SOUVENIRS
Quoi d<!'jà le jour cesse Et le dernier rayon Du soleil qui s'abaisse S'évanouit et laisse La nuit dans ma prison!
Quoi ! sans cire traînée De langueur en langueur, Celle rare journée Courte s'est terminée Comme un jour de bonheur !
D'où vient celte conquête Sur le temps et l'ennui.
Celle verve en ma tête Et ce flambeau de fête Qui dans mon cœur a lui ?
Ah ! c'est que ma pensée, Ranimant le tableau D'une scène passée, En un vert êlysée Transformait mon tombeau !
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(i'csl que j'cHais en Franco
rWs d'elle dans ces lieux
Dont chaque souvenance Ksi la fleur qui nuance Un fond inyslcrieui ;
C'est que sous ma paupière, Comme un rcvc au malin, J'ai vu, ceints de lumière, Floller l'humble chaumière Et le riant jardin
Où seuls et sans contrainte Nous avons tout un mois Connu l'heureuse étreinte Qu'en leur pompeuse enceinte Ne trouvent pas les rois.
Ce n'était pas l'ivresse De folâtres amours Dont l'ardente tendresse Passe, s'éteint et cesse, Même en disant : Toujours 1
Mais une joie intime De cœurs à l'unisson Qui pure les anime El toujours plus sublime Croit avec la raison;
Un bonheur sans nuage,
Tout accord et pareil
Au suave assemblage Des parfums que dégage L'aurore à son réveil.
Qu'au sein de cet asile Et qu'en ces doux loisirs Dans sa marche tranquille Chaque heure était fertile En ravissans plaisirs !
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Assister pleins d'extase Aux terrestres concerts Lorsque le soleil rase, .
lUanchit, colore, embrase L'horizon et les airs ;
Sentir que Dieu liii-nuMnc, Dans l'astre renaissant, Rappelle à ceux qu'il airno Son prcceplc suprême :
Hoiniue, sois bienTaisant !
Puis, dans la conscience D'avoir par quelque bien SouIagL' l'iiuligencc Qui souiïrait en silence Timide et sans soutien,
Se livrer, l'àme pure Et pleine de fraîcheur, Aux charmes que procure Une aimable lecture Quand l'accent vient du cœur ;
Parfois dans la vallée, S'égarant pas à pas, Prendre sous la feuillée, Vers la source isolée, Ln champêtre repas ;
Si son murmure inspire,
Y chanter Puis oudain
Par un signe, un sourire, Comprendre sans se dire Qu'on reviendra demain.
Ces vers, que j'avais faits avec facilité, me rendirent quoique confiance en mes facuUés -, ma volonté s'en relremi)ael je résolus, encouragé par Confalonicri, de nVa-
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donnor plus sc'riousemoni A la poésie que jo no Tavals fait jus{|u'alor8. u Travaille, me disait cet ami si pai l'ail, ton imagination est fraîche encore , lu peux le créer pour longtemps une ressource (pie rien ne saurait t'enlever et qui le sauvera de la mortelle influence de la prison. »
Je suivis son conseil; je repris avec courage, avec ardeur quelques compositions déjà ébauchées ; j'en idéalisai de nouvelles, et m'armant de persévérance et de vouloir, j'allais... j'allais toujours, et je bénissais Dieu chaque fois qu'une pensée heureuse ou quelque création dramatique nréiail preuve que le flambeau de l'intelligence brillait encore en moi. Alors , envisageant avec moins d'cifroi la perte de ma vue, je me disais : « Qui sait si la Providence, pour prix d'une si terrible épreuve, ne m'a pas réservé, même en ce monde, les plus douces compensations ? qui sait «
C'était un dimanche que je parlais ainsi et j'avais
bien prié! Et lorsqu'on me conduisit sur la plateforme, où je demeurai seul, je m'assis sur le banc pour mieux entendre les sons de l'orgue el les psaumes que chantaient les pauvres condamnés, dont les voix m'allaient au cœur ; el ces chants pieux el solennels que j'écoutais avec recueillement réveillèrent en mon âme le souvenir d'une vertueuse famille française où tout était
enharmonie où la mère, le père el les deux jeunes
filles, en mêlant leurs accens, formaient de ravissans concerts Celte louchante image d'un bonheur domestique avait pour moi quelque chose de si doux el de si attrayant que je me complaisais ù me rappeler les rares qualités des parens, les traits enfantins mais déjà si char-
mans des deux inséparables sœurs de l'une surtout,
tnux cheveux blonds tombant en boucles sur ses épaules,
aux yeux bleus et candides, aux regards d'ange! Et
je me disais en soupirant ; « Elle doit Cire devenue bien
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belle, bien s6(luisanl(>, colle ^'onlille Ad("'le que je caressais tanleldonl la voix semblait venir du ciel » Puis
j'ajoulais encore : « Quelle» joies célestes on goûterait avec une telle compagne !... » Kt dans le moment môme où ce désir se formait dans mon cœnr, j'enlendis les
voix qui chantaient dans l'église : n Unser Gott ist
unsere ho fftiung.... {noire Dieu csl noire espérance), n Et, tout ému, je répétai, comme inspiré par un divin pressentiment :
« Noire Dieu est notre espérance , et il enverra son ange pour consoler ses serviteurs! »
d'un IMUSOWNIKR iVliTAT. Ai7
Je faisais donc des vers.... c'était là désormais où
lendaient toutes mes pensées c'était mon espoir do
salut, c'élait'ma vie ! et rien , non, rien ne peut donner ridée du transport qui mélectrisait quand j'avais composé quelques strophes et que j'entendais l'indulgent Confalonieri me dire : « Il y a là de l'imagination, de la
verve: continue continue » Hélas I mon Dieu I
qu'il faut souvent peu de chose pour ranimer un pauvre
cœur qui se croyait mort à toutes les joies! et qu'ils
étaient louchans et salutaires ces encouragemens , ces éloges donnés àj^son jeune compagnon d'infortune par
celui qui n'espérait plus rien sur la terre! Aussi, le
bénissais-je alors comme je le bénis aujourd'hui , comme je le bénirai toujours, de celte charitable approbation, de cet intérêt vif, éclairé qu'il savait prendre à mes poétiques [essais, car mes journées , entièrement consacrées à mes éludes chéries, s'écoulaient vite encore, et lorsque arrivait le soir, je me disais avec une indicible consolation : « Peut-être à force de travail parviendrai-je â chanter dignement les louanges de Dieu , à devenir poêle ))
Il est vrai qu'il fallait une force de volonlé et une tension d'esprit prodigieuses pour se monter l'imagination après tant d'années de captivité, et qu'il n'est rien de plus fatigant que de répéter sans cesse les vers déjà faits
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pour no pas les oublier, laiulis quo do mémoire on en coiiij)osc de nouveaux.
IMais qu'('(ai(>iit la lassihulc cl les douleurs mômes que j'éi)r()uvais parfois au cerveau auprès des jouissances qui ni'altendaienl pendant el apn'-s mon travail! Comment en elTel aurais-jc pu supporter, sans celle consolante distraction, le redoublement de rigueurs et de surveillance dont nous étions les tristes victimes ? Grûcc aux ordres arrivés de Vienne, le tricot el la charpie étaient devenus une intolérable corvée, un supplice de tous les instans, dont les exigences el les brusqueries du nouveau commandant aggravaient encore les ennuis Vainement réclamions-nous contre la lùchc : il fallait à tout prix terminer son pensum , sous peine d'être mal noté à Vienne ou d'encourir quelque châtiment.
JJcmandions-nous de nouveaux livres pour remplacer les pauvretés que don SIephano nous avait fait octroyer quelques années avant, le gouverneur nous faisait répondre par Forganc du père Ziack que Sa Majesté ne
nous en accorderait pas davantage Et pour bien se
convaincre que nous n'en avions pas d'autres , le directeur de la police redoublait de fréquencect de zèle dans ses perquisitions. Cherchions-nous à faire parler nos gardiens sur les mouvemens du dehors , sur ce qui se passait en Europe, on les changeait ou bien l'on nous
entourait de soldats slaves qui, pour plus de sûreté, ne parlaient pas un mot d'allemand 5 enfin tout, jusqu'à la mise en liberté du pauvre Caliban, se réunit pour rendre notre situation plus misérable , plus désespérée que jamais. Qu'on ajoute à tous ces lourmens le chagrin causé par la mort de mon père el les dévorantes inquiétudes de mon ami sur sa Thérèse, el l'on pourra peut-être se faire une idée de ce qu'était notre existence sous le» voûtes du Spielberg pendanll'hiver de 1830 à 1831.
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Les inqui(HuUes de (À)iifuloiiieri devinrent, hélas ! bien plus cruelles encore ! Quelques mois échappés au directeur de la police s'étanllrouvés d'accord avec les craintes qu'avaient fait naîfre en son cœur sur la santé de son angélique femme les nouvelles reçues au moment d(; la dernière tenlalivc d'évasion , il y vit la confirinalion de son falal pressenliinent et s'abandonna dans ces premiers
inslans à toute l'amertume de sa douleur C'est en
vain que je cherchais ù le détourner de ses pensées funestes en lui faisant entendre des paroles d'espérance et
de consolation 11 nrécoulail, il se montrait touché
de mes tendres enipresscrncns^ mais, répétant avec un accent qui me brisait le cœur : « Je ne la verrai plus , ami , je ne la verrai plus ! » il me priait de le laisser seul pour pleurer celle dont il aurait voulu, au prix de son sang, connaître la destinée. .. Et les jours cl les nuits, je l'entendais pousser de longs gémissemens et s'écrier au milieu des sanglots : « Thérèse!... pauvre Thérèse !... »
Ce fut une poignante agonie dont le temps, il est vrai, amortit un peu les angoisses , parce que l'afTreux malheur que son ca^ur lui faisait pressentir n'était pas sûr enfin aux yeux de la raison , et que la bonté divine a permis que l'homme, en présence même des plus irréparables infortunes, put s'abandonner parfois encore aux salutaires illusions de l'espérance... Mais rien ne put dissiper la désolation qui de son âme avait passé dans la mienne, et nous nous débattions en vain contre la main de fer de l'adversité.
Confalonieri, toujours plus faible, ne quittait pas son lit, et j'éprouvai bientôt de telles crampes d'estomac qu'il m'était impossible de rien digérer désormais. Une ancre de salut me restait pourtant dans ce naufrage si complet de tout espoir, c'était la poésie... la poésie, pour laquelle je me passionnais chaque jour davantage en raison même
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(les cfforls qu'elle me coCilait IMais je ne lardai pas,
hélas ! ii iess(Milir les liislcs elTels de ma trop grande ardeur au travail : les hétnorrhagies, les défaillances , les douleurs au eerveau , (lui d'abord n'élaienl (jue passagères, se renouvelèrent bienlùl avec [)lus de frécjuenco el d'intensité, cl la prudence me disait de suspendre, do m'arrôler (piand il en était temps encore.
Pourlanl je persistai à composer malgré ces alarmans symptômes , cl je restai sourd aux conseils , aux prières de Frédéric et de mes autres amis, (pii ne cessaient de me répéter que Texcès de mon opiniillrelé ferait dégénérer mes souffrances en fièvre cérébrale. Je le sentais , je convenais avec eux de la justesse de leurs conseils, sans avoir néanmoins la force de résister h la séduisante tentation d'abréger, d'adoucir encore par les œuvres de l'imagination les heures toujours plus accablantes de notre existence : il m'importait peu de souffrir, de détruire ma santé, pourvu que j'échappasse aux ennuis, aux regrets cuisans en nourrissant le feu sacré de mon intelligence... Je voulus mC'me , en pensant à Schiller et à ces jeunes poêles dont l'âme trop ardente avait avant le temps consumé la vie , je voulus exprimer dans les vers suivans, dédiés à mon ami Pielro Borsieri, cet irrésistible besoin de poétiques créations que j'éprouvais moi-même à un si haut degré et auquel j'aurais sans hésiter sacrifié mes jours.