ir les sacrifices que nous avions (ails à noire cause
Ils sonl bien grands, lirlas!... si [grands (jue je nie sentais dans TArnc une anierluine profonilc en pensant (juc pour un pays qui n'est pas le mien , pour une nalion asservie qui jamais ne me saura gré de ce que j'ai voulu faire pour son indépendance, j'ai délruil ma santé, alTaibli mon intelligence et brisé, anéanti, sans doute pour toujours, les espérances et les illusions qui embellissent et font aimer la vie.
« Où est la compensation à tant de chagrins, h tant de
perles irréparables? me disais-jc Qui me rendra mon
pauvre pércPqiii m'inspirera du goi'it pourrexislencc ?... El j'aurais maudit l'enlraîncmcnl falal de ma trop dévouée, trop aveugle jeunesse si votre souvenir ne fût venu adoucir mes cuisans regrets, si je n'en eusse appelé au témoignage de ma conscience et si surtout je n'eusse senti en moi la consolante conviction que j'avais acquis, pour prix d'une si longue épreuve, une forme croyance à la religion catholique et l'espoir de mériter un jour les récompenses qu'elle promet à ceux qui observent fidèlement ses saints préceptes. »
« En achevant ces mots, qu'il avait prononcés avec beaucoup de force, notre cher enfant exprima un tel attendrissement en portant nos mains à ses lèvres que nous eûmes peine à retenir nos larmes!
« Quelques minutes après il reprit ainsi : « Levé avant cinq heures, j'attendais, dans une impatience extrême, que l'on entrât dans la prison -, mais la matinée était déjà fort avancée que personne n'avait paru. Je crus, pendant quelques inslans, qu'un contre-ordre de Vienne était arrivé, qu'on allait me reconduire à Spielberg Enfin la
porte s'ouvrit; le directeur de la police vint à moi suivi du geôlier. « A midi , me dit-il après m'avoir souhaité le bonjour, on viendra vous prendre mesure d'habils 5
r)22 .MKMOiiir.s (l(Mn;iiii, ;"» la nu^'ino lieiiro, vous sortirez qiiolfiiios moiiKMis en voilure pour vous lialiilucr au faraud air, cl j'aurai soin de vous .-ipporlcr rnoi-niômc tous les petits ol)je(s dont vous pourriez avoir besoin. Le jïcAIier a Tordre de vous donner (oui ce que vous lui deinaudcrez... l);ins Irois jours vous partirez et dans six vous serez auprès de vos pnrens. Il s'est passé beaucoup de choses dans voire pays... beaucoup de choses... tuais madame votre i^œur vous coulera tout cela. — Ne pourrais-je avoir quelques livres.'^ lui demandai-je. — wSi, vraiment, je vais vous en envoyer. — Klnepuis-je obtenir une chaml)rc moins sombre que celle prison ? — Non, c'est impossible 5 il faut du secret Adieu. »
<( Une demi-heure après, le geôlier renlra m'appor- (ant à déjeuner. « Dus ist gut, das ist schr gui (c'est bien bon), » me disait-il en me monlranl tous les mets et sa bouteille de bière.
« Je voulus goùler ce qu'il me vantail si fort, mais je ne pus manger, au grand ètonnemcnt du bon homme, qui ne cessait de répéter : « Das ist jcdoch sehr gut (cela est pourtant bien bon), et vous devez avoir faim, car la cuisine n'est pas bonne là-haut. »
« Le directeur, ainsi qu'il me lavait promis, m'envoya quelques livres italiens, que je ne pus lire : l'og:lation , l'allenle de notre réunion prochaine, la Franco et tous les souvenirs du monde où j'allais revivre, souvenirs depuis si longtemps abandonnés, préoccupaient, dominaienl ma pensée. Ma seule lecture élait la lellre, ma sœur : je l'avais laissée ouvcrlo sur ma table, et en allant et venant dans la prison, je m'arrèlais à chaque inslanl pour en lire quelques lignes.
« A midi le tailleur vint me prendre mesure, accompagné du directeur de le police. « Ce que je vous demande, lui dis-je, c'est d'aller vile; je paierai double, tri{)!e s'il
d'un lMaso^Nll•:u d ktat. 523
le faut, ponrvn (pic vous iii'iipiiorlio/ loul rda dcmnin. — On ne le pouiiail mOnie pas à Paris, reprit le direeleur de la police ; il se passe (rélrancçes choses dans rc Paris -, vous y Iroiiverez beaiieoiij) (h) clian^cMiiens... ]^^ais madame voire sieur vous dira loiil cela. »
« I.e reste de la journée nie parut éternel ! La nuit se passa conune la précédente, sans une minute de sommeil : UKMi cirur était si plein!
« Vn France, la niisiî en lilxrlé d'un i)risonnier d'Etal par clémence souveraine a ([uehpie chose de providiMiliel (pii fait entrer la confiance! et la joie sous les voûtes mêmes de la prison ; mais en Autriche on prend autant de soins [v.niv cacher une f;ràce (pi'on en uwl souvent ailleurs pour déroher la connaissjmce d'une ari'estalion : le libéré, comme le condamné, demeure au secret le plus absolu, cl nul, parmi ceux qui l'entourent, n'oserait le féliciter sur son élari,Mssement.
« Je ne voyais donc que le geôlier, dont toute la conversotion se réduisait, aux heures de repas, à son éternel : « Das ist schr gut (cela est très-bon ), suivi de :
Dasnst kurios, cr ist nichts (cela est curieux , il ne mange pas). »
« A l'heure convenue, le directeur vint me prendre et me remit entre les mains d'un commissaire de police, de cet excellent Prohasko, qui m'avait reçu h mon entrée à Spielberg et qui eut peine à me rcconnaîlrc. « Monsieur va vous conduire à la promenade, me dit le directeur 5 c'est lui qui vous accompagnera jusqu'à Sch<Trding. »
« Nous descendîmes en effet et montâmes dans une calèche fermée, qui nous fit traverser la ville, où je ne regardais rien. Surpris de mon peu de curiosité ainsi que de mon silence, Prohasko me demanda avec tant d'intérêt si je soufîrais, si je ne voulais pas rentrer, que je sentis de suite que cet homme, comme en général
52'! mkmoiuks
lous SOS compal fioles, (U'viiil avoir le coMir bon. Nous caiisi^mes alors, cl p<Mi de paroles suflirenl pour inc convaincre (pie je n'aurais pas à nie plaindre de lui. « Nous voici sur la roule (rOlnuil/. , nie dil-il, nous allons nous y i)roinener peridaiil une heuie, puis nous reviendrons en ville. »
« Mais un quart d'heure ne s'était pas 6coul6 que nous renconlrAincs une longue file de charrclles chargées de soldais de diverses armes el différens uniformes. (( Savez-vous quels sont ces soldais? me demanda Prohasko. — Non, en vérité ; commenl pourrais-je le eavoir ? — Eh bien ! ce sont des Polonais réfugiés. — Des Polonais ! »
« El je regardai de tous mes yeux ces pauvres infortunés, « Il y a eu une révolution en Pologne, ajouta Prohasko ; les Russes onl été vaincus d'abord , mais la trahison s'en est mêlée, el les Polonais, après s'être battus connue des lions, ont dû se réfugier les uns en Galicie, les autres en Prusse. »
(( La compassion , le regret, Tadmiration, se partagèrent tellement mon cœur que j'aurais voulu faire arrêter la voilure, saluer ces braves gens, leur presser la main... leur dire que leur cause m'était chère, que j'aurais élé fier de combattre dans leurs rangs, d'y mourir plutôt que de consumer ma vie dans les cachots I « Ah ! c'eût été trop de bonheur! » continua mon pauvre frère, dont la voix trahissait tout le dévouement qu'il conserve encore pour la cause de l'indépendance, (c IMais puis-jc donc me plaindre , reprit-il , ne vous dois-je pas la liberté , ne
suis-je pas prés de vous! et la Providence ne m'a-
t-elle pas donné un second père dans cet ami de mon enfance dont le cœur est si bon ! »
u Quand son émotion fut un peu calmée, il nous dit : « Celle première promenade dura une heure 5 j'en étais
d'un pnij;ONMi:i\ d'ktat. 525
fiiliguô, ninis j'avais rcs|)ii('' Tair pur dans la campngnc, j'avais (Hé délivré de la liislt; vue des barreaux el dos
^^rillos plus j'allais cependant, plus les journées me
semblaienl iiilerininables el l'allenle pénible! j'éprouvais un impérieux besoin de voir des Hj^ures nouvelles, de parler, de m'occuper des préparatifs du voyage, el Ton me laissait impitoyablement dans Tisolcment et le silence. La nuit vint; pour l'abréger je priai le geôlier de nie laisser la lumière plus tard que la veille. « Je vais en demander la permission à ÏM. le directeur fïénéral... me répondit-il ; dans cinq minutes je suis de retour. — M. le directeur, dit en rentrant le geôlier, veut bien permettre qu'on vous laisse la lumière une demiheure de plus, jusqu'à dix heures et demie hein?
èles-vous satisfait? — Il y a vraiment de quoi, » lui dis-je en souriant.
« Le jour, que j'attendais en priant Dieu , en pensant à vous, parut enfin et je m'écriai : « Demain je serai sur la route qui doit me rejoindre à mes libérateurs I »
« Je ne vous dirai pas tout ce que la matinée du troisième jour eut de mortel pour moi! j'aurais voulu briser la porte de la prison j'étouft'ais!
« A midi Proliasko vint me prendre. « Nous irons aujourd'hui , me dit-il , à VAugarlen et à Petersberg, c'est fort joli. »
« Le brave homme, qui déjà me comblait de soins et d'attentions, se réjouissait de me voir jeter les yeux sur les monumens de la ville. Arrivés à VAugartcn, il me fit descendre, et me donnant le bras, nous parcourvimes quelques allées de ce jardin public, dont nous apercevions les arbres du hautde la plate-forme de Spiolberg, Le soleil brillait, l'air était doux et tout empreint des premiers parfums du printemps. Je quittai le bras de Prohasko, je marchai seul , aspirant à longs traits les balsamiques
j2() MKMOlllES
cxlinlilisons qui voiiainil ûi^^ prairies CVlait uno
sciisalioii iiu'n'al)l(M'l viviliaiilc, un picmior rclour à la \io!... IMoii ilmo, allenilrio, reconnaissante, s'éleva vers Dieu et je le priai avec ferveur [)our les auteurs de ma li!)erlé!
« Prohasko, toujours Ijon, nie laissait me ranimer aux rayons du soleil , mo conduisait par de jolis sentiers jus- (pi'à une éminence où le paysage se découviait. « Quel donunage, nie dit-il, (|ue voire vue soit si basse, vous verriez les montagnes de la Silésie et de la liohômc, ainsi que Spielberg »
« Toutes mes pensées s'assombrirent ù ce dernier mol, qui me rapi)elail la triste destinée de mes pauvres compagnons, de mon bien-aimé l-'rédéric J'élais libre, moi ! ujais lui , sortira-t-il vivant de cette inexorable prison !
« Je regagnai la voiture, qui prit le chemin de la jolie promenade de Pelcrsberg, puis nous revînmes à la direction de la police, a A quatre heures du malin nous serons en roule, me dit Prohasko; vous serez prêt, n'estce pas ? »
a Jamais heures ne s'écoulèrent plus lentement pour moi que celles qui restaient encore jusqu'au moment du départ ^ j'en comptais une à une toutes les minutes, toutes les secondes! et lorsque enfin j'entendis sonner la dernière, lorsque le bruit de la voiture et des chevaux parvint jusqu'à mon oreille, lorsque la porte s'ouvrit et que le geôlier, m'apportant de la lumière, me dit : « Quoi ! déjà habillé le commissaire va venir «je demeurai sans voix, sans mouvement, croyant à peine que celte liberté, que ce départ, n'étaient pas un rêve !
« Prohasko parut bientôt, s'enquérant avec soin de ma santé, examinant avec bonté si j'étais bien couvert, u Car il fait froid, ajouta-t-il , mon cher monsieur. — Je
d'un IMtlSONNIKP. D'i.TAT. 527
IIP lo sonlirai pas, rrpris-jc on lui serrant la main. — l'arloiis alors, loul esl \trH. — Oui, oui, parlons, » rc'pô-
(ai-jo cl je franchis le seuil du guicliel au moment
inônie où lo directeur de la police, en robe de chambre et une lanterne à la main, ouvrit la porle (pii i'aisail l'ace à celle de ma» dernière prison. « Adieu , adieu, mon cher, bon voyage. »
« Je le remerciai cl, sans ni'arrùler à complimenter cet homme qui pendant tant d'années avait été l'exécuteur zélé, infaligable de toutes nos vexations, je me hâtai de descendre el do prendre place dans la calèche.
« Tant qu'il fit sombre, je demeurai silencieux , écoutant avec un indicible plaisir le bruit des roues de la voiture, dont chaque tour me rapprochait de vous... Au jour naissant, Prohasko, qui s'était tu jusqu'alors parce qu'il nio cioyait endormi , s'e!ni)ressa de me dire : « Nous nous arrèlerons ce soir dans un village non loin de Tienne, que nous laisserons sur la gauche; demain à Bloëlk, apré.s-demain à Lintz, pour arriver le 20 mars au matin à Schœrding. »
« J'aurais voulu marcher la nuit, mais notre itinéraire avait été lixé, il fallait bien le suivre. A dix heures nous r.'mes halle dans un bourg pour déjeuner. La grande salle de l'auberge où nous descendîmes était pleine de monde ; en y entrant j'éprouvai d'abord une sorte de trouble et d'étonncment de me trouver ainsi an milieu de gens inconnus dont tous les yeux s'é'.aiont dirigés sur moi; puis ce trouble fil place au désir de m'assurcr, en pailant avec eux, que je n'étais plus prisonnier. Ce fut donc avec peine que j'interrompis une conversation conmiencée, pour suivre Prohasko dans une salle particulière où il avait déjà fait poricr un excellent déjeuner. « La roule vous aura donné Cio Tappélit, j'espère Buvons^ d'à-
ââS MKMOlUKâ
bord un verre de ce vin blanc A la sanlé de madame
votre sœur »
<( Conjmonl aurais-jc pu refuser? Mais le vin, selon lui, nV'lail pas buvable 5 il sortit pour en demander d'autre.
« Pendant ce temps je m'approchai successivement d'une fenôtre (pii donnait sur la rue et d'une glace i)lacée à l'autre exlréinilé (le la chambre. Ali I mes amis ! mes bons amis! comment vous exprimer l'impression douloureuse que produisit sur moi le triste aspect de ma livide ligure, que j'avais laissée si jeune el si fraîche et que je retrouvais maintenant si vieille cl si flétrie! Vous le dirai-Je, hélas! je fus si frappé du changement qui me rendait méconnaissable à mes propres yeux que je fondia en larmes en m'écrianl : « Ah ! quelle douleur ils vont éprouver en me voyant si vieux el si cassé! »
« Prohasko à son retour me retrouva assis prés de la lable, la tôle appuyée sur une de mes mains et pleurant... « Qu'avez-vous donc ? me dcmanda-l-il avec empressement. »
« Je ne répondis pas d'abord, mais il insista avec tant dp bonté que je n'hésitai pas à répondre : a II y a prés de dix ans que je n'avais vu mes traits, que je ne m'étais regardé dans une glace el je viens de voir dans celleci sur mon visage les traces ineffaçables de la captivité... — II ne faut pas songer à cela, reprit-il, vous êtes jeune encore, et quelques années de liberté sutTironl pour réparer le mal. Croyez-moi, vous aurez de beaux jours dans l'avenir. -»
« Je l'écoulais , je m'efforçais même de croire à ses consolantes paroles, mais la tristesse cîail de nouveau descendue dans mon cœur avec la conviction que je n'étais plus fait pour le monde.
« Tour me distraire Prohosko me parla pendant la
d'un PRISONNilîR l)'i-T\T. 529
roule dos ùvéïicmens nnivô« on Franco depuis 1830 : dcà Irois journées de jiiillel , de rend)ar(|uemenl de Charles \ à (;iieil)()urf^, (h; son séjour en Ecosse, du roi LouislMiili|)pe, des Polonais, des Grecs
« Avec quel inlérél , quel cnlliousiasmc n'aurais-je pas appris il y a deux ans encore ces prodigieuses catastrophes ! avec quelle curiosité, quel cinpresscnient n'aurais-jc pas interrogé le complaisant commissaire el n'aurais-je pas lu les journaux que je trouvais dans les
auberges! llelas! je restai presque froid à ce qui
naguère eût transporté mon Ame... et je sentis alors plus amèrement que jamais à quel degré d'indilTérence et d'abattement intcllcrliiel m'avaient réduit dans ces derniers temps les tristes tortures du Spielbcrg!
« Le second jour nous traversâmes le Danube à Krcms et nous rejoignîmes dans la journée la route de Vienne à SchiPrding. « C'est par ici que madame votre sœur a dû passer, » me dit mon compagnon de voyage.
« Dés lors je ne cessais pas de demander t\ chaque poste si on avait donné des chevaux à M'"^ Andryane, se rendant en Bavière. Nul ne pouvait me donner des renscigncmcns satisfaisans ^ mon impatience devint si grande que je suppliai Prohasko de poursuivre notre route sans nous arrêter. « Je ne dors pas , lui disais-je, et je suis plus fatigué de rester toute une nuit dans mon agitation que de la passer en voiture. — Je le voudrais, me dit-il, mais je ne puis enfreindre mes instructions. »
« Plus nous approchions deLintz et plus je multipliais mes demandes sur vous^ l'inquiétude commença même A me gagner lorsqu'on nous dit à un péage où l'on inscrit le nom de tous les voyageurs que vous n'étiez pas sur le registre.
« Enfin , en entrant à Liniz , hier à quatre heures, on
nous fil la mCme réponse et j'arrivai danç un hôtel situé T. II. a
530 MKMOIUIÎS
sur la place, Mon Irislc, bien convaincu qu'il vous était
arrivé quchjue niallu'ur, que l'un de vous élail malade,
qu'il y avait eu contre-ordre que sais-jc enfin?... on
s'alarme si vile (niand on a tant soulTert! « Je vais un instant chez le gouverneur, me dit Prohasko après m'avoir installé dans une grande salle au premier élage ; j'y aj)i)rendrai peul-êlre (juelquc chose. »
« llosté seul, je me promenais tristement dans la chambre lorsque j'aperçus pour la première fois, depuis tant d'années, un encrier et du papier déposés sur une
commode et prenant la plume entre mes doigts, je
me disais : « Si dans mes longs jours de captivité j'avais eu cette plume, cette encre, quel trésor sans pareil c'eût été pour moil et de quelles ressources n'cusscnl pas été ces grandes feuilles blanches où Mais il y a des caractères sur ce papier Grand Dieu ! c'est récriture
de ma sœur C'est elle qui a tracé ces mois ils
ont passé ici » Et dans les transports de ma joie je
courus à toutes les sonnettes. Un domestique parut enfin. « Un monsieur et une dame n'ont-ils pas logé dans cette chambre hier ou avant-hier? — Oui , hier malin ; el ils m'ont dit de donner de leurs nouvelles à un monsieur français qui doit passer ici. — Mais ce monsieur,
c'est moi ! m'écriai-je. — Excusez , excusez Je vous
ai pris pour un Allemand en vous entendant parler notre langue. »
» Prohasko revint peu de momcns après : il allait me conter qu'il avait appris du gouverneur que vous étiez passés à Lintz sous le nom de M. et 1^='"= Berlhelin, lorsque je lui montrai mon cher papier en rcni])rassant, en le suppliant de partir de suite el de marcher toute la nuit-, mais noire voilure élait cassée, il fallut retarder notre départ jusqu'à trois heures du matin. Ma sœur chérie, el loi , mon digne ami , comment vous dirai-jc l'agita-
d'un l»lUS()^M^:lt d'ktat. à.'H
lion de ccll(> (li'rni(''ro niiil mou iiiipalinico mon
nnxi(''(('' à mosiirc quo nous iipprocliions do Scli.rr-
ù'nvr^ ? Non, jo no lo puis , jo ne rossaior;ii pns; mais
laissez, laissez-moi vous ropolor encore (pio vous ôlos mes anges sauveurs , que (pielques mois do i)lus el sans vous je serais morl dans les cachots du Spielbcrgl... »
« Noire Alexandre achevait ù peine ce récit, dont tous les dolails otaionl précieux pour nous , lorsque Prohasko est entré , amenant son collègue, cl m'a remis en sa présence le prisonnier qui lui a été confié, selon les instructions qu'il a roijues; dés lors je devions responsable de lui jusqu'au moment où il aura quille l'Aulriche.
« Tandis que mon cousin écrivait i\ sa famille, h la mienne , que Prohasko traçait le procés-verbal de tout ce qu'il avait vu , entendu , Alexandre vint s'asseoir près de moi et me dit d'une voix assez basse pour que moi seule je pusse Tenlendre : « J'ai besoin de soulager mon cœur en parlant de ceux que j'aime... Ma sœur, je n'ose l'interroger Mort au monde depuis tant d'années, peut-être ne dois-jc y rentrer que pour y déplorer des pertes irréparables Après celle 6 jamais regrettable de mon père, Dieu m'a-t-il réservé à de nouveaux
malheurs? Tu ne me dis rien de Thérèse! Hélas!
mes cruels prcssenlimens se seraient-ils réalisés ? son inconcevable silence est-il celui de la morl? — Thérèse
a reçu le prix de ses vertus , de ses souffrances ! trop
angélique pour ce triste monde , elle est retournée à sa véritable pairie ! — Ah! quelle douleur pour Frédéric ! Pauvre être abandonné, que ferait-il désormais d'une liberté qui ne lui rendrait qu'une existence
sans but et sans avenir! ~ Mon ami, j'ai pleuré
comme toi cet ange auquel j'ai dû la conservation , mais en ce moment , épuisé comme tu l'es , calme-toi, je t'en conjure — Oui, je me calmerai quand i'inccrlilude
532 MKMOIRKS
ne sora plus h ! fiiinnd je saurni loul! I\îa ?friir,
prends pilié de celui qui a lanl soulïerl dis-moi
Lucy ? »
(( llélas! je ne le comprenais que (rop et je n'osais répondre. « Tu ignores encore, pauvre sœur, combien
Dieu a élé bon pour celui qui fui si longtemps égaré
Tu ne sais pas que sa loi sainte, en pénétrant mon cœur, l'a soutenu , l'a purifié que, jugeant tout d'après ses divins préceptes , j(; me suis promis de ne jamais revoir Lucy ! .... mais avant d'olTrir ce sacrifice à Dieu, j'ai besoin de savoir si elle a conservé celte pureté d'ange qui me la faisait adorer et que j'ai tant respectée. . . — ^lon enfant, elle s'est présentée pure et sans taclieau
souverain juge ofTro-Iui celle nouvolk; douleur!
Un an après ton enhée ;'» SpiclLerg , Lucy a succombé dans le midi de la France i\ une maladie de langueur. »
« Le pauvre infortuné se couvrit le visage de ses deux mains et resta queUpies minutes immobile, dans un silence ([ue je respectai ; puis en raltirant plus prés de moi, je lui dis avec l'accenl du cœur : « Mon ami, prions pour elle et rendons grâce en même temps à celle Providence qui t'a conservé tant d'autres alTcctions. — Ah ! je ne me plains de rien... j'acceplc loul, ma sœur. «
« El tandis qu'il s'efforçait de paraîlrc calme, j'entendis un long sanglot s'échapper de sa poitrine.
a II était lemps de mettre un terme à ses émotions... Mon cousin lui fil dresser un lit près du sien, afin de mit-ux veillera tout ce qui pourrait lui faire du bien... Hélas I il a tant besoin de soins continuels que jamais nous ne pourrons lui en prodiguer assez.
« Je n'ai pu réunir encore mes idée?, je ne vois que l'affreux changement qui a fait d'un être plein de force, de vie et de jeunesse un homme faible, épuisé, presque mourant!... son visage pâle et décharné, ses pauvres
D'UN PHISONNIKU D'KTAT. ô.i.'i
yeux ([iii, ne pouvant soulonir la liiniièr(! du jour, rcslenl loujouis caclu-s par une visière, sa doinaiclK! iiirertaine, sa laillc voûléc, sou exlrc^uie didicullé à s'exprimer rapidi'inenl en français et surtout cet excùs d'abalteinenl moral, (jui le rend prescpie insensible à la joie d'être libre cl de nous retrouver!... Malgré tout ce que j'avais pressenti, tout ce que je m'élais dit de ne pas espérer le bonheur en le revoyant, j'étais bien loin de cet liorrible résultat des ravages de la prison!... Le cœur reste oppressé par la pensée qu'il n'aurait pu résister un an ou deux encore à celte liorrible cai)tivité I...
« Mercredi 21 mars, clans un petit village de la Bavière.— Nous avons enfin quitté l'Autriche, nous sommes libres tous trois, nous respirons à Taise! j'éprouve un soulagement inexprimable, car dei)ui8 hier je ne vivais plus!... une terreur bien mal fondée sans doute me faisait craindre à chaque instant qu'on ne vînt reprendre mon prisonnier... Aussi n'ai-jc pu trouver une niinule de sonuneil de toute la nuit : plusieurs courriers sont arrivés à la poste en faisant grand tapage, mon sang se glaçait par ridée cruelle que peut-être ils venaient nous arracher notre enfant.
« J'ai écrit ce malin au prince de Metternich, au maréchal Maison et j'ai remis mes dépêches à Prohasko, qui pleurait amèrement en nous quittant et qui conservera, dit-il, un éternel souvenir de notre réunion, démon frère, qu'il aime tendrement.
(( En passant le pont de Schœrding, qui sert de limite à l'Autriche, en nous trouvant sur la terre de Bavière, en voyant ses couleurs, nous avons poussé un cri de joie... Notre ami a regardé Schœrding et s'est écrié : « Je suis libre! »
« Munich, jeudi 22 mars. — Toule celle journée s'est écoulée avec une extrême rapidité ; notre pauvre Alexan-
^M MKMOIRKS
(Irc a rommcnrc'' lo n'-cil de ses lon^tips infnrdinos... Ouo de douleurs accumulées, quel raninomenl de cruaulé dans ceux qui le faisaienl souffrir!... Pauvre Frédcric! coniMtMi je doisTaimor, le i)laiu(lro cl l'adiiiirer !... Quel courage héroïque dans ces élres si longtemps torturés I... La pensée d'Alexandre reste constannuenl fixée sur son mallioureux ami; il ne jouit de rien et répète sans cesse quaucunejoie ne saurait arrivcrjusqu'ù son cœur lorsqu'il se dit que son frère dinfortune reste seul et privé de tout.
« yfugi^hourg, vendredi '■2?,7nnr!i. — Partis delMunichù midi, nous avons pu faire une promenade en voilure afin de \iï;i(er h; quartier neuf, qin est. dit-on, magnifique, pendant que mon cousin voulait être seul [)our écrire en France; mais tout enlière aux discours de mon cher délivré, je n'ai rien vu des lieux où je passais : il me parlait avec une (elle éloquence de cœur du bonheur ([u'il espère trouver dans l'accomplissement de ses devoirs, dans sa croyance en Dieu, que, remplie d'élonncmenl de ce qu'il me disait avec tant de sagesse et de profondeur, je me demandais si un rêve ne m'abusait [)as, si cet homme, devenu si parfaitement religieux, si calme dans ses opinions politiques, était bien celui que j'avais pleuré si longtemps... Puis, lorsque je l'entendis s'étendre avec chaleur sur l'immuable volonté de reconnaître mon dévouement par une existence h l'abri de tout reproche, uniquement vouée à l'étude et passée loin du monde, je ne pus lui répondre que par des larmes bien douces cette fois. « Tu me fais du bien, lui dis-je à mon tour ; je retrouve enfin un peu de vie dans ton cœur I — Pardonnemoi , ma sœur , si je semble inditîérent à tout , même à ton affection... mon âme, flétrie, usée par de trop longues souffrances, est à jamais décolorée ! Tes tendres soins ne la ranimeront pas. »
« En rentrant à notre hôtel , nous avons trouvé
d'un piusonmku d'i:tat. 535
mon ronsiti l)ion allrislé : des loUr(>a do Pnris vpnni(?nt do lui api)rcndic quo sa foniino os( inalado, ot tioirc I)on ami osl rcslo l(>IIoinonl lioidjlo (li" rrliv. nouvelle f|iril dosiro voyai^'or avec imc irrandc rapidilé -, Alexandre est si faible (lu'il eiU élé désiial)!(Mni"il ne fît (pie (iniii/e ou vingt liciK's par journée : il faudrait lui rapprendre à
vivre Déjà sa falii,nie est extrême, tnais la Iranfpiillilé
do noire ami doit l'empoiter : nous ferons (juaranle lieues tous les jours.
liGorppingcn. samedi 1A mars. — ]^^on pauvre frère a dormi hier h Augsbourg pour la première fois depuis sa sortie de Spielberg; aussi semblc-l-il reprendre un peu de force : il traîne; moins les pieds, il commence à descendre un escalier avec facilité. Cepcndaul, malgré ces améliorations physiques , je me demande cent fois le jour si jamais dans l'avenir je parviendrai à
lui faire du bien! Jusqu'à présent , c'est vainement
que j'en cherche les moyens Ses affections semblent mortes comme ses espérances Je ne l'ai point
encore vu sourire ; l'aspect d'un beau pays , d'un beau
soleil ne le ranime pas Je ne trouve même plus cet
accent du cœur avec lequel il nous exprimait si bien sa reconnaissance à Milan. Mon cousin m'a cherchée S(!ule pour soulager son cœur, pour pleurer avec moi sur l'état horrible où nous le retrouvons.
«Strasbourg , lundi 26 mars. — A deux heures nous avions passé le pont do Kell , nous étions sur la terre de
France ! Lcà nous fîmes arrêter la voiture sans donner
aucune explication à notre prisonnier, que rexcès de la
fatigue avait plongé dans une sorte de sommeil Puis
nous descendîmes de la calèche -, il nous suivit machinalement Le drapeau tricolore flottait sur le bureau
de la douane En l'apercevant, il s'écria : « France/
France! »
536 MKMOIllliS
<( Tuis fondant vu larmes, il vint se jelcr dans nos bras en réi)élant : alNIes sauveurs, mes sauveurs chéris !»
« Nous avons élé heureux , aprùs lant de fatigues, de passer quelques heures chez le général IJrayer, qui nous a ci)nïl)lés de preuves (rinlérét ^ chacun des membres de; sa famille no pouvait regarder Alexandre sans un profond allcndrisscment. 11 voulait les en remercier, mais à chaque fois les paroles semblaient expirer sur ses lèvres !... et ne trouvant plus dans son cœur ces sentimens si doux «i toute âme qui sait sentir, il tomba dans un découragement dont rien ne put le relever a Tu le vois bien,
me dit-il, je suis mort t'i tout, puisque je suis mort à la reconnaissance ! »
a Sarrehourg , mardi 27 mars. — Dès huit heures ce matin mon frère me fil demander si je voulais sorlir avec lui : « Nous n'avons point encore rendu grAce à Dieu dans son temple , me dit-il \ viens avec moi , ma sœur... Je suis en France et près de toi, qui m'as sauvé... Que de prières ferventes doivent sorlir de mon cœur I »
«Trop émue pour lui répondre, je le suivis en silence. . . Nous entrâmes dans la cathédrale, et là je fus plus que payée de lant de larmes en voyant sa piété profonde, son touchant recueillement [...Constamment agenouillé, il pleura longtemps, longtemps! Et mon cœur exultait de joie et je ne pouvais que répéter en sanglotant : « 3Ierci , merci, mon Dieu ! »
« Paris , vendredi 30 mars. — Notre rapide voyage est terminé \ nous arrivons à Paris pour le trouver envahi par le choléra , plongé dans une consternation générale C'est à la Ferté-sous- Jouarre
que nous avons appris ce malheur. En lisant cette funeste nouvelle dans le journal, je n'ai pu retenir un cri d'effroi; Alexandre n'en a pas môme élé ému. Ce fut pour moi une nouvelle révélation du profond aballtî-
d'un PRISONMlîR iVkTAT. t>^7
nxMit (le son A 11 10, (le son iiidiffcToncc pour loiilcs les
choses do ce inoiulo! lo suis accablro de. Irislcssc
ol de presscnlimens douloureux lorsque toul devrait ùlro joie i)our moi en rolrouvanl ma famille, mon i)ays... en ramenanl mon prisonnier! Si je ik; l'avais arraché au Spielbcrg que pour lo voir devenir la proie du
fléau! 0 mon Dieu! vos décrets sont imi)éné-
Irables -, il faut s'y soumellrc cl vous gloriller alors même que vous nous frappez ! »
Ici doivent se terminer des Mémoires que la folle présomption de parler de moi n'aurait jamais pu me faire publier : le ciel m'est témoin qu'un motif plus nol)lo a conduit ma plume.
Seul , entre tous les prisonniers de Spiclberg , je pouvais faire connaître entièrement la vérité sans attirer sur ma famille ou sur mes amis les rigueurs du gouvernement autrichien. J'ai donc cru et je crois encore qu'il était de mon devoir, après la libération do mes compagnons d'infortune, de rompre lo silence que les Italiens sont forcés de garder par position.
Quelles que soient d'ailleurs les déceptions pénibles que j'ai pu éprouver, je ne saurais me repentir d'avoir dit ce que nul autre, je le répèle , n'aurait pu dire avec autant de franchise, et je n'en rendrai pas moins gr;Vc jusqu'au dernier jour de ma vie à ce père des miséricordes, qui, pour prix de mes longues épreuves, me destinait d'eflîcaces compensations!... car ce Dieu si clément, dont le plus grand bienfait fut la connaissance do sa sainte parole, en me ramenant au milieu des miens, en m'accordant l'estime de mes compatriotes, a mis le
538 IHKMOIRKS
coniMo à Ros inoiï;tl)l(^s Ik.iKôs on me donnant pour (•<iMi|);it;ri(» l;i fciDiiic adoriiblc (pio j'avais n'^vôo nu loinps (le radNcrsilr, la (cmme si W\cu idcnlifiiV à (oiilc mon ('\is((«iic(> passro qtrclh; nu; (ail briiir cIkuiuo jour la main divine (pii me la réservait.
FJ.^ DK LA QUATIllÈMF. l'Ar.TIE.
APPFINDÏCF.
A ;M. OMVIEIl FULGENCE.
Tout plein onrore (rnne profoiido pil'u' pour les iiiforluiiés cai)lirs dont V(nisa\i('z nppris ;"» connaître les noms cl les nialhenis par la lecture de mes IMcmoircs , vous me priâtes insianuneiit de vous faire connaître les maux et les biens (jui leur sont advenus depuis ma libération. J'ai consenti , monsieur, à satisfaire votre bienveillanlo curiosité, et je viens aujourdliui, pour remplir ma promesse, vous jjarler avec confiance de la destinée actuelle de ceux (pii lurent appelés à jouer un rôle dans le triste drame du Spielberg, car vous êtes de ceux dont rEcclésiaste a dit : u Son cœur sait compatir au malheur des autres et s'associer à leurs joies, parce qu'il a beaucoup aimé et beaucoup souffert. »
C'est par moi que je commencerai, puisque vous le demandez ainsi.
Les rudes épreuves si longtemps supportées dans les prisons de 3Ii!an et de Spielberg avaient gravement altéré ma santé et bien profondément attaqué la partie morale et intellectuelle de mon être; la liberté, quelque chère qu'elle me fut , puisque je la devais à ma sœur bien-aimée, n'était pourtant pas assez belle 6 mes yeux pour faire disparaîire rapidement les traces de ma douloureuse captivité. .T'étais' arrivé dans mon accablante solitude à un trop grand détachement du monde pour qu'il me fût possible de renouer aussitôt les fils d'une
r,10 MÉMÔIHES
evislencc que riulversllô avait si compic'îlomcnt brisés.
Il inc {'Ahxi l'apprendre à aimer la vie, pour sciUir le
hdiiheur (l'iMro libre Car, je dois vous le dire, inon-
t^irur, bien des mois se sont écoulés avant que je pusse jouir de ces transports si doux , de ces joies si vivitlan- Ics i)our celui dont les chaînes viennent à peine de lonil;er, alors qu'un acte de volonlr , fprun rayon de soleil dans la campagne, qu'une tendre et pieuse caresse lui confirmenl la réalité de sa délivrance, ou que ses regards, en s'éveillant après un sombre rêve, ne tombent plus sur des grilles et des verrous : c'est que mon ûme, sous le poids de son abattement et de son mortel dégoût des choses d'ici-bas, élait captive encore , el que mes pensées, malgré la nouveauté des objets , ne pouvaient sorlir de la sphère de douleurs où elles avaient été si longtemps plongées.
L'nc quiétude parfaite de cœur et d'esprit m'aurait sans doute guéri plus promptement de cette funeste apathie-, mais Dieu ne permit pas que je pusse la goCiler avant une longue suite de jours : une succession embarrassée, des tracas, des procès , me forcèrent , moi qui n'aspirais qu'au repos, de me mêler d'affaires liligieuses pour sauver les derniers débris de l'héritage paternel. Ce fui une triste vie, monsieur, si triste qu'il m'est arrivé plus d'une fois de regretter les sombres et monotones journées de Spielberg.
Mes jours cependant ne furent pas tous mauvais. De douces consolations me furent accordées par la Providence, et j'aurais ici de longues pages à remplir si je voulais vous faire connaître toutes les preuves d'affection cl de dévouement que jai reçues de mes anciens et de mes nouveaux amis.
Grâce aux soins empressés de ceux qui m'aimaient et à la vigueur de ma constitution , mes forces revinrent
U'UN IMUSON.MF.I! HITAT. .'>4l
poil à |)(Mi -, ma MIC, si niïaihlic, s'amôlior;» -, îiion sariir, si appauvri i)ar losinisôirs du racliol, circula plus vile dans mes veines, et je sentis enfin que Dieu me réservait encore de longues aimées sur celle terre. Alors ma s(enr, qui veillait sur moi connue une Providence, pensa que le moment était venu de me rattacher h la vie par des liens dont la douceur et la sainlelé devaient ranimer enlièremcnt mon Ame en me donnant le bonheur des affeclions pures, le bonheur de famille, le premier de tous ici-bas I Elle me parla de celte jeune Adèle dont la charmante image revenait si souvent à ma mémoire durant les tristes jours de la captivité. « Elle est libre, me dit-elle, et j'ai l'espoir que Dieu le Ta réservée pour te récompenser de tes soulTrances. » IMon cœur s'ouvrit à cette pieuse pensée, et lorsque ma demande eut été accueillie par ma nouvelle famille, si digrfc d'être aimée, je remerciai le ciel du trésor de grâces et de vertus que j'allais conduire dans ma maison.
Notre mariage fut célébré, en septembre 1835, dans réglise d'un joli village situé au milieu de celte forêt de Chantilly, dont le ravissant souvenir me causait tant de regrets dans ma prison. C'est au pied du même autel où je m'étais agenouillé si souvent aux jours de ma jeunesse que je reçus la bénédiction nuptiale, et c'est dans ce moment solennel que, pleins de reconnaissance envers Dieu, nous lui demandâmes, ma sœur, ma chère femme et moi, pour couronne de notre bonheur, la délivrance de l'infortuné Confalonieri.
Ma sœur ne s'était pas trompée dans ses maternelles prévisions : les joies de l'âme, les joies saintes et ineffables qui grandissent avec le temps, entrèrent sous mon toit avec celle dont le cœur, plus angélique encore que la figure, sait répandre sur chacun de mes jours la paix, lu confiance et la sérénité. ]Mon imaginalion, flétrie par T. H. 4(i
;')1-2 I\li:^!()ii!i.s
la sdiilTriinco, se ijijciiiiil au doux coula*! de sa jciiiic iinaiîiiialiou, où ralliayaiilo rraîclioiirdcl'iniiccciKU! s'unit à rdcvatioii dos pcusocs • uics accrs do sonilirc Irislosse so dissipi'icnl sous la stiavo inlhuMico d(î sa radieuse {^aîlo, ol par ollo, uioiisieui', j(^ retrouvai oufiu ci' (pu» les houuours el los richesses n'auraieut pu rue donner en ce inonde : la foi an bonheur... ^Vlors , nrubandounanl aux espérances de l'avenir el rendanl cluupic jour de pieuses actions de grAcc ù la uiiséricoide divine, (pii nTavail l'ait un don si précieux, je rccomincnçai une vie nouvelle, une vie d éludes, loule consacrée \ la félicité des cliers objets dénies alTeclions.
Notre union, bienheureuse, le devint plus encore par la naissance d'un fils auipiel nous donnâmes le nom de Frédéric, par souvenir cl en honneur de mon compagnon d'inforUinc. Tous èlespére, monsieur, el votre pieux amour pour vo3 enfans vous donnera la niesure de la joie dont mon cœur fui rempli par ce nouveau bienfait delà Providence.
L'ne seule pensée obscurcissait l'horizon d'une si douce existence : c'était celle de mon bien-aimé Confalonieri, qui , malgré toutes nos démarches et tous nos efîorts , languissait encore à Spiclberg ^ mais le ciel exauça nos ferventes prières et nous eûmes l'indicible bonheur de le voir arriver tout à coup et de le serrer sur notre cœur, dans celle habitation voisine de Chantilly, où je passe de si heureux jours et dont nous nous étions si souvent entretenus, lui el moi, aux temps de nos adveisilés.
Dès lors je n'eus plus rien à demander à Dieu que la conservation de ceux qui me sont chers et la grûce de me montrer digne de ses l)énédiclions par l'accomplissemenl de mes devoiis de ciu'ctien , de père de famille et de bon citoyen. Ces devoirs, monsieur, dont je me pénètre chaque jour davantage , je m'efforce de les rem-
d'UiN imumo.n.mi:!; di.iai. .')i.'i
plir on soiilii-iOiiiil les iiiiiIImmiicux, (loiil les cliiiuiiiii'ie.s iil)()iuIonl , on clicrclioiil il i)n)i)ii^n'r aiiloiir do moi par les oxomplos ol los ijaroli s l'amour do Josus-(.liiisl cl robsoivancc do ses saiiilos lois, on voillanl ondii oommo niaiio à co qtio los noinhioux onlans do noiro comnnnKî soient ô'.ovôs soigncuseniont cl inslrnils dans los principes do noire lolitrion, car jo suis plnsfpio jamais [)orsuado que la rôyoïioriilion sooialo d'où do[)ondont los libcrlés sages , la slabililé des insliluliunscl le bonheur des peuples ne peut arriver (jue par la rogénoralion religieuse.
Maintenant, monsieur, je vais vous faire connaître , autant qu'il est en moi, le sort dos infortunés qui gémissaient dans les cachots au moment de ma délivrance. Le premier dont je vous parlerai sera le pauvre colonel INIoretti, mort de consomption à Spielbcrg, au mois d'aoùl 1833 : sa fin a été belle ol digne de sa vie ; quoique douloureuse que fût son agonie, aucune plainte jusqu'à son dernier moment ne sortit de ses lèvres, cl le seul regret qu'il exprima en fermant les yeux fui de ne pas avoir achevé la sainte entreprise de la rédemption de sa patrie... Puissent les Italiens ne jamais oublier le patriotisme ell'héroïque constance du brave soldat à la mémoire duquel il nrcût été si doux de pouvoir élever un monument durable d'estime et d'admiration I
Deux ans après sa mort , remporcur, dont la sévérité n'allait qu'on augmentant , accorda la grâce de Monari, pauvre vieillard déjà frappé de paralysie , ol colle de Barchiega , qui comptait , ainsi que son compagnon , seize années de captivité ; tous deux rentreront en Italie, maislo premier, usé par la prison, mouru! peu de temps après sa mise en liberté. Quant à ceux qui restaient encore à Spielberg en 1835, leur vie devint de plus en plus misérable , car les rigueurs croissaient toujours ,
laiidis (|iic li'urs l'oiccs cl leurs espcraiices (lécliriaiciit piojiiossivenuMil. Ils llécliissaiciil donc sous le fardoau d(> leurs soullVanccs , olConraloiiiori suiloul, si Irisle , si délaissé depuis mon départ , Confalonicri , que la falale nouvelle de la mort de son adorable femme était venue plonger dans la stupeur et la désolation, conmicnt survécut-il à tant de douleurs ?... Comment put-il traîner son existence jusqu'au jour oi'i Tannonce de la mort de Tempereur François vint jeter une lueur d'espérance dans sa solitaire prison ?... Je le lui ai demandé , moi qui savais cond)icn de tels assauts sont rudes à supporter ajirès de si lonj2;ues épreuves ^ et il me répondit : « C'est la foi seule qui m'a soutenu I... » j\Ii 1 qu'elle est belle, monsieur, qu'elle est admirable notre religion sainte!.,, et qu'il est doux, qu'il est glorieux pour ceux qui la pratiquent de pouvoir proclamer ses incomparables bienfaits !
En France ravénemcnt au trône d'un nouveau souverain est signalé, en politique, par des grâces complètes et immédiates-, mais en Autriche le système de répression est immuable , et la spontanéité de la clémence serait une inexplicable anomalie. Savcz-vous , monsieur , quelle fut la grûce accordée, après quinze et seize ans d'une si cruelle captivité, aux malheureux prisonniers de Spielberg? La voici.
L'empereur était mort depuis six mois lorsqu'on \int les prévenir au nom de son successeur qu'ils avaient Yoption entre Spielberg el la déportation aux États-Unis avec perte de leurs droits civils.
Ils réclamèrent contre celte étrange commutation de peine-, ils dirent qu'un tel exil serait mortel pour eux, si éprouvés , si faibles , si désireux de se retrouver au sein de leurs familles el de leur pairie ; mais on fut intlexible, et force leur fut, pour ne pas périr dans les ca-
DU .s i'Hi>(»N.Mi:i; DJ.iAi. ;■)■<')
choUs, d'alIcM- ( lioiclicr nii asile sur la terre (''Irongèrc.
Ccpciidniil les malliouroiix déporlés , A rcxceplion de Foresti, ne lardèreiU pas A venir en Franco. Conl'alonieri arriva d'abord pour me doruicr l'une des [)lus grandes joies que j'eusse éiirouvécs depuis le jour où j'avais franchi les portes de Spielberg ^ bientôt après Jhrsicri et Castillia, qui, comme lui, retrouvèrent peu à peu leurs forces épuisées et furent forcés d'attendre des années encore avant de pouvoir rcnlrer en Italie. Exclus d'une amnistie que le gouvernement autrichien avait proclamée pleine et entière en 1838 , ils furent pourtant admis il y a peu de mois à y participer et vivent aujourd'liui i\ ÎMilan, où ils ne demandent, après un si long orage, que le repos et la tranquillité.
Foresti , resté à New-York , a retrouvé Maroncelli , l'ami de Pcllico. Accueillis tous deux par les Américains comme des martyrs de la liberté, ils ont su se créer au milieu d'eux [)ar leur talent une existence honorable.
Que vous dirai-je de Silvio Pellico que vous ne sachiez déjà? Mais n'est-il pas consolant de se répéter que , fixé à Turin , où il vit dans la retraite, Silvio consacre chacun de ses jours à servir Dieu, à le bénir de ses souffrances passées comme il lui rend grâce du calme de sa vie présente; qu'aimé de tous ses concitoyens, il donnerait le bonheur à ses nombreux amis si sa santé, de plus en plus chancelante, n'était pour eux un sujet de chagrin sans cesse renaissant.
Don Marco Fortini , auquel vous vous intéressez vivement, a été réintégré dans ses fonctions ecclésiastiques : c'est vous dire qu'il est et qu'il fait des heureux en se dévouant entièrement à son cher troupeau.
Le bon Rinaldini , mon compagnon de Milan , s'est
marié à Brescia avec la comtesse D , après deux ans
de captivité à Laybach. C'est dans cette même ville que
Ô-iG Ml.MOlUl.S
lo (ligne Monjilani , que clinruii csliiue cl rcclierehe, a repris le cours dune vie loule consacrée aux boiuies œuvres , landis que le juge S..., mon compagnon à Spielberg, quoi(|ueavantageusenicn( placé el réiribué parle gouvcrncmcnl aulrichien , y passe ses jours dans Tisoleinenl el l'abandon de ses concitoyens.
I\'auroz-vous p;is (pielquc plaisir a savoir (pic Kiall, noire coinpalissanl pelil gardien, est en Silésie, heureux enire sa mère el son Ilannali, devenue sa femme, el que rcxcellcnl préirc /f'rba, auquel j'ai voué une si profonde r(îconnaissance, occupe une cure impoilanle en Moravie cl y exerce avec le charitable zèle qui le caractérise les évaiigéli(iues devoirs d'un bon pasteur.
11 ne me reste plus à vous enlrelenir désormais que dcSalvolti, l'inquisiteur, el de dun Steyhano Paolowitz, évôciue de Cattaro.
J.e défunt empereur , pour récompenser Salvolti de son dévouement inquisilorial , l'avait nommé membre de la cour suprême de Yérone ; ce devait ôtre , on le disait au moins , le prélude de plus hautes faveurs ; mais il arrive souvent que les monarques absolus se dégoûtent bientôt des dociles instrumcns de leur volonté arbitraire et les oublient pour toute grâce... Salvolti, malgré ses services signalés, ne fut point appelé à Vienne, comme il l'avait espéré. Ce fut un premier déboire, bientôt suivi de déboires plus amers encore, car il est rare que la main de Dieu n? s'appesantisse pas, même ici-bas, sur ceux ((ui foulèrent aux pieds la justice et l'humanité aunom des rois ou des j)cuples. Objet de mépris et de haine de la part des Italiens, évité, honni par tous les gens de cœur, Salvolti ne tarda pas à tomber, à Yérone, dans cet état de répulsion et d'isolement social qui tue les ambitieux (juand le pouvoir leur manque pour s'étourdir ou se venger.
D\!N PlUSONNIKH DKTAT. T)^?
Trotnpr dans s(>s (>s|)(''iaii('('s de }z;iaii(l('iir , il cIkmcIi;» dos coiisolalioiis dans I iiiléiiciir de sa fainillc , mais li\ encore ralleiidait la punition de Dieu! sa fenuiie, kndionient aimée, son fils, [ilcin d'avenir, lui fuicnl enlevés d'une manière lunesle, tandis (iu(! ses biens, situés dans les montagnes du Tyroi, étaient presque entièrement anéanlis par des éboulemens de rochers. Telle est la triste destinée de cet homme de talent , qui traîne aujourd'hui sa vie dans la douleur et le délaissement pour avoir oublié que ce n'est pas impunément (pi'un juge vend sa conscience et achète de honteuses faveurs au prix des larmes et du sang de généreux concitoyens dont tout le crime était d'avoir un instant rêvé l'indépendance de leur pays.
Don Stephano Paolowitz n'est guère plus heureux sous la mitre que Salvotti ne l'est sous Ihermine. A peine fut-il arrivé à Catlaro que son ignorance , son orgueil , joints à rignobilitédc son caractère, ne tardèrent pas à porter leurs fruits : des susceptibilités tracassières, des exigences slupides, des injustices, des inepties journalières , causèrent bientôt le mécontentement et le scandale parmi Icclergé elles fidèles du diocèse, à ce point qu'il fut question d'interdire celui qui s'intitulait avec emphase le confident de Sa IMajesté... Le patronage de l'empereur le sauva. Mais depuis lors lévèque don Paolowitz, prive de toute considération et, assure-t-on, de tout pouvoir, a cherché plus que jamais ses consolations dans les jouissances de la table et végète dans une complète obésité de corps et d'esprit.
Yoilà , monsieur , l'histoire succincte de ce que Dieu réservait jusqu'à aujourd'hui aux principaux personnages dos Mémoires -, sa conclusion sera pour vous, je n'en doute pas , qu'il est bien vrai , bien consolant de dire avec le prophète : « Heureux ceux qui mettent leur
:AS MKMOIRKS d'un Pr.ISOiNNIKIl d'ktat.
<i con/ianced(tniileScitjncur.)Car ih seront JHirrés de leurx (( muitx et vivront en paix , Imidis (jue les injustes et les (( itnpies, remplis de (rouble et coiirerls de confusion, n'au- « ront pas plus toi été honorés et élevés dans le monde
« qu'ils tomberont et s'évanouiront comme la fumée »
JMadaineTiiilx', ma chère nièce Louise, vous remelira, monsieur, celle volumineuse lettre; vous pouvez dire, vous qui la connaisse/, si elle sait tenir comme épouse et comme mère tout ce qu'elle promettait comme jeune fille, alors qu'elle iirapporlail si assidûment des consolations cl des fleurs dans la prison de IMilan.
Alexandre Andryane.