CHAPITRE X
Mon Dieu, que m'est-il arrivé 1 Je ne sais comment en faire part au lecteur. Je viens de côtoyer l'abîme ! J'ai failli périr ! Quelles épreuves atroces le sort ne m'envoie-t-il pas ! Et j'ai soixante ans I Insensés que nous sommes, nous sourions sans rien soupçonner, alors qu'une main criminelle est déjà levée contre nous, nous sourions pour écarquiller sauvagement des yeux terrifiés, l'instant d'après. J'ai pleuré ! J'ai tant pleuré ! Un instant encore et du haut de mon illusion, je me précipitais dans un gouffre, croyant m'envoler au ciel. Il se trouve... il se trouve que la « belle inconnue » voilée de noir qui est venue si mystérieusement à trois reprises, n'est autre que madame X... mon ancienne fiancée, mon
amour, mon rêve et ma souffrance. Et je n'ai connu ni aimé d'autre femme qu'elle pendant mes longues et terribles années de détention !
Mais, commençons par mettre un peu d'ordre dans mon récit! Et que mon bienveillant lecteur me pardonne l'incohérence piteuse et involontaire des lignes précédentes; j'ai soixante ans et mes forces déclinent. Mes forces déclinent et je suis seul. Sois un ami pour moi, ô lecteur inconnu, en ces instants douloureux! Ecoute-moi, je vais m'efforcer de raconter en détail ce qui s'est passé avec toute l'exactitude et toute l'objectivité dont est capable ma raison froide et lumineuse. Et tâche de deviner ce que je ne dirai pas.
J'étais en train de préparer ma conférence, j'étais absorbé par ce travail intéressant, quand mon serviteur m'annonça que l'inconnue voilée de noir était revenue et demandait la permission de me voir. J'avoue que j'allais répondre par un refus, avec une certaine irritation très compréhensible ; mais la curiosité et aussi le désir de ne pas être impoli me poussèrent à recevoir la visiteuse inattendue. Donnant à mon visage et à mon attitude l'expression de bonté sereine
avec laquelle j'accueille habituellement mes hôtes, l'atténuant un peu d'un sourire badin et aimable, vu le caractère romanesque de l'aventure, je dis à mon serviteur d'introduire la dame.
— Je vous prie de vous asseoir, chère madame, proposai- je amicalement à l'inconnue, qui restait debout devant moi, comme en proie à une étrange torpeur.
Elle s'assit.
— Madame, lui dis-je, je respecte tous les secrets ; cependant, je vous prierai de relever ce voile sombre qui vous couvre le visage. Le visage humain a-t-il besoin d'être masqué ?
Avec une émotion dont je compris mal la cause, à ce qu'il se trouva, ma bizarre visiteuse répondit par un refus.
— Je le relèverai plus tard. Je désire d'abord vous regarder.
La voix agréable de mon interlocutrice n'éveilla en moi aucun souvenir. Très intrigué et môme flatté, je livrai avec empressement à mon hôtesse tous les trésors de mon esprit, de mon expérience et de mon talent. D:un ton animé, je lui racontai l'histoire instructive de ma vie, en
éclairant sans cesse ies moindres détails du rayon de la grande conformité des buts et des moyens. (Je me servis en partie des matériaux sur lesquels je venais de méditer en préparant ma conférence.) J'étais inspiré par l'attention passionnée avec laquelle l'inconnue écoutait mes propos, mes soupirs fréquents et profonds, l'agitation nerveuse de ses doigts minces gantés de noir, ses exclamations émues : « Oh ! mon Dieu ! » Et, ce que je me permets rarement avec les dames, je lui racontai la triste histoire de mon amour passionné pour madame X... qui, pareille à un rêve édénique hanta, à son insu, la solitude de ma prison. Emporté par mon récit, je ne pris pas assez garde, je l'avoue, à l'étrange conduite de ma visiteuse : perdant toute retenue, elle s'emparait de mes mains pour les repousser avec violence ; l'instant d'après, elle pleurait et profitait de chacune de mes pauses, pour supplier :
— Non, non, non! Taisez-vous! Je ne puis entendre cela !
Et au moment où je m'y attendais le moins, elle enleva son voile et mes yeux, mes yeux virent le visage de celle qui était mon amour,
mon rêve, ma douleur infinie et amère. Etaitce parce que j'avais vécu avec elle toute ma vie en un même rêve, que j'avais été jeune, et que j'avais vieilli avec elle, mais son visage ne me parut ni vieilli ni flétri : il était tel que je l'avais évoqué dans mes visions, infiniment cher et aimé.
Que m'arriva-t-il alors! Pour la première fois depuis des dizaines d'années, je me sentais désemparé comme un jeune homme, comme un criminel ; surpris, j'attendais je ne sais quel coup mortel...
— Tu vois, tu vois, c'est moi! Mon Dieu, mais c'est moi ! Pourquoi gardes-tu le silence ? Tu ne m'as pas reconnue }
Je ne Pavais pas reconnue ! Hélas ! il eût mieux valu pour moi que je ne connusse jamais ce visage ! Plutôt que de la revoir, il aurait mieux valu que je devinsse aveugle !
— Pourquoi gardes-tu le silence } Quel air terrible tu as ! Tu m'as oubliée !
— Madame...
Evidemment, j'aurais dû continuer sur ce ton, mais je la vis chanceler ; je la vis chercher sa voilette avec des doigts tremblants, je vis
qu'il suffisait d'un seul mot de mâle vérité pour que la terrible vision disparût et ne revînt jamais. Mais quelqu'un d'étranger, et non pas moi, pas moi, prononça cette phrase stupide et risible, froide et en môme temps si pleine de jalousie et d'angoisse désespérée :
— Madame, vous m'avez trahi. Je ne vous connais pas. Vous vous êtes sans doute trompée de porte. Votre mari et vos enfants doivent vous attendre. A Ion serviteur va vous reconduire jusqu'à votre voiture.
Pouvais- je penser que ces mots, prononcés d'une voix glaciale et sévère, auraient sur le cœur de cette femme l'effet qu'ils produisirent ! Avec un cri dont je ne pourrais rendre toute la passion amère, elle se jeta à genoux devant moi en s 'écriant :
— Tu m'aimes !
Et ce fut alors, à ma grande honte, que commença cette scène sauvage, surnaturelle, à laquelle je ne puis ni n'ose trouver de justification. Oubliant que notre vie était vécue, que nous étions des vieillards, qu3 tout était détruit, dispersé par le temps comme une poussière, et ne pourrait jamais revenir ; oubliant
que j'avais des cheveux blancs, que mon dos se voûtait, que la voix de la passion est déplacée dans une vieille bouche, je me répandis en reproches amers et en récriminations furibondes. Rajeunis soudain de trente ans, nous fûmes tous deux emportés dans un tourbillon d'amour, de jalousie et de passion.
— Oui, je t'ai trompé! crièrent ses lèvres blêmies. Je savais que tu étais innocent...
— Tais-toi ! Tais-toi !
— On se moquait de moi, tes amis, ta mère elle-même, que je hais à cause de cela, tous t'ont trahi ! Moi seule, je répétais : « Il est innocent ! »
Si la trompette de l'archange qui doit appeler les hommes au jugement dernier avait résonné à mon oreille, elle ne m'aurait pas effrayé autant que -le firent ces paroles. En vérité, le précipice s'était ouvert sous mes pas ; comme aveuglé par l'éclair, comme assourdi par un coup, je m'écriai, en proie à un enthousiasme sauvage et incompréhensible :
— Tais-toi ! Tais-toi !
Si cette femme avait été envoyée par Dieu, elle se serait tue ; si elle avait été envoyée par
le diable, elle se serait tue aussi... Mais il n'y avait en elle ni Dieu ni diable, et sans me laisser achever, elle continua :
— Non, je ne me tairai pas. Je dois tout te dire ; je t'ai attendu tant d'années ! Ecoute, écoute I
Mais soudain, elle vit mon visage et recula, terrifiée :
— Qu'as-tu ? Qu'as-tu ? Pourquoi ris-tu ? Ton rire me fait peur ! Ne ris plus ! Je t'en supplie !
Je ne riais pas, je souriais simplement. Je lui répondis avec gravité :
— Je souris parce que je suis heureux de te voir. Parle-moi de toi !
Et, comme en rêve, je vis son visage qui se penchait vers moi, un chuchotement effrayant effleura mon oreille :
— Je t'aime ! Je n'ai jamais aimé que toi î J'ai vécu avec un autre et je lui ai été fidèle, j'en ai des enfants, mais vois-tu, tout m'est étranger, lui, les enfants et moi-même. Oui, je t'ai trompé, je suis une criminelle: mais je ne sais pas ce qui m'est arrivé alors. Tu sais comme il est. Il était si bon envers moi, il fei-
gnait — je le sus plus tard — de ne pas croire à ta culpabilité ; et c'est grâce à cela, grâce à cela qu'il m'a obtenue.
— Tu mens !
— Je te le jure ! Toute une année, il a tourné autour de moi en ne me parlant que de toi. Il pleura même un jour que je lui racontais tes souffrances, ton amour.
— Il mentait...
— Oui, certainement, il mentait. Mais alors, il me parut si bon, si cher, que je l'embrassai au front, au front seulement, je te le jure. Puis, nous vînmes ensemble t'apporter des fleurs, à la prison. Quand nous t'eûmes quitté, il me proposa soudain de faire une promenade en voiture avec lui, la soirée était si belle...
— Et tu as accepté î Comment as-tu osé ! Tu venais de voir ma prison, tu venais d'être près de moi et tu as accepté de te promener en voiture avec lui ! Quelle infamie !
— Pitié ! Je le sais, je suis une criminelle ! Mais j'étais si fatiguée, j'avais tant souffert, et tu étais si loin. Comprends-moi donc !
Elle se mit à pleurer et à se tordre les bras.
— Comprends-moi donc ! J'étais à bout de forces... Et lui, il a vu comme j'étais... et il a osé m 'embrasser...
— T'embrasser î Et tu l'as permis. Sur les lèvres ?
— Non, non, sur la joue seulement !
— Tu mens !
— Je t'en donne ma parole d'honneur. Et ensuite... et ensuite...
Je me mis à rire :
— Et ensuite, il t'a embrassée sur les lèvres, naturellement. Et tu as répondu à son baiser. Et vous vous êtes promenés dans le bois, toi, ma fiancée, mon amour, mon rêve. Et c'était pour moi que tu l'as fait ? C'était pour moi, sans cloute aussi, que tu as eu des enfants de lui ? Parle, mais parle donc !
Dans ma fureur, je lui brisais les bras ; elle tenta en vain d'échapper à mon regard et chuchota :
— Pardonne-moi, pardonne-moi.
Mais la raison m'abondonnait ; avec une rage toujours croissante, tapant du pied, je criai :
— Combien d'enfants as-tu ? Parle ! Ou je te tue !
Et je le dis en vérité : J'allais évidemment perdre la raison, puisque j'en étais arrivé à menacer de mort une femme sans défense. Devinant sans doute que ce n'était que des mots, elle me répondit avec une feinte soumission :
— Tue-moi ! Tu en as le droit ! Je suis une criminelle. Je t'ai trompé. Et toi, tu es un saint, un martyr! Et quand tu m'as raconté... Est-ce vrai que tu ne m'a pas trompée, même en pensée ? Même en pensée ?
Et de nouveau le précipice s'ouvrit sous mes pas ; tout vacillait, tout s'écroulait autour de moi, tout devenait incohérence et rêve ; dans un dernier effort pour conserver ma raison qui s'éteignait, je m'écriai avec rudesse :
— Mais tu es heureuse ! Tu ne peux être malheureuse, tu n'as pas le droit d'être malheureuse, sinon je deviendrais fou !
Elle ne comprit pas. Avec un rire amer, un sourire insensé où la douleur s'alliait à une joie divine et rayonnante, elle dit :
— Moi, je suis heureuse î Moi, heureuse ? 0 mon ami, c'est à tes pieds seulement que je puis trouver le bonheur. Depuis le moment où tu es sorti de prison, j'ai pris en haine ma mai-
son et ma famille ; j'y suis seule, étrangère à tout. Si tu savais combien je hais cette canaille !
— Tu parles de ton mari !
— C'est un voleur. Mon mari, c'est toi ! Tu es un sage et tu l'as bien senti ; tu n'étais pas seul en prison, j'étais sans cesse avec toi...
— Et la nuit...
— Oui, même la nuit.
— Et qui donc était couché à côté de lui ?
— Tais-toi, tais-toi ! Si seulement tu avais vu avec quelle joie je lui ai dit en face qu'il est une canaille ! Pendant des années, ce mot m'a brûlé les lèvres ; la nuit, dans ses bras, je me répétais tout bas : « Canaille! canaille! canaille! » Et, le comprends-tu, ce qu'il prenait pour de la passion, c'était de la haine, du mépris, un crachat. Je cherchais moi-même ses caresses, afin de l'outrager une lois de plus !
Elle se mit à rire, et l'expression hagarde de son visage m'effraya.
— Songes-y, toutj sa vie il n'a étreint que le mensonge. Et lorsque, trompé et heureux, il s'endormait, je veillais longtemps encore les yeux ouverts, et j'avais envie de le battre, de le piquer avec des aiguilles.
Il me sembla qu'on me plantait des coins dans le cerveau. Me prenant la tête, je m'écriai :
— Tu mens ! Pourquoi mens-tu ?
— C'est la vérité... Je te le jure...
En vérité, il m'était plus facile de converser avec le fantôme qu'avec cette femme i Que pouvais-je lui dire ? Mon cerveau était troublé. Et comment pouvais-je la repousser alors que, pleine d'amour et de passion, elle embrassait avec une avidité insatiable, mes mains, mon visage, mes yeux ? C'était elle, mon amour, mon rêve, mon amère douleur.
— Je t'aime, je t'aime...
Et je crus à tout : je crus à son amour, je crus que, tout en se donnant à ce coquin, elle n'avait vécu qu'avec moi, en femme fidèle et honnête. Je crus tout. Et je sentis que de nouveau mes cheveux étaient noirs et je me vis jeune de nouveau. Je tombai à genoux devant elle et je pleurai longtemps, longtemps, en parlant tout bas de je ne sais quelles souffrances, de l'angoisse, de la solitude d'un cœur brisé cruellement, d'une pensée profanée, mutilée, amputée. Riant et pleurant, elle caressait mes
cheveux, et s 'apercevant soudain qu'ils étaient blancs, elle poussa un cri farouche.
— Qu'as-tu ?
— Hélas ! Je suis vieille !
Non, je n'y comprends rien ! Je ne crois pas, je ne peux pas croire à ce qui arriva. 11 y avait bien longtemps, bien des années que la passion s'était éteinte en moi. D'où venait-elle donc avec une pareille force? Y a-t-il donc des miracles sur la terre ? Etait-il possible qu'une femme vieille m'étreignît et me serrât sur son sein ému, brûlant de passion ? Nous riions et nous pleurions. Et c'est ainsi, en pleurant et en riant que nous nous donnâmes l'un à l'autre. O instant lamentable et honteux ! Que l'oubli t'accable de toute sa pesante masse et te tue ! Je ne peux pas t'accepter, don insensé du sort ironique, non, je ne le peux pas 1
Et elle disait, en riant et en pleurant :
— C'est notre première nuit nuptiale !
11 était exactement trois heures et demie du matin quand elle s'en alla ; c'est une heure assez tardive pour des vieillards. En partant, elle exigea que je l'accompagnasse sur le seuil de
la porte, comme si j'étais un jeune homme. Je lui obéis. Et elle me dit :
— Demain, je viendrai chez toi pour toujours. Mes enfants me renieront, je le sais — ma fille va bientôt se marier — mais ils me sont étrangers depuis longtemps ; nous partirons ensemble... Tu m'aimes ?
— Je t'aime.
— Nous irons loin, bien loin, mon chéri. Tu voulais faire des conférences ? Il faut y renoncer. Je n'aime pas ce que tu dis du grillage de fer. Tu es tout bonnement à bout de forces ; tu as besoin de repos. C'est entendu .:
— Oui, c'est entendu.
— Ah ! j'ai oublié ma voilette. Garde-la, garde-la en souvenir d'aujourd'hui, chéri !
Dans le vestibule, en présence du portier somnolent, elle m'embrassa passionnément. Un nouveau parfum se dégageait d'elle ; ce n'était plus celui dont la lettre était imprégnée. Elle respirait avec peine, comme un cheval essoufflé : à cet âge, on ne peut pas se livrer impunément aux émotions violentes. P2t le dernier rire, plein de coquetterie, avec lequel elle disparut derrière la porte vitrée ressemblait à un sanglot.
La même nuit, je réveillai mon serviteur, je lui donnai l'ordre de faire les malles et nous partîmes. Je ne veux pas dire où je me trouve actuellement ; mais pendant toute la nuit dernière et celle-ci, les arbres ont bruissé au-dessous de ma tête et la pluie a fouetté mes fenêtres. Les fenêtres sont petites ici, et je me sens plus à l'aise. J'ai écrit à madame X... une lettre assez longue, qu'il me paraît inutile de reproduire. Nous ne nous reverrons jamais.
Mais que vais-je faire ? Que le lecteur me pardonne ces questions incohérentes ; elles sont si naturelles dans ma situation. De plus, pendant le déménagement, j'ai été saisi d'une violente attaque de rhumatisme, douloureuse, dangereuse même à mon âge, et qui m'enlève la faculté de réfléchir avec calme. Je ne sais pourquoi, je pense beaucoup à M. K... mon jeune ami mort si prématurément. Comment se trouve-t-il dans sa nouvelle prison ?
Demain matin, si mes forces me le permettent, j'ai l'intention d'aller faire une visite à M. le directeur de notre prison et à sa digne épouse.