CHAPITRE II
Ceux de mes aimables visiteurs qui me font l'honneur c!e m'exprimer leur enthousiasme et même — qu'on me pardonne cette petite vanité ! — de reconnaître ma parfaite lucidité mentale, ne peuvent sûrement se représenter ce que j'étais quand j'arrivai dans cette prison. Les dizaines d'années qui ont passé sur ma tête et blanchi mes cheveux ne peuvent atténuer l'émotion que j'éprouve encore en évoquant mes premiers jours de captivité.
Dépourvu de ce talent littéraire, qui n?est en réalité qu'un penchant irrésistible à l'invention et au mensonge, j'essaierai de me dépeindre avec toute l'exactitude possible, tel que je fus à cette époque reculée.
J'étais alors un jeune homme de 27 ans —
comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire — impulsif, impétueux, capable de violents écarts. Une certaine mélancolie, inhérente à mon âge, un amour-propre facilement irritable et qui se révoltait au moindre prétexte, une tendance fougueuse à résoudre les grands problèmes de l'existence, des crises de tristesse alternant avec des accès de gaîté également sauvages, tout cela me composait un caractère d'une instabilité extrême et d'une incohérence regrettable.
Je ne passerai pas sous silence la fierté excessive, que je tenais de ma mère, et qui m'empêchait souvent de suivre les conseils de gens plus expérimentés que moi, ni l'opiniâtreté que je mettais a atteindre mon but, qualité excellente en elle-même, mais qui devenait dangereuse lorsque je n'avais pas assez mûri mon plan, ni réfléchi aux conséquences de son exécution.
Les premiers jours de mon incarcération, je me conduisis comme tous les autres insensés qui sont jetés en prison, je criai mon innocence bien haut, mais en vain; j'exigeai avec fureur qu'on me délivrât sur-le-champ ; je frappai du poing les murs et la porte qui,
comme on le pense, restèrent sourds à mes appels. Je me souviens que je me cognai même la tète contre les parois et que je demeurai évanoui des heures entières, sur le sol dallé de la cellule ; abîmé dans mon désespoir, je refusai toute nourriture jusqu'à ce que les exigences opiniâtres de l'organisme eussent vaincu mon entêtement. Bien entendu, le côté moral et mental de mon existence correspondait à ce que je viens d'exposer. Je maudissais mes juges, je les menaçais d'une impitoyable vengeance ; enfin, je me mis à considérer la vie humaine tout entière, le monde entier, le ciel même comme une immense injustice d'une ironie implacable. Oubliant que dans ma situation on ne peut guère se montrer impatial, j'en arrivai peu à peu, avec l'assurance de la jeunesse et l'âpreté maladive du prisonnier, à nier complètement la vie et son sens. Ce furent, en vérité, des jours et des nuits atroces. Oppressé par les murailles de ma cellule, ne recevant de réponse à aucune de mes questions, j'allais et venais sans discontinuer dans mon cachot en précipitant l'un après l'autre dans un gouffre sombre tous les grands trésors que la vie nous
donne : l'amitié, l'amour, la raison et la justice.
Pour me justifier quelque peu, je dirai que ce fut précisément pendant ces premières années de captivité que se produisit toute une série d'événements qui eurent une répercussion très grave sur mon état mental. Ainsi, j'appris avec un profond dépit le mariage d'une jeune fille, dont je ne citerai pas le nom, et qui devait devenir ma femme. Elle était au nombre des rares personnes qui croyaient en mon innocence ; la dernière fois que je l'avais vue, elle avait juré de me rester fidèle jusqu'à la tombe et de mourir plutôt que d'être parjure à son amour. Moins d'un an après m'avoir fait cette promesse, elle épousait un homme que je connaissais et qui, malgré quelques qualités, ne s'élevait pas au-dessus de la moyenne. Je ne voulais pas comprendre combien une union de ce genre était naturelle de la part d'une jeune fille robuste et belle, douée en outre d'un penchant tout particulier à la maternité. Condamné à une mort lente, j'aurais voulu qu'elle aussi partageât mon sort, Dieu seul sait pour quelle raison ! Ce désir était d'autant plus
MÉMOIRES D'UN PRISONNIER l3
odieux que, versé aux sciences naturelles, je savais mieux que quiconque combien les exigences de l'instinct normal sont impérieuses. Mais hélas ! nous oublions tout quand la femme aimée nous trompe. Actuellement, madameX. . . est une mère heureuse et respectée ; ce qui prouve mieux que tout raisonnement combien son mariage, qui me peina tant, était logique et tout à fait conforme aux exigences de la nature et de la vie.
Je dois pourtant avouer qu'alors, j'étais loin d'être calme. La lettre affectueuse et aimable dans laquelle elle m'annonçait son mariage et m'exprimait ses regrets sincères, cette gentille et chère lettre parfumée, qui gardait encore la trace de ses doigts délicats, me parut être une missive du diable lui-même.
Des caractères de feu brûlaient mon cerveau torturé ; transporté de fureur, je secouai la porte de ma cellule et criai avec rage : « Viens î Laisse-moi regarder encore tes yeux menteurs î Laisse-moi entendre encore ta voix trompeuse! Laisse-moi étreindre ta gorge fragih et mêler mon dernier rire d'amertume à ton cri d'agonie ! » (Voir mon Journal d'un prisonnier du 14 décembre iS...)
Par cette citation, mon bienveillant lecteur verra combien les juges avaient raison en me condamnant pour meurtre : ils avaient, en vérité, deviné en moi le criminel.
Plusieurs autres événements vinrent encore obscurcir ma raison. Deux ans après le mariage de ma fiancée, trois ans par conséquent après mon incarcération, ma mère mourut ; elle mourut, dit-on, de la peine affreuse que je lui avais causée. Quelque étrange que cela paraisse, elle garda jusqu'à la fin de ses jours l'inébranlable conviction de ma culpabilité. Cette conviction était, à ce qu'il paraît, la source inépuisable de chagrin et la cause principale de la mélancolie noire qui ferma pour toujours ses lèvres en un farouche silence et provoqua sa mort à la suite d'une paralysie du cœur. Jamais, à ce qu'on m'a rapporté, elle ne prononça ni mon nom, ni celui des victimes tragiques. Elle légua son immense fortune — cette fortune qu'on m'accusait d'avoir convoitée — à diverses œuvres de bienfaisance. Ce qui est caractéristique, c'est que dans ces circonstances atroces, elle ne perdit pas tout instinct maternel: par un codicille, elle me légua
une somme assez importante pour que je pusse vivre dans l'aisance, à ma libération.
Maintenant, je comprends que, quelque profond qu'ait été son chagrin, il n'était pas suffisant pour provoquer sa mort. Ma mère mourut à un âge avancé, minée par une série de maladies qui avaient peu à peu ruiné sa santé, autrefois robuste. Au surplus, je dois dire que mon défunt père, homme de caractère très faible, était loin d'être le modèle des époux et des pèras ; ses infidélités et ses mensonges réduisirent ma mère au désespoir, en blessant sa fierté et sa droiture natives. Mais alors, je ne réfléchis pas à tout cela, et sa mort me parut être un des coups les plus cruels que m'ait réservés le sort adverse.
Je ne sais si je dois fatiguer l'attention du lecteur par le récit d'événements du même genre. Pourtant, je crois nécessaire d'ajouter que les amis qui me restaient cessèrent l'un après l'autre de venir me voir. Tous affirmèrent qu'ils croyaient en mon innocence et ils m'exprimèrent tout d'abord avec chaleur leur sympathie. Mais nos vies étaient trop différentes pour que nos relations pussent durer. Ils
vinrent de plus en plus rarement aux jours de visite, et finirent par ne plus donner signe de vie. Je me souviens que leur défection m'affecta plus encore que la mort de ma mère et la trahison de ma bien-aimée.
<( Quelle épouvante ! Quelle douleur ! Vous m'avez abandonné à moi-même ! Comprenezvous ce que vous avez fait.- Vous m'avez abandonné à moi-même ! Est- il possible que les hommes abandonnent un homme ? Alors que les animaux les plus immondes ne vivent pas seuls, vous, vous avez laissé un homme seul! Vous lui avez donné une âme et vous l'avez abandonné; vous lui avez donné un cœur, une raison, une main pour l'étreinte, des lèvres pour le baiser — puis, vous vous êtes détournés de lui ! »
C'est ainsi que je me lamentais dans mon Journal cVun prisonnier . Aveuglé par la douleur, je ne voulais pas comprendre que l'isolement dont je me plaignais est, comme la raison, un privilège qui n'est octroyé qu'à l'homme, afin qu'il puisse défendre contre les regards d'autrui les mystères sacrés de son âme. Que le lecteur sérieux en juge : en quoi
la vie se transformerait-elle si on enlevait à l'homme son droit, son devoir d'être solitaire? En une cohue de bavards oisifs, en une lamentable collection de poupées et de pantins se massacrant les uns les autres, dans la ville sauvage, où par les portes et les fenêtres ouvertes les passants contemplent avec ennui les mêmes aspects du foyer et de l'alcôve.
En qualifiant mes amis de traîtres, de perfides, de parjures, je ne comprenais pas, malheureux jeune homme que j'étais, la sage loi de la vie selon laquelle ni l'amitié, ni l'amour, ni même la plus tendre affection de la sœur et de la mère, ne sont éternels. Leurré par le mensonge des poètes qui proclament la pérennité de l'amour et de l'amitié, je ne voulais pas voir ce que mon bienveillant lecteur peut observer chaque jour de la fenêtre de sa demeure : les attitudes des amis, des parents, de la mère et de l'épouse avant, pendant et après les obsèques d'un cher défunt. Personne ne s'est enterré avec le mort, personne ne lui a demandé de lui faire place à côté de lui dans le tombeau, et si la veuve affligée s'exclame, tout en larmes : (( Oh ! ensevelissez-moi avec lui » elle ne
fait qu'exprimer symboliquement le degré extrême de sa douleur, ce dont il est facile de s'assurer, en essayant, ne fût-ce que pour plaisanter, de la pousser dans la fosse. Et ceux qui la soutiennent n'expriment que symboliquement aussi leur sympathie et leur compréhension, en donnant à la cérémonie funèbre un indispensable caractère de tristesse solennelle.
C'est aux lois de la vie que l'homme doit se soumettre, et non à celles de la mort ou de la fiction poétique, si belle soit-elie. D'ailleurs, la fiction peut-elle être belle ? N'y a-t-il pas de beauté dans l'austère vérité de la vie, dans le puissant effet de ses lois immuables, qui règlent avec une sublime impassibilité le mouvement des astres célestes aussi bien que le grouillement des êtres microscopiques appelés hommes ?
Je rappellerai ici un cas non dépourvu d'intérêt, se rapportant à l'époque lointaine où j'étais encore un jeune homme imberbe, étudiant de seconde année. Avec un groupe de camarades de la même volée, j'autopsiais un jour le cadavre d'un homme inconnu. Je me souviens du dégoût avec lequel je sentis pour la
première fois la puanteur terrible de la pourriture, du sentiment de répugnance invincible, de peur même que j'éprouvai en touchant de mes doigts vivants cette masse en décomposition. Mais, accaparé tout entier par la besogne intéressante, je m'accoutumai peu à peu à la mauvaise odeur, et moins d'une semaine plus tard, un soir que j'étais seul à travailler, je ressentis soudain un enthousiasme profond devant cet extraordinaire spectacle : la transformation de la matière, passant de la vie à la mort, du complexe organisme vivant aux plus simples éléments de la monade. Longtemps, dans une extase, que j'ose qualifier de religieuse, le scalpel à la main, je contemplai le cadavre, semblable moi-même à l'objet de ma méditation ravie, par l'immobilité de ma pose. C'est ainsi que, même d.ms mes jeunes années, je lus visité en passant par la belle vérité, que je puis à juste titre m'enorgueillir maintenant de posséder tout à fait.
Apres m'etre permis celte brève digression, peut-être inutile, je vais poursuivre mon récit.