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Mémoires d'un prisonnier

J'avais vingt-sept ans, je venais de soutenir brillamment ma thèse de docteur es sciences mathématiques, lorsqu'une nuit on vint m'arrèter chez moi pour me jeter dans cette prison. Je ne veux pas vous raconter en détail le crime monstrueux dont on m'inculpait : il y a des événements dont on ne doit ni parler ni même se souvenir, afin de ne pas éprouver de dégoût pour soi-même ; mais il existe sans doute encore nombre de gens qui se rappellent ce procès terrible de l'« homme-fauve », ainsi que me qualifièrent alors les journaux. Ils se

souviennent probablement aussi que toute la société intellectuelle du pays exigea que le criminel fût condamné à mort, et c'est uniquement à la faveur inexplicable du chef de l'Etat que je dois de vivre et d'écrire en ce moment ces pages, pour l'édification des êtres faibles et pusillanimes. Qu'on sache donc que mon père, mon frère aîné et ma sœur ayant été assassinés avec une sauvagerie sans pareille, je fus accusé d'avoir perpétré ce triple forfait dans le but de rester seul possesseur d'une fortune importante.

Je suis aujourd'hui un vieillard sur le seuil de la tombe ; vous n'avez donc pas la moindre raison de douter de ma parole quand je vous affirme que je suis complètement innocent de ce crime monstrueux, pour lequel douze jurés honnêtes et consciencieux, me condamnèrent à la peine capitale, laquelle fut commuée en celle de la réclusion perpétuelle. Un fatal enchaînement de circonstances, d'événements petits et grands, un sombre silence et des propos vagues me donnèrent, à moi qui étais inno;ent, tous les dehors d'un malfaiteur. Pourtant, il se serait grossièrement trompé, celui qui m'au-

rait soupçonné d'être mal disposé envers mes juges sévères. Ces hommes qui ne sauraient se faire une idée des événements que d'après les apparences, sans avoir la possibilité de pénétrer l'essence secrète des choses, ne pouvaient et ne devaient pas agir autrement. Plus tard, il arriva que, grâce au jeu des circonstances, la vérité, connue de moi seul, prit tous les traits du mensonge impudent, cynique même. Et quelque étrange que cela paraisse à mon aimable et sérieux lecteur, ce n'est pas par la vérité, mais uniquement par le mensonge que j'aurais pu établir et confirmer mon innocence. En prison, je me remémorais dans tous ses détails l'histoire du crime et du jugement, je me mett lis à la place de l'un des juges, et chaque fois, j'en arrivais infailliblement à la pleine conviction de ma culpabilité. J'accomplis alors un travail très instructif et très intéressant : après avoir fait table rase, je soumis les faits et les mots à de nombreuses combinaisons, j'en construisis des édifices à l'exemple des enfants qui érigent toutes sortes de bâtisses avec leurs cubes de bois ; après de laborieux efforts, je pa'vins enfin à trouver une combinaison de

faits qui, mensongère en son essence, était si vraisemblable d'apparence que ma véritable innocence devenait claire et manifeste. Aujourd'hui encore, je me rappelle le sentiment d etonnement immense, non dépourvue de peur, que j'éprouvais devant cette découverte bizarre et inattendue : en disant la vérité, j'induisais les gens en erreur et les trompais par là même ; en affirmant un mensonge, je les conduisais au contraire à la vérité et à la connaissance. Je ne comprenais pas encore à cette époque que, semblable en cela à Newton, j'avais découvert inopinément une grande loi, sur laquelle est basée toute l'histoire de la pensée humaine qui cherche non pas la vérité, inaccessible pour elle, mais la vraisemblance, c'està-dire l'harmonie du visible et du spéculatif, établie selon les lois strictes du raisonnement logique. Et au lieu de me réjouir, je m'exclamai, en proie à un désespoir juvénile et naïf : « Où est la vérité ? Où donc est la vérité dans ce monde d'illusions et de mensonge ? » (Voir mon Journal d'un prisonnier, du 29 juin 18...) Je n'ignore pas qu'aujourd'hui, alors qu'il ne me reste que cinq ou six ans à vivre, je

pourrais obtenir facilement la remise de ma peine, si je la demandais. .Mais, sans parler de l'habitude que j'ai de la prison et de certaines raisons très importantes que j'exposerai plus loin., je considère que je n'ai pas le droit de demander ma grâce et de détourner par là même le cours naturel d'une sentence légale et parfaitement juste. Et je n'aimerais pas non plus qu'on m'appliquât le terme de « victime d'une erreur judiciaire », comme s'exprimèrent, à mon grand chagrin, quelques-uns de mes aimables visiteurs. Je le répète, il n'y a pas d'erreur, il ne peut y avoir d'erreur là où, associant des facteurs déterminés, tout cerveau constitué et développe d'une façon normale en arrive infailliblement à une seule et même conclusion.

J'ai été condamné justement, quoique je n'aie pas commis de crime, telle est la simple et claire vérité, dans le respect de laquelle j'achève, tranquille et joyeux, ma vie sur la terre.

Le seul but que je veuille atteindre en composant ces modestes « mémoires », c'est de montrer à mon bienveillant lecteur que dans les conditions les plus pénibles, alors que l'es-

poir et la vie semblent impossibles, l'homme, cette créature supérieure, possédant la volonté et la raison, trouve l'un et l'autre. Je veux montrer comment un homme condamné à mort a vu le monde à travers la fenêtre grillée de sa prison et découvert ici-bas l'harmonie, la beauté, la parfaite concordance des buts et des moyens, à la honte des insensés, qui, vivant dans le bonheur, l'abondance et la liberté, calomnient odieusement l'existence. Quelquesuns de mes visiteurs m'accusent d'arrogance et me demandent où j'ai pris le droit d'enseigner et de prêcher. Ces gens cruels voudraient chasser même le sourire du visage de celui qui, pareil à un meurtrier, est enfermé à jamais dans une prison. .Mais pas plus que mon sourire calme et bienveillant, ne s'assombrira mon âme qui a traversé avec intrépidité les défilés de la vie, et qui, d'un puissant élan m'a transporté par-dessus les précipices terribles et les abîmes sans fond où tant de téméraires ont trouvé une mort héroïque et inutile. Et si le ton de ces mémoires semble parfois au lecteur par trop assuré, qu'il n'y voie pas un manque de modestie de ma part, mais simplement la

ferme certitude que j'ai de mon bon droit et le désir tout aussi ferme d'être utile à mon prochain, dans la mesure de mes laibles forces.

Ici, je dois m 'excuser d'avoir fait, au cours de ces pages, chaque fois que besoin en est, de fréquentes allusions à mon Journal d'un prisonnier. Si ce recueil est encore inconnu du lecteur, c'est que j'estime qu'il serait prématuré et peut-être même dangereux de le publier intégralement. Commencé au temps lointain de ma jeunesse, à l'époque des cruelles désillusions, de l'effondrement de toutes les croyances et de tous les espoirs, il témoigne avec évidence, par endroits, que son auteur se trouvait, sinon dans une démence complète, du moins sur la limite de la folie. Et si l'on se rappelle à quel point cette maladie est contagieuse, la prudence avec laquelle j'utilise ce journal deviendra très compréhensible.

O jeunesse en fleur ! Une larme involontaire monte à mes yeux, quand je me remémore tes songes merveilleux, tes rêves et tes élans audacieux, le bouillonnement impétueux de tes forces!... Pourtant, je ne souhaite pas ton retour, car ce n'est qu'avec les cheveux gris que

naissent ces pensées lumineuses et cette faculté d'observation désintéressée, qui font de tous les vieillards des philosophes et parfois même des sasres.

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