CHAPITRE V
De temps à autre, je dois m'écarter de la forme paisible du récit historique et m'arrêter un instant. Ainsi, je me permettrai de présenter en quelques lignes au lecteur un échantillon assez intéressant de la race humaine, que j'ai découvert par hasard au sein de notre prison, La circonstance suivante nous fit entrer en relations. Dernièrement, après le dîner, M. le directeur daigna entrer chez moi pour notre causerie habituelle ; il me dit entre autres choses qu'il avait un détenu très malheureux, sur lequel je pouvais avoir une influence bienfaisante. Je l'assurai amicalement que j'étais tout à sa disposition, et depuis plusieurs jours, avec la permission de M. le directeur, j'ai de longues conversations avec le peintre K...
L'hostilité, la résistance même que ce jeune homme me témoigna au début, dès ma première visite, a complètement disparu. Il écoute volontiers et avec intérêt mes paroles toujours apaisantes, et après toute une kyrielle de questions répétées, il me raconta petit à petit son histoire assez peu ordinaire.
C'est un jeune homme de vingt-six à vingthuit ans, à l'extérieur agréable et aux manières très distinguées. Un certain manque de retenue dans ses propos, fort naturel d'ailleurs, une impétuosité passionnée quand il parle de lui, un rire parfois amer et môme ironique, une rêverie pesante dont il est difficile de le tirer, même en le touchant, tels sont les traits qui peuvent achever de dépeindre ma nouvelle connaissance. Personnellement, il ne m'est pas très sympathique, et quelque étrange que cela paraisse, ce qui me déplaît surtout en lui, c'est l'habitude "agaçante qu'il a d'agiter sans cesse ses doigts minces et maigres et de saisir la main de son interlocuteur.
AI. K... ne m'a jamais instruit de sa vie passée.
— A quci bon y penser! J'étais peintre, et
voilà tout! répète-t-il avec une grimace d'ennui, et il se refuse absolument à parler de l'« acte immoral », pour lequel il a été condamné à la réclusion.
— Je ne veux pas vous débaucher, grand père, continuez à vivre honnêtement, plaisantet-il avec une familiarité un peu inconvenante, que je tolère pour être agréable à M. le directeur, et pour pénétrer la vraie cause des souffrances du prisonnier, qui prennent parfois la forme menaçante d'accès de révolte.
Ce fut à la suite d'un de ces instants critiques que K... tourmenté par l'insomnie, me lit une confession complète. Pour ne pas fatiguer le lecteur, je passerai sous silence les exclamations, les rires et les sanglots hystériques dont le peintre entrecoupa son récit, et je me bornerai à résumer simplement ses paroles. Tout d'abord, la cause du chagrin de£M. K... ne me parut pas compréhensible. 11 se plaignait de n'avoir pour dessiner qu'une grande ardoise au lieu de papier ou de toile. Soit dit en passant, l'art avec lequel il se sert de ce matériel nouveau pour lui est étonnant ; j'ai vu quelques-unes de ses œuvres ; à mon avis, elles pourraient satisfaire
le critique le plus sévère et le plus versé aux arts graphiques ; pour ma part, la peinture et le dessin me laissent indifférent, je leur préfère la nature vivante et vraie. Ne possédant que cette ardoise, K... est obligé, avant de commencer un nouveau tableau, d'effacer le précédent. Et c'est cette cruelle nécessité qui, à son dire, le rend quasi -fou.
— Vous ne pouvez vous faire une idée de mon tourment, raconte-t-il, tandis que ses doigts minces et crochus s'emparent de mes mains ; tant que je dessine, j'oublie que mon travail est inutile ; je suis gai et il m'arrive même de silQoter un petit air. Mais aussitôt que j'ai terminé, il se passe quelque chose d'affreux, grand-père, de si affreux que je voudrais pouvoir arracher mon cerveau de ma tête et le piétiner. Aie comprenez- vous ?
— Je vous comprends, mon ami, je vous comprends parfaitement, et vous avez toute ma sympathie.
— Vraiment .: Eh bien, écoutez la suite, grand-père. Les derniers traits, je les trace anxieusement, plus désespéré que si je disais adieu pour jamais à un être qui m'est cher. Et
j'achève mon dessin... comprenez-vous ce que cela signifie ? Cela signifie que mon œuvre s'est animée, qu'elle vit, d'une sorte de vie mystérieuse. Et en même temps, elle est déjà condamnée, elle est déjà morte... pouvez-vous comprendre cela ? .Moi, je n'y comprends rien, d'autant plus que je suis joyeux comme un imbécile, je pleure et je suis joyeux. Je me dis: « Celle-ci, je ne la détruirai pas, certes, elle est trop belle pour être détruite, qu'elle vive ! » A vrai dire, à ce moment- là, je ne songe pas à dessiner quelque chose de nouveau... Et pourtant, j'ai peur, comprenezvous ?
— Fort bien, mon ami. Naturellement, le lendemain, le dessin ne vous plaît plus...
— Fi ! grand-père, quelle sottise dites-vous là! (Ce sont ses propres termes.) Comment pourrait-on ne plus aimer un enfant mourant ? Non, ce n'est pas cela, grand-père ! C'est moi qui le tue, comprenez-vous ? Je ne dors pas de toute la nuit ; je me lève en sursaut, je le regarde et je l'aime tant que je voudrais le voler. Le voler à qui ? Qu'en sais-je ? Dès que le matin vient, je sens déjà qu'il m'est impossible de
ne pas prendre ce maudit crayon et créer de nouveau. Quelle ironie, créer î Que suis-je donc ? Un forçat, rien d'autre !
— En effet, mon ami, vous vous trouvez dans un bagne...
— Grand-père, grand-père ! Quand je m'approche furtivement de l'ardoise, l'éponge à la main, je ressemble vraiment à un assassin. Parfois, avant de l'effacer, je rôde autour de mon dessin pendant un jour... je me suis même mordu une fois un doigt de la main droite, pour ne pas dessiner ; mais cela n'a servi à rien, parce que j'ai commencé à apprendre à dessiner de la main gauche. Qu'est-ce que ce besoin de créer? Créer à tout prix, créer pour souffrir, créer en sachant que votre œuvre périra, comprenez -vous celar
— Terminez, mon ami, ne vous agitez pas ; je vous exposerai ensuite mon opinion.
Par malheur, je doute que ce conseil ait été entendu par M. K... En proie à l'un de ces paroxysmes de désespoir qui effrayaient tant M. le directeur, soudain, il se mit à se débattre sur son lit et à lacérer ses habits, en pleurant et en criant. Je fus le spectateur ému des
souffrances du malheureux jeune homme, et j'essayai en vain de retenir ses doigts, qui déchiraient ses vêtements ; je savais que cette infraction à la discipline lui vaudrait un nouveau séjour dans un cachot. « O jeunesse impétueuse, pensai-je, quand il se fut un peu calmé, tout en caressant amicalement ses cheveux fins, corara: tu es facilement encline au désespoir! C'est un dessin, un dessin qui, en définitive, aurait peut-être échoué chez un brocanteur, qui te cause de pareils tourments ! »
— Merci, grand-père, fit M. K... visiblement apaisé ! Pour être franc, vous m'avez paru très étrange au premier abord : vous avez un air respectable et dans vos yeux... Vous n'avez tué personne, grand-père ?
Je répète à dessein sa phrase méchante et imprudente, pour montrer qu'aux yeux des gens étourdis et superficiels, le sceau d'une grave accusation peut devenir le sceau du crime lui-même. Réprimant un sentiment d'amertume, je répliquai avec calme :
— Vous êtes un artiste, mon enfant, vous connaissez les secrets de la physionomie humaine, ce masque souple, mobile et trompeur,
qui comme la mer, reflète les nuages flottants et l'éther bleuâtre. La vague marine verte bleuit sous le ciel pur et devient noire quand le firmament s'assombrit de pesants nuages. Qu'exigez-vous donc du visage d'un homme, accablé depuis trente ans par une accusation injuste ?
Mais le peintre, visiblement préoccupé, n'attacha pas grande attention à mes paroles, et il reprit d'une voix sourde :
— Que dois-je faire ? Vous avez vu mon autre dessin? Je l'ai effacé, et voilà plus d'une semaine que je n'ai touché un crayon. Evidemment, continua-t-il d'un ton pensif en s'épongeant le front, ce que j'aurais de mieux à Jaire, ce serait de briser l'ardoise; on ne m'en donnerait point d'autre, pour me punir...
— Rendez-la tout bonnement à la direction.
— Eh bien, c'est entendu, je vais me maîtriser une semaine encore, mais après? Car je me connais. Maintenant encore le démon me pousse la main : « Prends le crayon, prends !e crayon! »
Au même instant, comme mon regard errait distraitement par la cellule, je remarquai qu'un
pan du vêtement du prisonnier, suspendu au mur, était étalé d'une manière bizarre. Feignant d'être fatigué et de vouloir faire quelques pas dans la pièce, je chancelai comme si mes jambes eussent tremblé de faiblesse sénile et j'allai soulever le vêtement : la muraille était toute constellée de dessins!
Le peintre s'était jeté à bas de son lit ; nous restâmes silencieux, l'un en face de l'autre.
— Comment avez-vous pu vous permettre cela, mon ami ! lui dis-je d'un ton de reproche amical. Vous connaissez les règlements de la prison : il est interdit aux détenus d'écrire et de dessiner sur les murs !
— Je ne connais aucun règlement! répliqua M. K... d'un air maussade.
— Et puis, continuai-je avec plus de sévérité, vous m'avez menti, mon ami. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas touché à un crayon depuis une semaine...
— Je soutiens ce que j'ai dit, répliqua-t-il, avec un ricanement de défi. (En général, alors m^rne qu'il était pris sur le fait, il ne manifestait aucun repentir et prenait un air plus moqueur que coupable.)
Examinant de plus près les dessins, qui représentaient des hommes en diverses attitudes, je fus intéressé par leur couleur étrange : un rouge foncé, que je ne connaissais pas.
— C'est de la teinture d'iode? demandai- je. Sans doute avez-vous dit que vous étiez malade pour qu'on vous en donne?
— Non, c'est du sang.
— Du sang?
— Oui.
Je l'avoue franchement : à cet instant-là, il me plut.
— Comment vous l'êtes-vous procuré?
— En me saignant le bras.
— Mais comment avez-vous fait pour ne pas être vu du surveillant qui guette par le judas?
11 eut un sourire rusé et il cligna même de l'œil.
— Ne savez-vous donc pas qu'on peut toujours tromper quand on veut?
Ma sympathie pour lui se dissipa du coup : s'il n'était pas très intelligent, il était déjà très corrompu, il n'admettait même pas qu'il y eût des gens qui ne savent pas mentir. Me rappelant toutefois la promesse faite à M. le direc-
teur, je pris un air de calme et je lui dis avec tendresse, et une douceur toute paternelle :
— Ne soyez pas étonné de ma sévérité, mon ami, ne la condamnez pas. Je suis vieux, j'ai passé la moitié de ma vie dans cette prison et j'ai contracté certaines habitudes, comme tous les vieillards. Respectueux du règlement, j'exige, avec un peu d'exagération peut-être, que les autres fassent de même. Evidemment, vous effacerez ces dessins vous-même et je ne dirai rien à l'administration. Et nous oublierons tout cela... C'est entendu?
Il répondit avec lassitude :
— C'est entendu.
— Et voici ma réponse à votre question. Dans la prison où nous avons le triste plaisir de nous trouver en ce moment, tout est construit d'après un plan très logique et tout est soumis à des règlements et des lois strictes. Même cette disposition — très cruelle je l'avoue, puisqu'elle abrège singulièrement l'existence de vos œuvres — a été inspirée, elle aussi, par une profonde sagesse. Tout en vous permettant de vous perfectionner dans votre art, elle protège en même temps autrui a ntre l'in-
fluence peut-être néfaste de vos créations ; en tous cas, elle complète, achève, raffermit et explique la signification de votre réclusion cellulaire. Que signifie la réclusion cellulaire dans notre prison? Cela signifie que l'homme doit être seul. Serait-il seul si, d'une manière ou d'une autre, il communiquait avec des êtres étrangers à la prison, grâce à ses œuvres?
A l'expression du visage de M. K... je remarquai avec une joie profonde que mes paroles avaient produit sur lui l'impression voulue, et l'avaient fait redescendre du domaine de la fiction poétique au pays de la réalité austère, mais belle. Haussant la voix, je continuai :
— Quant au règlement d'après lequel il est interdit d'écrire et de dessiner sur les murs de notre prison, il est non moins logique. Dans quelques années, cette cellule sera peut-être habitée par un nouveau prisonnier, qui verra ce que vous avez dessiné. Est-ce admissible? Songez-y! Et puis, en quoi les murailles de notre prison se transformeraient-elles, si chacun de ceux qui le désirent y laissaient des traces sacrilèges?...
— Allez au diable !
C'est ainsi, littéralement ainsi, que s'exprima M. K... Et il parla à haute voix et même tranquillement, semblait-il.
— Que voulez-vous dire par là, mon jeune ami?
— Je veux dire que vous pouvez crever ici, si bon vous semble; quant à moi, je m'en irai.
— 11 est impossible de s'évader de notre prison, répliquai-je avec rudesse.
— Avez-vous essayé ?
— Oui, j'ai essayé.
11 me regarda avec incrédulité et sourit. Il ricana :
— Vous êtes un poltron, grand-père. Vous êtes tout simplement un vil poltron.
Moi, un poltron! Oh! si ce petit chien présomptueux avait su quelle tempête de colère il souleva dans mon âme, il se serait caché sous son lit! Moi, un poltron! Le monde s'était écroulé sur ma tête et ne m'avait pas écrasé ; avec ses vieux débris, j'avais créé un monde nouveau d'après mes croquis et mes plans ; toutes les forces hostiles de la vie : solitude, captivité, traîtrise et mensonge s'étaient dressées contre moi, et je les avais toutes soumises
MÉMOIRES D'UN PRISONNIER 5l
à ma volonté! Et moi, qui avais su vaincre les rêves même, j'étais un poltron!
Apres un silence, coupé seulement par la bruyante respiration de M. K... je lui dis avec tristesse :
— Vous qualifiez de poltron un homme qui désire vous venir en aide, non seulement en vous donnant des conseils qui vous laissent malheureusement indifférent, mais encore...
— Mais encore ?
— En vous procurant du papier et un crayon.
Le peintre garda le silence. Et sa voix était basse et timide quand il demanda en hésitant :
— Et... mes dessins... resteront intacts?
— Oui.
Il est difficile de décrire l'enthousiasme impétueux auquel se livra le jeune exalté . la jeunesse naïve et candide ne connaît de limites ni dans la joie ni dans la douleur. Il me serra les mains avec force, m'appela père, ami et me prodigua des paroles affectueuses et quelque peu puériles. Malheureusement, notre entretien se prolongeait et quoique le jeune homme me retînt, je me hâtai de retourner chez moi.
Je ne me rendis pas immédiatement chez M. le directeur de la prison, car je me sentais un peu ému. Comme aux temps lointains, j'arpentai ma cellule jusqu'à une heure très avancée de la nuit, essayant de deviner quel plan d'évasion ignoré de moi ce jeune écervelé avait découvert. Etait- il vraiment possible de s'évader de notre prison? Non je ne pouvais l'admettre, je ne devais pas l'admettre. Me remémorant peu à peu tout ce que je savais d'elle, je compris que M. K... avait adopté quelque vieux projet que j'avais abandonné depuis longtemps; et il arriverait comme moi, tôt eu tard, à la conviction que la chose était irréalisable.
Mais longtemps encore, tourmenté par le doute, je me promenai dans ma cellule solitaire, formant différents projets propres à remédier à la situation de M. K... et à le détourner ainsi de son projet d'évasion; dans aucun cas, il ne devait s'enfuir de notre prison. Puis je me livrai à ce sommeil calme et réparateur que la nature bienfaisante a donné en récompense aux gens dont la conscience est nette et l'âme sereine.
Entre autres choses, peur ne pas l'oublier,
je dirai que j'ai détruit cette nuit mon Journal d'un prisonnier. Il y a longtemps que je me préparais à le faire, mais cette pitié naturelle et cet amour lâche que nous nourrissons même pour nos erreurs et nos fautes m'en avaient jusqu'alors empêché. Au reste, il n'y avait dans mon Journal rien qui fût répréhensible ou qui pût me compromettre d'une manière ou d'une autre. Et si je l'ai détruit, c'est uniquement par désir de livrer tout mon passé à l'oubli et d'épargner à celui qui aurait peut-être lu ces pages l'ennui qu'engendrent de longues plaintes et l'horreur des malédictions sacrilèges. Qu'il repose en paix!