‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Je suis infiniment heureux de pouvoir annoncer à mon cher lecteur que mes forces physiques et mentales sont tout à fait rétablies. Un repos prolongé au sein de la nature, au milieu de ses beautés apaisantes, l'observation de la vie rurale si simple et si nette, l'absence du bruit de la ville où des centaines de moulins à vent agitent absurdement sous votre nez leurs longs bras, enfin la solitude complète et inviolée — tout cela a rendu à ma philosophie ébranlée son ancienne harmonie et sa solidité de fer invincible. Je considère mon avenir avec calme et assurance, et quoiqu'il ne puisse rien me promettre d'autre qu'une tombe solitaire et un dernier voyage dans un lointain obscur, je suis prêt à rece-

voir la mort avec autant de courage que j'ai vécu ma vie.

Si, comme les théologiens l'affirment, une vie nous attend dans l'au-delà, je protesterai bien haut de mon innocence devant notre juge suprême et devant les bienheureux immortels. Pareil à l'Agneau sans tache qui s'est chargé des péchés du monde, j'ai pris sur mes épaules humaines le grand péché du monde et, avec précaution, sans en répandre une seule goutte, je l'ai porté jusqu'à la tombe. Qu'importe que mes genoux aient fléchi sous mon pesant fardeau, qu'importe que mon dos se soit voûté, mon cœur a tout supporté, il n'a jamais demandé grâce ni attendu de pitié de quelle part que ce soit. Et si je ne trouve pas de justice au jugement dernier, j'attendrai, soumis et patient, dans l'infini des temps, un autre jugement.

Je suis aussi enchanté d'informer mon lecteur que mon court séjour dans ce qu'« ils » appellent la vie libre, a contribué, sous bien des rapports, à développer ma manière de voir et à m'affranchir d'une erreur grossière et révoltante. Estimant, un peu inconsidérément,

que l'organisation de notre prison était parfaite et définitive (que d'amères désillusions cette erreur me valut !) et constatant l'existence de « cellules communes pour les escrocs », je m'étais formé la conviction que ces cellules-là étaient tout aussi logiques, légitimes et naturelles que les cellules d'isolement. C'est seulement en vivant dans une de ces cellules communes — qu'on me pardonne cette plaisanterie audacieuse visant « leur » vie ! — que j'ai senti toute la profondeur de mon erreur. Je ne puis passer sous silence une conversation curieuse, une anecdote presque, qui caractérise fort bien la distraction étrange et risible dont beaucoup de savants et de penseurs sont victimes. C'est ainsi qu'étudiant avec M. le directeur le plan de notre prison, et tout en en faisant l'éloge, je demandai avec une certaine prudence, avec de l'appréhension même, comment s'expliquait l'existence des cellules communes pour les escrocs.

— Parce que nous manquons de place. On isole dans une cellule les pires criminels ; pour les autres, on s'arrange comme on peut !

Nous manquons de place ! Comme c'est sim-

pie, net et clair ! Et moi, imbécile qui me prenais pour un penseur, je n'avais pu deviner que, vu le surplus de population, la réclusion cellulaire ne pouvait être le partage que de quelques élus. Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, ou, comme mon très honoré directeur le dit en termes laconiques et éloquents ■

— Nous manquons de place !

Avant de raconter comment je me suis servi de cette rectification de jugement en me construisant une nouvelle vie. je dirai quelques mots de madame X... Comme l'annoncèrent les journaux, cette respectable dame mourut subitement, dans des circonstances si énigmatiques, qu'elles donnèrent lieu de croire à un suicide. Le chagrin de son mari et de sa famille éprouvée « défia toute description ». C'est ainsi que s'exprimèrent les journaux. De mon côté, toutefois, je doute fortement qu'il y ait eu suicide, car je n'en vois pas de motifs suffisants.

En examinant très attentivement et sérieusement tout ce qui s'est passé lors de notre entrevue, j'en suis arrivé à une conclusion fort triste, à laquelle mon lecteur bienveillant ne

peut que souscrire : il est indubitable que madame X... mentait en affirmant qu'elle m'aimait et qu'elle détestait son mari, dont elle avait six enfants. Evidemment, je ne puis me montrer trop sévère pour ce mensonge naïf, qui s'explique très naturellement par l'état d'exaltation dans lequel se trouvait ma vieille amie pendant notre entretien; madame X... ne pouvait pas avouer simplement qu'elle m'avait trompé et elle eut naturellement recours à des enjolivements et à cette facilité d'invention propre aux femmes, dans le désir d'être agréable à tous deux, à moi comme à elle. Sentant qu'elle s'était rendue coupable envers moi d'une faute, en réalité bien vénielle, elle se hâta par trop de vouloir l'effacer. Je ne puis, par malheur, approuver tous les moyens dont elle se servit dans ce but. Je suis tout à fait sûr qu'en retournant chez son digne époux, dans lequel elle devait respecter le père de ses six enfants, elle lui a raconté elle-même notre ridicule entrevue, en supprimant, bien entendu, quelques détails qui auraient pu être désagréables à son mari. J'allais oublier de dire que madame X... parvint, je ne sais de quelle manière, à décou-

vrir mon adresse ; elle m'envoya quelques lettres que je lui retournai sans les ouvrir, car je pensais n'y trouver rien de nouveau ni d'intéressant, sauf les mêmes effusions à demi mensongères. Quelques jours, une semaine je crois, avant sa mort subite, elle vint elle-même chez moi, mais ne me trouva pas à la maison : j'étais chez M. le directeur de notre prison.

Parmi les couronnes qui ornèrent le cercueil de madame X... il y en eut une qui attira tous les regards par sa forme originale ; c'était une grille formée de belles roses d'un rouge sanglant. Et on y pouvait lire cette inscription : « D'un ami inconnu. Repose-toi, cœur las ! »

La dernière chose qui me reste à ajouter pour en finir avec cette période de ma vie, c'est que je renonçai à la tournée de conférences projetée, cela malgré les supplications et les ardentes prières de mon imprésario. Peut-être consentirai -je plus tard à donner un cours, mais pour le présent, je ne me sens nulle envie de parler à ce peuple étourdi, qui, pareil à un animal peu difficile dans le choix de sa nourriture, est capable d'absorber indifféremment le mensonge et la vérité.

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