‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

En rapportant à M. le directeur ma conversation avec M. K... je lui demandai de ne pas le punir d'avoir sali les murs de la prison, et pour sauver ce malheureux jeune homme, je proposai à M. le directeur, qui acquiesça après quelques objections de pure forme, le plan suivant :

— Permettez à M. K... de faire d'abord votre portrait, puis celui de vos subordonnés. Sans parler de l'honneur que vous lui ferez par votre condescendance, honneur qu'il saura apprécier sans nul doute, le portrait ne vous sera peut-être pas inutile ; il ornera votre salon ou votre cabinet de travail. Et puis personne ne nous défend de détruire ces dessins, si nous le voulons, car il ne saurait venir à l'idée de ce

jeune homme naïf et quelque peu épris de luimême qu'on puisse un jour attenter à ses œuvres.

M. le directeur sourit et avec une politesse extrême, très flatteuse pour moi, proposa que la série des portraits commençât par le mien. Je cite littéralement ses paroles :

— Votre physionomie est faite pour être peinte. Nous placerons votre portrait au greffe.

Je ne puis qualifier autrement que de fureur créatrice l'excitation passionnée et silencieuse avec laquelle M. K... reproduisit mes traits. Lui qui était en général loquace, il restait des heures entières sans parler, sans répondre à mes indications et à mes plaisanteries.

— Taisez-vous! criait-il d'un ton colère, sans écouter ce que je lui disais. (Je lui faisais pourtant observer que quand je me tais, mon visage prend une expression sombre qui ne lui est pas naturelle et que seul un rire débonnaire et bienveillant peut donner à ma figure son vrai caractère.) Taisez-vous, grand-père, taisez-vous! C'est quand vous vous taisez que vous êtes le mieux ! répétait-il obstinément ; et sa fougue me faisait sourire sans le vouloir.

Mon portrait fait penser à cette particularité mystérieuse des artistes qui les pousse souvent à prêter à l'objet de leur création leurs sentiments personnels et même leurs traits extérieurs. C'est ainsi qu'après avoir rendu avec une ressemblance parfaite la partie inférieure de mon visage, où la bonhomie s'allie harmonieusement à une expression d'autorité et de calme dignité, M. K... sans qu'on en puisse douter, a mis dans mes yeux sa propre souffrance et même son propre effroi. Leur regard fixe et figé, l'éloquence torturante d'une âme sans fond et infiniment solitaire, rien de tout cela ne m'appartient.

— Est-ce bien moi ? m'exclamai-je avec un rire, quand ce visage terrible, plein de contradictions sauvages, me regarda du haut de la toile. Mon ami, je ne vous félicite pas ; ce portrait ne me semble pas réussi.

— C'est vous, grand-père, c'est vous ! Et c'est bien dessiné, vous avez tort de vous plaindre. Où allez-vous le suspendre?

Il redevenait bavard comme une pie, ce cher jeune homme, tout simple aient parce que son lamentable barbouillage durerait quelque temps.

O jeunesse heureuse et ardente ! Je ne pus alors m'empêche r de risquer une petite plaisanterie. Avec un sourire, je demandai :

— Eh bien ! qu'en pensez-vous, monsieur le peintre, suis-je un assassin, oui ou non ?

11 ferma un œil, m'examina de l'autre, en me comparant du regard au portrait, et répondit avec insouciance, en sif flottant une polka :

— Le diable le sait, grand-père !...

Je souris. M. K... comprit enfin ma plaisanterie ; il se mit à rire et déclara, redevenu tout à coup sérieux :

— Vous parlez de la figure humaine } Même quand elle décèle la vérité, quand elle la crie, elle ment, elle ment, grand-père, car elle parle dans sa langue !

Je ne me souviens plus de ce qu'il dit ensuite ; il est si difficile de se remémorer le bavardage de ce jeune écervelé ! Je sais seulement que nous nous - quittâmes bons amis ; il me serra les mains avec force, en m 'exprimant sa sincère reconnaissance, m appelant même, autant qu'il m'en souvient, son « sauveur ».

Je parvins à convaincre M. le directeur que le portrait d'un prisonnier, fût-ce celui d'un

homme tel que moi, n'était pas à sa place dans un lieu aussi officiel et imposant que le greffe de notre prison. Aujourd'hui, mon image est suspendue au mur de ma cellule, où elle rompt agréablement la monotonie un peu froide des parois impeccablement blanches.

Mais laissons là notre peintre, tout occupé à faire le portrait de M. le directeur de la prison, et reprenons la suite de notre récit.

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