‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Elle était assise, les bras croisés derrière la tête, tout alanguie de ravissement, follement heureuse, comme insensée. Elle hochait la tête et sans ouvrir ses yeux rêveurs et extasiés, elle parlait lentement, presque en chantant :

— Mon bien-aimé ! Nous pleurerons ensemble ! Oh ! que nous pleurerons avec douceur, mon chéri! Je pleurerai pour toute ma vie ! Il est resté avec moi, il n'est pas parti ! Quand je t'ai vu dans la glace, ce soir, je me suis dit aussitôt : « Voilà celui qui m'est destiné, le voilà, mon bien-aimé. » Je ne sais pas qui tu es, mon frère ou mon fiancé, mais tu m'es tout proche, je te désire...

Il se rappela lui aussi le couple tragique et noir reflété dans le cadre doré de la glace et

l'impression qu'il avait eue : « C'est comme à un enterrement. » Et soudain, il éprouva une douleur insupportable. Cette scène lui parut être un cauchemar si atroce que, dans son angoisse, il grinça des dents. Et sa pensée s'évadant au loin, dans le passé, il se souvint de son revolver, fourré dans sa poche, il se rappela la poursuite des deux derniers jours, la porte unie sans poignée, la sonnette qu'il avait cherchée, le gros valet de chambre bouffi qui avait ouvert, avant d'avoir eu le temps de passer un habit sur sa chemise de coton malpropre, la propriétaire de la maison close qui l'avait introduit dans le salon blanc où se trouvaient les trois femmes, des inconnues.

Et il se sentait de plus en plus libre; enfin, il lui parut évident qu'il n'était pas resté le même, qu'il était complètement, absolument libre, qu'il pouvait aller où bon lui semblerait.

D'un regard sévère, il fit le tour de cette pièce inconnue, et avec l'assurance d'un homme qui se réveille un instant du sommeil de l'ivresse et se trouve dans un milieu étranger, il jugea tout ce qu'il vit sans bienveillance.

— Qu'est-ce que cela? Quel non sens ! Quel rêve stupide !

Cependant, la musique vibrait toujours ; la femme était assise là, les bras croisés derrière la tête, souriante, sans avoir la force de parler, épuisée par le fardeau d'un bonheur suprême, inouï. Ce n'était donc pas un rêve !

— Qu'est-ce alors ? Serait-ce la vérité ?

— Oui, la vérité, mon chéri ! Nous ne pouvons plus nous séparer !

C'est la vérité ! La vérité, ce sont ces jupes aplaties et froissées, pendues au mur. La vérité, c'est ce lit, sur lequel des milliers d'hommes ivres se sont tordus dans les spasmes d'une volupté infâme. La vérité, c'est cette puanteur moite et déjà ancienne, qui colle au visage et qui vous dégoûte de la vie. La vérité, c'est cette musique et ces éperons. La vérité, c'est cette femme au visage pâle et tiré, au sourire lamentablement heureux.

Soutenant de nouveau de la main sa tête pesante, il regarda en dessous, du regard d'un

loup qu'on va tuer ou qui veut tuer et il pensait des choses sans suite :

« Alors, c'est cela, la vérité ?... Cela signifie que je n'irai là-bas ni demain ni après-demain, que tous sauront pourquoi je n'ai pas accompli ma tâche, que je suis resté avec une fille, que je me suis enivré ! On m'appellera traître, lâche, canaille ; quelques-uns prendront ma défense, ils devineront... non, mieux vaut ne pas compter là-dessus. C'est fini et bien fini. Puisque je suis dans les ténèbres, il faut que j'y reste... »

Et s'adressant à la femme :

— C'est terrible, Liouba !

— C'est terrible, mon bien-aimé ! Il est terrible pour l'homme de rencontrer la vérité.

« Mais pourquoi est-ce terrible .: De quoi aije peur ? De quoi puis-je avoir peur, moi qui brûle du véhément désir de me sacrifier ! Bien au contraire, il n'y a rien à craindre. »

— Non, ce n'est pas terrible, Liouba !

— Détrompe-toi, mon chéri. Mais si tu n'as pas peur de la vérité, tant mieux pour toi!...

« Voilà donc comment j'ai fini ! Je ne m'attendais guère à cette fin- là. Ce n'est certes pas ainsi que j'avais espéré terminer ma jeune et

belle existence. Mon Dieu! Mais c'est de la folie ! Je suis devenu fou ! Il n'est pas encore trop tard. Je puis encore m'en aller. »

— .A Ion bien-aimé ! chuchota la femme.

Il la regarda d'un air maussade. Dans les yeux extasiés et mi-clos de Liouba, dans son sourire insensé et heureux, il y avait une faim insatiable, une soif inextinguible. On eût dit qu'elle venait de dévorer quelque chose d'immense et qu'elle allait recommencer. Il jeta un coup d'œil sombre sur les bras minces et délicats, le creux noir des aisselles et se leva sans se presser. Avec un dernier effort pour sauver quelque chose de précieux, sa vie, sa raison ou la bonne vieille vérité, il se rhabilla lentement, gravement.

— Où vas-tu ? interrogea la femme en le regardant. Ses bras étaient retombés et elle se tendit tout entière en avant, vers lui.

— Je m'en vais.

— Tu t'en vas? répéta-t-elle en traînant. Tu t'en vas ? Où ?

Il eut un rire amer.

— Comme si je ne savais pas où aller!... Vers mes camarades.

— Vers les braves gens ?

— Oui, vers les braves gens ! et il rit de nouveau. Enfin, il fut prêt.

— Donne-moi mon portefeuille, Liouba.

Elle obéit.

— Et ma montre ?

La montre était posée sur la table. Elle la prit et la lui tendit.

— Adieu !

— Tu as eu peur ?

La question était simple et faite d'un ton calme. Il la contempla : grande et bien proportionnée, avec des bras minces pareils à ceux d'un enfant, elle souriait, les lèvres blêmi.es, et demandait :

— Tu as eu peur ?

Comme elle se transformait vite ! Tantôt elle était puissante, terrible même, tantôt, comme à présent, elle était triste et ressemblait moins à une femme qu'à une fillette. Mais qu'importait ! 11 fit un pas vers la porte.

— Et moi, qui croyais que tu resterais!

— Tu dis?

— Je croyais que tu resterais avec moi.

— Pourquoi ?

— C'est toi qui as la clef dans ta poche... pour que je sois plus heureuse.

Déjà le pêne grinçait.

— Enfin ! Va-t'en ! Va-t'en vers tes braves gens ! Quant à moi, je...

Et alors, en cette dernière minute, alors qu'il lui suffisait d'ouvrir la porte pour retrouver ses camarades et terminer une belle vie par une mort héroïque, il accomplit un acte sauvage et incompréhensible, qui ruina toute son existence. Etait-ce la folie qui s'empare parfois si subitement des esprits les plus forts et les plus calmes, ou avait-il vraiment découvert, dans les gémissements ivres du violon, dans le sortilège des yeux peints d'une prostituée, la vérité suprême et terrible de la vie, sa vérité à lui que les autres ne purent et ne peuvent comprendre ? Que ce fût la folie ou la raison, il accepta sa nouvelle conception avec fermeté, irrévocablement.

Il passa lentement, très lentement la main sur son crâne ferme aux cheveux hérissés et, sans même clore la porte, il alla s'asseoir près du lit, à son ancienne place. Pâle, les pommettes larges, il ressemblait à un étranger, à un Anglais.

— Eh bien 1 Tu as oublié quelque chose ? fit la femme étonnée, car maintenant, elle ne s'attendait plus à ce qu'il restât.

— Non.

— Alors } Pourquoi ne t'en vas-tu pas ? Tranquillement, avec l'expression d'une

pierre sur laquelle la vie aurait gravé de sa main pesante un nouvel évangile, terrible et suprême, il dit :

— Je ne veux pas être un honnête homme.

Elle attendait, sans oser croire, soudain effrayée par ce qu'elle avait désiré et cherché depuis si longtemps. Il sourit légèrement, et s'élevant au-dessus d'elle, d'une manière nouvelle, il lui posa la main sur la tête et répéta :

— Je ne veux pas être un honnête homme.

Et la femme s'agita gaîment. Elle le déshabilla comme un enfant, délaça ses bottines, embrouillant les nœuds, lui caressant la tête et les genoux ; elle ne riait même pas, tant son cœur était plein. Tout à coup, elle le regarda en face et prit peur :

— Comme tu es pâle ! Bois ! bois vite ! Tu souffres, Pierre?

— Je m'appelle Alexis.

-î- Qu'importe ! Veux-tu que je te verse du cognac dans un grand verre ? Prends garde de te brûler la gorge ; c'est difficile de boire dans un grand verre quand on n'a pas l'habitude. . .

Et, la bouche ouverte, elle le regarda boire, à petites gorgées mal assurées. Il se mit à tousser.

— - Ce n'est rien, ce n'est rien. Tu sauras supporter la boisson, on voit ça du premier coup. Tu es un gaillard ! Ah ! que je suis heureuse !

Et, poussant un cri, elle bondit sur lui et l'étouffa de baisers brefs et violents, auxquels il n'avait pas le temps de répondre. C'était risible : une inconnue qui l'embrassait si passionnément. Il la serra avec force contre lui, lui enlevant soudain toute possibilité de se mouvoir et il la garda un moment ainsi, sans bouger lui-même, comme pour éprouver la force du repos, la force de sa compagne et sa force à lui. Soumise et ravie, Liouba s'engourdissait entre ses bras.

— C'est bien ! dit-il et il poussa un léger soupir.

La femme s'agita de nouveau, brûlant dans sa joie sauvage comme en un foyer. Elle rem-

plit la chambrette d'un tel mouvement, qu'il semblait qu'elle s'était multipliée et que plusieurs femmes à demi-folles parlaient, remuaient et marchaient à la fois. Elle lui versait du cognac et en buvait elle-même. Tout à coup, elle se mit à battre des mains.

— Et le revolver, chéri ! Nous avons oublié le revolver! Donne, donne vite, il faut le porter au bureau.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai peur de ces affaires-là. S'il partait tout à coup ?

Il eut un petit rire et répéta :

— C'est vrai î S'il partait tout à coup ? S'il partait tout à coup ?

Il sortit le revolver et le tendit à la fille, lentement, comme s'il soupesait l'arme docile. Il lui remit aussi les réservoirs à cartouches.

— Tiens !

Lorsqu'il fut seul, — démuni du revolver qu'il avait porté tant d'années, — il sentit toute l'immensité du fardeau qu'il avait assumé. Il se mit à aller et venir clans la pièce et, se tournant du côté où devaient se trouver ses anciens camarades, il dit :

— Eh bien!

Et il resta immobile, les bras croisés sur la poitrine.

Il y avait beaucoup de choses dans ce petit mot : un dernier adieu, et un sourd défi, la résolution haineuse et irrévocable de lutter envers et contre tous, fût-ce contre ses camarades, et une plainte, à peine perceptible.

Il était toujours dans la même attitude quand Liouba accourut, tout émue ; elle dit, sur le seuil :

— Tu ne te fâcheras pas, chéri? J'ai invité des amies ! Ne leur fais pas mauvais accueil... Quelques-unes seulement. Cela ne t'ennuie pas? Tu comprends : j'ai tellement envie qu'elles te voient, mon bien-aimé, mon chéri. Cela ne te fait rien, n'est-ce pas ? Elles sont si gentilles ! Personne ne les a invitées ce soir et elles sont seules là-bas. Les officiers sont montés dans les chambres. Il y en a un qui a vu ton revolver ; il a déclaré qu'il était excellent. Cela ne te fait rien ? Réponds, chéri }

Et la fille l'étouffait de baisers rapides, brefs et violents.

Les femmes entraient déjà, glapissantes et

maniérées. Elles s'assirent correctement les unes à côté des autres. Fardées, les yeux peints, les cheveux ramenés sur le front, c'étaient les plus laides et les plus vieilles de l'établissement. Les unes feignaient d'être embarrassées et avaient de petits rires ; les autres regardaient l'homme avec gravité, saluaient et tendaient la main en entrant. Sans doute s'étaient-elles déjà couchées, car elles portaient toutes de légères robes de chambre; l'une d'elles, très grosse, paresseuse et indifférente, arriva même en jupon, ses énormes bras nus, ainsi que sa poitrine grasse, comme enflés. Celle-ci, ainsi qu'une autre fille, semblable à un vieil oiseau méchant, sur le visage de laquelle le fard s'écaillait comme un crépit malpropre sur une muraille, étaient complètement saoules ; leurs compagnes étaient dans une ébriété légère. Et ces créatures à demi-nues, débraillées, glapissantes, l'entourèrent, amenant avec elles une insupportable odeur de corps humain, de bière, de musc et de patchouli. Un sommelier habille d'un frac trop court et trop étroit, accourut, apportant du cognac et de la bière ; les filles l'accueillirent en criant en chœur :

— Markoucha ! Gentil Markoucha ! Markoucha!

C'était sans doute l'habitude de le recevoir par ces exclamations, car même la grosse fille ivre bourdonna paresseusement :

— Markoucha !

Tout cela était extraordinaire. On buvait, on trinquait, on parlait à la fois de sujets différents. La fille au visage d'oiseau malfaisant racontait, d'une voix criarde et courroucée, les démêlés qu'elle avait eus avec un client. Souvent, on employait des jurons obscènes ; mais on ne les prononçait pas avec indifférence, comme le font les hommes ; en y mettait toujours une rage particulière, une sorte de provocation ; on appelait toutes choses par leur nom.

D'abord, on fit peu attention à lui ; d'ailleurs, il gardait obstinément le silence et observait. Assise sur le lit à côté de lui, Liouba, tout heureuse, le tenait par le cou et lui remplissait continuellement son verre. Souvent elle lui chuchotait à l'oreille :

— Chéri !

Il buvait beaucoup, sans se griser ; pourtant,

une sensation qui n'était pas étrangère à l'ivresse l'envahissait peu à peu. 11 lui semblait qu'un travail de destruction, rapide, énorme et sourd, s'accomplissait en lui. 11 lui semblait que tout ce qu'il avait appris au cours de sa vie, tout ce qu'il avait pensé et aimé, ses conversations avec ses camarades, les livres, sa tâche dangereuse et attrayante, tout se consumait sans bruit, s'anéantissait sans laisser de traces ; mais loin de le ruiner lui-même, cette destruction lui donnait de la force et de la fermeté. On eût dit que chaque verre le ramenait à son état primordial, le rendait semblable à ces rebelles primitifs et simples pour lesquels la révolte était une religion et la religion une révolte. Comme une couleur qui s'efface sous l'action de l'eau chaude, la sagesse livresque d'autrui se décolorait et, ternie, cédait la place à une sagesse qui lui était propre. Et cette sagesse nouvelle s'approfondissait de l'infini des forêts épaisses et de l'espace illimité des champs ; en elle on entendait le cri séditieux des cloches, le crépitement des incendies, le son des chaînes de fer et le rire démoniaque de milliers de gosiers géants.

■ Il resta ainsi, pâle, le visage large, fraternel à toutes ces malheureuses qui jacassaient autour de lui. Et dans son âme vidée, nettoyée par le feu, dans son monde anéanti, seule sa volonté flamboyante étincelait et brillait avec l'éclat blanc de l'acier fondu. Encore aveugle, encore dépourvue de but, elle se tendait déjà avec avidité, et se sentant infiniment puissant, capable de tout créer et de tout détruire, son corps se galvanisait avec calme.

Tout à coup, il frappa du poing sur la table.

— Bois ! Liouba !

Et lorsque, souriante et rayonnante, elle prit docilement son verre, il leva le sien en disant :

— A notre bande î

— Tu penses aux autres ? chuchota Liouba.

— Non, à ceux-là. Je bois aux coquins, aux fripouilles, aux lâches, à ceux que la vie a écrasés. A ceux qui meurent de la syphilis...

Les filles se mirent à rire, mais la grosse le réprimanda paresseusement :

— Ça, mon ami, c'est exagéré !...

— Tais-toi ! dit Liouba en pâlissant. C'est celui que le sort m'a destiné.

— ... A tous ceux qui sont aveugles de naissance. Voyants ! crevons-nous les yeux, car il est honteux (et il asséna un coup de poing sur la table) ... car il est honteux pour les voyants de regarder ceux qui sont aveugles de naissance. Si nos lanternes ne sont pas suffisantes pour illuminer les ténèbres, hé bien! éteignons nos lumières et rampons tous dans l'obscurité. S'il n'y a pas de paradis pour tous, je n'en ai pas besoin moi-même, car, ce n'est plus un paradis. Buvons à l'extinction de toute lumière ! Buvons à la victoire des ténèbres !

Il vacilla un peu et vida son verre. Il parlait avec une légère difficulté mais fermement, distinctement, prenant des temps, prononçant nettement chaque mot. Personne ne comprit ce discours sauvage, qui plut à tous.

— C'est lui que le sort m'a destiné, reprit Liouba en étendant le bras. 11 était honnête, il a des camarades qu'il a abandonnés pour rester avec moi.

— Viens donc prendre la place de iMarkoucha ! fit la grosse d'une voix mielleuse.

— Tais-toi, Manjka, sinon je te tape sur le

museau ! C'est auprès de moi qu'il doit être. Oui, il était honnête...

— Nous avons tous été honnêtes ! fit la fille qui avait l'air vieux et méchant.

Les autres l'approuvèrent.

— Moi, j'ai été honnête jusqu'à l'âge de quatre ans...

— Moi, je suis honnête maintenant encore, je le jure.

Liouba était sur le point de pleurer.

— Taisez -vous, fumiers ! On vous a enlevé votre honnêteté de force, lui, il l'a sacrifiée luimême. Vous êtes toutes des v... et lui est encore vierge...

Elle eut un sanglot, tandis qu'un éclat de rire général retentissait. On riait, comme ne rient que les ivrognes ; on riait comme on ne peut rire que clans une petite chambre où l'air est déjà si saturé de sons qu'il ne peut plus en recevoir et qu'il les renvoie avec un écho sonore et assourdissant. On pleurait de rire, on gémissait, on se jetait les uns sur les autres ; la grosse gloussait d'une voix fluette et tombait presque de sa chaise ; enfin l'homme lui-même se mit à rire en voyant les autres. On eût dit

que le monde démoniaque tout entier s'était réuni ici pour enfouir parmi les éclats de rire une petite honnêteté de jeune homme sage ; il semblait que l'honnêteté morte elle-même riait tout bas. Seule Liouba ne riait pas. Tremblante d'indignation, elle se tordait les bras, criait quelque chose, et pour finir, elle se mit à frapper la grosse fille à coups de poings ; celle-ci avait peine à la repousser de ses bras nus, gros comme des poutres, tant le rire l'affaiblissait.

— Assez ! cria-t-il, mais elles ne l'entendaient pas. Enfin, il y eut une légère accalmie.

— Assez I cria-t-il encore une fois.

— Laisse-les ! dit Liouba en s'essuyant les yeux avec son poing fermé. Il faut toutes les chasser !

— Tu as eu peur? (Il tourna vers elle son visage encore tout tremblant de rire.) Ah! tu as voulu de l'honnêteté ? Nigaude ! C'est de l'honnêteté seulement que tu as envie ! Laisse-moi !

Et, sans plus faire attention à elle, il se tourna vers les autres, se leva et éleva très haut les bras.

— Regardez mes mains ! ordonna-t-il.

Gaies et curieuses, les filles obéirent, dociles comme des enfants et attendirent, bouche bée.

— Voyez ! (Et il agita les mains.) Je tiens ma vie entre mes mains. Vous la voyez?

— Oui î Oui ! Après !

— Elle était belle, ma vie. Elle était pure et splendide. Elle était pareille à un magnifique vase précieux. Et maintenant, regardez : je la jette !

Et il abaissa les bras en gémissant presque ; et tous les yeux se dirigèrent à terre, comme si en effet, quelque chose de fragile, de délicat, brisé en miettes, gisait sur le plancher.

— Piétinez-la, filles ! Piétinez-la, qu'il n'en reste pas trace ! fît-il en tapant du pied.

Tels des enfants ravis par une espièglerie nouvelle, elles se levèrent toutes, avec des rires et des glapissements et se mirent à piétiner l'endroit où se trouvait l'invisible vase brisé. Peu à peu, la fureur s'empara d'elles. Les rires et les glapissements cessèrent. On n'entendit plus que des souffles haletants, des ronflements rauques, un piétinement rageur, impitoyable, indomptable.

Pareille à une souveraine outragée, Liouba le

regardait par dessus l'épaule, avec des yeux furibonds, et soudain, comme si elle eût compris, comme si elle fût devenue folle, elle s'élança avec un cri joyeux au milieu des femmes qui se poussaient l'une l'autre et elle se mit à piétiner frénétiquement. Sans la gravité des visages hébétés, sans la furie des yeux ternis, sans la haine des bouches tordues et grimaçantes, on aurait pu croire que c'était une danse nouvelle, sans rythme ni musique.

Et soutenant de la main son crâne ferme aux cheveux hérissés, il regardait, sombre et calme.

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