‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 18 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le jour s'était déjà levé et tout était paisible dans cette maison, comme dans toutes les autres, quand la police arriva. Après de longues discussions et des hésitations sans fin, par peur du scandale et de la responsabilité, Markoucha avait été envoyé au poste de police, avec mission de remettre au commissaire, en même temps que le revolver, un rapport détaillé des faits et gestes de l'étrange visiteur.

Le policier qui avait reçu Markoucha devina immédiatement de qui il s'agissait. Depuis trois jours, l'homme était le cauchemar de la police qui le talonnait de près et qui l'avait suivi à la trace jusqu'à proximité de la maison de tolérance. On avait même résolu de perquisitionner simultanément dans toutes les maisons

publiques du quartier, mais un agent ayant découvert une piste qu'il jugeait bonne, on la suivit et on oublia ainsi les maisons closes.

Le téléphone fonctionna avec une ardeur inquiétante; et une demi-heure après, par un froid matin d'octobre, un groupe imposant d'agents de la sûreté arpentait les rues désertes. Au premier rang, conscient de son périlleux isolement de vedette, marchait le commissaire de police du quartier, homme de haute taille, vêtu d'un manteau d'uniforme large comme un sac. Il bâillait, son nez écarlate et flasque enfoui dans ses moustaches grisonnantes, en pensant, avec une froide angoisse, qu'il était insensé d'aller arrêter un révolutionnaire aussi dangereux, sans être accompagné de soldats. A plusieurs reprises, il s'était qualifié de « victime du devoir », en poussant chaque (ois un bâillement prolongé et pénible.

C'était un vieux commissaire, toujours un peu pris de vin, corrompu par les tenanciers de maisons de débauche, qui lui versaient de fortes sommes pour ne pas être inquiétés. Il n'avait nullement envie de mourir. Lorsqu'on était venu le réveiller dans son lit, il avait jon-

glé quelque temps avec son revolver ; puis, quoique le temps lui fût mesuré, il avait fait brosser soigneusement son habit, comme s'il se rendait à une revue. La veille même, au commissariat, il avait parlé avec ses collègues du terroriste que la police traquait depuis trois jours et, avec le cynisme d'un vieillard ivrogne et sans-gêne, le commissaire l'avait traité de héros et s'était baptisé lui-même de vieux salaud de mouchard. Mais maintenant, il sentait nettement que sa boutade était un peu forte. Ce terroriste ne pouvait être qu'une canaille; et il eut honte des balivernes prononcées la veille :

— Un héros! grommela-t-il. Allons donc!

S'il bouge, je le tue comme un chien!

On cerna la maison, comme s'il se fût agi de prendre, non pas un seul homme endormi, mais toute une association de malfaiteurs. Doucement, sur la pointe des pieds, les agents se dirigèrent par le corridor obscur, vers la porte fatale. Et lorsqu'ils eurent fait irruption dans la pièce, après avoir failli renverser Liouba à demi-nue, ils ne virent point de bombe ni d'armes terribles, mais seulement un large lit

aux draps froissés, des vêtements épars, une table malpropre, maculée de flaques de bière ; et, sur le lit, un homme rasé aux pommettes saillantes, aux pieds velus, au visage bouffi de sommeil, qui les regardait en silence.

— Les mains en l'air! cria le commissaire, qui serra plus fort son revolver dans sa paume moite de sueur.

Mais l'homme n'obéit pas et ne répondit rien.

— Fouillez-le! ordonna le policier.

— Mais il n'y a rien ! J'ai porté son revolver au bureau ! s'écria Liouba, transie de terreur et claquant des dents. Elle aussi n'était vêtue que d'une chemise froissée, et parmi ces gens habillés de capotes, tous deux, l'homme et la femme à demi-nus, provoquaient la gêne et inspiraient aux policiers une pitié dédaigneuse. On fouilla les habits de l'homme, on inspecta le lit, la commode, on examina tous les recoins, sans rien trouver.

— Mais puisque j'ai porté le revolver au bureau! répétait Liouba affolée.

— Silence, Liouba ! cria le commissaire, qui connaissait la fille, pour avoir passé deux ou

trois nuits avec elle. Il la croyait, mais cette issue favorable était si inattendue qu'il aurait voulu prendre des précautions, montrer son pouvoir.

— Comment vous appelez-vous?

— Je ne le dirai pas. D'ailleurs, je ne répondrai pas à vos questions.

— Naturellement ! répliqua le commissaire avec ironie, encore qu'un peu intimidé. Puis il regarda les pieds de l'homme, la fille qui tremblait clans un coin et, soudain, il fut pris d'un doute.

— Est-ce bien lui? demanda-t-il à un agent de la sûreté qu'il entraîna à l'écart. Il me semble que...

L'agent examina l'homme avec attention, et hocha affirmativement la tête.

— Oui, il s'est rasé la barbe, voilà tout. On peut le reconnaître à ses pommettes.

— Il a des pommettes de brigand, c'est vrai.

— Et puis, regardez ses yeux. Je le reconnaîtrais entre mille, rien qu'à ses yeux.

— Voyons... Montrez-moi la photographie ! Longuement, il contempla le portrait mat

et sans retouche, où le terroriste apparaissait

sous les traits d'un beau jeune homme, au visage pur, encadré d'une grande barbe touffue, à la russe. Le regard était le même, mais sans maussaderie, très calme et net. Cependant, on ne remarquait pas les pommettes.

— Vois-tu, on ne distingue pas les pommettes !

— Parce qu'elles sont cachées sous la barbe ! Mais si l'on tâte avec l'œil...

— C'est juste, pourtant... Est-ce qu'il s'enivre quelquefois ?

L'agent de la sûreté, grand et maigre, au teint jaunâtre et à la maigre barbiche, ivrogne avéré, lui aussi, sourit d'un air protecteur:

— Non, cela ne lui arrive jamais.

— Je le sais aussi bien que vous. Pourtant... Ecoutez, fît le commissaire en s 'approchant de l'homme, vous étiez complice dans l'assassinat deX?

Et il prononça avec respect le nom très connu d'une famille haut placée.

L'homme garda le silence. Il balança un peu l'un de ses pieds nus, aux doigts tordus, déformés par la chaussure.

— Je vous interroge !

— Laissez-le! dit l'agent. Il ne répondra pas.

Attendons le capitaine de gendarmerie et le procureur. Ils sauront bien le faire parler.

— Et toi, Liouba ! cria le commissaire en se retournant vers la fille. Pourquoi n'as-tu pas dit tout de suite que tu l'avais chez toi, coquine?

— .Mais je...

A deux reprises, le policier la souffleta, sur une joue, puis sur l'autre.

— Tiens ! Voilà pour toi ! Je vous apprendrai à vivre, à vous autres !

L'homme leva les sourcils et cessa d'agiter son pied.

— Cela ne vous plait pas, jeune homme? (Et le commissaire le foudroya d'un regard de mépris.) Ah! ah! Vous avez embrassé ce vilain museau et nous, nous crachons dessus !

Il éclata de rire, tandis que les agents souriaient avec embarras. Et chose plus étonnante encore: Liouba, battue, se mit à rire ellemême. Elle regardait amicalement le vieux fonctionnaire, comme si elle eût pris plaisir à ses plaisanteries. Depuis que la police était venue, elle n'avait pas une seule fois jeté les yeux sur l'homme qu'elle trahissait naïvement, ouvertement. Lui. s'en était aperçu et souriait

avec une étrange ironie. Des femmes presque nues se pressaient à la porte. Parmi elles, se trouvaient celles qui étaient déjà là clans la nuit. Elles prirent un air indifférent, comme si elles voyaient l'homme pour la première fois. Bientôt, on les chassa.

Le jour était tout à fait venu et la chambre parut encore plus sale et abominable. Deux officiers entrèrent, mal réveillés, mais vêtus correctement.

— Il est interdit de lui parler, messieurs, dit le commissaire, en regardant l'homme avec colère.

Les officiers s'avancèrent, examinèrent le prisonnier depuis la tête jusqu'aux pieds nus aux doigts tordus ; ils toisèrent Liouba et échangèrent leurs impressions sans se gêner.

— C'est un joli coco î déclara le plus jeune des officiers, grimaçant comme s'il eût été sur le point de pleurer.

— Ainsi, monsieur l'anarchiste, ricana le second officier, vous ne valez pas mieux que nous autres, pauvres pécheurs? Chez vous aussi, la chair est faible?

— Pourquoi avez-vous déposé votre revolver? demanda le plus jeune. Au moins, vous auriez

pu tirer. Oui, oui, je comprends, vous êtes tombé ici, mon Dieu, cela peut arriver à tout le monde, mais je m'étonne que vous vous soyez défait de votre arme. Figurez-vous, Knorre, — ajouta-t-il en se tournant vers son collègue, — que cet individu avait un Browning, avec trois réservoirs de rechange. Est-il assez stupide ? qu'en dites-vous ?

Avec un sourire ironique, du haut de sa vérité nouvelle, l'homme regardait le jeune officier indigné, et balançait nonchalamment le pied. 11 n'avait pas honte d'être presque nu, ni d'avoir des pieds malpropres et velus. Si on l'avait transporté tel quel sur la place la plus populeuse de la ville pour l'exhiber aux yeux des femmes, des hommes et des enfants, — il aurait balancé son pied avec la même indifférence et souri avec la même ironie.

« Savent-ils seulement ce que c'est que la camaraderie? » se demanda le commissaire en jetant un regard féroce sur le pied qui se balançait. Et il déclara de nouveau, mais sans conviction aux officiers : — Il est interdit de lui parler, messieurs, je vous le répète! Vous connaissez pourtant les règlements...

xMais d'autres officiers survinrent, regardèrent, conversèrent sans se gêner. L'un d'eux serra même la main du commissaire, un ami, probablement.

Celui-ci souriait avec affabilité et tiraillait son nez rougeâtre et flasque. Il s'avança soudain vers l'homme et, se plaçant de manière à le cacher aux officiers, lui dit, à mi-voix :

— Vous pourriez passer au moins votre pantalon!... Vous n'avez pas honte! Voyez-vous ce héros... Se lier avec une fille!... Que vont dire tes camarades? Hein?... Brute, va!

Liouba l'écoutait en tendant son cou nu. Et ils étaient là tous trois, l'un près de l'autre, trois vérités, trois différentes vérités de la vie: un vieux débauché concussionnaire qui voulait des héros, une femme vénale dans l'âme de laquelle venaient d'être semés les germes de l'abnégation et du martyre — et lui. En entendant les paroles clu commissaire, il pâlit un peu, fut sur le point de répondre, mais se contenta de sourire et se remit tranquillement à balancer son pied nu.

Peu à peu, les officiers s'en allèrent. Indifférents aux êtres comme aux choses, les agents

prirent un air maussade et endormi et le commissaire s'abîma dans une rêverie mélancolique.

— Puis-je m'habiller ? demanda subitement Liouba.

— Non !

— J'ai froid !

— Qu'importe! Tu peux bien rester ainsi.

Le commissaire ne la regardait pas. Elle tendit son cou mince en avant et chuchota quelque chose à l'homme, tendrement, du bout des lèvres. Il l'interrogea en haussant les sourcils et elle répéta :

— Mon bien-aimé ! Mon bien-aimé !

Il hocha la tête et sourit avec tendresse. Et parce qu'il lui souriait ainsi, et n'avait rien oublié, parce que lui, si fier et si bon, était nu et méprisé de tous, elle fut soudain envahie d'un sentiment d'amour indicible et d'une fureur aveugle et désordonnée. Avec un cri plaintif, elle se jeta à genoux, sur le plancher mouillé, et entoura de ses mains les pieds froids de l'homme.

— Habille-toi, chéri ! cria-t-elle avec exaltation. Habille -toi !

— Finis, Liouba! A quoi bon?

Le commissaire se jetta sur elle et la repoussa.

La fille se releva brusquement.

— Laisse-moi ! vieux coquin ! 11 vaut mieux que vous tous !

— C'est une brute !

— C'est toi qui es une brute !

— Tu dis? vociféra le commissaire. Hé, Fédociénko, empoigne-la. Mais pose donc ton fusil, animal !

— Chéri ! Pourquoi m'as-tu remis ton revolver ! hurla Liouba, en se débattant contre l'agent. Pourquoi n'as-tu pas apporté de bombe?... Nous les aurions... nous les aurions... tous...

— Ferme-lui le bec! cria le commissaire.

Haletante, la femme se tut. Avec une énergie désespérée, elle essayait de mordre les doigts rudes qui la saisissaient. L'agent de police aux sourcils blonds, déconcerté, la prenait tantôt par les cheveux, tantôt par un sein. Enfin il la coucha à terre avec des ronflements profonds. Dans le corridor, on entendit des bruits de voix, et des exclamations ; les éperons d'un gendarme cliquetèrent. Et quelqu'un

parla d'une voix de baryton douce et prenante, comme si un chanteur d'opéra était survenu, comme si le véritable opéra allait seulement commencer.

Le commissaire rajusta son uniforme.

Derrière les vitres tombait une neige de novembre à demi-fondue ; il faisait chaud dans le palais de justice ; l'endroit semblait même plein d'animation et de gaîté à ceux que leurs fonctions y ramenaient chaque jour : là, ils rencontraient des visages familiers, ouvraient toujours le même encrier et y trempaient la même plume. Sous leurs yeux, comme au théâtre, se déroulaient des drames — des drames judiciaires, comme on les appelait — et il leur était agréable de voir le public, d'entendre le bruit vivant des corridors et de jouer eux-mêmes un rôle. La buvette était très fréquentée ; l'électricité y était déjà allumée et une foule de mets excellents s'alignaient sur les tables. On buvait, on parlait, on mangeait. Et si l'on rencontrait des

visages sombres, c'est qu'il en était ainsi dans la vie, surtout en un lieu où se jouaient jour après jour des drames judiciaires. On passait souvent devant une pièce où un condamné s'était suicidé ; on apercevait un soldat sous les armes, on entendait résonner au loin le cliquetis des chaînes. Le palais de justice était animé, agréable, confortable.

A la seconde chambre criminelle l'assistance est nombreuse ; on y juge une affaire importante. Tout le monde est déjà à sa place, les juges, les avocats, les membres du jury ; un reporter, seul représentant de la presse, prépare son papier, d'étroits feuillets, tout en regardant autour de lui. Le président du tribunal, un gros homme ridé, aux moustaches blanches, fait l'appel des témoins d'une voix indifférente et rapide :

— Efimof ! Vos noms et prénoms ?

— Efim Pétrovitch Efimof.

— Consentez-vous à prêter serment?

— Oui.

— Allez vous asseoir!... Karasof!

— André Egoritch Karasof. Je consens à prêter serment.

CHRÉTIENS 23l

— Allez vous asseoir... Blumenthal !

Une vingtaine de témoins passent ainsi très rapidement de gauche à droite. Les uns répondent à haute voix et vite, avec empressement, à la question du président, et vont s'asseoir avant qu'il les en ait priés ; les autres semblent pris au dépourvu, ils se taisent, regardent autour d'eux, ignorant si le nom prononcé se rapporte à eux, ou s'ils ont un homonyme dans la salle. Les gens pratiques, eux, attendent que le président ait posé la question en entier et répondent sans se hâter, d'une manière réfléchie et complète ; ils ne s'éloignent que sur l'ordre du président et se tiennent à part, sans se mêler aux autres.

Le prévenu, jeune homme portant un col très haut, était accusé d'escroquerie et de dilapidation ; il effilait nerveusement sa moustache et regardait à terre, semblant réfléchir à des combinaisons ; il se tourna en entendant quelques noms, examina avec dédain ceux qui les portaient et se remit à réfléchir et à friser ses moustaches avec une rapidité redoublée. L'avocat, jeune lui aussi, dissimulait de la main un bâillement et s'étirait en regardant d'un air sa-

tisfait les gros flocons de neige à demi-fondue qui tombaient lentement. Il avait bien dormi et venait de déjeuner, à la buvette, de jambon chaud et de haricots.

11 ne restait plus que cinq ou six témoins à appeler, lorsque le président fut interrompu dans son élan par un mot inattendu.

— Vous consentez à prêtez serment? Allez...

— Non!

Comme un homme courant dans l'obscurité et qui, se heurtant contre un arbre recevrait une violente commotion, le président perdit un instant le fil de ses questions et se tut. 11 essayait de trouver dans le groupe de témoins la voix qui lui avait répondu d'une manière si nette et si brève — une voix féminine, — mais toutes les femmes qui étaient là se ressemblaient et le regardaient avec le même air respecteux et empressé. Il jeta un coup d'œil sur la liste.

— Pélagie Vassilieva Karaoulova ! Vous consentez à prêter serment ? répéta-t-il en fixant sur elle un regard interrogatif.

— Non!

Maintenant il la voit ; c'est une femme d'âge

moyen, assez belle, à la chevelure noire; elle se tient derrière les témoins. Malgré son chapeau neuf et sa robe élégante à manches à gigot et à grand empiècement, elle n'a l'air ni riche ni distinguée. Ses oreilles sont ornées de gros anneaux d'or creux, de vraies boucles d'oreilles de bohémienne ; et dans ses mains croisées sur son ventre, elle tient un petit sac. Quand elle répond, seules ses lèvres se meuvent ; le visage, les anneaux, les mains, le sac restent immobiles.

— Vous êtes orthodoxe ?

— Oui.

— Alors pourquoi ne voulez-vous pas prêter serment ?

Le témoin regarde le président en face et garde le silence. Les personnes qui se trouvaient devant elle lui ont fait place et maintenant on la voit des pieds à la tête, avec son petit sac et ses mains jaunâtres et minces.

— Vous appartenez peut-être à une secte quelconque qui réprouve les serments? Ne craignez rien, parlez, on ne vous fera pas de mal. Le tribunal prendra vos explications en considération.

— Non.

— Vous n'appartenez pas à une secte ?

— Non.

— Alors, dans ce cas... vous craignez peutêtre d'être amenée à faire devant le tribunal une déposition qui peut vous être préjudiciable? La loi vous reconnait le droit de ne pas répondre à certaines questions. Consentez-vous maintenant.-...

— Xon.

La voix est jeune, plus jeune que le visage ; elle résonne, claire et déterminée ; elle doit être très agréable à entendre quand elle chante. Après avoir haussé les épaules, le président appelle du regard le juge assis à sa gauche et lui chuchote quelques mots ; celui-ci lui répond, à voix basse également :

— 11 y a là quelque chose d'anormal. Elle est peut-être enceinte ?

— Voyons ? Qu'est-ce que la grossesse a à faire ici ? D'ailleurs, on n'en voit aucun symptôme... Témoin Karaoulova ! Le tribunal désire savoir pour quelle raison vous refusez de prêter serment. Car enfin, nous ne pouvons pas vous libérer de cette formalité pour un simple caprice. Répondez! Entendez-vous?

Toujours immobile, la femme prononce une courte phrase, mais si basse qu'on ne peut la comprendre.

— Plus haut, s'il vous plaît ; le tribunal n'a rien entendu.

— Je suis une prostituée.

L'avocat, qui accompagnait doucement de son pied le rythme de ses pensées, s'arrête et dévisage la femme. « Il faudrait allumer l'électricité », se dit-il; et comme si l'huissier avait deviné ce désir, il tourne un bouton, puis un autre. L'auditoire, les jurés et les témoins, surpris, ont levé la tête pour regarder les petites lampes brillantes; seuls les juges, habitués à l'effet de cette clarté soudaine, restent impassibles. La pièce est tout à fait confortable depuis qu'elle est illuminée ; la neige qui tombe derrière les vitres s'est assombrie. Tout le monde se sent à son aise. Un des jurés, un vieillard, examine la femme et dit à son voisin :

— C'est celle qui a le réticule.

L'autre hoche la tête sans répondre.

— Qu'importe que vous soyez une prostituée, reprend le président (il n'appuie pas sur

le mot « prostituée » ; on sent qu'il est accoutumé à l'employer souvent, comme d'autres vocables coutumiers ici, tels que meurtrier, voleur, victime). Vous êtes chrétienne, n'est-ce pas.-

— Xon, je ne suis pas chrétienne. Si je l'é- ; tais, je ne ferais pas ce métier-là.

La situation est assez embarrassante et stupide. Le président, l'air mécontent, consulte le * juge placé à sa gauche et va parler, quand il se • rappelle l'existence du juge assis à sa droite et \ qui sourit constamment ; il lui demande son acquiescement. Un sourire et un hochement de tête le lui accordent.

— Témoin Karaoulova ! Le tribunal a décidé de vous montrer votre erreur ! Sous prétexte que vous êtes une femme publique, vous ne vous considérez pas comme chrétienne et vous refusez de prêter le serment que la loi exige de vous. C'est une erreur de votre part. Quelle que soit votre profession, vous appartenez toujours à la religion qui vous a été donnée. Fût-on voleur ou assassin, on n'est pas moins chrétien, ou israélite ou mahométan. Xous tous qui sommes ici, messieurs les jurés, le substitut

du procureur, nous avons des professions différentes, les uns sont lonctionnaires, les autres commerçants, et cela ne nous empêche pas d'être chrétiens.

Le juge de droite chuchote :

— Vous allez trop loin. Vous parlez de voleur, puis du substitut, et des « commerçants », qu'entendez-vous par là? on dirait que vous faites allusion à une boutique et non à un tribunal. Abstenez-vous de ces énumérations ; c'est maladroit.

— Ainsi donc, — reprend le président en traînant les mots et en se détournant de son collègue, — témoin Karaoulova, la profession n'est pas en cause ici. Vous accomplissez certaines formalités religieuses : vous allez à l'église... vous allez à l'église?

— Non.

— Non ? Et pourquoi donc ?

— Moi, une femme publique, aller à l'église !

— Mais vous allez à confesse et vous communiez ?

— Non.

Le témoin répond à mi-voix, mais distincte-

ment. Ses mains se sont figées sur son ventre ; aux oreilles, les anneaux d'or se balancent à peine. Est-ce l'effet de la lumière électrique ou de l'émotion, mais ses joues sont rosées, elle paraît rajeunir. A chaque nouveau « non », on échange des sourires dans l'auditoire. Un artisan placé au dernier rang, jeune homme maigre avec une barbe rare et la pomme d'Adam très apparente à son cou mince et tendu en avant, chuchote d'un air enchanté : « Elle leur donne du fil à retordre ! »

— Mais vous priez Dieu, sans doute?

— Non, autrefois, je priais; maintenant, j'ai cessé.

Un des juges insiste auprès du président :

— Mais interrogez donc les autres. Elles appartiennent à la même classe. Demandez-leur si elles consentent...

A contre-cœur, le président reprend la liste et dit :

— Témoin Poustochkina ! Votre profession, si je ne me trompe...

— Fille soumise, répond vite, gaiement même, l'interpellée, jeune fille vêtue aussi à la

dernière mode. Elle ne s'ennuie pas au tribunal et, par deux fois déjà, elle a échangé ces coups d'ce il avec l'avocat; celui-ci pense :

« Ça ferait une jolie femme de chambre, elle recevrait beaucoup de pourboires. »

— Vous consentez à prêter serment ?

— Oui.

— Vous voj'ez, Karaoulova. Votre amie consent à prêter serment. Et vous aussi, témoin Kravtchenko, vous consentez ?

— Oui ! répond la grosse Kravtchenko, qui a un double menton, avec une épaisse voix de contr'alto, de basse presque.

— Encore une, vous voyez. Toutes consentent. Qu'en dites- vous ï

Karaoulova garde le silence.

— Vous consentez ?

— Xon.

La Poustochkina lui sourit amicalement ; la Karaoulova lui répond d'un léger sourire et redevient aussitôt sérieuse. Le tribunal délibère et le président, prenant un air aimable, un peu déférent, s'adresse au prêtre qui, en attendant la prestation de serment, est debout au pupitre et écoute en silence.

— Mon père ! En présence de cette obstination du témoin, ne voudriez- vous pas prendre la peine de la convaincre qu'elle est chrétienne. Témoin, avancez.

Sans mouvoir ses mains jointes sur le ventre, la Karaoulova fait deux pas. Le prêtre est embarrassé ; il chuchote quelques paroles au président en rougissant.

— Non, mon père, il vaut mieux lui parler ici. Sinon, je crains que les autres ne deviennent aussi rétives.

Après avoir remis en place sa croix pectorale et rougi encore plus, le prêtre d'une voix très basse :

— Madame, vos sentiments vous font honneur, mais ce ne sont pas des sentiments chrétiens...

— Mais j'ai bien dit que je n'étais pas chrétienne.

Le prêtre jette un regard implorateur au président qui intervient.

— Témoin, écoutez le prêtre, il vous expliquera...

— Nous sommes tous pécheurs devant le Seigneur, soit en pensées, soit en paroles, soit en

actions, et c'est à Lui seul, au Miséricordieux, qu'il appartient de juger les consciences. Comme Job, l'élu de Dieu, nous devons accepter avec soumission et sans murmures toutes les épreuves qu'il nous envoie, nous souvenant qu'aucun de nos cheveux ne tombe de notre tête sans Sa volonté. Quelque grands que soient nos péchés, madame, il est criminel de se juger soi-même, de se retrancher volontairement de l'Eglise, plus encore que de transgresser la volonté de Dieu. Peut-être vos péchés vous sont-ils envoyés pour vous éprouver, de même que le Seigneur envoie des maladies et les pertes d'argent, mais vous dans votre orgueil...

— Allons donc, mon père, on ne peut pas avoir d'orgueil, quand on fait mon métier.

— ... Vous prévenez le jugement du Christ et vous renoncez témérairement à votre union avec la sainte Eglise orthodoxe. Vous connaissez le symbole de la Foi?

— Non.

— Mais vous croyez en notre Seigneur Jésus-Christ ?

— Oui, je crois en Lui.

— Tous ceux qui croient sincèrement en

Jésus, prennent par là même le nom de chrétiens...

— Témoin ! Vous comprenez, il suffit de croire en Jésus... ,

C'est le président qui vient à la rescousse.

— Xon, répond la Karaoulova avec fermeté. Qu'est-ce que ça fait que je croie, du moment que je suis une femme publique ! Si j'étais chrétienne, je ne ferais pas ce métier. D'ailleurs, je ne prie même pas.

— C'est vrai, confirme le témoin Poustochkina, elle ne prie jamais. Dernièrement, quand on a placé une image sainte dans notre maison, — c'est une bonne maison, le tarif est de quinze roubles, — elle est allée dans une autre pièce. Nous avons eu beau l'exhorter, elle n'a pas voulu venir. Elle est comme ça, il faut lui pardonner. Elle souffre assez elle-même de son caractère, messieurs les juges.

— Notre Seigneur Jésus-Christ, — continue le prêtre, après avoir jeté un coup d'œil au président, — notre Seigneur a pardonné à la pécheresse quand elle s'est repentie...

— Oui, elle s'est repentie, mais pas moi!

— Mais il viendra une heure où votre âme s'éclairera et vous vous repentirez!

— Non. Peut-être quand je serai vieille ou si je tombe malade, alors je me repentirai; mais ce sera un repentir sans importance. J'aurai péché toute ma vie et puis, tout d'un coup, je me repentirais ! Non, non, c'est une affaire réglée.

— Ce serait trop tard pour la pénitence, confirme la Kravtchenko de sa voix de basse. Chanter, chanter des chansons, boire de la bière, recevoir des hommes toute sa vie et puis à la fin, se repentir! Qui est-ce qui a besoin de faire une pénitence de ce genre! Elle a raison, c'est une affaire réglée !

Elle s'avance et enlève de ses gros doigts courts un fil tombé sur la robe de la Karaoulova; celle-ci ne fait pas un mouvement. « Elles doivent fort joliment chanter des duos — pense l'avocat — la grosse a une poitrine cor; une des soufflets de forge. Pelles chantent quand elles s'ennuient. Mais où est-elle donc cette maison } je n'arrive pas à me rappeler. »

Le président a un geste de découragement;

et prenant de nouveau un air aimable et pieux, il dit au prêtre :

— Excusez-moi, mon père. Quelle obstination! Excusez-nous de vous avoir dérangé...

Le prêtre s'incline et retourne à son pupitre; en remettant en place sa croix pectorale, ses mains tremblent légèrement. On chuchote dans l'auditoire, et l'artisan, dont la barbe semble s'être encore plus raréfiée, tend le cou dans toutes les directions où l'on parle et sourit avec satisfaction : « Elle leur donne du fil à retordre », répète-t-il, à mi-voix, chaque fois qu'il rencontre un regard. .Mécontent de la longueur de l'incident, l'accusé jette des coups d'œil dédaigneux à la Karaoulova et effile sa moustache d'un air absorbé.

Le tribunal délibère.

— Que faire ? C'est une véritable idiote ! s'écrie le président avec colère. On lui donne le royaume des cieux et elle n'en veut pas...

— A mon avis, dit un des juges, il faudrait la faire examiner au point de vue mental ; au moyen-âge, les tribunaux ont condamné au bûcher des femmes qui étaient en réalité des hystériques et non des sorcières...

— Vous en revenez à vos moutons ! Dans ce cas-là, il faudrait aussi faire examiner le substitut : voyez plutôt ce qu'il fait.

Le substitut, jeune homme moustachu à très haut col, qui ressemble étrangement à l'accusé, essaie depuis longtemps d'attirer sur lui l'attention du tribunal. Il s'agite sur sa chaise, se lève à moitié, se couche presque sur son pupitre, hoche la tête, sourit et se penche par instants. Il est évident qu'il sait quelque chose et brûle de le dire.

— Vous désirez dire quelque chose, monsieur le substitut ? Soyez bref, s'il vous plaît.

— Permettez-moi... Et sans attendre la permission du président, le substitut du procureur se lève et s'adresse impétueusement à la Karaoulova :

— Accusée... pardon, témoin, comment vous appelez-vous?

— Groucha.

— C'est le diminutif de... d'Agrippine. C'est un nom chrétien. Par conséquent, on vous a baptisée, on vous a nommée Agrippine. Donc...

— Non. Quand on m'a baptisée, on m'a appelée Pélagie.

— Mais vous venez de dire devant témoins que votre nom est Groucha.

— C'est mon petit nom. Mais on m'a baptisée Pélagie.

Le président intervient.

— Monsieur le substitut, on l'appelle Pélagie sur la liste. Voyez plutôt...

— Alors, je n'ai rien à ajouter, déclare le substitut ; et, écartant avec violence les pans de sa redingote, il s'assied après avoir jeté un coup d'œil sévère à l'accusé et à l'avocat.

La Karaoulova attend. La situation est de plus en plus ridicule. Dans l'auditoire, les voix s'élèvent, et à plusieurs reprises l'huissier regarde d'un air menaçant vers le fond de la salle. 11 est difficile de distinguer si c'est simplement de la gaieté ou si le prestige du tribunal est atteint.

— Taisez-vous, là-bas, crie le président. Huissier! Faites sortir ceux qui bavardent.

Un des jurés se lève, grand vieillard décharné, vêtu d'un habit à longues basques; il a l'air d'un Vieux Croyant; il s'adresse au président :

— Puis- je l'interroger?... Karaoulova, y at-il longtemps que vous vivez dans la débauche?

— Huit ans.

— Que faisiez-vous auparavant?

— J'étais femme de chambre.

— Et qui vous a séduite? Le patron ou son fils?

— Le patron.

— 11 vous a bien dédommagée ?

— Il m'a donné dix roubles, une broche en argent et du cachemire pour une robe. 11 avait un magasin.

— Ce n'était pas la peine pour si peu.

— J'étais jeune et bête. Je sais bien moimême que c'est peu.

— Vous avez eu des entants?

— Un seul.

— Qu'en avez- vous fait ?

— Il est mort aux Enfants-Trouvés.

— Vous avez été malade?

— Oui.

Le vieillard se détourne avec froideur, s'assied et ajoute :

— En effet, tu n'es pas une chrétienne. Tu

as vendu ton âme au diable et souillé ton corps pour dix roubles.

— Il y a des vieux qui paient mieux, interrompt la Poustochkina pour défendre son amie. Ainsi, tout récemment, il est venu chez nous un vieux, grave et posé, dans votre genre...

Des rires se font entendre dans l'auditoire.

— Taisez- vous, témoin, on ne vous a rien demandé, dit le président d'un ton sévère. Quelqu'un a-t-il quelque chose à ajouter?

— Permettez-moi de dire un mot, puisqu'il en est ainsi, intervient d'une voix aigrelette, enfantine presque, un grand et gros marchand. (Il semble formé d'un système de sphères et d'hémisphères superposées : il a un ventre rond, une poitrine bombée comme celle d'une femme, des joues gonflées comme un cupidon, et des lèvres roses froncées en rosette.) Karaoulova, arrange-toi comme tu voudras avec Dieu, mais fais ton devoir sur la terre. Aujourd'hui, tu refuses de prêter serment, prétendant que tu n'es pas chrétienne, et demain, tu voleras, sous le même prétexte; ou bien tu endormiras un de tes clients avec de l'opium ; tu

en es bien capable. Tu as péché, hé bien! repens-toi, c'est pour cela qu'il y a des églises ; et ne renie pas ta foi, car si vous autres, vous vous mettez à renoncer à la religion, ce sera la fin de tout.

— Qui sait, peut-être bien que je deviendrai voleuse : j'ai déjà dit que je n'étais pas chrétienne.

Le marchand hoche la tête, s'assied en se penchant lourdement vers son voisin, et ajoute à haute voix :

— Voilà une femme qu'on ne fera pas céder, quoi qu'on invente.

— Ah ! messieurs les juges, les gros hommes ne sont pas tous honnêtes non plus, reprend la Poustochkina. Dernièrement, il est venu chez nous un gros marchand, dans le genre de monsieur, il a bu, il a commencé à faire du tapage ; ensuite, il a voulu s'en aller par la porte de derrière, en oubliant de payer. « Moi, je vends de la cire et des cierges — a-t-il dit — et je ne veux pas dépenser de l'argent sacré pour une mauvaise œuvre » et il était ivre à ne plus se tenir debout. D'après moi...

— Taisez-vous, témoin !

— ... C'est tout simplement un fripon, et rien de plus. Voilà comment ils sont, les gros hommes !

— Taisez-vous, témoin, sinon je vous fais sortir. Que désirez-vous encore, monsieur le substitut ?

— Permettez-moi... Témoin Karaoulova, je crois comprendre que Groucha est votre surnom, mais que votre vrai nom est Pélagie. Par conséquent, on vous a baptisée, et puisqu'on vous a baptisée, selon le cérémonial habituel, vous êtes chrétienne, comme c'est sans doute indiqué dans votre extrait de naissance. Comme chacun le sait, le sacrement du baptême constitue l'essence de la doctrine chrétienne...

Le substitut possédant son thème, devient de plus en plus grave.

« 11 va parler du passeport », pense le président et il interrompt le substitut :

— Témoin, comprenez-vous, du moment que vous êtes baptisée, vous êtes chrétienne. Consentez-vous à prêter serment?

— Non.

— Hé bien, vous voyez monsieur le substitut, elle refuse...

Cette résistance devenait ennuyeuse ; pour une bagatelle, une stupide obstination de femme, toute l'affaire était arrêtée, et au lieu de marcher d'une manière calme, harmonieuse, correcte, la machine ne fonctionnait plus. Au mépris secret de l'homme pour la femme se joignait un sentiment d'irritation ; le témoin feignait la modestie, et pourtant il semblait ressortir de ces discussions qu'elle valait mieux que tout le monde, mieux que les juges, les jurés et le public. La lumière électrique brûlait, tout était confortable et agréable, et cette femme résistait. Personne ne riait plus ; l'artisan à la barbe rare s'était soudain plongé dans la mélancolie et disait : — « Si je lui avais expliqué l'affaire, une seule fois, elle aurait compris du coup ! » Son voisin lui répondit : — « Toi, petit frère, tu ne penses qu'à tes poings, prouve-lui plutôt qu'elle a tort. » — « Taisezvous monsieur, vous n'y comprenez rien ; d'ailleurs, le poing vient de Dieu aussi! » — « Et la barbe, on te l'a épilée? — « Qu'est-ce que cela peut vous faire?... » L'huissier grommelle,

les conversations prennent fin et tout le monde regarde avec curiosité les juges qui se concertent.

— Ecoutez, monsieur le président, c'est Dieu sait quoi, cette histoire! dit un des juges, furieux. Sommes-nous au tribunal ou dans une maison de fous ? Est-ce nous qui jugeons cette femme, ou est-ce elle qui nous juge ? Je me priverais volontiers de ce plaisir- là.

— Qu'est-ce à dire? Vous croyez que c'est à dessein que j'ai soulevé ce débat? réplique le président. Regardez plutôt la grosse, la Kravtchenko, elle dévore cette idiote des yeux. Elles vont former une nouvelle secte séance tenante et c'est moi qui aurai tous les embêtements. Je n'en ai nulle envie. Et je ne peux pas refuser la parole du moment qu'on a permis... Vous désirez dire quelque chose, monsieur le juré ? Soyez bref, s'il vous plaît, nous avons déjà perdu une demi-heure !

Le juré est un jeune homme à l'air très intelligent, inspiré même ; il a des cheveux longs et flottants comme ceux d'un poète ou d'un jeune prêtre, des poignets minces et fins ; il parle avec un léger effort : ses paroles sem-

blent avoir de la peine à vaincre la résistance de l'air. Pendant les discussions précédentes, il avait pris un air de martyr ; dans sa voix basse tinte une note de souffrance.

— Ce que vous dites est très triste, témoin, et j'éprouve une profonde pitié pour vous ; mais sachez qu'il ne faut pas amoindrir l'essence du christianisme, en le limitant à la notion du péché et de la vertu, à la fréquentation du culte et aux sacrements. L'essence du christianisme est dans l'union mystique avec Dieu...

— Pardon, interrompt le président, comprenez-vous ce que signifie ce mot « mystique », témoin ?

— Non.

— .Monsieur le juré ! Elle ne comprend pas le mot « mystique ». Exprimez-vous plus simplement, s'il vous plaît ; vous voyez que, par malheur, son instruction n'est pas très développée.

— Le visage du Christ, voilà le principe et le point. Le ciel s'est ouvert après la circoncision, et il n'y a plus ni péché, ni vertu ni richesse ! Un chuchotement saccadé et haletant, voilà l'embryon de tous les sphinx...

— Monsieur le juré ! Je ne comprends pas non plus ! Parlez plus simplement, je vous en prie, dit le président.

— Je ne peux pas m 'expliquer plus simplement, réplique le juré en nasillant. Les choses mystiques exigent une langue spéciale... En un mot, il faut s'unir à Dieu.

— Vous comprenez, Karaoulova ? Il suffit de s'unir à Dieu et rien de plus.

— Non. Comment peut-on s'unir à Dieu avec un métier pareil ? Je n'ai même pas de lampe ni d'images saintes. Les autres en ont, moi pas.

— Dernièrement, reprend la Kravtchenko d'une voix de basse, un client a versé de la bière dans la lampe qui brûle devant mon icône. Je lui ai dit : « Tu es un fils de chien et pelé par dessus le marché ! » Et il m'a répondu : « Tu es une nigaude, la lumière du Christ brille même dans les ténèbres ! » Voilà ce qu'il m'a répondu.

— Témoin Kravtchenko, pas d'anecdotes, s'il vous plaît! Que désirez-vous, témoin?

Le témoin, un commissaire de police de quartier en grande tenue, s'avance en faisant sonner ses éperons.

— Excellence ! Permettez-moi de prendre le témoin à part !

— Pourquoi cela .:

— A propos du serment, Excellence ! Leur maison est dans mon quartier, je l'aurai bientôt convaincue, Excellence. Elle prêtera serment tout de suite.

— Non ! dit la femme, en pâlissant un peu et sans regarder le commissaire.

Celui-ci tourne la tête, tout en laissant sa poitrine ornée de décorations exposée aux regards du tribunal.

— Oui, vous prêterez serment î

— Xon !

— Nous verrons !

— Vous verrez !

— Assez! assez ! crie le président irrité. Allez à votre place, monsieur le commissaire, nous n'avons pas besoin de vos services pour le moment.

Le commissaire s'en va avec dignité au bruit de ses éperons. Dans l'auditoire, les conversations continuent. L'artisan, qui a de nouveau pris le parti de Karaoulova, dit à son voisin : — « Faites attention, monsieur; on l'arrangera

comme il faut. » — « Vous allez trop loin ! » — « Trop loin? Taisez-vous, monsieur, vous ne comprenez rien à l'affaire, mais moi, c'est différent... » — « Et ta barbe, où te l'a-t-on épilée ? » — « Ça ne vous regarde pas, dites-moi plutôt s'il y a par là un buffet de troisième classe où l'on puisse aller vider un verre pour le repos de l'âme de Pélagie, la servante de Dieu. »

— Silence, là-bas ! crie le président. Huissier, expulsez les bavards!

Sur la pointe des pieds, l'huissier se dirige vers l'espace réservé au public ; à son approche, tout le monde se tait ; il retourne à sa place, toujours sur la pointe des pieds. Le reporter noircit rapidement ses feuillets étroits ; mais le désespoir est peint sur sa figure : il prévoit que, sous aucun prétexte, la censure ne laissera passer sa copie.

— Il faut à tout prix en finir, dit un juge. C'est un vrai scandale !

— Peut-être faut-il... Que désirez- vous encore, monsieur l'avocat? Tout est expliqué. Asseyez-vous.

Avec un mouvement élégant du cou et de

la taille bien prise dans l'habit, l'avocat insiste :

— Du moment que la parole a été donnée à monsieur le substitut du procureur général...

— Il vous la faut aussi? dit le président avec une ironie résignée, en hochant la tête. Hé bien ! parlez si vous en avez une telle envie ; seulement, soyez bref, s'il vous plaît.

L'avocat se tourne vers les jurés :

— Les spirituelles discussions théologiques de monsieur le substitut du procureur et du commissaire de police... commence-t-il sans se presser.

— Monsieur l'avocat ! interrompt sévèrement le président, pas de personnalités, je vous prie.

L'avocat se tourne vers le tribunal et s'incline :

— Bien !

Puis il se tourne de nouveau vers les jurés, leur jette un coup d'œil lumineux et franc et se plonge brusquement dans une rêverie profonde ; il baisse la tête ; ses mains sont croisées sur sa poitrine, ses sourcils froncés ; il a l'air d'être amoureux fou ou sur le point d'éternuer. Les

jurés comme le public le regardent avec un grand intérêt, se demandant ce qui va se passer ; les juges, blasés sur ces effets oratoires, restent indifférents. Le défenseur sort lentement, par degré, de cet état de méditation : d'abord ce sont ses mains qui retombent avec accablement ; puis il entr'ouvre les yeux, lève la tête, et alors des paroles inspirées sortent de sa bouche, comme à l'encontre de sa volonté :

— Messieurs les juges et les jurés !

Et il commence son discours avec mille variations : tantôt il chuchote, mais de façon à être entendu de tout le monde ; tantôt il crie de toutes ses forces; tantôt il redevient pensif et semble plongé dans un état de catalepsie, ou fixe l'un des jurés jusqu'à ce que celui-ci détourne les yeux.

— Messieurs les juges et les jurés ! Vous venez d'entendre un dialogue significatif entre le témoin Karaoulova et monsieur le commissaire de police ; évidemment, vous en avez saisi le sens. Prenant en considération, d'une part, les nombreux moyens coercitifs dont dispose notre administration et, d'autre part, sa

tendance invincible à faire rentrer dans le sein de l'orthodoxie ceux qui s'en sont écartés...

— Monsieur l'avocat! qu'est-ce à dire? interrompt le président, je ne puis vous autoriser à juger ici les autorités instituées par la loi. Je vous enlève la parole.

Le substitut du procureur intervient impétueusement :

— Je demande que les paroles de monsieur l'avocat figurent au procès-verbal...

Sans s'inquiéter du substitut, l'avocat s'incline de nouveau devant le tribunal :

— Bien. Je voulais seulement dire, messieurs les jurés, que madame Karaoulova, autant que je la connais, ne renierait pas ses opinions même dans le cas, impossible chez nous, d'ailleurs, où on la menacerait du bûcher ou des tortures de l'inquisition. Messieurs les jurés, nous voyons en madame Karaoulova le type retourné, pour ainsi dire, de la martyre chrétienne, qui semble renier Christ au nom du Christ et qui, en disant « non » dit en réalité « oui » !

Une grande et belle image, vague et attrayante s'était formée clans l'esprit de l'avocat,

et ses mains s'étaient refroidies ; d'une voix que l'art oratoire ne faisait pas seul trembler, il continua :

— Elle est chrétienne. Elle est chrétienne et je vous le prouverai, messieurs les jurés! Les dépositions de mesdames Kravtchenko et Poustochkina, les aveux de madame Karaoulova nous ont montré par quelle voie elle en est arrivée à cette triste situation. Naïve, inexpérimentée, venant peut-être de quitter son village, ne connaissant que les plaisirs innocents, elle tombe au pouvoir d'un séducteur infâme, et s'aperçoit avec terreur qu'elle va être mère. Après avoir accouché, sous quelque hangar peut-être...

— Un peu plus de concision, monsieur l'avocat, nous n'ignorons pas que madame Karaoulova a été séduite. Messieurs les jurés ne sont pas des enfants et savent parfaitement comment ces choses-là se passent. Revenez au christianisme. Et puis, ce n'est pas une paysanne, mais une bourgeoise de la ville de Voronièje.

— Bien, monsieur le président; mais je suppose que les bourgeois eux aussi ont des plai-

CHRÉTIENS 2ÔI

sirs innocents. Dans son âme, madame Karaoulova porte l'idéal de l'homme tel qu'il doit être, à l'image de Christ ; mais la réalité, avec ces graves vieillards, qui versent de la bière dans les lampes placées devant les images saintes, avec ses humiliations, ses vapeurs d'ivresse, ses coups peut-être, détruit et souille cette image pure. Et dans cette collision tragique, l'âme de madame Karaoulova se déchire. Messieurs les jurés ! Vous la voyez calme, souriante presque, mais savez-vous combien de larmes amères elle a versées dans le silence de la nuit, comment les aiguilles acérées de la repentance et de la douleur ont transpercé ce cœur meurtri ! Croyez-vous qu'elle n'a pas envie d'aller à l'église, comme les femmes honnêtes, de se confesser, de communier, vêtue de blanc comme les communiantes, et non pas de cette livrée infâme du péché et du crime ? Peutêtre, clans ses méditations nocturnes, a-t-elle déjà plus d'une fois rampé à genoux vers les marches de pierre, pour les baiser d'une bouche ardente, tandis qu'elle se sentait indigne de pénétrer dans le lieu saint... Et ce ne serait pas une chrétienne ? Qui, alors, serait digne

du nom de chrétien? Les larmes ne constituent-elles pas l'acte suprême de repentance qui transforma la pécheresse en Magdeleine, cette sainte si honorée...

— Non! interrompt la Karaoulova, ce n'est pas vrai. Je n'ai jamais pleuré; je ne me suis pas repentie. Ce n'est pas quand on continue de pécher qu'on se repent. Regardez plutôt...

Elle ouvre son réticule, sort un mouchoir de poche, puis son porte-monnaie. Posant dans la paume de sa main deux roubles d'argent et de la menue monnaie, elle les tend vers l'avocat, puis vers le tribunal. Une pièce blanche tombe, roule sur le plancher et s'arrête près du pupitre du défenseur. .Mais personne ne se baisse pour la ramasser.

— Pourquoi m'a-t-on donné cet argent ?

Pour ça, oui, justement, pour ça. Et cette robe, ce chapeau, ces boucles d'oreilles, tout cela a été payé du même argent. Si on me déshabillait entièrement, on ne trouverait rien sur moi qui m'appartienne. Mon corps même n'est pas à moi : il est vendu pour trois ans, pour toute ma vie peut-être, car elle est courte,

notre vie. Et dans mon ventre, qu'y a-t-il ? du vin, de la bière, du chocolat qu'un client m'a offert hier ; par conséquent même mon ventre n'est pas à moi. Je n'ai plus ni pudeur ni conscience : si on m'ordonne de me mettre toute nue, je le fais, si on m'ordonnait de cracher sur la croix, je cracherais...

La Kravtchenko s'était mise à pleurer ; ses larmes au lieu de tomber en iilets, roulaient en gouttelettes rapides et grossissantes, sur sa poitrine très bombée qui formait plateau. Elle les essuyait, non pas aux yeux, mais autour de la bouche et au menton, la où elles la chatouillaient.

— ... Et il y a trois jours, on m'a mariée avec un client, pour rire, bien entendu; au lieu de couronne, c'étaient des vases de nuit qu'on portait sur la tète ; les cierges étaient figurés par des bouteilles de bière qu'on tenait le goulot en bas ; le soi-disant prêtre était un autre client qui avait enfilé une jupe à l'envers. Elle, — la Karaoulova désigna la Kravtchenko en larmes — elle représentait ma mère, elle pleurait comme une fontaine, tout comme si c'était pour de bon. Elle aime pleurer. Moi, je riais,

car c'était vraiment risible. Et les églises me laissent indifférente : j'évite même de passer devant, ça m'est désagréable. On a dit que je priais alors que je ne sais pas même les mots qu'il faut pour prier. Je sais tous les autres mots, même ceux que vous ne connaissez peutêtre pas, vous qui êtes des hommes, mais je ne sais pas les vrais. Et pourquoi prierais-je .- Je n'ai pas peur de l'autre monde : il ne peut pas être pire que celui-ci, et ici-bas les prières n'ont pas beaucoup d'importance. J'ai prié pour ne pas avoir d'enfant — et j'en ai eu un. J'ai prié pour pouvoir le garder avec moi — et il a fallu le mettre aux Enfants-Trouvés. J'ai prié pour qu'au moins il vécût — et il est mort. J'ai assez prié quand j'étais encore bête, mais on m'en a déshabituée, et j'en remercie ceux qui l'ont fait. C'était un étudiant d'abord. Comme vous, il s'était mis à me parler de mon enfance, de ma jeunesse, il m'en a tant dit que j'ai pleuré et que j'ai supplié Dieu de me faire sortir de là. Alors l'étudiant m'a dit : « Maintenant, tu es redevenue une créature humaine, je puis t'aimer... » Depuis, je n'ai plus pu prier. Bien sûr, je ne lui en veux pas, c'est plus

agréable d'embrasser une fille honnête qu'une prostituée comme moi ou les autres ; mais les prières et les larmes ne me sont d'aucun profit. Non, non, messieurs les juges, je ne suis pas une chrétienne, pourquoi dire le contraire! Je suis Groucha, la bohémienne, la fille soumise, prenez-moi comme je suis.

La Karaoulova poussa un léger soupir, hocha la tête, en faisant tinter ses anneaux d'or, et ajouta simplement :

— J'ai laissé tomber une pièce, puis-je la ramasser ?

Tout le monde garda le silence, tandis qu'elle se baissait et ramassait l'argent.

— Hé bien! vous, vous consentez à prêter serment? demanda le président avec amertune à la Poustochkina et la Kravtchenko.

— Oui, nous consentons, répondit la Kravtchenko en pleurant, mais pas elle.

— Monsieur le président — le substitut se leva, grave et majestueux — en ma qualité de représentant du procureur, et vu qu'un grand nombre de cas cités par le témoin Karaoulova sont positivement des sacrilèges, j'aimerais savoir si elle se souvient des noms...

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— Ce n'étaient pas des sacrilèges, répondit ia Karaoulova, c'était l'ivresse, voilà tout. Je ne me souviens pas des noms, il vient tant de monde...

Le tribunal discute longuement, sans aboutir à rien ; puis il appelle le substitut et lui parle, de manière convaincante. Enfin il décide d'entendre le témoin Karaoulova sans lui faire prêter serment, vu ses convictions.

En un groupe compact, les autres témoins s'approchent du pupitre sur lequel la Bible est ouverte ; le prêtre, en vêtements sacerdotaux, tient un crucifix. L'huissier dit à haute voix :

— Levez-vous, s'il vous plaît.

Tout le monde se lève et se tourne vers le pupitre. La Karaoulova ne voit plus que des dos et des nuques, rondes, chevelues, pointues, des crânes chauves.

Le prêtre dit :

— Levez la main.

Tout le monde lève ia main.

— Répétez après moi, dit-il, de sa voix ordinaire, et il continue d'un ton solennel : Je promets et je jure !

Sans ensemble, la foule répète; on distingue le contralto encore mouillé de larmes de la Kravtchenko :

— Je promets et je jure...

— Devant Dieu tout-puissant et son Saint- Evangile...

— Devant Dieu tout-puissant... et son... Saint... Evangile...

Cette fois tout le monde parle à l'unisson et tout se passe comme il convient.

Pendant qu'on prête serment et qu'on baise la croix, la Karaoulova reste immobile et fixe sans cesse le même point : le dos du président.

Les témoins passent tous dans une autre salle, sauf la Karaoulova.

— Témoin, le tribunal vous a dispensée de la prestation de serment. .Mais rappelez- vous que vous ne devez dire que la vérité, en toute conscience. Le promettez- vous ?

— Non. Je n'ai pas de conscience. J'ai déjà dit que je n'avais pas de conscience.

— Qu'allons -nous faire de vous? demande le président découragé. Hé bien! direz-vous la vérité, comprenez- vous, la vérité?

— Je dirai ce que je sais.

Une demi-heure plus tard le jugement est rendu dans un ordre et un silence exemplaires. Les questions et les réponses se succèdent, le substitut prend des notes, tandis que le reporter dessine d'un air affairé et indifférent des ornements très compliqués. L'accusé donne des explications longues et détaillées. Il a croisé les bras derrière le dos, se balance légèrement en avant et en arrière ; il regarde fréquemment au plafond et essaie de se justifier :

— « ... En ce qui concerne la reconnaissance du Mont-de-piété relative à une bicyclette engagée, voici sa provenance. Le 13 mars de l'année passée, je suis entré dans le magasin de bicyclettes Marchlevski...

« ... Quant à mes soi-disant prodigalités dans la maison de tolérance déjà citée, où j'aurais changé un billet de cent roubles, je n'y ai été que quatre fois en tout, le 21 décembre, le 7 janvier, puis le 25 et le ier février; trois fois, c'est mon camarade Protassov qui a payé pour moi; relativement à la quatrième, quand j'ai payé moi-même, je demanderai au tribunal la permission de lui soumettre la note que j'avais

exigée sur-le-champ et dont le montant, y compris... »

La lumière électrique brûle. Dehors il fait sombre. Dans le palais de justice, il fait chaud, on est bien.

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