de la Convention vous » sont connus; nous venons pour la dernière m fois vous les dénoncer. Décrétez à l'instant » qu'ils sont indignes de la confiance publique ; » Mettez -les en état provisoire d'arrestation; » nous en répondons sur nos tètes i leurs dépar» » tements. Citoyens, le peuple est las d'ajourner » sans cesse l'époque de son bonheur , il le laisse » encore un instant dans vos mains; sauvez- » le , ou nous vous déclarons qu'il va se sauver » lui-même. »
. Lia Montagne, c'est-à-dire les membres qui avaient dicté cette insolente pétition l'accueillirent par des applaudissements et des bravos prolongés , qui prouvaient la persévérance qu'ils étaient déterminés à mettre dans leurs coupables
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desteins. Cependant rassemblée eut encore assez d'énergie pour la rejeter, et refuser aux pétitionnaire les honneurs de la séance. Ils sortirent de la salle * et aussitôt on entendit au dehors , on affreux tumulte dont leur présence semblait le signal. Du milieu des vociférations d'un peuple en délire , sortaient ces mots qui venaient retentir jusqu'au sein de la représentation nationale : les vingt-deux hors la loi y Ut mort des vingt-deux ! Les députés montagnards ne tardèrent pas d'appuyer au dedaùs, ce vœu sapguinaire , auquel s'opposèrent avec énergie, la droite et le centre. Après une dis* cnssion des plus animées , Barrère proposa comme un moyen de conciliation, aux représentants devenus suspects au peuple, de se démettre de leurs pouvoirs. Quelques-uns adoptèrent généreusement cette mesure ; parmi eux étaient Lantenas , Fauchet , Dussault , et ce député du midi , que les écrivains royalistes ont appelé l'énergumène et ceux du parti contraire, le fougueux Isnard. Mais d'autres députés, Lanjuinais et Barbaroux, protestent avec une courageuse énergie contre cette proposition. « J'ai » juré de mourir à mon poste , s'écrie le repré- ■ » sentant deMarseille; je tiendrai mon serment. »
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Cependant, la députation de lu Commune après avoir au dehors ameuté et réuni des flots de peuple qui devaient appuyer les projets de la journée , après avoir harangué les ditifi&reiits corps de la forte armée qui se trouvaient- sottsléè armes , feutra dans l'enceinte des séances , pour y présenter de nouveau sa pétition qui fut de nouveau reponssée» A cette preuve d'éneiigiè de la Convention , les instruments qtte Rebes» pierre et Marat faisaient agi* , répondirent par des actes d'une audace et d'une insolence inouïe. En un instant l'assemblée est investie , sa garde est chassée pt remplacée pat le peuplé, dés oanons sont braqués sur toutes les issues de ■la < salle, et nous ne tardons pas à nous aper* cevoir que la sortie nous est interdite. Je ne -redirai pas Ibs tentatives que noué fîmes pour prouver i la horde qui nous entourait , que nous avions encore le sentiment de noûte dignité, et comment Marat et une poignée de factieux nous démontrèrent que nous avions cessé d'être les représentants de la nation , et que nous devions désormais nous disposer à ne reconnaître d'autres lois que la volonté du peuple souverain* Après s'être montrée au dehors , ayant en tète son président Hérault de Sechelles , pour faire
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parade d'une indépendance à laquelle elle ne croyait pas elle-même; après s'être vue en butte aux outrages de la populace , la Convention , sur l'injonction de Marat , rentra dans le lieu de ses séances 9 *t> proclama qu'elle était libre ! De? lors, la perle des Girondins fut assurée , et sur la demande de Gouthon , un décret, rendu stuvlçtchamp , déclara que vingt-deux représentant* et les ministres Roland , Lebrun , et Qavière, feraient mis en état d'arrestation cher eux- Les listes de proscription furent dressées séance tenante, et le décret de proscription fut exécuté aussitôt sur quelques-uns des infortunés qui en étaient l'objet. D'autres avaient déjà su s'y soustraire par la fuite.
H serait curieux de rechercher quelles eussent été les destinées de la France, si le parti de la Gironde eût triomphé de la Montagne. Certainement, on aurait vu s'ouvrir une carrière différente et toute nouvelle. Peut-être, assise sur d'autres bases , la république se fut-elle consolidée de manière à ne pas laisser au conquérant qui devait la renverser , l'espoir de réussir dans ce projet qui n^ùt pas été tenté ; peut-être les vertus et les talents qui eussent présidé à sou gouvernement l'auraient réconciliée plus tôt. et
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plus sûrement avec les Etats de l'Europe, dont le* destinées auraient nécessairement reçu Tin-»
fluence de celles de la France. Dans tous les cas, on peut assurer, avec certitude , que l'affreux régime de la terreur n'eût point promené sur le sol de la patrie son niveau sanglant ; des milliers de Français n'auraient point porté leur tète sur l'échafeud, et un peuple généreux et loyal ne se fût point vu décimer. Les antécédents de la Gironde et le caractère connu dé la plupart de ses membres, semblent ne laisser aucun doute à cet égard*
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