‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 2 sur 31 · Mi:3IOlKES · texte numérisé non relu

Mi:3IOlKES

(juo lo Nii'illard, si |);iliiMit el si timide, s'tHail rendu coupable (le (iui'l(|ue aclion iiifûiiie. Quant au jeune hornino, sa physionomie prêtait ù toutes les interprétations, cl lors(pfil me souriait d'un air de camaraderie , j'en éprouvais un tel déi^oCit que je fermais les yeux ou détournais la t(Me.

Ses amicales prévenances ne cessèrent pas cependant, et bientôt môme je crus entrevoir des signes d'intelligence qu'il répétait fort expressivemenl lorsque les gardiens le perdaient un instant de vue. Je feignis d'abord de ne pas l'apercevoir, mais il persista... Que me voulaitil ?... je cherchais vainement à le deviner. Un jour enfin, il tira un petit paquet de papier bien sale, bien usé, qu'il déposa avec adresse derrière la cruche qu'il venait de remplir ; puis il s'éloigna en m'indiquant du coin de l'œil le dépôt qu'il confiait à ma loyauté galérienne.

La porte bien refermée, je me hâtai de prendre le paquet , de l'ouvrir , au grand effroi de mon compagnon , qui tremblait que ce ne fût quelque piège dont nous pourrions avoir à nous repentir... .T'allais toujours, et l'enveloi)pe étant défaite, je trouvai dans plusieurs feuillets de papier gris une fiole contenant un liquide rougeâtre, un bout de plume et une autre petite feuille sur laquelle se voyaient (pielques signes que je m'empressai de déchiffrer :

« Nous ignorons qui vous êtes, » disait le mystérieux billet qui excitait si vivement ma curiosité et que la mémoire du cœur me rappelle ainsi. « mais voire infortune est la nôtre , et à ce titre nous venons vous offrir toutes les ressources que notre triste expérience des prisons nous a fait acquérir. Dites-nous voire nom; parlez-nous de Milan , de l'Italie et du monde : depuis deux ans que nous sommes ici , aucune nouvelle n'a pénétré jusqu'à nous. Écrivez sans crainte, nous sommes sûrs du messa-

Diy piîisoî\imi:k d'état. o.'î

gor^ rt'pondez-nous vile, car nous brûlons de savoir par (|uollc ralaledoslinéc vous avez clé comme nous ensevelis dans les lond,>es du Spielberg...

« SiLvio Pellico

« Pii:tro Maroincelli. »

— C'csl Pellico, dis-jc au colonel, écoulez ce qu'il écrit.

Il écoula -, mais quil élail loin, mon Lieu I d'éprouver rémolion cl la joie qui s'élaienl emparées de mon cœur à ce généreux appel dun homme donl Confalonieri nfavait parlé avec tanl d'eslimc et de tendresse... Celle correspondance imprévue , inespérée, qui s'établissait ainsi entre nous, était un événement heureux dont je me promettais pour l'avenir d'elTicaccs consolations. J'en étais touché, reconnaissant, et lorsque je pris la plume pour ré[)ondre, il me semblait que j'allais écrire à un ami que Dieu me faisait retrouver après avoir pleuré sa perle.

« Confalonieri , lui disais-je, qui \ous plaint et vous aime, Confalonieri, dont le Irisle sort portera dans voîrc âme une aiïliclion profonde, en m'apprenanl à vous connaître, m'avait fait désirer vivement de parvenir un jour à mériter voire amitié... Que bénie soil donc l'heureuse circonstance qui me permet d'espérer que ce vœu de mon cœur pourra se réaliser ! Je suis Français et jeune encore, bien jeune, hélas! et pourtant... je suis, ainsi que Confalonieri, condamné aux galères à perpétuité... Demain s'accomplira ma vingt-cinquième année!... C'est une destinée cruelle sans doute ^ mais, quelque fatale qu'elle puisse être , je ne me repentirai jamais d'avoir sacrifié mes plus chères espérances , ma jeunesse et ma vie pour une cause juste et sainte qu'il est beau de servir, même en désespérant delà faire triompher. Un jour , j'en ai l'espoir, d'autres viendront qui , plus heu-

:\\ MiM()iiii..>

ii'ii\ (|ii(! nous , actoiiiplironl («'lie j^idiidi! làclie du I in - (IcpcndiMici' iliiliiMinc , pour le succès de laquelle, à dél'aul d'aulre dévouonienl, je ne cesserai jamais d'adresser de iVrvenles prières à celui qui lient dans sa main puis-

sanle le co'ur des rois cl la liberté des nations Celle

conimunaulé de désir et d'espérance vers uti même but, |)our un objel sacré, est un lien consolant et lorl pour (eux qui comme nous sont appelés i\ sup[)orler de longues et dilViciles épreuves! (^esl ce qui m'a valu dés les [ireniiers instans la précieuse amitié du pauvre Coufalonieri , (|uc nous avons laissé gravement malade à Yill.'.cli ; c'est aussi , j'en ai la douce certitude , ce qui nu; vaudra celle de Silvio, dont tous m'onl vanté à Tenvi la

cmdeur, la franchise el la sensibilité Adieu; puisse

mon nom, qui jusqu'ici vous était inconnu, sunir bienlôl ('ans votre cœur A ceux que vous répétez avec le plus d'alïeclion. »

Je pliai soiu;neusement ce ImIIcI, que j'eus soin do bien envelopper, et le tenant loul i)rètaux heures où le rasé :;aléricn venait renouveler noire eau, je guettai l'occasion de le lui glisser dans la main, malgré le dégoût (|u'un semblable conlact me faioail éjjrouver ; mais la surveillance des gardiens était active, et, novice encore dans CCS sortes d'ex|)éditions, j'hésitais , j'étais sur les e[)i!ics, lorsque après avoir vainement essayé de renieltre directement à noire nu^ssngcr ma secrète dépèche, .ji' [tris le parli de la cacher derrière la cruche qu'il prenait régulièremenl chaque jour à la même place. Quelle anxiété était la mienne quand on ouvrait la porte!

(juelle crainte de voir avancer les gardes! Comme

je suivais des yeux tous les mouvcmens du forçat, qui dès son entrée avait compris à mes regards que ce (ju'il allcndail se trouvait à l'endroit même où j'avais relevé le premier billet et de quel poids je fus délivré quand

nUN PniSONNIKR DKTAT. ."..')

jo lo vis s'oin[);\ror avoc a(lross(î de ma Icltrr», (lu'il fil |)assor (!anssa poche aussi ler4ein('nl (iirauiail pu le (air.î rescamoleur le plus habile; puis, en se retournant vers moi (ruii air de triomphe et de eomplieilé , sa lîuuehe s<! Tendit .ins(|a'<'i ses saiilanles orc^iiles, ses yeux se fermèrent A demi, et le (ont réuni formait un sourire qui tenait du faune et du démon , el jusiiiiait parfaitement le surnom de C'alibun (puî nous lui donnâmes dans la suite'.

Délivré de Pogitation dans laquelle m'avait tenu ce coup d'essai de noire clandestine correspondance, j(î retombai bionhM dans une perplexité plus grande encore, à l'idée que ce galérien pouvait me trahir et livrer au commandant de Spielberg ce billet dont le contenu me parut alors de nature à me compromettre gravement auprès de l'empereur Heureusement qu'une prompte

réponse de Pcllico ne me laissa pas longtemps sous le poids de cette terrible inquiétude. li'excellent homme, touché de mon triste sort et de mon tendre éi)anchcmcnl, m'exprimait en français tous ses regrets, toute sa sympathie : ((Dieu, me disait-il, vous récompensera de

tant de dévouement et de résignation ! mettez votre

confiance en iui Vous reverrez voire patrie, votre

famille, car vous êtes jeune , el les condamnations polilitpies , quoique à vie , ne sont jamais perpétuelles. Plût au ciel que j'eusse le même espoir pour notre Confalonicri , dont la destinée est si funesle que la crainte de le voir succomber à sa cruelle maladie me fera éprouver un mouvement de joie quand j'apprendrai son arrivée à Spielberg! Flélas ! que n'a pas dû souffrir son angéîique

Tiiéièse! et qui m'eût dit il y a quatre ans, alors

que nous travaillions avec son Frédéric à faire quelque bien, à répandre quehjues lumières en Italie, que nous

' Culiban, vri'Mon fanlasliqiieileSiiakspcarcdans/a Tempête,

:>() MKMOiHKS

itciniiions un jour lous doux tliins \ci iiK^mes caclinls!... Puisse la Providence rendre à celle épouse éplorée, à i\ SCS amis, A son pays Thoinme de bien dont il me serait }<i doux d'adoucir lliorrible inforlunc 1 »

Celle lellre, qui révélail le caraclèrc sensible el dévoué de Pellico , élail terminée par quelques renseignemcns sur le personnel des gardiens, sur nos compagnons de captivité et sur les prisons occupées par chacun d'eux. J'appris ainsi que la dernière cellule à gauche , en se rendant à la plate-forme, ctail la sienne cl ([u'il pouvait entendre ma voix lorsque j'étais à la promenade : l'expérience en était facile, et je me convainquis bientôt, à ma vive satisfaction, que les paroles françaises que je l)rononçais par intervalle sur la plale-formc parvenaient jusqu'à eux. Une légère loux , une phrase de chant que IMaroncelli, son compagnon , faisait entendre, m'étaient

une preuve qu'ils m'avaient reconnu Alors je me

rapprochais du parapet et sifflais doucement, doucement un air de France qui leur disait: « ÎMon cœur est avec vous »

Tels furent les commencemens de ces mystérieuses et louchantes relations , de celle amilié tendre, qui furent pour moi la source de tant d'inexprimables consolations ! « Entendez-vous les pas précipités de la sentinelle? » dis-jc un jour au colonel en m'élançant vers la porte.

On ouvre le guichet de l'escalier, plusieurs personnes passent en silence dans le corridor. « Si c'était Confaloi I

ni en

J'écoulai, mais rien ne vint du deliors pour confirmer cette espérance el calmer enfin la douloureuse inquiétude que m'inspirait son sort.

l.c lendemain , à la promenade, j'interrogeai sans succès le bon Krall, qui chaque jour se mon! rail meilleur et plus communicalif, quoique son imperlurbable lo non

d'un prisonnier d'ktat. ?,":

no (je ne sais pas ) vînl coii[)or court à toutes uïos questions. « Allons , je le vois , je me serai trompé, lui dis-je -, mais puisque vous ne voulez pas ouvrir la bouche sur les vivans, parlez-moi du moins de ceux qui ne sont plus... (le ce fameux baron de Trenck , dont vous connaissez l'histoire, et de tant d'autres prisonniers d'Etat qui ont habité Spielberg avant nous. »

Le petit homme , dont le côté faible était de paraître insiruit, érudit même, se rengorgea, sourit d'un air capable et me répondit : « C'est bien long pour vous conler tout cela en un jour. — Eh bien, nous y mettrons le lemi)s : aujourd'hui le commencement, demain un peu encore et ainsi de suite ; mais avant tout, expliquez-moi comment, avec des sentimens élevés, un cœur aussi bon, tant de facilité pour apprendre , vous vous trouvez ici surveillant des forçais. »

Krall rougit, balbutia quelques mois «Hélas !caro

signor , ce n'est point par vocation , vous pouvez m'en croire. En 1813, reprit-il après un silence de quelques instans , il fallait des soldats , vous le savez , pour la grande guerre -, personne n'en était exempt. Ma mère, elle était veuve alors , la pauvre femme ! me voyant si faible, si petit, m'avait dans mon enfance envoyé à

l'école en disant : «Qui sait! Dieu , qui lui a refusé

la force du corps, lui aura peut-êlre accordé le don

d'apprendre Sois donc bien soumis au magister, me

répétait-elle tous les soirs en me faisant prier le bon Dieu; sois docile à ton maître comme Samuel l'était au grand prèlre Elic, afin (jue , comme sa sainte mère, je puisse chaque année à ton jour de naissance rendre grâce au Seigneur de m'avoir donné un fils si sage et si insiruit. »

« Mes journées tout entières se passaient à l'école où dans l'église; j'appris bien vite à lire, à écrire, à comp- T. n. 4

I( r -, je devins le jjlns luibilo cnf.uil (I>> clin':!!', ol le majïislcr, ([ui maviiil ii'coinmandi' à ."M. I(> cuiù pour (juil nra|);!iil le latin, disait h ma bonne mi'vc : «(^ct cnrant-là

nio rotnpiacoia, il ira loin » l^iiis il ajoutait paifois:

(I (Jiii'l dommage qu'il soit si pclil ! car nous l'aurions f.iit prriro avec l'aide de M. le curé. » 3Ia pauvre mère en pleurait de joie et répondait: uAvec le temps il |)eut

giandir, se l'ortificr; laissons faire au bon Dieu! »

Mon père , lui, le brave homme, celait autre chose: tailleur de son état, il disait (piavec un métier on a toujours du pain au bout de ses doigts , que le magisler et JM. le curé pouvaient mourir et qu'ainsi raison voulait que j'apprisse à faire des habits pour lui succé 1er avec, le lenn)s : « D'ailleurs c'est un état qui seml;le fait pour lui, répétait-il sans cesse à ma mère... Regarde si ces jambes-lù ne sont pas des jambes de tailleur... » I^a pauvre femme soupirail et moi aussi; m;iis chez nous, en Uohème, quand le père a parlé, il faut se taire et obéir.

« Mon apprentissage commença: chaque jour pendant des heures je lirais mon aiguille ; c'était bien ennuyeux el j'y aurais perdu courage sans ma mère, qui me disait en me caressant : « Dieu te saura gré de ta soumission , mon fils ; travaille, on est heureux [jartout quand on est

pieux et honnête « Et jélais consolé I cl mon co'ur

battait d'aise lorsqu'aux heures de repos je lisais quel- (pies bons livres que le magisler me i)rètail ou que ma mère m'achetait sur ses épargnes. Hélas! la pauvre femme, que de privations ne s'esl-elle pas imposées pour cela I

« Je grandissais ; à force de rester sur l'établi cl d'y faire des coutiu'es, j'étais parvenu à connaître un pju le métier, à conlenler m;in [jère, dont le petit comiiierce priîspérail; nous éions tous heureux, el nous bénissions Dieu I .Ma nu-re surtout, qui pensait à l'avenir. ni'a\ail

ni N i»i;isoi>Mi:ii d'ltat. i'.O

(lit : » Kinsl, inoii brave cnl'aiil , un jour il le l'audr.i prendre forinne. Y as-lii songé? — Oui, ma rnèro, lui réi)on(iis-jc en rougissaiil, cl si la lille du voisin Karl... — Ilanna! s'écria-l-ello ave(^ Joie , que Dieu soil loué ,

enlanl ! c'est à elle qu*^ je i)ensais Elle a de la r( 11-

^ion , ell(^ est niodeslc , safjçc , bonne travailleuse, elle

respecte ses parens Ya,Ernst, ton mariage l'era ton

bonheur et le mien. »

« Depuis ce jour (ont alla mieux encore à la maison, (lluupie soir en famille nous faisions de la nmsiciue ou

nous chantions des psaumes. Hajma avait une voix !

ah ! une voix ! En Bohème, caro signor, chm^ les

villages allemands tout le monde est musicien ; le plus jeune comme le ph'.s vieux , chacun joue de deux ou

Irois instrumens. Mcin Golt I quels heureux jours ça

faisait! ÎMais les joies de ce monde n'ont pas plus de durée que leslleurssur la montagne, comme nous disait IM. le curé le moindre vent les disperse !

« ]Mon père mourut et la guerre vint. Quoique je fusse seul pour soutenir ma mère, le bailli me désigna poiw

partir. Ma mère et Hanna pleuraient, pleuraient!

ah ! que ça m'arrachait Tàme ! Elles prièrent, supplièrent le bailli, mais il répondait: «On m'a demandé tant d'honimes, il mêles faut: c'est une levée en masse, personne n'en est exempt. »

<( Que voulez-vous!... il fallut partir, quitter ma mère, quilter Hahna pour aller à celle guerre d'où si peu revenaient !

« La veille du départ I\I. le curé chanta la messe pour inqjlorer sur nous la protection de Dieu -, ma sainte mère sanglotait dans l'église ; le soir, elle me dit : « Mon enfant, mon pauvre enfant! » Puis, me prenant la lèlc

entre SCS mains, elle me baisa comme quand j'étais tout petit: «LebonDieuaurapitiédenou8,medil-elle ; sers-le

iO MKIMOIKKS

l(Mij()nrs , nu»n fils , on pcul fniro son sahil «I.ins loiis les riais, ne Tonlilic pns. Fais chaque .jour la priùrc ^Hanna cl moi nous prierons bien aussi. » Ilanna , qui élail là loul prùs , se retourna en cnlcndanl prononcer son nom

el se mil h genoux comme moi devant ma mère Nos

j)Ieurs alors recommencèrent et ma mère s'écria : « IMon Dieu, mon Dieu, veille sur lui! fais qu'il ne s'écarte Jamais de les saintes voies, fais qu'il évite le mal el qu'il |)roti(jue toujours le bien I Sauve-le des dangers el des

misères qui l'altcndenl, ce pauvre chercnfanll »

Ilanna el moi, en nous tenant par la main, nous répondîmes « yfmen ! » VA ma mère nous bénit.

(i Le lendemain, de grand matin, jetais en route, le cœur bien triste, les yeux bien rouges ; personne heureusement ne m'avait vu partir à la maison : j'allais vile, vile, sans vouloir m'arrèlcr-, mais arrivé près d'un endroit sur la montagne d'où l'on découvrait le village pour la dernière fois, la résolution me manqua... .le me retournai , je vis notre église , notre chaumière... Hélas ! mon Dieu , je crus mourir, el je serais accouru près de ma mère si le caporal des recrues , qui venait avec les nôtres derrière moi, ne m'eût crié : «En avant, conscrit !»

« Huit jours après nous étions au dépôt, où l'on nous apprit l'exercice sans jamais nous donner de répit. C'élail dur dans le commencement , mais j'avais du cœur el je serais mort à la peine plutôt que d'endurer les moqueries de mes camarades. En quelques mois nous fûmes prêts à marcher. On nous avait tant dit que c'était pour délivrer notre patrie d'une troisième invasion des soldais de Napoléon que nous ne demandions tous qu'à nous battre. C'était, voyez-vous, une guerre nationale que la nôtre ! Les proclamations de l'empereur en appelaient à notre courage pour sauver l'indépendance de noire pays! Aussi , quand nous partîmes pour la cam-

d'la i'i;is()> mi;i; diiat. -Il

payno (le Dresde, c'élail plaisir à voir coiiibieu cliaeim élail résolu.

« ISolre bataillon de cliassciirs se dislingua , beaucoup y rcslèrcnl •, mais grAcc à Dieu el aux prières de ma bonne mère, J'é('liapi)ai j^ Ions les dangers , à lonles les l'atigues, cl le ciel sail [)ourlanl si nous eûmes à souffrir dans celle campagne de France où j'ai manqué plus d'une fois de mourir de faim ou de froid. Une fois enlre aulres... JMais ce scrail Iroi) long à racoiilcr, car Flicurc de rentrer approche. Enfin , connue je le disais, caro signor , ÏQ m'en tirai, tandis (jue l>ien d'autres, plus grands et plus vigoureux, y biissèrenl leurs os. .l'ai vu Paris , j'ai vu la France, el je suis revenu sur mes deux pieds.

« A mon retour en Autriche, j'obtins du colonel la permission d'aller au village. Quelle joie! 3Ia pauvre mère et llanna, à qui j'avais écrit , vinrent au-devant de moi. Ilélasl qu'elle était vieillie, ma mère, et qu'elle était devenue pauvre! Ilanna aussi avait bien souflerl.

« Je fis tout pour avoir mon congé ; mais notre capitulation est de quatorze ans, on me refusa. Il fallut donc les quitter de nouveau et pour longtemps , n'einportanl avec moi que la consolation d'être aimé plus que jamais, aimé de ma mère, de Hanna, et l'espoir de les retrouver enfin pour toujours. Au bataillon je me privais de tout pour leur envoyer quelque chose, mais notre paie était si faible que mes économies étaient bien modiques. Alors mon colonel, qui me voulait du bien , me dit: (( Ernst , pour que tu puisses mettre quelque chose de coté , je veux te faire entrer au Spiclberg pour \ê temps qu'il te reste à faire encore au régiinenl: ta paie sera de vingt sous par jour. »

(' A ce nom de Spielberg, le rouge me nionta au visage et je refusai; la pensée de ma méic me fit ensuite vain-

12 MKMOIHKS

cic ma irpiiKiiaiico : ne m'avail-cllo pas dit (\yi'on potil Caire !<oii saliil pailoiil ;* J'acceplai donc, jo vins ici, où chaiiiif mois j'cconoiiiiso. IMais (]ifil m'en a coùU'; [XJiir me l'aire ti cet ifiiioble service, que j'aurais (piiUé promplemciil, soyez-en sur, pour rclourncr au balaillon si l'on ne m'eùl placé auprès des prisonniers italiens. '( (î'esl Dieu qui la récompensé de la l;onnc conduite, » nrécrivail ma mère, el moi, caro signor , yai rendu f^rAce à la Providence de celle laveur, puis(|uc je puis à la fois dans ce posle secourir ma vieille mère, épargner quelques svanzig pour mon mariage avec Ilanna el l'aire un peu de bien, loul en reini)li,ssanl mon devoir, à des liommes aussi bon^ el aussi marncureux (jue vous, »

Le signal de la relraile m'enqjèclia d'exprimer à Kr.dl loul rinlérèl (pie sa louclianle el simple liisloiie nTavail inspiré; mais en lui disant: « A dL-niain,» en lui répétant avec Taccent du cœur el de la symi)aUiic : « A revoir, mon cher Ernsl » il |)ul se convaincre que la sensation pénible ijue j'éprouvais d abord en me voyant ainsi suivi pas à pas par un gardien pendant loulo ma promenade s'élail, grâce à lui, changée en une douce et consolanlc distraction.

Chaque jour en elTet j'attendais avec impatience le moment de me rendre sur la plate-forme. Si la porte en s'ouviant me laissait voir mon bon petit Krall,à la mine avenante, à la parole amicale, j'en ressentais un conlenleinent qui me faisait braver le temps le plus rigoureux. Était-ce un autre des gardiens qui venait me chercher, j'imitais alors mon coinpagnon , je ne sortais pas, préférant continuer mon intéressante lecture au déplaisir d'avoir sans cesse sur mes talons ce scrupuleux surveillant, Tarme sur lépaule, réglant sa marche sur mon pas, tournant sa lèle quand jo lournais la mienne, cheminant, se pressant ou s'anètanl avec moi. Mais noire bon KraH,

DLIN PlîlSONMKK nr.TAT. ii

(jUDiqu'il d'il, comnic tous les soldais aulrichiens, sucodèa le berceau et conlraclé au service l'habitude d'une obéissance i);<ssive, uéinil pas lioinnie cependant à exéculor inacliiiialenient ol à la Ici Ire les rigoureuses consii^ncs (}ue Ton donnait contre les prisonniers d'État. Son ànie était trop belle et son csiiril Irop au-dessus de son obscure condilion pour s'asireindre longlenips et slriclcnicnt à ces Irisles fonctions de chien de garde, comme il les ap[)elait hii-inènie, Tondions aussi pénibles [xiur relui qui les exerce, quand il a du cœur, que pour ceux (jui en sont Tobjct.

Krall, mis au[)rés des prisonniers italiens, ne larda pas à plaindre la dé{)lorable dcslinée , les soulTrances de ces hommes que Ton représentait comme de si grands coupables et dont la conduite sage et résignée démentait conqy.élement à ses yeux le portrait odieux que le gouvernement aulricliien en avait fait à ses crédules popul.ilions. Grâce aux rapports de chaque jour que le gardien ne cessait d'avoir avec ses tranquilles captifs, si diiïérens, par leur éducalion et leurs manières, des galériens avec lesquels il avait jusque-là été en contait, cet ancien apprenti magisler avait senti renaître en lui ce besoin d'apprendre et de savoir qui en eût fait sans donle un homme instruit et distingué si la Providence Teùt placé dans une aulrc position.

Il voulut dabord connaître la langue de ceux avec ies- (juels il était appelé à vivi'e, et il y réussit avec une rare facilité : en quelques mois il fui à même de converser avec ses prisonniers, de lire dans leurs livres et d'y puiser des idées et un langage qu'on était loin datlendre d'un garde-chiourme de Spiclberg. Ue si heureuses dispositions ne pouvaient manquer de se développer, de porter fruits en se trouvant en cont ict avec Pellico et les autres captifs, et ion comprendra facilement ciueile^ du-

<-1 AII.M()llîl>

KMil tMio ma siii'prisc cl ma consolation en iciiconlranl a mon arrivce à Spielbcrg un liomme de cœur cl d'inlellifîcncc dans celui des ^^^rdions commis pins i)arliculièrcmcnl ù notre surveillance à llicuie de la promenade.

l/inlérOlque je mcllais à récoulcr parler de sa mère, (le ses conslanles anjoin^s, de ses conjugales espérances, ma qualité d'ancien ollicier franc^-ais, jointe au désir qu'il avait d'apprendre la langue de Napoléon, me gagnèrent l)i(Mil(M sa confiance 5 nos conversations deviiuTut cliatiuo j<Mu- plus intimes, plus longues, et je puis dire que souvenl je me sentis plus patient, plus résigné après ces entretiens où le cœur siniple et bon de Krall avait plus fait poiu' ramener dans mon âme quelques rayons d'espoir que tous les efforts de ma raison ou les rêves de mon imagination.

Il fut convenu cnire nous que je lui apprendrais le français, el qu'en échange il m'enseignerait à lire el 11 prononcer l'allemand. « Noire empereur, me disait-il en me faisant répéter les phrases de la grammaire, est trop bon pour ne pas vous délivrer un jour-, éludiez donc vi!c cl beaucoup si vous voulez connaître notre langue avant de retourner dans votre pays. »

J'étudiais en effet si assidûment que la tension d'espril, jointe au défaut de nourriture, me fil bientôt éprouver des faiblesses, des défaillances conlre lesquelles lul- Icnt en vain le courage el la volonté. « Signor, me dit un jour avec timidité rexccllent Krall , vous soulVrez, je

le vois Jeune el robuste comme vous rètcs, vous avez

plus qu'un autre besoin de vous soutenir, dans les premiers mois surtout. Votre nourriture est si mauvaise ! si j'osais I »

Et il lirait à moitié de sa poche un morceau de pain de ménage et quelques noix. « Merci . mon cher Kra'l , je n'ai bea^in de rien; il faut (juc uion eslomac shali-

DLIN PniïiON.MI.I'. 1)1 TAT. 45

(ne — tlél;is ! caro siçinor, je n'ai que cola, me répé-

lait-il en me lendanl ce pain dont la ([iialilr me paraissait î^tre si bonne el la vue si appétissante; prenez-le, je vous en supplie, cela vous lera du bien. — Non , non , lui répondis-je avec atlendrissemenl, je ne veux pas vous en priver; notre ration me sullil. — C'est Impossible! s'écria le pauvre Krall , tout désolé de mon refus -, croyezvous que je- sois de pierre et que je puisse voir souffrir un pauvre jeune lioujino comme vous sans désirer de ve- • nir à son secours ? Noire empereur ne sait pas, soyez-en sur, qu'on vous fait ainsi supporter la faim. Prenez ce que je vous oITre , je vous en conjure-, j'aurais tant de chagrin si je vous voyais finir vos jours comme ce malheureux Italien qui était arrivé à Spielbcrg si fort et si frais ! »

Et voyant que je persistais à ne rien prendre, il ajouta avec effusion : « Et que serais-je devenu , moi , dans la campagne de France si l'on ne m'avait pas secouru ? Détaché, seul, en ordonnance près de Langres, en Champagne, je m'égarai dans ma route; la nuit vint, je marchai toujours; mais la fatigue, le froid, la faim, m'eurent bientôt réduit à un tel excès de faiblesse et de découragement que j'allais m'asseoir, me coucher pour ne plus me relever, quand j'aperçus loin, bien loin encore, une lueur qui brillait dans Tobscurité Alors le courage me revint au cœur; guidé par la lumière, je me traînai vers l'endroit d'où elle semblait venir. Yingt fois je fus sur le point de succomber et d'abandonner pour me soulager ma bonne carabine, tant j'avais les membres engourdis , gelés ; enfin , grâce à mes efforts , j'arrivai à une grande chaumière, j'y frappai, mais en même temps je tombai comme mort sur le seuil de la porte. Quand je revins à moi, j'étais devant un bon feu , enveloppé dans une chaude couverture: une femme de l'âge de ma mère

iO .Mi..M()ii;i:s

M'ill.iil a mes cnlcs : (itidiciiic jo lusse un boldiil oniKMiii . elle a>ail eu piliô de ma jriiiicssc, elle in'avail rjMliaiillV', Irailé coiimic son fils, cl (luand je fus bien remis, ma laim bien apaiséo, la |)auvre vieille, au momenl du dépari, mo donna encore du pain el du lard. Eli bien ! si- (/nor mil), croyez-vous donc que je n"ai pas une délie à acijuiller envers ceux qui soulTrenl? el pensez-vous (juc ce ne soil pas une consolalion pour moi de pouvoir, en mémoire de elle bonne i"ran(;aise, secourir un de ses

compalrioles? Non, non, vous ne sauriez plus me

refuser mainlenant. »

Kn (lisanl ces mois, Krall me préscnlail sa cliarilable olVrande, que j'acceptai en veisanl des larmes d'altendrissemcnl cl en appelant sur lui les bénédiclions de Dieu. (( Asseyez-vous, asseyez-vous, me dil-il avec joie en me conduisanl vers un banc de bois adossé au nuir de la chapelle; mangez à voire aise i je vais me lenir dcboul devant vous, personne ne vous verra, — • Craindriezvous, lui dis-je, d'C'lre espionné el dénoncé par vos camarades, par le vieux Schiller? — 'Par lui, non ; mais

les aulresl Si Schiller est brusque, bourru, il a du

cœur, quoiqu'il soil malin comme un ancien recruleur qu'il est. C'est un drôle d'homme, allez! un loustiq qui nous fait des conles, des con'.e.s à en rire de souvenir jusqu'au cimetière ; quand il a bu surtout, toutes ses vieilles histoires du Icmps de Marie-Thérèse et de Joseph II lui reviennenl. cl chacun l'écoulé ici parce qu'il en sail long el qu'il paie à boire, sans conqîler cpi'il prèle de l'argent, par bonne amitié, aux camarades qui sont gênés, car sa bourse est bien garnie : son frère le colonel a soin de la renjplir. — Comment ! son frère est colonel ? — Oui, monsieur, colonel d'un régiment écossais en Angleterre, el Schiller n'en est pas plus fier : croiriez-vous qu'il n'a jamais voulu passer oflicier? 11 l'aurait pu vingt fois,

n'i:\ pRisoNMF.n oM tat. Ali

mais il (lisail , le vieil ori^iiml : u.raijiislo aul.in! de ((Me (ju'il on faul pour (Mro sergcnl rccruliMir; aii-dcssiis, non... je no serais qn'iin une. » Esl-il singulier ce vieux renard avec sa modestie, conlinuait Krall, tout joyeux (le me voir manger avec un appétit toujours cioissanl ce pain si bon , si tendre, que je devais à sa charitable piiié. Maintenant ipie vous èli'.s mieux, promenons -nous un peu ^ nous ne lirons pas daîliMuand aujourd'hui. — J'ai plus de forces qu'en arrivant sur la plaie-forme, lui dis-jc en me levant; merci, mon bon Krall, merci; mais c'est pr.ur une fois, entendez-vous? <— j\c parlons plus d;! cela, monsieur, c'est mon atîaire. Notre-Seigneur ne dira-t-il pas au jour du jugement : « Vous qui avez secouru les prisonniers, venez , le royaume des cieux esl à vous. » Tenez, ajouta-t-il en dirigeant mes yeux vers les fortifications de la ville, ce bastion que vous voyez là s'appelait autrefois le bastion desÉludians; savez-vous pourquoi? C'est qu'au temps de la guerre do Trente ans, quand les Suédois vinrent assiéger Jiriinn , les universitaires demandèrent à défendre ce côté de la ville cl s'y battirent si bien que l'ennemi fut toujours repoussé dans ses aîîaques-, depuis lors, par reconnaissance, on a donnélenomdebasliondesÉludiansàcellepartie du rempart. J'ai lu ça dans un vieux livre, comme bien d'autres choses encore sur mon pays, la lîohèiue, où on s'est tant battu dans ces temps-là. Spielberg était une citadelle alors, et quelle ciladeilo! Il n'y avait pas de galériens-, mais des prisonniers d'Etat, on dit qu'il y en a toujours eu , des hommes d'imporîanco qu'on mettait là, de l'autre côte du bâtiment, dans des prisons occupées depuis par les olliciers de l'armée condaamés à la détention. Au temps de Joseph I", Spielberg était plein do grands seigneurs hongrois dont personne ne savait le nom et qui, une fois entrés, ne voyaient plus le jour, et

4S MHÎVIOIKr.S

sDus iMaiio-TliiTcsc donc, coinhien non a-l-on pns incaicéics! (lUiiiid ce ne sérail (ine ce lenihle colonel de pandours, le baron de VVcncA, dont le cacliolélait presque au-dessous du vùlre. — Au-dessous du niieni'dis-.je avec une evlrèine curiosité, — Oui, c'est Ih qu'il a é(é enfermé. Ah! quelle histoire! — Con(ez-la-nioi, je

vous en prie. — 11 y a longteu)ps, longtemps, reprit-il avec mystère, qu'on vit arriver à Spielberg, ù la nuit loiubanlc, un énorme chariot couvert d'où l'on fil sortir un grand honune tout chargé de fers ; il avait plus de six pieds de haut et une figure noire, cicatrisée, horrible comme la face de J5e]zébuth... Les gardes en l'apercevant firent le signe de la croix , et ils avaient raison, comme vous verrez, car il fallait bien que ce réprouvé, tout grand qu'il était , eiit des accointances avec le démon pour briser comme un verre les chaînes dont on l'avait chargé en le renfermant dans son cachot et pour séduire INIais, non, attendez, cela ne vient qu'après.

« Dans les premiers jours, il était si furieux que nul n'osait entrer dans sa prison , où l'on n'entendait que des imprécations, des blasphèmes et des huricmens de bêles féroces. Ses deux grands yeux , élincelans comme deux lisons d'enfer, faisaient trembler les plus hardis des gardiens, dont l'un , plus téméraire que les autres, s'étant introduit près de ce suppôt de Satan, fut étranglé par lui aussi lestement qu'un chat étrangle une souris... Et pourtant, malgré tant de méchanceté, malgré tout l'effroi qu'il causait, quelques mois s'étaient à peine écoulés que tous les gardiens ne parlaient et ne juraient que par le colonel de pandours, qui les avait ensorcelés, cela est certain , ainsi qu'une pauvre innocente dont le père était pourvoyeur. Cette jeune fille était belle, dit-on , et comment un pareil monstre l'aurail-il séduite s'il n'avait employé des maléfices et de la sorcellerie? Tant il y a

DliiV PRISONMl'U n'i.TAT. M)

qiruii beau jour, aidé de quelques gardiens cl de la malheureuse, qui en niourul pour récompense , le colonel allait s\''cliappi'r lorsiiue (oui lui découverl au moment même de la fuite. Alors le prisonnier ruljcté dans le plus profond des cachots, au-dessous des casemates, couvert de fers de la télé aux pieds el plus que jamais gardé ù vue. Pendant plusieurs jours il i)oussa des rugissemens, des malédictions contre Marie-Thérèse ^ puis il tomba dans un morne silence qu'il ninlcrrompait que pour l)lasi)hémer Dieu ou répéter d'une voix rauque et terrible le nom de Satan.

a II était lA depuis des mois quand une nuit l'on entendit tout à coup dans son cachot un épouvantable bruit de chaînes accompagné de hurlemens et de cris aigus et étranges. Nul ne bougea pour aller voir ce qui se passait dans Tanlre de celle bute sauvage -, mais au malin , à la visite , les gardiens, en ouvrant sa prison, sentirent une odeur de soufre et trouvèrent le colonel de pandours étendu roide sur la pierre... Ses fers, que trois hommes n'auraient pas portés, étaient brisés ; ses membres étaient retournés, tout son corps était noir, surtout au cou, où les gardiens virent avec horreur des empreintes de griffes... Ses yeux sorlaient de leurs orbites, et ses mains, assure-l-on , étaient brûlées comme s'il eût empoigné des barres de fer rouge... Preuves, disent les anciens du Spielberg , qu'il avait lulté corps à corps avec le malin esprit , auquel il avait vendu son âme et qui , las de l'attendre, était venu chercher sa proie.

« Quelques-uns ont prétendu qu'il s'était empoisonné, mais c'est faux , caro signor : c'était un maudit de Dieu, dont le corps fut enterré comme un chien et dont l'àme revient encore sous la forme d'un lièvre noir chaque fois qu'il doit mourir à Spielberg quelque grand scélérat, comme celle de la jeune fille que sa niéchan-

r)0 IMl.MOIP.F.S

cclr coïKliiisit ;ni loiiiIuMii se monlri» sous i;i loitnc d'un lir\i(' Miinc (iii;!i!(l pjir liasMul il mciirl ici (pioUjUC liDiiiiiMc lioimni'. — Alors les nppaiilioiis du lièvre hlanc, di^-^-jc en soiiiiniil. doivcnl rire r.ucs ? — Si rares, signor mio,i\\u' moi (lui vous parle je ne l'ai ap;Tçu qu'une fbis^ tuais je l'ai vu, n'en douiez pas , là, au bas des bastions, délail un soir, la veille de la mort du prisonnier italien Oroboni, auquel je servais de garde-malade ; appuyé sur lapelile fenêtre pour prendre l'air, je regardais, quand le lièvre blanc passa en couratit à celte place (jue

l'on découvre d'ici Ah! mon Dieu I i)ensais-jecn me

retournant vers le [jauvrc moril.iond, dans quelques heures cet homme si doux, si pieux aura cessé de vivre !

Son compagnon me dit en pleurant : u Ilélas ! son agonie commence, prions!.... d Ah ! quel ange, caro s/V/nor, que cet infortuné Oroboni ! comme il était résigné! coninit» il pleurait sur son pèr.' ! comme il regrettait sa bènédiclion I ses dernières paroles, sa fin , je ne les oublierai jamais , car ce furent celles d'un saint. Pauvre âme !... c'est la mauvaise nourrilurc qui l'a tué : lui aussi était jeune et fort. »

Des coufis violens et redoiiljjés t\ la [lorle de la plateforme viment nous in!crr()m[)re : c'était le vieux Schiller, cpii , tout grondant, vennit r;)i)|)L'!er à son subordonné (pie nous avions outre-passé de vingt minutes le temps de la proaiei'.ade. Je rem;M'ciai encore h) bon Krall et je renliai dans ma prison, où je pensai longienqjs avec reconnaissance aux consolations imprévues que la Providence m'avait ménagées en m'accordant ce charilable gardien.Longlempsaiissi, avantdc reprendre monShalispeare , j'eus l'esprit occupé de ce terrible colonel des pandours. Les souffrances que cet homme de force et de commandement avait d'i éprouver dans cette prison si voisine de l;i mienne. c(>ltej(Mine fille séduite qui l'avait

D'u.N I'UISONMI'.I! DITAT. ')\

suivi dans le loiiibrau , ce !iùvi-(! noir , ce liévic hlaiic , bizarres créalions de celle croyance suijerslilieusecuron relrouve dans lous les lenii)s cl chez tous les peuples, s'eniparèrenl si Ibrleinenl de mon iniaginalion que , cédanl à rinlluencc de ces fanlasliques images, je m'exhaussai jusqu'à la lucaine pour conlenq)ler encore la place où le crédule Krall prélendail avoir vu laninial à la blancho fourrure, el Je répéir.i avec llamlel :

Tliere are more t/iings in hcaieii and carth, Than are ilreain of oi oiir pfiilosopfry '.

])u pied des bastions , où mes regards errèrcnl pendant quelques inslans, ils se fixèrcnl bienlôl sur le champ du repos , qui 8end)lait là placé pour dire à Tinforluné caplif : u Renonce au monde , car je suis Ion dernier et Ion unique rel'uge !.... » La veille , j'y avais vu porter dans un ignoble lombcreau traîné par deux forçais- un misérable condamné, morlla nuit précédente, elje m'étais dit en frémissant dhorrenr et de dégoùl : « Voilà pourtant les funérailles qui m'attendent si je succombe au Spieiberg !.... Pour tout linceul , mes haillons de galérien 5 pour cortège, deux bandits et un garde-chiourme, et pour londjcau, une fosse commune où l'on jeltera mon corps sans qu'un prêtre bénisse la lerrequi le recevra , sans qu'une seule prière se prononce pour le repos démon âme!... » Dernière scène dune vie de désolations et de misères, repoussantes images de délaissement et de réprobation, dont les impressions accablantes, loin de s'alTaiblir ou de se vaincre par l'habilude el la résignalion , reparaissaient toujours nouvelles, toujours plus tristes chacjue fois ([ue la lalale charretle venait frapper mes regards.

' Il ypliis de cliosesdans le ciel cl sur la terre qu'on n'en ïaiirail imaginer dans nos cculcs de philosoiiliie.

•ri >ii:i>i()ii!i:s

|]n ce inomciil elles iii'aKsaillironl encore à la vue du convoi pompeux dini liclic cpii sorlail des portes de la ville el (loiil je suivais d'un d'il d'envie la marche lenle el solennelle... « Que de païens , que d'amis accompagnent ce mort à sa dernière demeure ! m'écriai-je. Que (l(> ll;uiil)eau\ brillent autour de son cl'.ar funèbre ! que de larmes se répandent sur lui !... Et moi:'.,, je serai plus seul, plus délaissé que le mendiant, suivi du moins el pleuré par son chien fidèle... Nul soupir ne s'exhalera sur ma tombe, nul ne se souviendra du lieu où l'on m'aura jelé... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... moi qui suis tant aimé , est-ce ainsi que je dois retourner à la terre ?....n Et le cortège avançait pas h jpas , et des inslrumens de deuil jetaient par intervalles des sons lugubres et quelquefois éclatans conune les trompettes du Jugement dernier.... Je regardais, J'écoutais sans émotion , sans tressaillir : ramerliune était dans mon cœur !

Enlin le convoi parvint aux murs du cimetière, Ton entra : les instrimicns se lurent, les llambeaux s'éteignirent un à un ; puis je me dis quand tout ne fut plus que lénèbrcs et silence: «Il fait nuit... nuit pour toujours dans le mausolée du riche comme dans la fosse abandonnée du pauvre galérien ! Et quand Dieu les réveillera de leur long sommeil , que reslera-t-il à ses yeux de ces deux créatures dont la vie et la mort furent si dilTérenles icibas?... Rien que des œuvres. Et quel sera le riche alors?» T ne céleste voix répondit dans mon âme : « Celui qui aura le plus soulTert pour l'amour de son Dieu ! »

U' U i\ l' K 1 bO > M i: U J ) !• T A 1' . y .J "3

Dos paroles bien basses passées le soir de bouche en bouche d'une lucarne à une aulrc lucarne, des indices de plus en plus certains nVavaicnl enfin convaincu que Confalonieri élait arrivé à Spielberg, que sa prison était sur la mC'me ligne que la mienne, qu'il s'y trouvait seul et qu'il souffrait. Dès lors je n'eus plus qu'un désir, celui d'être auprès de mon ami pour adoucir ses maux 5 dès lors la société de mon compagnon me devint de jour en jour plus pénible, et j'aurais tout tenté pour être séparé de cet homme, dont le cœur n'était ni méchant ni pervers , mais dont la faiblesse de caractère et l'abatlemenl étaient tels que je n'aurais pu manquer d'en ressentir à la longue la contagieuse influence.

Quel fut donc mon espoir, ma joie, lorsque le directeur de Spielberg vint un malin et nous dit : « Je regrette de vous séparer, messieurs , mais J'en ai reçu l'ordre de Sa Majesté; chacun de vous doit avoir un autre compagnon : le colonel restera ici, et vous , ajoutat-il en se tournant vers moi, veuillez me suivre. »

En un instant, à notre commune satisfaction sans doute, nos adieux furent faits, et quelques secondes après j'étais dans les bras de Confalonieri , que je trouvai faible , soutîrant encore, mais bien mieux cependant que je n'aurais osé l'espérer. « Te voilà donc !.... m'écriai-jc en le pressant sur mon cœur avec transport ! Que la prison me sera douce désormais ! comme j'en supporte-

.M MlwMOIMKS

r.ii li's ii;;ii(Mirs ;ivi'c i('.si}j;ti;ilioii, avec coium^o I Tiens, je n'aiiiic pus rciiipcrciir rraiirois, mais j(» sens presque pour lui (11" la iccoiinaissance , i)uis(pril nous a réunis! -- llclas ! nit' icpondil Trédùric , l(>U'.lié d(! ma Joie , pour\u (pie noire réunion ne soil |)a.s une preuve (jue lu partageras mon liisie sort !..., car aussi longtemps que Temperenr existera , il n'esl poui" moi aucun espoir de sortir du Spielberg. — A moins, repris-je avec empressemenl, q l'une heureuse évasion ou quelque événement

polili(jue Va, mon ami, jouissons des eonsolaiions

(|ue le présent nos apporte, et (juant h l'avenir, l)i(>u et non proridenre^ y [jourvoironl. Uci;arde comme j'ai déjà

pris lallure de ma profession JNul galérien ne manie

mieux ses chaînes, ne marche plus l'acilement, et nul ne dormirait mieux sur la paille sans les maudits tcer da ? ((|ui vive?) (les sentinelles pendant la miit... Hélas I mon Dieu 1 loi aussi lu as des fers, tu couches sur la paille... et tu es malade , et je ne l'ai pas encore demandé si les douloureux accès te reprenaient souvent. Pardonne cet instant d'oubli à cette folle gaîté que noire réunion m'ins- [uro !... .le suis si heureux, mon Frédéric I... C'est une den)i-liberlé, vois-tu I... IMais dis-moi donc vite dans quel étal est la précieuse santé. — Je suis mieux , mon ami, et , contre tout espoir, les crises nerveuses sont devenues moins violentes, moiiis réitérées , surtout depuis mon arrivée à Spielberg — Que la divine Providence en soil cent fois bénie ! m'écriai-je. Celle convalescence inespérée, je veux la voir, je veux la prendre comme un fortuné présage! il y a moins loin pour nous de la captivité à notre délivrance que de la maladie d'il y a deux mois à la vie el ù la sanlé. »

Conl'alonieri souriait el se monlrail heureux de me voir

si confiant dans 1 avenir! «Le régime de Spielberg,

coulinuui-je, n'est pourtant pas de nature à raiipcler du

d'un IMUSOiNiMKK 1)1 'IVT. ."i")

U)iiil)oau ceux ([îii soiil pirs d'y descciulro, à moins q\n'. la diolc cl la l'aiiii ne soient [)liis cnîcaccs pour ccrliiiiis maux que les médecins cl leurs remèdes : s'il en esl ainsi pour loi, mon Frédéric, je me réconcilie avec le jeune cl les crampes d'cslomac tjue l'on me fail endurer sur ce (Jalvairc d'un nouveau genre. Mais loi, conunenl Tes-lu soulenu justpraujourd'luii ? »

Il me montra alors quelques mauvais pruneaux (Pliôpilal ([ue le médecin lui avait ordonnés au lieu de la ration ordinaire; puis du cale, que Tenipcreur avait permis par grAce s})éciaîe, parce qu il clail indispensable

à sa santé; mais (piel café! c'en élail à i)einc une

leinlure, qui se faisait clicz rapotliicairc. « L'amélioration de ta sanlé, dans \iu tel étal de dénùment cl d'abandon, lui dis-jc, est un bienfait de Dieu et, je le répèle, un augure favorable jiour l'avenir. Entre Fempereur et nous, c'est à celui donl la vie se prolongera davantage ; aussi , malgré notre sentciice à perpétuité, j'ai bon courage, et si on nous laisse nos livres, sujets inépuisables de fructueuses méditations el d'instructifs entretiens , jo bénirai à jamais la Providence de m'avoir accordé les moyens d'accpièrir dans ma captivité les biens impéiissables de la sagesse el du savoir. C'est là mon but, c'est là mon étoile. La faim , le froid , les chaînes, les ténèbres de la prison , je supporterai tout sans murniures, avec résignaîion , avec bonheur même, pourvu que mon âme se purifie, que mes pensées s'élèvent el que mon nom, tiré de l'oubli, se rattache à quelques-uns de ces ouvrages qui passent de générations en générations avec le sceau de l'utilité... Oui , qu'on nous laisse ici la tranquillité du sépulcre ; que l'empereur nous oublie, et je le réponds que le jour de la délivrance sera pour moi un glorieux jour do résuriection. »

Confalonicri ccoutuit avec indulgence ce présomptueux

;56 MK.MOlItLS

espoir, CCS jiivriiilcs élans vers a célébrité, d'iin ca'ur que les longs tnalliours ol les dessédianles métlilnlions n'avaienl pas encore déshérilé de toute illusion, de tout

avenir! 11 se garda bien de jeter le crêpe de ses dou-

Iciirs el de son désespoir sur ces fleurs d'espérances et de vie qu'une imagination pleine de sévc et d'énergie avait

fait éclore sous les voiMos du cachot Non ! il respecta

mon inexpérience, cl jugeant que celle confiance, que celle foi en des jours meilleurs étaient un bien inosliniablc, un talisman précieux pour supporter plus facilement les maux qui nous attendaient, il m'encouragea dans mes projets d'étude en combinant ingénieusement avec moi les moyens de les accomjjlir Touchante condescendance dont il ne se départit jamais cl qui contribua si puissamment dans la suite à me sauver du décourage -^^^ menl el de la perle de toute faculté inleîlecluelle. ^'

Nous nous communiquûmes alors ce que nous avions appris el observé depuis notre arrivée à Spielberg sur les autorités, les gardiens et nos pauvres compagnons. Comme moi, il avait reçu par Caliban le galérien une lettre de Pellico, et nous nous réjouîmes de pouvoir quelquefois échanger nos idées avec cet homme si bon , si tendre, dont quelques lignes sulTisaienl pour révéler la candide et pieuse sensibilité; puis, lorsque nous eûmes tout dil sur notre mystérieuse demeure, que nous comparâmes aux trop célèbres carrières de Denis le tyran , il me conta ainsi son voyage à Vienne.

« Je ne te parlerai pas de la tristesse qui me saisit le cœur, de l'accablement dans lequel je tombai après notre séparation de Willach; en le perdant, en vous perdant tous, il me sembla que le dernier fil qui m'al'.achait à l'existence venait de se rompre et qu'il n'y avait plus entre le ciel el moi que l'agonie cl le tombeau. Mes souffrances redoublèrent, el le principe de vie semblait si

d'un IMilSOAINlKU DliTAT. 57

luos (le bélcindrc en moi que le capitaine du cercle licsila longtemps avant de me faire quitter Tauberge où lu nfavais laissé, pour me transporter dans une maison appartenant au gouvernement. ]A il me plaça sous la garde d'un brave capitaine d'infanlerie qui eut pitié de ma triste situation ; grâce ù lui, j'eus quelqu'un pour me veiller, pour me soigner pendant mes crises nerveuses , et par ses ordres les soldats se monirèrcnt honnêtes et conqjalissans. Ces preuves d'intérêt m'allérent au cœur ^ elles élaient si spontanées, si inattendues que j'en étais attendri jusqu'aux larmes et que je leur dus les premiers et seuls momens de répit et de tranquillité dont j'aie joui depuis mon arrestation. Ma fièvre se calma, et le sommeil rafraîchit mon sang^ mes forces, épuisées par tant de souffrances, se ranimèrent, à la grande joie du digne capitaine", qui, cherchant tout ce qui pourrait alléger l'ennui de ma prison , sut se procurer le peu de livres italiens et français qui se trouvaient, je crois, dans toute la ville. « Tenez, signor comte, me disait-il chaque malin , en voilà encore un » Et le contentement d'une

bonne action se peignait sur sa figure épanouie. Jugeant bien que je devais éprouver le désir de connaître ce qui se passait en Italie et surtout en Lombardie, il m'apporta de son propre mouvement la Gazette de Milan, seul journal étranger qu'on pût lire à Willach ; il me remit aussi, à ma demande réitérée, le numéro de cette gazette qui contenait notre condamnation et l'acte d'accusation qui l'accompagne , en me disant avec bonté : « Lisez-le si vous croyez que cela puisse vous être utile ^ c'est dans ce but seulement que je me suis rendu à votre prière. »

« Je commençais à peine à me remettre que le capitaine du cercle vint m'annoncer que j'allais être conduit à Vienne par un commissaire en chef de la police envoyé

,")S MKMDllîKS

(oui o\|)it'.s |)iii le miiiislic. Cï'Uiil iiii hoiiinit' loil poli , (|iii se liAla de me dire que noire déi);irl dépendrait absoluiiienl de lélat de ma sanlé el (|iie c'élail à moi à en lixer le jour el l'heure. Je répondis que j'élais prôl, et dès le lendemain , après avoir ccnl el cent fois remercié mon digne cai)ilaine el ses gens, nous nous mîmes en roule dans une excelienle voilure de posle. Comblé d'étiards el de soins par celui qui m'accompagnail, je n'eus pas (rop à soulTrir de ce rapide voyage, si dilTérenl de la miirihe lenle el laliganle de noire convoi. En deux jours nous fûmfs h A ienne , où Ton me fit descendre à la direclion générale de la police, u Yolre logement est un peu liaul, me dille comniissaire en mesouleiianl [)our monter, mais vous en serez coiileiil, je l'espère. »

(( Qiialie élages, c'était beaucou}) en ellot poin* mes jambes faibles et (Miciuifnécs, mais jy parvins enfin avec de l'aide et du temps. 1/apparlemenI éiail convenable, trop éléganl même [)our celui qui devait quelques jours plus lard habiter les galères l'en fis en souriant la remarque à mon guide. « Qui sait , me ré[)ondil-iI, ce

qui peut advenir!* Peut-être serez-vous Ijicntol mieux

logé encore el plus heureux »

(( Puis il prit congé de moi pour aller rendre compte de sa tiiission au minisiré de la police.

« Le sens de ces dernières paroles, malgré toute leur réserve, n'était pas dilVicile à saisir : le but de ma venue a Vienne, que javais deviné, s'y trouvait dès l'abord in-

di(pié C'élail une d(Mnière épreuve à laquelle j'allais

être soumis et de laquelle il ne pouvait résulter pour moi qu'une certitude de plus de n'èlrc jamais délivré. A ers le soir, le directeur général de la police vint me visiter el me dit que je verrais le lendemain son minisire.

« La matinée du jour suivant n'était pas encore écoulée que le conile de Sedlenitzky fui in'.roduil près de

d'un pp.isommkr d'i.ivt. 59

moi. Sa visilo fui coiiilc ol coiiiMie uiu; sorte de piri);!ralion à colle (iiiii yraiid persominge (lu'il iirauiioiira en nie laissant deviner son nom.

<( lleruser de voir le piiiic-e de ^Mellcrnich eùl été plus prudent peul-èlre, afin de n(» pas ni\i!iéiior plus encore Tespril de rem()ereur; mais je tenais à lui parler pour lécîameravec chaleur contre uneasserlion iiifàniederactc d'accusalio!), assertion (pii atlatpiail mon honneur et cpie je devais repousser avec indignatioii. .le déclaiai donc au ministre de la police (pie j'étais aux ordres du prince, et jalîeiidis avec quekpie inipaiience, je l'avouerai, le moment où je me trouverais en présence de cet homme d'État dont Finfluence fut et reste encore si grande sur les destinées de l'Europe et de ritalie.

« La journée se passa sans qu'il parût, et celle du lendemain était prèle à finir lorsqu'un bruit de portes el de pas empressés m'annonça fpie le conseiller des rois s'approchait de mon appartement. Je me levai en le voyant paraître el le saluai en m'elTorçant de me tenir debout ; mais il me fit gracieusement signe de m'asscoir. « "N'ous demeurez bien haut, monsieur le comte, dit-il en s'avançant vers le canapé, où il prit place à côté de moi \ permettez que je prenne haleine avant de m'informcr de voire santé. 1)

« Nous restâmes alors qsielqucs secondes en silence. « Je vois, ajouîa-t-ii , que vous êtes mieux qu'à Willach, et je m'en réjouis fort. Si l'on eût su à YieniiC dans quel état fâcheux vous vous trouviez à ÎMilan, l'on ne vous aurait pas exposé aux fatigues d'im si pénible voyage, mais je m'en félicite mainlenant, puisque cède circonslance me procure 1;; plaisii- de vous voir et i)eut-ètre celui de vous être bon à quelque chose, repiit-il avec

l'expression de l'inlérèt Les rigueurs dont vous avez

été l'objet, monsieur le comte, dcivenl affliger ceux qui

G(» MKMOIHKS

comme moi savonl pour (luclle cause; dosos[)(''n''e vous avez sacrifié voire existence entière, et il eu a coûté l'i Sa Majesté , croyez-moi, de faire taire en son cœur sa

démence liabiluelle Malheureusement le procès était

là , les lois avaient prononcé et la tranquillité future de

rilalie exigeait des exemples! Non cjue nous ayons

désormais rien à craindre de ce côté, mais il fallait (pie la justice eût son cours et qu'on donnât satisfaction à l'opinion. Tous avez fait pour votre parti, monsieur le comte, tout ce qu'il était humainement possible de faire ; vous l'avez servi jusqu'au dernier instant avec dévouement, Lien que vous dussiez douter du succès de votre entreprise; ce qui n'était alors que conjecture est devenu certitude non-seulement pour la péninsule, mais pour toute l'Europe : les deux principes en sont venus aux

mains, et partout le résultat a justifié nos prévisions

A"ou8 avez été les plus faibles, et il a sulTi de quelques mesures énergiques des grandes puissances pour prouver que les idées révolutionnaires ne pouvaient lutter, dans le cœur des peuples, contre la légitimité... c'est une cause jugée maintenant et pour longtemps. »

« Je fis un signe d'assentiment. « Dans cet étal de choses, continua le prince, vous comprendrez facilement que nous attachons fort peu d'importance à connaître plus particulièrement ce qui s'est passé dans les différens pays de l'Italie avant cl après les révolutions de Naples cl de Piémont; si donc je m'en informais aujourd'hui prés de vous, monsieur le comte, ce serait uniquement

sous le point de vue historique et dans votre intérêt

et celui de vos compagnons de captivité, s'empressa-t-il dajouler. Sa IMajesté, je n'en doute pas, se montrerait reconnaissante des renseignemens confidentiels que vous seul pouvez donner. — Votre Altesse me traite avec trop d'importance, répondis-je en m'inclinant respectueuse-

d'un piusonmkr d'ktat. 61

nuMil, cl pour la satisfaire il faudrail -— Qiiovous fissiez simplement un appel à voire mémoire, reprit le prince. — Hélas ! je n'y (rouvcrais que des regrets du

cœur, le reste est effacé Votre Altesse me permettra-

t-clle de lui faire une réclamation ? continuai-je aussitôt l)our donner un autre cours à notre conversation, une réclamation qui intéresse au dernier point ce que j'ai de plus précieux au monde mon honneur! »

« Un léger signe de tète m'indiqua que je pouvais continuer. « J'ai lu avec une profonde douleur dans l'acte d'accusation, repris-je alors, que le comte Confalonieri avait sous ses yeux laissé ourdir une trame contre le général Bubna et qu'il avait consenti à son assassinat... C'est une infâme calomnie, monseigneur, contre laquelle je proteste énergiquemenl et avec d'autant plus de raison qu'il résulte des interrogatoires et des confrontations même du procès que je me suis opposé avec indignation à un projet d'attaque contre le général , si l'on peut appeler projets les rêves de deux ou trois têtes exaltées. Que Salvotli me dépeigne sous les couleurs les plus sombres , qu'il fasse de moi à plaisir un conspirateur dangereux, un homme obstiné, digne du dernier supplice, je baisserai la tète en me soumettant à ce que je ne puis empêcher-, mais qu'il m'avilisse aux yeux de tous, qu'il m'accuse d'avoir voulu attenter aux jours d'un homme que j'estime, d'un homme dont je m'honore d'être l'ami, c'est ce que je ne puis endurer sans gémir sur la fatale position qui m'empêche de protester publiquement, partout et toujours, contre ce détestable trait d'une vengeance d'autant plus odieuse qu'elle est sûre de l'impunité. »

« Le prince, qui m'avait écoulé avec attention, me répondit : a C'est une grave inexactitude sans doute , mais personne, soyez-en sur, ne s'y trompera : la con-

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