‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 1 sur 31 · RUE CASSETTE · texte numérisé non relu

RUE CASSETTE

TROTSIÈME PARTIE.

C'était donc là Spielberg , où devait s'écouler ma jeunesse et peut-être ma vie !.... ce sépulcre où j'étais enterré vivant î» lïige où l'existence n'offre que des images de bonheur cl de riant avenir !... Ilélas ! il n'en existait plus pour moi, et mon âme , déjà flétrie par de longues souffrances , ne se ranimait que par la pensée de tout ce que j'avais promis à mes amis si dévoués, de ce qu'ils attendaient de ma résignation, de ce que je me devais à moi-môme !... « Oui , mon courage sera toujours plus fort que la souffrance -, oui, je serai digne d'eux...» fut le serment que mon cœur renouvela en entrant dans ces lieux où ma vie allait être une longue agonie ! « Eh bien ! nous y voilà , dit le maréchal des logis Pavése en nous regardant avec compassion; n'allez pas vous laisser abattre , per Dio...)) Et Tintlexion de sa voix annonçait que lui-même, tout habitué qu'il était à ces tristes demeures , restait frappé du sombre aspect de ce Spielberg, dont le nom seul suffît dans les provinces soumises à l'Autriche pour inspirer l'horreur et l'épouvante. « Ce lieu n'est pas beau, c'est vrai, ajoula-t-il , mais ça n'aura qu'un temps; et puis, voyez-vous, signori miei, il n'est prison si noire dont on ne puisse dire à la longue

T. II. i

'2 Ml.MOir.l'S

ce (|ii'()ii {li( (le l;i Ticc du (liiil)l(', c (|in' le dcdiiiis v.inl iiiit'ii\ (|iH' l(*(l('li(»rs. » .le sais cela, moi, j'iui ;ii laiil vu! ( ^.i.iiul les sicùIiiTs ont à j^'ardcr de bous (Milans tels (|iio Ntnis. il laiidrail (|irils fiissiMil plus durs (jiic k;s clds do li'iir Iroiisscaii pour iic pas accorder loiiles les [K'iiles l'a- '. ililés (jin soiil (•oin|)alibles avec le devoir, s'enleii.l !... Prisonniers el gaidieiis (;a ne l'ail |)liis (jii'tine l'aiiiille, coiiiMie vous avez pu le voir dans loul ce voyage , car ce n'csl |)as pour dire, mais, foi de Pavése, nous nous élions alîacliés à vous. — Je le crois bien, dit en s'essuyanl les yeu\ un jeune gendarme (pii nous avait donné les soins les plus louchans pendant la roule j qui ne les p!aindr;iil pas, ces pauvres messieurs, si doux, si résignés 1 Sur ma loi, si j'avais ^agné le gros loi à la loterie , j'irais dire ;i rempereur : « Alaji'slé, déiivre/.-les et ne me pau'z pas mon quine. »

A ces paroles compatissantes des larmes mouilleront nos yeux, n(ni8 remerciâmes de i(Ouv(>au et pour la dernière fois ces braves gens de rinlérèl (juils n'avaient cessé de nous montrer, et je leur pariais encore quand la voilure s'arrêta. « Du courage, signori, nous ré[)éta Pavése, l'empereur est bon. »

La portière s'élant ouverte, les gendarmes descendirent ; Borsieri les suivit. Lors(iue ce fut à m(»i. j'anètai mes regards sur la place où mon pauvre Confulonieri avait tant soulVert l..((Qui sait si je le revcrroi jamais !» pensais-je en soupirant. Puis, quillant a regret celto voilure où j'avais Irendjlépour ses joars, je m'arrêtai un instant au haut du marchepied pour jeter un coup d'œil sur les lieu\ où nous nous trouvions.

(l'était un carré long, entouré do tous côtés par des bàtiniens dont les mille (enêlres étroites et grillées, dotit l.'s polies basses et armées de fer auraient suHi pour nous serrer le cœur si nous neussitms visité Spielberg

1)1! \ IM!lSt)>\MI'.li I) KT.VT. o

(|ii(' coimno simples voya{z;oijrs. I<o silencu qui rt'i^riiut dans celle vaslc cour ' ajoutait encore à la douloureuse impression que ce lu^ïubre séjoin" produisait sur mou ànie. Que de maux, que de tortures mon imagination ne devinait-cllc pas sous ces verrous , sous cos épaisses ^Milles ! (( Allons, sirjnor Francese , dit Pavùse en s'avançant pour me soutenir, c'est à votre tour. »

Grûce à son aide et au bras du commissaire Bolza, je parvins bientôt h un guichet qui donnait dans une galerie longue et obscure ; prescjuc en face était un escalier dont la lourde porle était ouverte : nous y niontànîcs

lentement Parvenus à la dernière niarclie, l'olza

nie quitta [jour aller recevoir les autres prisonniers , el je m'avançai seul avec Pavèse jusqu'à rextrémilé d'un étroit corridor où se V(jyaient de quatre pas en quatre pas el d'un côté seulement des guichets dont les verrous n'indiquaient que trop que c'étaient là les tristes demeures qui nous étaient destinées. (c Entrez, s/r/norFraMcese,») dit le maréchal des logis en s'arrêtent à la dernic-rc porle, où deux geôliers altendaient, leur trousseai! de clefs à la main. J'obéis et je me trouvai en présence du directeur général de la police de Moravie, qui, la plume en main, assis à une large table qu'entouraient le commandant de Spielberg et d'autres employés, aclscvait d'enregistrer les dernières réponses de Borsieri , qu'on fit sortir innnédiatement de la salle sans que je pusse lui faire mes adieux. Quelques minutes suiFirent pour celte formalité de lécrou ainsi que pour le dépôt des objets précieux , et sur un signe du directeur général de la police le connnandant lui-même me conduisit a la prison qui m'était destinée. A peine avions- nous fait (luelques pas dans le corridor que nous rencontrâmes Bolza, qui me dit à voix basse en s'arrétant prés de moi :

' Les giilàifns ne sorlciil pas le dituanelic de leurs casciualcs.

4 MÉMOiKKS

(I Panvro inalliciiionv ! je iic me serais jamais iii)a^in6 (|iio c'élail ainsi (|iii' Ton (levait vous liailer 1 ÏMais prenez courage, l'empereur est bon. »

j)éjà nous «''lions arrivés près de Tescalier lorsque mon î^Miide s'arrèla , fil ouvrir un des guichets par le gardien (|ui nous suivait et me fit signe de la main que c'était là (juil laliait entrer, .le m'avanc^-ai sans jjroférer uih; parole , mais au moment de franchir le seuil , je m'écriai à la vue du sombre cachot où on allait m'enscvelir : u IMon Dieu I mon Dieu ! est-ce donc ici que je suis condannié à vivre ! » El , frappé de stupeur, n'osanl faire un seul pas, je contemplai sans rien y distinguer encore celle funèbre demeure où les morts seuls , il me semblait, auraient dû i)énélrer.

(c Geschwind .' {\\l(il )mc cria tout à coup le porte-clefs en me poussant rudemenl par les épaules pour me faire

entrer geschitind f » La secousse avait clé si violenlc

(|ue mes jambes faillirent, s'embarrassèrent, et que je serais tombé la tète la première sur le plancher de la prison si je ne me fusse retenu machinalement à une barre de fer scellée par les deux bouts dans la muraille do gauche. Je me retournai vers le gardien pour me plaindre de cette brulalilc, mais déjà la porte s'était rclerniée... Alors et sans quitter la barre qui me servait d'ai)pui, je reportai tristement les yeux, sur la voûte, sur rélroite et haute lucarne d'où venait la lumière, sur les épais barreaux donl elle était garnie; puis mes regards loiiibèrenl sur Tinlérieur de ma cellule.

Un lit de camp , une paillasse , une cruche , un

baquet, tel était mon mobilier Quelque habitué que

je fusse à la nudité des prisons , à l'absence des choses les plus nécessaires à la vie, ce dénûment m'effraya ! la consternation s'empara de mon cœur, cl je détournais la tète pour rai)})uyer contre la muraille quand jucs yeux

I)"l> lM;l5()^^ll•:K i> liai. ;>

saiTiHôrciil sur deux énormes cliaînos suspendues à la

Iriu^Iede fer I5oii(é divine ! (juel rréniissenienl passa

dans loul mon Olrc à Tidéc ([ue l'on ni'allaclierail à celte barre, longue à peine de six pieds !... et que, chargé de l'ers, je passerais ainsi des années entières , sans jamais sortir de mon caclio!, sans qu'il me fût possible d'arriver jusqu'à la lucarne {)our y respiier l'air i)ur de la montagne, pour y voir et la terre et les cieux Pour faire diversion i» celte horrible pensée, j'essayai sur-le-('liani[) de me hisser jusqu'à l'étroit soupirai! objet de tous mes

V(eux Mais la chaîne courte el pesante que j'avais

aux pieds rendait l'escalade si ditlicile que je dus, malgré mes efforts, renoncera meprocuier ce salutaire soulagement ! Brisé de fatigue, accablé de douleur, je m'assis en silence sur le bord du lit de cauip , tantôt fermant les yeux, tantôt les ouvrant malgré moi pour les fixer sur ces lourds anneaux , ces chaînes qui, trop souvent sans doute, après un long supplice, n'avaient été détachées du corps des malheureux qui en étaient chargés qu'alors qu'on les portait aux lieux où vont finir et les pleurs et les joies !...

Cette funeste image du sort qui m'attendait aurait longtemps encore absorbé toutes mes pensées si mes regards ne se fussent tournés vers la porte, que l'on tiuvrait. Le commandant de Spiclberg parut de nouveau, el derrière lui, traînant les pieds, baissant la tète, le colonel A..., qui recula de dcu- pas à l'aspect de cette effroyable demeure k Eîï. ez , entrez, dit en latin

l'oITicicr autrichien au pauvr, colonel... Votre logement est Iriste sans doute , mais enfin vous serez ensemble, et

ujaf partagé est à moitié soulagé Adieu 5 nous nous

reverrons souvent, messieurs.»

Le commandant parti, j'allais adresser la parole au coionel , qui restait là conolerné à la vue de tap.t de mi-

(i >I1..MI»IKJ>

sfii's , litisiiiir I iiii (les {.'aidions, (îoiil la (aille ùlait si liaiilo ({iiil (li'passail la poilo de loule la (("île , se baissa, «.'Iciidil le l;ras et la main do mon colô, indicinant dti doii^l (lue je devais lo sui\ri>. Jo mo lovai aussilol, ol pas à pas, marclianl doiiioro mon siloncieux coiiducletii", j'arrivai dans uno polilo diambie où la promioro chose qui nio frappa ftit une largo l'cnôlro dont jo m'approchai bien vile i)our jonir de railmirablo vue que Ton découvre di» Spielbor}^ : à l'horizon, des collines boisées cl en élayes-, i\ leur pied , dos prairies , des eaux cl des promenades ; à droile, une [larlie delà ville-, à gauche, uno vaslo j)lainc parsemée d'arbres. Tout ino i)arul ravissant; mon cœur, oppressé, se dilata.... jo me senlis renaître , et le visage collé contre les villes, les yeux lixéssurco paysage, je mo dis : « vVh I si du moins du lond do ma pri.son je i)ouvais contempler celle belle nature , quel soulagement n'en éprouvorais-je pas !..., »

Un psi, psi... répété mo contraignit à détourner la tète de ce délicieux panorama : c'était mon grand conducteur dont le doigt impératif me montrait une chaise où je devais m'asseoir. A peine avais-jo obéi que je vis entrer un autre homme tenant d'une main une enclume cl do l'autre un marteau; en quelques secondes, ù ma grande joie, il sélablil à mes pieds, me prit une jambe , la posa sur son enclume et se mit à battre à coups redoublés sur la cheville que l'on m'avait si bien rivée à Milan ; il y allail de telle force que je tressaillis involonlairemenl... Alors il se releva et me dit : « Fou pas avoir peur... »

Ces paroles françaises dans un pareil moment et dans la bouche de ce forgeron me furent douces au cœur comme le langage d'un ami... « Vous parlez français? rei)ris-je aussitôt en le regardant avec reconnaissance. — JJoi aire vu Naboléon un bétit peu, régiment français , ici Spielberg... sauté.... — C'était en 1809, après

i)L> im;is()iNmi:u dj/iat. 7

\\ a,m am, ircsl-cc pas ? » lui dis-je cMi soupirant ù ce soiivoiiii- (le nolr<; liisloire passée.

Le soniiiier hocha la lèlo en signe (ritilelhgence. « IMoi, Français, rcpris-je , soldai de NapoU'on... >»

IMon honnne à ces paroles frai)pa do son niarleaii sur renclunie, souleva vers moi la lêle , nie regarda avecsurprise, puis se tournant du côté du gardien, (pii élait là piaulé aussi droit, aussi mince qu'un cierge

pascal, il répéta : n Soldat té Nabolèon Nabo-

Imn! mein Schiller... — /a, m, » lui répondit en

souriant à demi, d'un air capable et entendu, Fliorume au langage muet, dont je pus observer alors la singulière (igure.

Maigre et long de presque six pieds, ce Schiller, dont le visage bourgeonné annonçait quelque soixante ans, avait une de ces tenues militaires que l'on voit seulement chez ces vieux soldats qui, servant par habitude, par amour du métier, conservent jusqu'à leur dernier jour cette iiiise de méthodique parade devenue désormais une partie intégrante de leur existence. Rien de plus propre, de mieux brossé, de mieux ciré que i'habit-veste, que les pantalons blancs collés sur d'interminables jambes, que les longues bottes, que le grand sabre de ce vieux vétéran, dont le trousseau de clefs passé dans Fun de ses maigres bras indiquait clairement le Iristo office de geôlier. Des cheveux blonds, que l'âge n'avait pas blanchis , des yeux bleu-clair ombragés par de longs cils gris , un nez quelque peu rouge , une bouche grande légèrement pincée, un menton carré et saillant, donnaient à sa figure étroite et osseuse quelque chose de naïf et do nialin en même temps, qui vous laissait en doute sur le caractère du personnage, et lorsque, après avoir souri longuement au forgeron , il reprit son iînpcrturbable sérieux, je me demandai en le considérant ce qu'il fallait

8 >ii;>i()iKi:s

cffiiiKlic ou cspcicr (le ce lype |iarfail du vk'ux ^Mcna-

(licr atilricliicti.

Après nous èlre rc^ardôs assez loniilcnips sans mot (lire, I opéralion du déferreuienl fui conlinuée cl Icrniiiiéc forl adroitenienl par l'habile ouvrier, qui s'écria

en soulevant les fers ; « Teufel (lourd, beaucoup)...

r/«s isl schiccr »

Kl Schiller rcdil après lui en pcsanl la chaîne à son Idur : <( /rt, schu-er (c'esl bien lourd). )>

Pour moi , charmé d'èlrc délivré de celte eniravc cl de pouvoir enfin remuer les jambes, je me levai vivement de ma chaise pour mélancer vers la fenêtre, doù je revins encore plus \ile, au grand divertissement du vieux Schiller et de mon forgeron libérateur. « Demain, moi foir fou de nouveau . » me dit alors ce dernier.

Ces paroles, dont je ne comprenais que trop bien le sens, calmèrent aussitôt ce premier clan de joie et reportèrent mes pensées sur celte fatale barre de fer dont la vue m'avait peu d'instans auparavant si douloureusement frappé 1 « Demain ?... lui dis-jc en me rapprochant

de lui et en montrant la chaîne qu'il tenait à la main

demain , vous mettre à moi encore? »

Et je lui indiquais tristement mes pieds, mes mains ci ma ceinture « fch verstehe nicht (je ne comprends pas), )) me répondit-il.

Alors je pris la chaîne, puis la plaçant successivement sur chacune des parties de mon corps que je croyais condamnée à l'enchaînement , je m'efforçais , en me mettant contre le mur, de lui faire comprendre par mes paroles ou par mes signes que je m'attendais à être attaché à la muraille de ma prison.

Le forgeron, qui me comprit enfin, ayant expliqué gravement à Scliiller le sujet de mes craintes, celui-ci enfi3 ses joues et se mit à rire en siiîlanl d'une façon si

d'un PKlSOJNiMKK DllTAT. 9

grotesque que je ne pus m'empôchcr de I iniilcr

« Nein, nein (non, non), » répétait le vieux soldat quand sa tudcsquc hilarité fui un peu calmée -, puis il ajouta une phrase que je ne coin{)ris pas et que mon interprète le serrurier ne put parvenir ù me traduire ; seulement il disait et redisait si ])ien : «Vous, non, vous, nein, » que je fus complètement rassuré sur ce point si important de la peine que je devais subir.

QueUpics secondes après, j'étais dans le corridor, suivant d'un pas libre et dégagé le grand Schiller, dont les jambes , qui ne pliaient pas, semblaient se mouvoir avec la roideur d'une machine à ressort.

A peine la porte de ma prison se fut-elle refermée sur moi que, sans prendre garde au colonel A..., sans lui adresser un seul mot, je mis à profit la libération de mes jambes pour grimper jusqu'à la lucarne en posant mes pieds sur l'exlrémité du lit de camp,

(( J'aperçois les montagnes 1 m'écriai-je avec joie

les arbres, les prairies... et les faubourgs de lîriinn

et une grande place Que Dieu -soit loué! Quand mes

yeux seront fatigués de l'obscurité du cachot, quand la tristesse sera trop amère , l'abattement trop profond, c'est ici que je viendrai pour rafiaîchir mes pensées et ranimer mon àme. Colonel , dis-je enfin à mon immobile compagnon après être resté longtemps à contempler en silence l'immense tableau dont l'aspect varié devait être pour nous ime source si féconde de consolations et de regrets, colonel, pourquoi ne montez-vous pas jusqu'ici pour jouir de celle adinirable vue? ))

Ne recevant pas de réponse, je me tournai vers lui en repétant mon invitation -, mais sans bouger de sa paillasse, où il s'était assis, il me répondit: «IMa scialique ne me le permettrait pas. »

C'est alors que je m'aperçus que l'on avait apporté

JO Mi..M()ii;i:s

pciidaiil uiDii ahbi'iirL' une coiiclielle, mu'uIjIo iMmiy/. raru

ail Spielbcrg, accordce |)ar faveur oxlrùiue à mon com-

pa^mm (]i'U<.' niuivclle prértMOiicc , en iiio rappelant

la Irisle conduite cpii en élail la cause, réveilla dans mon cœur ianiipalliic première, cl j'en éprouvai un Ici <lém)i"il, une lelle iiidignalion, tpie je fus sm* le |)oinl do mécrier : uAliI iJieu puissanl , que lai-je donc fait pour me lontlamtier, dans un tel lieu et apré» lanl do soulVianccs, au sujjplice d'une sewdjlable union ! »

Ileuieusemonl (|ue le cri des verrous qu'on lirait brusipiemenl rclinl celle oUVnoanie exclamation. On entra: c'élail Schiller, poitanl de cliat[ue main deux gamelles de fercjuil déposa soigneuscmenl aux pieds du colonel^ sous son liras élail un pain de munition.

Les gamelles étant mises à lene, il nous montrait du doigt le contenu, tandis que de l'autre main il faisait à mon compagnon le signe de manger. « Eh quoi ! dis-je en descendant de ma lucarne, c'est là notre ordinaire .î* lue soupe sur laquelle surnageât des morceaux de

suif des haricots cuits à l'eau et au sel et froids,

ajoutai-je après avoir essayé den goûter deux ou trois

que je rejetai soudain Mais il faudrait des estomacs

d'autruche pour digérer de semblables pierres ! »

Je parlais à Schiller comme s'il pouvait me comprendre. Il se pi il à lire, puis tirant gravement de sa Ijoche un long ciuiteau, il partagea en deux le pain de munition , donl il nous remit à chacun la moitié. « Gulen appctll ( bon appétit), » nous dit-il en pivotant sur se^ talons pour regagner la porte.

jN'otre dîner, seul repas de toute la journée, élail là sous nos yeux , mais il me fut impossible, malgré mon courage, de vaincre la répugnance que me causaient la mauvaise odeur de cette pitance de forçat et la malpropreté des vases de fer, donl le mauvais étal prouvait

ni'N pr.isONMr.r, i/i.tvt. Il

(prils (MMifiil employas chaque jour à Tusnpo des t^alr-

rii'us l.i'rf fiaïuellcs rcslùrenl pleines , le |)ain ne lui

pas cnlanu' La faim P(Mile pul nous ToiTor les jours

snivaiis ù prencirc cnlin quehpie porlie do ('elle d;Mos- (able cl ptianio nourriluro qui nous faisait ('prouver A la lois M \v sup'pliee di! dé!j;oiil cl celui de rinanilinn.

Los cloclies de la ville soîinaieiU cin(| heures ; déjà le jour baissai!^ et la huiiière (p.ii pénêlrail dans notre pi'ison irélait phis qu'un créijuscule. Le colonel, latij^ué, s'élendil siir sa [laille, tandis (pie, la tète à la lucarne, je jouissais on silence des derniers rayons du soleil couchant^ dont les reflels doraient encore la cime des inoiilagnes ; bien'.ôl les oinl res de la vallée glissèrent sur les collines, les objets se confondirent, loul devint vague, incertain A nies yeux, et la nuil élendil son unil'ornie voile sur les hauts lieux comme sur les basses (err<'s , sur le chêne des forêts comme sur le chaume ûci^ campagnes....

« C'est là rimage de notre monde, me disais-je en laissant errer mes regards sur le ciel , où tout demeurait

sombre La forîuiîo, les rangs , les âges, les lalens et

la science offrent à l'œil du sage un tableau aussi vnritS que ce ravissniil paysage dont j'admirais les iR^aulés il y a peu d'insians; mais la mort vient et, moissonnant toin* à tour les superbes elles humbles, Tenfanl (jui lialbulie le doux nom de sa mère et le vieillard qui trend)lc en parlanl à son Dieu , elle les plonge tons sans distinction dans les ténèbres de cette nuil terrible qu'aucune aurore ne viendra dissiper. ^)

Alors mon cœur se troubla, cl, la tète appuyée conh'e les barreaux de l'étroite embrasure, je pleurais amèrement en songeant que celle vie si courte et si bel!e, dont j'avais à peine goûté les prémices, ne serait pins pour moi qu'une douloureuse veille sans lendeui.iiri,

12 MÉMOIUKS

qu'iino srpnldirc anlkipôe! u Et qui mo licndra

coniple de mes solilaires souflranccs ? répélais-je avec

amerluinc — Celui, dit une voix qui, s'élevanl dans

mon cd'ur au souvenir de ma mère bien-aiméc , me ramenail à ces jours denfancc où ses pieux accens m'enseignaient à prier, celui qui nous a dit qu'ils étaient « bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés !... bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la juslice, parce que le royaume du ciel est à eux ! » Ces divines paroles ramenèrent le calme dans mon âme et me lirenl promettre d'èlre plus que jamais doux, patient, résigné dans le temps des épreuves, pour mériter de briller un jour dans le paradis des justes comme les belles étoiles que je voyais en cet instant scintiller dans les cieux.

Descendu de ma lucarne, je voulus marcher, mais il faisait si sombre et l'espace était si restreint que je fus forcé de me jeter tout habillé sur Télroite et dure paillasse qui composait toute ma couche; s'y tenir en équilibre demandait une habitude que je n'avais pas encore : aussi roulai-je plus d'une fois sur le plancher. La nuit entière se passa donc sans sommeil, ou si mes yeux se fermaient un moment , je les ouvrais bientôt aux wer da? (qui vive?) retentissans que les nombreuses sentinelles placées au-dessous de nous se renvoyaient de quart d'heure en quart d'heure, comme si elles eussent été chargées d'ajouter aux souffrances du carcere duro celle d'une perpétuelle insomnie.

d'un pr.rsoNNiKR d'ktat. 13

Les reins brisés, le corps meurtri par mes chutes répéléos, je venais enfin de m'assoupir lorsqu'un long cli- (|uetis (le chaînes vint m'arracher à ce repos factice. L'obscurité profonde dans laquelle nous étions ensevelis, les cris aigus et prolongés des sentinelles qui se mêlaient en ce moment à ce sinistre bruit de fers qui, toujours croissant, semblait sortir des entrailles de la terre, mille voix rauqucs dont les durs accens ne pouvaient se définir, firent une telle impression sur mes esprits, encore enchaînés par le sommeil , que l'enfer, ses damnés et leurs malédictions s'offrirent tout à coup à ma pensée et

me glacèrent d'effroi I Je m'étais redressé sur ma

paille, une sueur froide coulait sur tout mon corps, mes membres se contractaient Ce cauchemar était horrible, et je n'en fus délivré que par un mouvement convulsif qui me fit tomber rudement au pied du lit de mon compagnon. « Caro mio, quelle chute! s'écria le colonel , qui reposait prcsqu'à son aise sur sa couchette de

faveur; c'est pour la dixième fois au moins N'ètes-

vous pas blessé? — Ce n'est rien, lui répond is-je en

m'efforçant de me relever, je m'y habituerai. »

J'avais repris mes esprits-, j'écoutais encore, en frémissant, il est vrai, mais je pouvais enfin me dire que j'étais i\ Spielbcrg et que ce bruit de chaînes, ces clameurs étranges étaient probablement causés par les for- <jal8 sortant de leurs casemates pour aller au travail.

H MKIMOII'.I'.S

l)i\ miiiiilcs s'rliiiciil à ptitic ('•(•oiil(''(>s (jiic noire porlo s'oiiviil : pliisiciiis j,';)r(ii('iis (miIiviciiI^ l'un dctix loiiclia les banciux di" la Iiioariic, roixarda les iiiuis cl sous les lils,kuH!is (nriiii aiilre, (|i!i [loilail la laiileirie, s'apl)roc'lia (lu coIoiK 1 cl a!k)u^eail la niaiii pour lui loucher les jaiubes lor,-(]ue le elief ICii empêcha en [jrononçanl (juchiues uiols (pii causèrenl un (ie ces Ijruyans éclats (riiilarilé allen'.aiiile doiil tKuis eûmes jjar la suile si souvent necasion {laclnilrcr i'enronline el inoOeiiHive spontanéité. Ces tires, ainsi que je le sus quehpics jours après, navaienl été causés (]ue par la méiuise du soldat, qui, chnrgé de tiRiler malin cl soir les fers des pris»)nniers , s'éînii imaitiué (jUe nous avions déjA aux jaud)es la pesante chaîne que nous devions porter si loiiKlemps.

De longues lieures restaient eiicore avant que la lumière ne pénélr;U dans notre prison. 3fe recoucher, dormir? je ne laurais pu, tout harassé que j'étais d'une nuit si pénible ^ me mettre à la lucarne i' qu'y aurais-jc Inil ? qu'aurat8-je vu? lout était sombre au dehors -, in'a- ^Mlcr, marcher à grands pas? jen avais le besoin, ne fiU-ce que par cocnpensaîion de I hoiribic gène (jue j'avais éprouvée pendant vingt jours. Je voulus lo tenter, nuiis celle lois encore il me lalhil renoncer i\ ce nocturne exercice dont 1 habitude seule [)ul me donner ensuite la possibilité. Force fui donc de m'asseoir sur ma paille et de penser... de jjenser hingtemps à la misère d'une

semblable vie d isolcmenl et de ténèbres! Ah! quel

a\enirl El lorsqu'à tant de douloureuses privations

vcnail se joindre le doute de ne pas même avoir la jouissauce dequeUjaes livres, je me sentais si etTrayé, si faible contre une telle existence, qu^ji^ me i)laignais à Dieu dans ramertume de mon cœur de m'avo'r soustrait aux terribles mais courtes ancoisses de l'échafaud 1

I) UN i'i;iso>Mi-.it I) I.IAI. 1.")

Toiil l'iiil (liviMsioii, li»i;l si»\i!ii^(î (luaiul les [x'iisrc's soiil aussi .sombres cl (|uo ràiiio suocombo sous !e |)()i(l.s alTrciix dos uvaux doiil clU5 j^n plaît alors à s'exoj,'orer rclonduc : la porle, qnou ouvrit pour la socoiide ibis, inc lira loul à coup iIq colle accablaiilo modilalion. tu bruit do chaînes cl la vue d'un galérien cliargo du service intérieur des prisons cxcilèreiil ma curiosité-, je mo levai aussilôt pour mieux envisager ce forçat, dont je distinguais à peine la figure ol le costume bizarre à la pûlo clarl'' de la lampe du corridor^ je m'avançai nit'ino jus(iu'au guicliel , maluré les émanations mé[)biliques (pii s'en éeliappaionl, et lendanl le cou, je déjjassais déjà la porte de la (èlc lorscpie Schiller, se montrant à rimprovisle, use cria : « // as der leufell ( (pie diable !);> et de son long l>ras me repoussa dans la prison.

Une heure après, au jovu' naissant, nous le vîmes apparaître [)ortanl une gamelle « Das ht gut (cela est

bon), » nous dil-il Cii nous présentant, pour manger le liquide brouct, une cuillère de bois giossièremenl travaillée. De Tcau clîaude dans Uicpiolle nageaient quelques grains d'orge qu'on avait fait giiiier, tel était noire déjeuner. « Pouah! iis-je à Schiller en prenant quelques gouttes de ce prétendu bouillon nie gut ^ nie

gut...n

IMais sans jjrendre garde à mes paroles, Timpassible Allemand nous répéla : « Pas ist gut, dus ist seltr gui (cela est bon, cela csl très-bon) »... si bon que nous no pûmes en lien avaler el que nous restâmes avec une faim qui commençait à être douloureuse.

Le Icnqjs é!ait froid, humide-, un épais brouillard couvrait la campagne, où l'œil ne distinguait rien, et cependant c"esl à mon embrasure que j'allais chercher quelques distractions à mes sombres rêveries. Là du moins je respirais, là mes yeux n'étaient plus altrislés

16 IMKMOIKI.S

par la vuo du ciel de pierre de celle voùle lalale que l'iiiiaî^inaliou du caplifue i)eul loujours reculer ou franchir cl (pii , dans les nioiucus d'aballetuenl, sctuble se resserrer de plus en plus autour de lui. Sous la fenf'lre, le loufj; du nuu-, se promenait une des sentinelles, dont j'enlendais les pas mesurés ; plus loin je voyais luire les baïonnettes d'autres soldats placés de disîance en dislance dans les reiranchemens et les palissades qui environnent Spielberg... « Où esl le Blondel, pensais-jc en soupirant, qui pourrait m'arracher d'une prison si bien gardée!... » El je me mis ù fredonner doucement cet ancien air si louchant : « O Richard, ù mon roi! l'univers t'abandonne » Un biavo, qu'une oreille de prisonnier pouvait seule entendre, me fil interrompre mon chant ; je toussai , on me répondit -, je demandai bien bas, bien bas qui se trouvait lA près de moi... .Te compris avec joie que c'était Eorsicri. « Je suis avec le bon Castillia, me dit-il à voix basse, mourant de faim et tout brisé d'avoir passé la plus grande partie de la nuit à me tenir en équilibre sur la plus dure des paillasses qui ait jamais supporté le corps d'un galérien. Castillia dit qu'il s'y fera 5 pour moi, j'en rendrai Tàme avant qu'il soit un mois. »

J'allais répondre à Borsieri, mais un slill impérieux parti de la sentinelle d'en bas et un jurement énergique bien articulé par le vieux Schiller, que je n'avais pas entendu entrer, arrêtèrent les mots sur mes lèvres. Surpris, troublé de cette interruption, peu s'en fallut que je ne dégringolasse jusqu'aux pieds de notre sévère gardien, dont la physionomie, malgré tout son courroux, démentait les grondantes paroles ; il me débita néanmoins tout un discours, dont le fond était slill (silence), et la morale, les chaînes suspendues au mur, qu'il m'indiquait d'un air signilicalif en me menaçant du doigt Puis,

d'un l'IUSOMMEK DiT.VT. 17

tout salisfail de l'impression que sa rcmonlrance semblait produire sur nous, il se tourna vers un galérien qui debout sur le seuil de la porte attendait qu'on lui donnai l'ordre d'avancer, portant d'une main des chapeaux gris du feutre le plus grossier, et de l'autre des chausseltcs de laine. Schiller prit les chapeaux et les posa successivement sur la lèle du colonel : « Gut, sehr gitt {hien , très-bien), » dit-il gravement en enfonçant le feutre jusqu'aux oreilles de mon pauvre compagnon, peu llalté de la rude coilïïire qu'on lui entrait ainsi de force. Le galérien répéta : « Très-bien! » tandis que j'observais le singulier contraste que présentait ce misérable chapeau de paillasse à forme conique avec la pelisse élégante dont le colonel était encore révolu.

Les pièces de notre trousseau soigneusement déposées sur nos paillasses , le forçat tira de sa poche une paire de ciseaux et une longue bande de papier qui lui servit à nous prendre mesure, opération qu'il interrompait souvent pour nous montrer avec complaisance l'habit qu'il portait lui-même : la veste ronde d'une couleur mi-partie grise, mi-partie marron 5 le gilet, le pantalon ouvert des deux côtés , pour laisser passer les chaînes , et dépareillé des deux jambes afin que cette bigarrure de valet de carreau ôlàt toute idée d'évasion. « Schon, sehrschon! (c'est beau, très-beau), » répétait le galérien. El le coquin riait malignement, comme si la livrée du crime, qu'il allait confectionner pour nous, eût été dans sa pensée une œuvre de représailles et de vengeance.

Jamais figure plus astucieuse ne m'était tombée sous les yeux, et j'éprouvai bientôt un tel dégoût dètre louché et retouché par les mains de ce misérable que j'allais le pousser hors de notre cachot lorsque Schiller, pressé luimême d'aller faire la distribution de ses chapeaux aux autres prisonniers, le gourmanda d'une lenteur dont nous

is Miinioiitiis

eûmes eiiMiile I explicjilion en nous .ipeiccv.inl qnv. Ur iiwiilre l.iilleiir nous ;i\ail fort adroileineiil (Jéljanassés (le nos niouelioir."».

l.a \iie (le cet lionnno mavail é!é péniMe, ol pourlant le résiillaUle mes impressions fui un senlimonl de joie!... (î est <jue j'avais élé délivré à son aspect dune crainlo puérile, exagérée sans doule, mais (jui mOppressail Icj ctunr 5 cY'sl qu'cMi apercevant son é|)aisse cl longue clievelure, je m'élais dil avec salislacUon : u Je ne serai pas rasé comme le sont nos forçais ù Toulon cl à JJrest^ je conserverai ces boucles qui faisaicnl la joie de nja luére... n

Celle précieuse lav.'ur, rpie je n'espérais pas, me donna pour loul le jour de la résijjnalion el du courage ; mes etiprils ahalliis sélaienl raniniés, je fixais sans angoisses les murs de la prison, el lorsque Scliiller nous apjiorla le diner, je plaisantai sur noire vaisselle de fer sale et rouillée, sur noire lable, (pii se réduisait au plandier, et sur lios doigts, qui devaient nous tenii- lieu de couverts \ je mangeai même quelques morceaux d'une pâle si pesante et d'une si nuuivaise odeur que le colonel, qui se bouchait le nez pour en allronter les miasmes, dut cependant y renoncer, quel que fût le liraillcment de son estomac. En me voyant si résolu, Schiller me dil en me frappant surlépaule: « Dasistgut so^cela vabienainsi,.»

Quoique i'ccorce fùl un peu rude , il nous fut facile de pressentir que le vieux geôlier n'était pas un méchant homme el que nous pourrions avec le temps en tirer parti pour améliorer notre position ; mais pour cela il fallait lui parler, le comprendre, chose assez difficile avec les huit ou dix mois allemands que je connaissais alors. « Si nous avions des livres, disais-je à mon compagnon, j"y parviendrais bien vile. — Des livres, répondait-il, qui sait si nous en aurons jamais I... ^

ni N i'nib()NMi;i; d i. i v i . 10

C olail lii un (ic)uli' i'iiiK'slo (iwi bri^^ail 1 àiiic on lii iiiel- (,u)l cil face clos lonj^uos loiliiros U'uiio oisive caplivilé : licurcusoiiuMil (lue telle ciiiolle inceililude , (jui aurait banni à jamais de mon canir loul esiioir de saliil, l'ut dissipée bientôt après par les paroles du conunandanl de Spiclbcrg , qui coitunonça dès lors ses visites quotidiennes.

CYHait un liomnic de quarante A (juarante-cinq ans, dont la tournure et les manières avaient quehiue cliose d'élégant et de dégagé qu'on rcnconire rarement chez les ofïîciers autrichiens. Sa ligure était ouverte et })révenante, son abord vous metluil ù Taise, et Ton pouvait esi)érer en le voyant cjue, tout en rcmplissanl son devoir, il ne serait jansais iioslile aux malheureuv dont on lui avait confié la garde, (détail beaucoup pour nous, pauvres captifs, d'être traités avec politesse. Aussi, dès les premiers mois que nous adressa le capitaine Selunerschek pour s'informer avec boiilé de noire sanlé, de nos besoins, fûmes-nous toucliés d'une bienveillance dont nous lui exprimâmes toute noire gratitude, k "^'ous êtes bien mal, mes pauvres messieurs, nous dit-il, vous aurez bien des privations, bien des souRranccs à supporter; la vie de Spielberg est intolérable : qui le sait mieux que

moil Mais les jours en s'écoulanl amènent des chan-

gcmensj qui survitaux premières années voit arriver, soyez-en certain, le moment bem-eux de sa grâce. Yolrc nourriture est mauvaise, cependant je vous conseille de vous forcer dès le commencement; plus tard, votre estomac se serait affaibli, vous ne pourriez plus digérer et vous succomberiez à la longue. En prenanl l'air vous retrouverez des forces — Eh quoi! m'écriai-jc , nous

sortirons donc de notre prison ? — Sans doute, vous aurez chaque jour une demi-heure de promenade ^ dès que vos habits seront faits et qu.e vous aurez des fers, on vous

•20 MKMOlIvKS

(Oiiduiiii MIT la plalc-forinc. — Des fcrsi' lopril le colo-

lU'l (J Une voiv souinisi' j'espérais que les ra[)ports

(les médecins de INIilan inc dispenseraient — C'est

Juste, rrpondil le commandant en souriant, vous nous i^tes reconunande : la couchette qui vous est accordée en est une preuve. »

jMes yeux se tournèrent vers mon compagnon, qui rougit involontairement. « Et quand serai-jc vôlu cl enchaîné .^ demandai-jc au directeur. — Demain, prolablement; tous les ouvriers s'occupent de vous : j'ai recommandé quon vous donnât ce qu'il y a de mieux en drap, cl quant aux fers, ils seront moins lourds et moins courts que ceux que vous aviez aux pieds et que nous avons remis hier aux commissaires de Milan. — A'olrc Lienveillance, dis-je alors, m'encourage à vous adresser une prière. — Parlez, parlez franchement, — Ne pouvons-nous espérer davoir près de nous quelques-uns de nos livres?... »

11 rénéchit un moment, puis il me répondit : « C'est chose délicate et dilTicile -, mais Son Excellence IM. le gouverneur a permis qu'on en donnât aux prisonniers

de A^Miise, et je ne vois pas pourquoi Au reste je lui

demanderai ses ordres. — IMais si vous preniez sur vous de nous les faire remettre aujourd'hui méine, ce sérail une faveur extrême... — Aujourd'hui, non, mais peult Ire demain , reprit-il en hésitant; je verrai Son Excellence. Krall? Krail ? »

A ce nom, nous vîmes paraître un petit gardien de cinq pieds au plus que nous n'avions encore qu'entrevu. Debout, sa casquette à la main, il se plaça respectueusement devant son supérieur, dont il attcndcit les instructio'ns.

Quelques secondes après, le directeur s'éloigna en nous disant : <; C'est à cet homme que eoni confiés les livres et

I) IJiN l'KISONINlEU D'ETAT. 21

c est lui (lui sera charité de vous les donner, mais seuleinenl deuv à la fois. »

Nous le remerciâmes à plusieurs reprises cl nous reslàmes un niomenl avec Krall , qui se hàla de nous dire en italien : « Je suis heureux de pouvoir vous servir, messieurs; demain vous me forez connaître (|U(!ls sont les livres que vous désirez. »

Nous restâmes suri)ris et charmés de la pureté de son accent et de sa facilité à s'exprimer en italien.

Le lendemain, en elTet, fidèle à sa promesse, Krall vint nous demander le titre des ouvrages que nous voulions avoir. «Mais pourrez-vous les reconnaître?» lui dis-je d'un air de doute.

Notre bibliothécaire se redressa, a Comme si je ne le faisais pas à souhait depuis deux ans pour ces autres

messieurs! Anglais, français, italiens, vous n'avez

qu'à parler, je ne m'y tromperai pas , je vous l'assure. — Eh bien ! apporlez-njoi le premier volume d'un livre anglais, Shakspeare, et un volume français de Chateaubriand. — Si, signor. »

Après quelques minutes, il nous revint, portant d'un air de triomphe les livres que nous avions demandés. «Est-ce bien ça.^ hé ! hé! Je sais lire, voyezvous, je connais les langues 5 je parle aussi un peu français hé ! hé I c'est bien joli 5 l'anglais viendra ensuite. — Qui jamais aurait soupçonné, dis-je au colonel quand nous fûmes seuls, qu'il y avait de l'intelligence dans cette tète en forme de chat, dont le front est si plat et le crâne si accidenté? Avez-vous vu comme cette figure, malgré des yeux écartés et hasardés dans le regard, devient spirituelle quand le petit homme parle et sourit ? Il y a de l'esprit sous cette mesquine enveloppe, et qui mieux est, il y a du cœur, j'en répondrais »

La suite me prouva que j'avais deviné juste.

12 ''.l^.M()ll!l•;^

Ail lroi.Nii inc iiiiiliii, Ivinii viiilcl iidim liil : « J)i)ii» un (|ii.ii I (l'Iu'iîrc vous ;iiiic/. voire ('(HiipiMnciil, voIre cliaiissiiic; puis le foriïcron vou» incllra vos rom et nous irons nous pidiiuMicr. »

Il (liaail vrai. Aoirc trislc unil'orino nous ayanl clô apporlr par SiUiller, non» nous di'pouillAincs de nos liabils, (loni la porto nio s(Mnl;lait alors un sifiiic do rononceinonl coinpk'l el éternel aux jouissances du monde et do la liberté! J'^l quels ignobles haillons les rcmplacéicnt, b(tn Dieu I (ionuiie elh; était grossière el dure celle toile {pii sorvail de doublure au drap bicolore de nos véleniensl Quelle peine iroùinos-nous pas i'i nous habituer à nos cliaussclics de laine aussi épaisses cpic h; cuir de nos massifs Ijrodefiuins, |,Maissés de suifol garnis de clousî... Linge, cravales, inourlioirs, il fallul loul quiller, lout rendre, cl rester saiis la inoiiuire chose (|ui put nous rappeler noire condition première 1... a Quoi! dis-je au pauvre Krall, que Schiller avait a|)polé pour lui servir dinterprèlceUph nous regardait avec compassion, quoi! c'est celle moitié d'un carré trop élioil d'une méchante loile qui nous servira de cravate? mais mieux vaudrait une corde. El de» mouchoirs, nous en doancra-l-on pour ionq)lacer ceux que Ton noui prend? — Ilélas ! non, siçjnor, la maison u'an accorde pns Maintenant^ messieurs, ajouta Krall , nous irons dans le lieu où le forgeron vous allend. »

J'avais déjà passé la porle delà prison suivi de mon compagnon quand Schiller s'arrèla en disant : « Celuici, pas.')

I-(î colonel rentra donc, el j'arrivai bientôt à la salle doii Ion enleudail le rctenlissement du marteau. Le serrurier me souhaita le bonjour en français, me monlra la chaîne, (pii était lourde et longue, et tandis que le bon Krall me soutenait la jambe, il exécuta le ferrement en

n"i ^ l'Ulso^^Il•.I! d'i-.tvt. ^^

un (iiinrl (riu-urc. « Qui' d'iinrireR s'i^coulcroiil, hkî dis.iis. Je, iivaii! {[uc ces Icrs si forloinenl rivés ne soicuil oU's di;

nouvcnii! Dieu son! coiinaîl ravciiii"; Dieu seul dis-

poRC de nous! h lui donc le suprême vouloir, ù nous

la pallenccl »

Je MU! levai alors pour essayer de faire rpielcpies pas. « Fous marcher plus comôdc... se mil ù dire le forgeron dans un mélange inintelligible de fraPiÇais et d'allemand. — Que vcul-il dire? demanclai-je à Krall. — Que vous marelierez plus commodément avec ces fers cpravee ceux (ju'on vous avait mis à Milan. — Sans doute ils sont plus longs, mais s'ils (Ii)iveiit ainsi me bp.llre sur les os des pieds, j'aurai avant deux licures les jambes meurtries cl écorcnées. — C'est pour obvier jî» cet inconvénient que l'on donne à tous les condamnés les courroies que voici : en les altaclianl au-dessous du genou et les faisant passer dans les bracelets de la chaîne, on la tient soulevée au-dessous du cou-de-picd, tandis qu'on la contient par cette longue lanière cjue vous fixez elle-même à cette ceinture de cuir. »

Et tout en pai lant, Krall m? plaçait avec Lonlé ces derniers insignes de la toilette du galérien de Sp'ielberg, « Essayez nialntenanl, me dit-il, vous aurez moins de gène, et dans quelque temps vous y serez lait. »

Je me sentis clTeclivement plus à l'aise^ mais il me fallut bien des jours avant de pouvoir marciier sans me heurter douloureussMiient les chevilles à chaque pas avec les saillantes charnières des massifs bracelets. Bien des jours s'écoulèrent aussi avant que mon oreille pu! s'habituer à ce cliquetis de fers qui retentissait au moindre mouvement.

Trop inexperl encore dans ces [)re;niers niomcns pour me mouvoir avec facilité dans cet accoutreinenl de galère, j'eus besoin de laide de Krall ponr reuagner la pri-

2< MKMOIIIKS

son, on je nMronv.ii le coloiiol. u Eli Mon ! lui dis-jc en st'couanl rn;i cliiiiin', rien n'y nKUuine niainlenanl, Je suis

forçai! »

Il se leva, me lendit la main cl me dit en baissant les yeux : « Vov«rvlto! pauvre inforluné!) »

i)'[iA' pi{IS0nmf.t; d'ktvt. 25

Le lendemain à dix heures, Krall vint nous chercher pour nous conduire à la promenade; il faisait beau. « Eh quoi! demanda-t-il ;\ mon compagnon, vous ne voulez pas sortir? — Non, le froid est encore trop piquant pour mes douleurs rhumatismales. ■ — Soit, vous êtes libre de rester. Allons donc , signor Francese, à nous deux : je vais vous montrer la route. »

Celte route était le corridor que nous suivions du côté opposé à celui que j'avais parcouru le jour de mon arrivée. De distance en distance, nous passions devant des prisons d'où s'échappaient des voix, des bruits de chaînes qui me faisaient tressaillir. L'un de ceux qui m'entendaient marcher s'étant approché de la porte, je voulus m'arrèler un instant, mais mon gardien se retourna vers moi en me disant : « Avanti! (en avant I) »

Je marchai donc jusqu'à l'extrémité du corridor, qu'une porte séparait de la plate-forme où nous devions chaque jour , excepté le dimanche , prendre une demiheure d'exercice.

Krall me précédait, son fusil sur l'épaule. « Nous y voici, me dit-il dès que nous eûmes franchi les trois ou quatre marches qui menaient sur la plate-forme, regardez, quelle belle vue ! Approchez-vous plus près du mur. N'est-ce pas que cela fait du bien aux yeux après qu'on est resté longtemps dans l'obscurité ?

-M» M K M 01 R lis

Appuyé sur lo parnpi'l, (pii ni' îiio vonaiUprA la coinliiro . j(M'()iil(>mpIais CM silence le vasle |)an()rama dont je ne tlreouvrais (prune partie de la lui-arnode ma prison. <i (le villaf^e (pie vous apercevez à yau(;lie au bas des ninnla^Mies, pri's d'un t-lan;?, c'csl Obrovilz, nie dit Kra!l en se rapproclianl de moi 5 la route (pii passe devant cl va se perdre dans li>s moritagncs conduit en IJolième, mon cher pays !... Kn suivant toujours au pied des collines, le long de la rivitiro, presque en face de nous, c'est lAugarien, la |)romenade des seigntnirs -, puis, un peu plus à droite , voiiù les fossés de la ville et la Frolilichc thuré (la porte joyeuse). Regardez , que de gens y passent pour aller sur la place du palais du gouverneur , (jue vous d(?couvrez dici. Ce grand bàlinicnt à cote; de Ihabilation de Son Excellence, c'est l'église de Saint-Jérôme, où je vais cha(iue dimanche enîendre la messe. Puis là , plus à droite , on aperçoit entièrement Brimn. Que de clochers, signor I II n'y en a pas tant que cela à Paris — Yous avez été à Paris ? lui dis-je avec surprise.— Si^ signor . me rc'pondil-il a\ec orgueil en me montrant une nK'daillc qu'il portail sur sa poitrine, suspendue à un ruban jaune el noir. Tous ceux qui ont fait la campagne de France ont reçu celte décoralion : jetais dans les chasseurs. »

En prononçant ces mots Krall se redressait, et moi je ne pouvais m'empèoher de sourire à la vue de la grêle slalure el des jambes un peu torses de ce redouîable guerrier: puis le souvenir de l'invasion t'trangère retom- Ija sur mon cœur, et la tristesse se peignit sur mes traits. « Quelle est celte roule ? demandai-je après quelques inslans de silence à mon soldat. — Là-bas, là bas , en allant vers le nord, reprit-il , c'est le chemin d Oimiilz ; Lien loin , à droite de la route , ces plaines qui sélendent à perle de vue, ce sont les {)!aine8 û'^iuslerlitz....

d'un IMMSO^MKi; Dl/IAT. 27

A (0 nom , mon rœur bnllii plus vilo; mes yoii\ , liuniidos de larmes, se fixèreiil longtemps sur ces lieux lémoins (le noire gloire !.... « (lelle |)lace, en dehors des l'ossés de la ville, qui s'étend prescpie just^fauprés des palissades de Spielborg , counnenl la nomme-t-on ? à (juoi sert-elle i* demandai-je à Krall. — On y fait la parade, signor, on y passe les revues. — El là, vers les dernières maisons du faubourg, quel est ce vaste enclos plante darbres, entouré de nuu-s ? — C'est, me ré|)ondilil en se signant, der Coites ockcr (le cliani}) Cm Dieu). — Les galériens y sonl-ils portés ? — Si. signor. »

Alors ridée que ce serait là ma dernière demeure se mêlant dans ma |)cn8éc au souvenir des milliers de soldats français enterrés dans les [)laincsd'Auslerlit/, je me dis ramertumc au cœur : « Eux du moins furent ense- \e!is par leurs compagnons d'armes -, des salves d'artillerie retentirent sur leurs tombes ; leurs noms, proclamés dans un glorieux ordre du jour, furent répétés en Erance avec orgueil i)ar ceux-là mêmesquipleuraicnlleur perte; tandis que moi , pauvre martyr de la liberté, je serai jeté dans la fosse commune des forçais, sans qu'une seule voix s'élève pour dire : « El lui aussi a bien mérité de la pairie ! «

Pour m'arraclier à ces tristes pensées el diriger mes regards sur des lieux moins funestes, Rrall vint encore plus [iré • de moi el me dit en se penchant sur !s parapet : H Celte maison basse et carrée à noire gauche où il y a un soldat arlillcur , c'est la poudrière de laquelle les Elançais prirent , dil-on , la poudre qui leur servit en 18(;l)à faire sauler les forts bastions qui en'ouraienl

Spielberg lié!... hé!... se hûla-t-il d ajouter pour

sauver Ihonneur national, cinq ans après^ nous en avons (ail autant chez eux. »

Je me penchai pour voir la faineu.se poudrière, que

•2S mi:m()1ki:s

mes roiiaids (luillficiil bien vile i)our se porter sur le baslion , <|ue ma i)osili()ii inclinée nie l'aisail découvrir en enlier : (rois grenadiers y monlaicnl la garde pour surveiller noire prison ; plus bas, dans la dernière enceinte, j'en a|)er(;us trois autres et ainsi de suite jus(pi"au\ derniers relraiichcinens de celle ancienne citadelle. A celle vue, les idées de fuite, qui déjà germaient dans ma tète, s'évanouirent, et je me dis en me retournant vers la plate-forme : « De ce côte, c'est impossible. »

Large de huit pas , longue de dix, cette plate-forme , que j'examinai avec plus d'allention, était située en plein nord, comme le bùlimenl où se trouvaient nos prisons 5 de plus, elle avait l'avantage d'être presque entièrement entourée par la chapelle et de murs si élevés qu'on n'y voyait pas un seul rayon du soleil pendant six mois de l'année 5 l'aspect en était sombre, l'air y était glacial, et sans la vue de deux ou trois rosiers qui croissaient le long de ces tristes murailles , on aurail pu se croire sur quelque étroit plateau de ces hautes montagnes où l'été ne fait jamais sentir sa bénigne iniluence, où toute trace de végétation disparaît, u Donnent-ils des ileurs ? dcmandai-je à Krall en lui montrant les chétifs arbustes dont aucun bouton encore n'annonçait le printemps. — Si, signor, les roses en sont superbes, vous verrez cet été. Nous avons aussi des giroflées en pots dans notre chambre : quand la saison sera plus douce je les porterai ici , et au lemps des fleurs , en sortant de votre prison , vous en respirerez la douce odeur, cela vous fera du bien. — L'église est-elle belle ? dis-je à mon gardien. Il me semble que celle porte doit y conduire ?, — Sans doute , on y arrive en quelques pas. — Les prisonniers entendentils la messe chaque dimanche ? — Les galériens, repritil, et les galériennes n'y manquent jamais. — Et les Italiens aussi ?...)) continuai-je.

DUIN IMUSOINJNIKK DhlAT. 29

Krall rougit et se tut. Sa consigne était do ne rien dire sur ce point, cl je m'aperçus bien vile qu'il ne fallait pas heurter dos les premiers jours contre l'obéissance passive et matérielle de cet homme de cœur, qui, comme tous ses bons conq^alrioles, avait grandi dans la convielions que tout ordre d'un supérieur est un arrêt du ciel dont on ne saurait appeler.

Nous causâmes quelque temps encore en marchant côte à côte autour de la plate-forme, et lorsque l'horloge de la chapelle, en sonnant la demie, eut annoncé que le temps de la promenade était écoulé , je rejoignis lentement le colonel, regrettant d'échanger aussitôt la belle clarté des cieux pour le jour paie et douteux de notre demeure, mais avec la consolation d'avoir rencontre dans Tun de nos gardiens une âme sensible et bonne dont la compatissante nature adoucirait peut-être les horreurs de noire captivité.

Désormais rassuré sur la jouissance de mes livres, je me sentis plus de courage pour supporter les maux du présent et combattre l'incerlilude de l'avenir. Mon premier soin fut de bien connaître , de bien compter les ouvrages que chacun de nous avait apportés : le catalogue en était long , en était beau... quatre cents volumes choisis à peu près , et quels trésors ne renfermaient-ils pas! Dante ^ Pétrarque^ l'Jrioste, Parini , Foscolo , Monti pour V'ûùVien -^ Montaigne, Pascal , Labruyère , f^auvenargues , Condillac , Tracy, Bossuet , Racine , Corneille, Chateaubriand , M"'" de Staël pour le français : Shalispeare, Milton , Thomson , Driden , Grag, Sterne , Byron , Moorc, fl- aller Scott pour l'angiais , sans parler des allemands et des îalins •• Firgile, Horace , Tacite, SaUuste , Lessing , Goethe , Schiller, Largcr.... Ah ! quelle jouissance, je dirai même quel bouhcur n".;vais-je pas au cœur en passant en revue tous ces rois du

'M) Mi:.M()iiti;s

î<;iv(»ir (.'l (le la pi'ii.sce, ol inc disaiil : « ils sont à moi ,

ji" les ('luclionii lif^nc par ligne , pa^'o par pa^e je

nriiispireiai de leiiis inspirations, J'y puiserai des sujets prolonds. varies, suliliuies poiu' les inédilalions de nie» longues lieiu-es de ténèbres -, j'élèverai mon ûme vers la source divine de hupielle tout dcseend et tout remonte, los jets de lumière du génie comme riiumble et douce lueur d'un esprit modeste el timide. »

Je m'arrêtai lonjilom[)s sur cette riclie nomenclature , s'.;r celle moisson précieuse que j'avais devanl moi el (jue j'allais cueillir... Plusieurs jours se passèrent avant que Je pusse classer l'ordre de im^s lectures et me former un plan d'( Indes. J'Iiésilais enti'' tant de richesses ;, enlin l'emploi de mes journées lut arrêté : le matin, les langues el la poésie-, à midi, la morale ou l'hisloire , cl (piand le crépuscule a|)[)rocl!:)il , j';).!Iais à la lucarne regarder avec envie la canipiiyne, puis les lunuères qui parais- ^.■lienl succcssivenieiil aux maisons des faubourgs, «lis peuvent se voir, ils peuvent lire, me disais-je, ceux qui prolongeiil ainsi lejoiu-, tandis (juii nous faut vivre dans les ténèbres conune hïs animaux dans leurs lanières !. ..» Alors je délouinais la vue de ces heureuses demeures, el lixanl mes yeux attristés surla voûlcéloiléc el pensant à lous ceux que j'aimais, je demandais à Dieu de nous reunir enfin dans son divin séjour, où la nuit, la Irisle nuit n'élend jamais son lugubre voile.

Le travail que je m'étais imposé devait être long, fructueux. .Te me le iJromcUais pour retremper mon àine , pour y maintenir une résolution plus forle que les accablantes tortures du cachot el que les langueurs de la faim, qui chaque soir en me couchant me faisaient dire : (( Quelle nuit de souffrance je vais encore passer, mon Dieu !.... » Oui, je sentais en moi une volonté ferme , inébranlable de m'élcver par la pensée, de grandir par

I) L.N IMilsO.NMÎ.ll J)J.TAT. .'U

le (d'iir, iiii>l{;;rL' celU; dure caplivili! clonljt! lu; poiiviiis, hélas! prévoir le Icrmo , iiiiiis où du nioiii» rc^^pril , |)(Midanl loii^lcmps encore, nélail pas condamné, coniino le cori's, à laihlir, ù se consumer faute d'exercice el de nourriture.

Ainsi soutenu jiar cet es|)oir d'un avenir studieux et proiilable , mes yeux se familiarisèrent plus vite à noln; jirison, mes membres se firent mieux à la dureté de ma couche, au poids de mes chaînes , à la gêne de mes jj;ro8siers vét(Mncns-, mes habitudes, le soutien de la vie, comme disait sainement le pauvre Jlinaldini, se coiilraclérenl plus aisément, cl je parvins bientôt à me créer une existence qui , malgré toutes ses privations, toutes ses soullVaiices i.'n>si{pies , était plus iolérable (jue celle des j>risons de JMiian, parce ([ue rin(}uiéludeel les lourmens de la procédure et de rallcnle ne venaient pas en Iroubler la Irampiille monotonie.

l.es jours f^lissiiienl donc sans trouble el sans anxiéié, el j'aurais é|)rou\é une soi le de boniicur dans le silence des tombeaux sans la p'cnsée des micuo cl le regret d'être séparé de l'infortuné Confaionieri, donl le sort me causait de si cuisantes alarmes.

En peu de temps je sus parfaitement ce qui se passait autour de moi ; jobservais tout, et les lieux et les hommes, depuis le directeur du Spielberg , dont nous avions cluKiue jour la visite, jusqu'aux deux galériens qui venaient nous apporter de l'eau ou l)alayer noire prison : l'un, jeune , leste , aclif, au rcgaid malin, à la mine vaurienne, semblait rire de sa destinée -, iaulre, déjà vieux , quoique robuste encore, portait sur une figure naïve et bonne l'empreinte d'une longue soulTrance et d'une passive résignation; le premier élail Polonais, l'autre de la Bohême. Ce qu'ils avaient fait, je l'ignorais encore, mais j'aurais été tristement désappointé si Ton m'eût ai)pris

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