VI AVERTISSEMENT
contemporains, je ne fais donc qu'exécuter fidèlemonl la volonlé réilécliie de leur auteur.
Des deux manuscrits établis sous ses yeux, M. de Falloux conserva l'un au Bourg-d'Iré et confia l'autre au comte Albert de Rességuier, après avoir relu avec lui l'œuvre entière et contrôlé ses propres souvenirs par ceux du plus intime et du plus ancif^n témoin de sa vie.
C'est ce dernier manuscrit qui fut remis à l'éditeur, M. Perrin^ vers la fm de novembre 1885. M. de Falloux en corrigea les premières épreuves avec l'ardeur inquiète d'un homme qui sent ses jours comptés, et j'en ai achevé l'impression avec le concours de l'ami dévoué que mon oncle a choisi pour exécuteur testamentaire.
Je manquerais à un devoir qu'il m'est doux de remplir, si je n'unissais ici dans un sentiment de reconnaissance le nom de M. de Rességuier à celui de M. de Falloux.
Une idée a guidé toute leur vie ; une pensée de leur commune amie, Madame Swetchine, la résume : a Le royalisme, c'est le patriotisme simplifié. »
Georges de BLOIS.
Le Bourg-d'Iré, 2 novembre 1887.
Ne me reconnaissant aucun droit à occuper la postérité et n'avant rien fait qui me paraisse digne de mémoire, je puis dire très sincèrement que je ne recueille ces souvenirs que pour témoigner de ma fidélité à la cause qui a été celle de toute ma vie et pour rendre hommage aux hommes dont j'ai partagé les convictions, les luttes persévérantes et le dévouement désintéressé. Mon parti et mes amis n'ont qu'cà gagner à être mieux connus; notre cher pays, lui aussi, ne peut que gagner à les mieux connaître et à se pénétrer de la sympathie et du respect qui leur sont dus. C'est ce qui me décide à dicter ces pages dans la simplicité de la justice et du vi;ai.
Je suis né à Angers le 7 mai 1811. Que de change-
2 CnAPITRE PREMIER (18H-1828).
menls depuis lors! Ce ne sont pas seulement les idées qui se sont modifiées : les mœurs, l'aspect physique des lieux, tous les instruments, pour ainsi dire, et toutes les habitudes de la Mie ont subi les mêmes transformations. Les premiers spectacles de mon enfance diffèrent de ceux d'aujourd'hui, autant que les pensées et les exemples d'aujourd'hui diffèrent de ceux qui s'offrirent les premiers à mon intelligence. Ceux de mes contemporains qui ont été élevés comme moi à l'extrémité de l'Anjou voisine de la Bretagne peuvent se rappeler qu'ils avaient à cette époque, autour d'eux, un vaste et impénétrable bocage. La Vendée, telle que nous la présentent les Mémoires de madame de La Rochejaquelein, se prolongeait jusqu'au pays de Segré, appelé alors le Craonnais, parce qu'il relevait, avant la Révolution, de la petite ville et baronnie de Craon. Si l'on voulait se rendre à Angers, capitale de la province, — on n'eût pas dit, à cette époque, chef-lieu du département, — il fallait mettre deux jours à franchir onze lieues. On en faisait six dans une charrette à bœufs ; on s'arrêtait au Lion-d'Angers, gros bourg que traversait l'ancienne route royale de Laval; on soupait à Tunique auberge de la Boule d'or; on couchait dans l'unique chambre destinée aux hôtes privilégiés. Cette chambre avait quatre lits à quenouilles avec d'épais rideaux derrière lesquels on défaisait et refaisait sa toilette ; autant qu'on le pouvait, on entreprenait le voyage avec des amis, de façon à s'assurer, dans les lits qu'on n'occupait pas, des voisins agréa- ; les t^ou pas trop incommodes. La nuit ainsi passée,
on se remettait en route, le lendemain de bonne heure, dans une voiture de louage venue d'Angers exprès pour vous chercher. Cette voiture à deux roues, mais à deux banquettes, avec un cheval porteur, — ce qui la distinguait du coucou à un seul cheval, si longtemps en usage de Paris à Versailles, — gravissait lentement, sur une route pavée, deux côtes escarpées, les buttes de Grilleul bien aplanies aujourd'hui, mais qui nous effrayaient alors comme des montagnes bordées de précipices. On ne débarquait à Angers qu'à l'entrée de la nuit.
Quand la charrette à bœufs, seul mode de transport dans tous les environs de Segré, était employée par des châtelains, ils faisaient placer sur de la paille des fauteuils en velours d'Utrecht, sous des cerceaux couverts de toile, en cas de pluie ou de soleil. Et c'était là du luxe, car, le plus souvent, on montait à cheval avec les enfants en croupe, attachés par le milieu du corps. La charrette et les bœufs étaient offerts aussi à l'évêque en tournée pastorale, et mon enfance a été réjouie par une aventure dont l'un des acteurs existe encore à l'heure où j'écris.
M. de Meaulne recevait au château de Vallière, dans la paroisse de la Potherie, le très vénérable évêque d'Angers, M. Montant des Iles, et devait le conduire dans notre paroisse, celle du Bourg-d'Iré. Trois fauteuils étaient dressés sur la paille et sous la toile : un pour l'évêque, un pour son grand-vicaire, l'abbé Régnier, aujourd'hui cardinal-archevêque de Cambrai, et le troisième, derrière les deux premiers^ pour le châtelain. Le garçon bouvier, son aiguillon
à la mai a, stimulait les bœufs quand ils se ralentissaient, et les suivait derrière la haie, quand le chenîin, devenu trop étroit, ne présentait plus qu'une longue et profonde flaque d'eau. A un moment, voyant la charrette engagée dans un de ces défilés, M. de Meaulne se lève et s'écrie : « Arrête tes bœufs, mon gars! » et il est obéi; puis, se tournant vers l'évêque : « Monseigneur, vous ne sortirez point d'ici que vous ne m'ayez changé mon vicaire! — Mais, mon bon Monsieur, vous n'y songez pas, c'est une très mauvaise plaisanterie. — INon, non, Monseigneur, je ne plaisante pas. Je vous l'ai déjà demandé et vous me l'avez refusé; mais je tiens une bonne occasion et je ne la lâcherai pas. Cet abbé-là n'est point fait comme un autre, il prêche toujours sur l'enfer et ne veut jamais promettre la vie éternelle à la fin de ses sermons; il me donne des cauchemars dont je ne suis pas remis au bout de vingt-quatre heures! » La résistance de l'évêque et de l'abbé Régnier fut héroïque, mais enfin il fallut capituler; on capitula : c< Touche tes bœufs, mon gars! » dit alors M. de Meaulne, et l'on se remit en route. Au retour de la tournée pastorale, le vicaire de la Polherie fut nommé curé, avec exhortation à plus d'indulgence, et, à la fin d'une longue carrière redevenue paisible, M. de Meaulne laissa le château de Vallière à son gendre, M. de Rochebouët, père du général de Rochebouët, mon excellent voisin d'aujourd'hui.
Entre tous les villages du pays, celui du Bourgd'Iré était l'un des plus pittoresques et aussi des plus primitifs. Sa vieille église fort délabrée, mais à porte
romane et au clocher de pierre, s'élevait sur un petit rocher que l'on gravissait par des marches irrégulières. Le cimetière enveloppait Téglise; les deux ou trois maisons de quelque apparence donnaient asile, le dimanche, aux habitants qui venaient des extrémités de la paroisse et qui, ayant quarante ou cinquante échaliers à franchir pour gagner la messe, ne se souciaient pas de redoubler cet exercice pour les vêpres. Les échaliers sont une sorte de clôture faite de barreaux superposés et placée à l'angle des champs pour donner passage aux humains et l'interdire aux animaux. On arrivait au village par un sentier bien battu, appelé le chemin de la messe ^ plus court et plus sec que les chemins creux, et qu'on nommait aussi roye^^e, comme dansle vieux français; car il est très exact de dire que les paysans du Craonnais parlaient et parlent encore la langue du sire de Joinville. Ce n'est pas un patois, c'est un idiome, où se retrouvent une foule de mots, tombés ailleurs en désuétude. Outre l'échalier et la voyette, chaque champ avait et a encore une bordure de châtaigniers et de chênes de haute futaie, dont le nombre diminue de jour en jour parce que nous sommes moins économes que nos pères.
Tout ce pays n'avait pas seulement l'aspect extérieur de la Vendée, il était aussi, comme elle, l'ardent et pur foyer des traditions monarchiques. Les Mémoires d outre-tombe racontent que, à son premier retour d'Amérique, M. de Chateaubriand et tout l'équipage du navire, apercevant la côte de France, s'écrièrent soudainement : « Vive le Roi! » Le même
C CHAPITRE PREMIER (4811-li
mouvement se reproduisait sans cesse chez Jes paysans au milieu desquels je suis né. S'exercer au maniement du fusil, venir en troupe et en armes à la fête du curé et du châtelain, boire une barrique de cidre à la santé les uns des autres, et terminer le tout par le cri de : « Vive le Roi ! » c'était alors la grande réjouissance. Je n'ai pas de souvenir plus ancien que celui de ma part enfantine dans le cri populaire du pays : « Vive le Roi et M. de Sainte-Gemmes! » Je vois encore tous les yeux se mouiller, à ces mots d'une chanson vendéenne :
D'Andigné revoit sa patrie...
Le comte d'Andigné de Sainte-Gemmes, général de la Vendée angevine, qui avait eu l'honneur d'affronter personnellement la colère du premier consul, longtemps prisonnier ou proscrit sous le premier Empire, venait alors au château de la Blanchaye, chez le marquis d'Andigné, son frère, jouir de l'affection d'un pays qui courait tout entier audevant de lui, avec des bouquets et des armes désormais pacifiques.
Tous les gentilshommes du voisinage, MM. de Narcé, de Dieusie, de la Potherie, de Villemorge, etc., étaient pénétrés du même esprit. Nous avions pour voisin, dans la paroisse même du Bourg-d'lré, et pour ainsi dire porte à porte, le château de la Douve, habité par le comte et la comtesse d'Armaillé, par leurs enfants, de l'âge de mon frère et du mien, €tpar la baronne de la Paumelière, mère de madame <l'Armaillé. Madame de la Paumelière avait long-
temps habité le château du Lavouër qui figure dans toutes les histoires de la Vendée. Quand les événements de la guerre l'obligeaient à quitter le Lavouër, elle se confiait en toute sécurité à quelques métayères des environs, empruntait leur costume et portait à la dérobée le pain et les munitions aux chouans; durant trois ou quatre années d'un péril incessant, elle ne rencontra jamais une trahison, pas même involontaire dans la légèreté d'un enfant, et ne courut qu'une fois un danger, dû au hasard. Elle entrait dans un champ de genêts où elle allait cacher deux, de ses enfants en bas âge, quand elle se trouva tout à coup en face de deux républicains égarés qui cherchaient à rejoindre leur corps. L'arrêter et la mettre enjoué fut l'affaire d'un instant. Madame delà Paumelière, — je la vois encore refaisant son geste doux et résigné, — ramena de ses deux mains les deux enfants derrière elle et présenta sa poitrine au bout du canon. Un des deux soldats ne tire pas, l'autre tire et le coup rate : « Allons, brigande, tu as du courage, f... le camp! »
Pour mieux veiller sur les siens, madame de la Paumelière avait pris l'habitude, qu'elle garda jusqu'à l'âge le plus avancé, de dormir le jour seulement, et, nous autres enfants, n'avions pas de plus grand bonheur que de rester le soir avec elle, aussi longtemps qu'on voulait bien nous le permettre, pour lui faire raconter les épisodes du terrible temps passé. Madame d'Armaillé était, comme sa mère, admirablement belle. Elle avait un son de voix d'un charme incomparable; elle s'accompagnait sur la
harpe sans beaucoup d'art, mais avec beaucoup d'expression, et Ton ne pouvait, sans être vivement touché, lui entendre chanter le jPom^^z^yowr de Gulistan, quelques airs de Grétry et les chansons vendéennes. C'est à elle que je rapporte mon ardent amour pour la musique.
En vue du Bourg-d'Iré, et à moins d'une lieue de dislance, était le château de Noyant. 11 appartenait à un célibataire, ancien officier de l'armée de Condé, le chevalier Prosper de Candé. Là, c'étaient les souvenirs de l'émigration, c'était surtout une charité originale et inépuisable. Avec douze ou quinze mille livres de rente, ce qui était la richesse de ce temps-là, M. de Candé n'occupait que le petit coin d'un grand château, faisait de son salon sa salle à manger, écrivait et lisait sur la table dont on venait de retirer le couvert, n'avait que deux fauteuils de paille et six chaises assorties. Quand on eut inventé ou pour mieux dire renouvelé cette forme commode de fauteuil qu'on appela fauteuil à la Voltaire^ il résista à toutes les instances de ses proches et de ses amis qui lui demandaient d'accorder cette douceur à ses accès de goutte. Son neveu, le baron de Candé, se risqua à commander un de ces fauteuils à Pans et aie lui faire adresser directement. La caisse, fort mal reçue, ne fut ouverte qu'après la mort du chevalier, et le fauteuil inutile fut trouvé dans l'orangerie entièrement rongé par les rats. En revanche, x\l. de Candé ne refusait jamais rien à un pauvre. Maintes fois, il fit enlever la soupe ou les fruits qu'on lui servait pour les donner môme à qui ne les demandait
pas. Un jour d'hiver, on vint lui dire qu'une pauvre femme récemment accouchée n'avait pas de feu et sollicitait un peu de bois; on allait en prendre dans le bûcher : « Mais ce bois-là, dit M. de Gandé, s'allumera-t-il tout de suite? Prenez donc celui que voilà dans ma cheminée et ne perdez pas de temps! » Le domestique part, emportant tout ce dont on peut le charger, mais à peine a-t-il fait quelques pas que M. de Candé s'écrie : « Oh ! l'imbécile ! et les cendres ! et les cendres! Est-ce que l'on peut faire un bon feu sans la cendre! » et, saisissant la pelle, il remplit un panier, puis court lui-même après ses bûches avec ce supplément essentiel.
M. de Candé était un écuyer accompli, très connaisseur et très difficile en chevaux, aussi rebelle aux selles anglaises qu'aux fauteuils perfectionnés et qui n'admettait que la selle en peau de daim, largement posée sur une housse de velours rouge à galons jaunes. On se pressait sur le perron pour le voir arriver au petit galop et saluer en faisant exécuter à son cheval des exercices de haute école. Une partie de son émigration s'était écoulée en Pologne, oii la musique et la danse avaient charmé sa jeunesse ; aussi, quand les pianos furent tardivement introduits dans notre pays, sa vieillesse s'animait encore au moindre mouvement de valse, et, à défaut de valseuses, rares à cette époque, il prenait une chaise entre ses bras et se mettait à tourner, au milieu du salon, avec une grâce et une distinction du plus pur ancien régime.
Dans une autre direction et à peu près à la même distance, nous avions un type absolument différent,
M. Veillon de la Garoullaye. C'était le gentilhomme campagnard, passionnément attaché au sol natal et qui n'avait jamais consenti à s'en séparer. Parisien était pour lui l'équivalent d'une injure : il n'avait jamais vu Paris, et ses fils ne l'ont pas vu davantage. Après la chasse et la conversation avec les métayers et sur les métairies, il n'admettait qu'une lecture, celle du journal, n'arrivant alors que deux fois par semaine et dans lequel on cherchait d'abord les nouvelles du roi et le bulletin de la cour, placés en tête de chaque gazette. Peut-être fit-on une exception en faveur du procès Fualdès : on se réunissait de deux ou trois heues à la ronde, pour le lire en commun chez celui qui recevait le plus ample compte rendu.
M. Veillon prit part à la levée de l'Ouest en 1815; il reprit les armes à l'appel de Madame la duchesse de Berry, en 1832. 11 ne tenait au mouvement contemporain que par ce dévouement si naturel chez lui qu'il n'aurait compris ni qu'on s'en abstînt ni qu'on s'en vantât. C'étaient une figure, un parler, un genre d'esprit à la fois si à part et si attachants, que je m'avisai de tracer son portrait dans un petit travail intitulé : Dix ans d'agriculture. Je le lui portai, en agitant de loin ma brochure et en lui disant : (( M. Veillon, vous êtes là tout vif! » — «Donnez, donnez », me dit-il, et prenant ma brochure avec un geste indescriptible : a Ce sera toujours du papier ! » — Ce portrait était ainsi conçu : Le vrai campagnard est en même temps actif et sédentaire ; sensible à l'honneur, inaccessible à l'ambition, il sert son pays sans quitter son foyer. Son corps est robuste parce
PROVINCE. — FAMILLE. — ÉDUCATION. Il
que son âme est paisible. Jette-t-il son regard en arrière, il retrouve assurément des soucis ou des peines, mais point de remords. Quand ses jours sont comblés, il laisse autour de sa tombe un honnête souvenir de deux ou trois lieues de circonférence et cette devise à ses successeurs : Vivre en travaillant, mourir en priant *.
Enfin, et comme si ce petit coin de France eût dû présenter une collection d'échantillons, nous avions à distance égale, dans la commune de Loire, le vicomte et la vicomtesse de Turpin, débris de l'ancienne cour. Madame de Turpin, née de Bongars, conservait dans sa petite maison de la Ferté, dans un petit salon attenant à une petite cuisine, la tenue et le langage de sa jeunesse. M. de Turpin, au contraire, devenu campagnard depuis le commencement du siècle, avait pris gaiement les allures de sa nouvelle position. Il était entièrement chauve, et, durant tout Tété, pour se défendre de la chaleur, il remplissait son chapeau de grands brins de fougère qui retombaient sur ses épaules. Pieux de sentiment, voltairien de conversation, il était lié avec le comte de Provence et quitta une seule fois la Ferté pour aller voir le roi Louis XVIIL II demanda une audience et, la réponse n'arrivant pas dans les vingt-quatre heures, il courut de bon matin chez le premier gentilhomme de la chambre pour le prier de représenter au roi qu'il n'aurait point l'honneur de le voir s'il n'était pas reçu dans la journée, ayant promis à madame
* Études et Souvenirs, p. 209.
de Tarpin de revenir le samedi soir pour la conduire le dimanche malin à la grand'messe, ce qui leur imposait trois quarts de lieue à pied. Louis XVIII trouva la raison sans réplique, le reçut aussitôt et lui dit en riant : « Hé bien ! mon pauvre Turpin, vous êtes donc devenu enfant de chœur? » Mais il ne s'en tint pas là et lui demanda s'il ne désirait pas quelque chose du Roi : « Sire, vous m'avez accordé tout ce que je désire, puisque je vous revois. — Et votre neveu? — Il est campagnard comme moi, et ne quitterait Angrie pour rien au monde. — Mais il a un fils? — Oui, Sire, qui entrera aux écoles militaires, puisqu'il faut cela à présent. — Soit; mais je veux qu'il vienne d'abord près de moi, et vous allez lui apprendre qu'il est nommé page. — Sire, vous avez raison, car vous n'aurez jamais eu un plus fidèle serviteur ! » Dès qu'il eut atteint l'âge requis, le jeune Lancelot de Turpin fut conduit à Paris par son père, entra aux- pages, et il y était encore lorsque Louis XVIII fut atteint de sa dernière maladie. Durant une nuit, le vieux roi entendit sani^loter près de son lit : « Qui pleure ainsi ? dit-il. Ah 1 c'est Turpin I mon pauvre enfant, tu aimes donc bien ton roi ? Tiens, garde cela en souvenir de lui. » Et il lui remit une bague. Cette bague, conservée au château d'Angrie, n'y rappelait plus que de douloureux souvenirs. Après la mort du roi, entre l'école des pages et le régiment, Lancelot de Turpin vint passer quelques jours chez ses parents. Apercevant un chien de chasse derrière une grille, il lui tendit la main pour le caresser. Le chien était enragé et le
mordit cruellement. Cette branche des Turpin s'éteicrnit dans ce deuil affreux.
L'unité de sentiment régnait tout autour de moi, je la retrouvais également dans mon intérieur.
Ma famille avait servi la monarchie sans éclat, mais avec fidélité. Originaire de l'Anjou, elle s'était étendue en Poitou et en Touraire, et elle a laissé dans ces trois provinces des marques d'une généreuse charité. En 1711, Angers donna notre nom à une place publique qui le porte encore, en reconnaissance de bienfaits considérables durant les désastres de la France à cette époque. Lorsque l'armée vendéenne occupa Angers, ma grand'mère reçut chez elle le général de La Rochejaquelein. Elle paya bientôt cet honneur de sa liberté et mourut d'épidémie typhoïde et aussi de faim dans le château de Montreuil- Bellay où elle avait été transférée à cause de l'encombrement des prisons d'Angers*. On lui entendait dire quelques instants avant sa mort : « Je sens qu'un bouillon me rendrait la vie ! »
Mon père, émigré à quatorze ans, entra dans le régiment de Talleyrand-Périgord, prit part au siège de Maëstricht, à l'expédition de Quiberon et ne retrouva en France, au retour des émigrés, sous le consulat, qu'une très modique portion de sa fortune. Il vécut beaucoup alors chez le frère de sa mère, M. de Baracé, aux environs de Durtal. La Révolution avait jeté là aussi d'autres victimes. La comtesse de Créquy recueillait au château de Huillé sa nièce,
1. Les Nobles Prisonnières du château de Montreuil, par A. B. Saumur. Imprimerie de P. Goilet, 1865.
mademoiselle de Soiicy, que mon père demanda ef obtint en mariage. La marquise de Soucy, magrand'mère, était fille de la baronne de Mackau. Madame de Mackau avait été sous-gouvernante des enfants de France sous Louis XV, et madame Elisabeth lui avait été spécialement confiée : ce furent ses soins assidus et la tendresse de sa fille aînée, Angélique de Mackau, plus tard marquise de Bombelles, qui triomphant de l'extrême vivacité et presque de la violence de caractère de madame Elisabeth, finirent par transformer ses défauts en héroïques vertus. Madame de Soucy, sous-gouvernante des enfants de France, à son tour, avait élevé Louis XVII et Madame Royale. Elle fut appelée au Temple quand la jeune princesse fut échangée contre les otages d'Olmûtz, et l'accompagna à Vienne pour la remettre à la famille impériale. Madame de Mackau et madame de Soucy refusèrent d'émigrer pour demeurer près de la Reine; elles assistèrent à ses côtés à la journée du 20 juin; quand le 10 août les eut violemment arrachées de leur poste, elles se retirèrent dans les environs de Paris, à Vitry, et ce fut près d'elles que se réfugia l'abbé Edgeworth après le 21 janvier.
Mon grand-père de Soucy, mestre-de-camp de cavalerie, exerçait un commandement à Cherbourg, où le duc de La Rochefoucauld avait voulu préparer une retraite à Louis XVI. « Soucy, je compte sur vousl » lui avait dit le roi, et ce mot avait suffi pour le détourner de toute pensée d'émigration, dévouement qu'il paya de sa vie.
Madame de Bombelles avait promptement suc-
combé, après la mort de madame Elisabeth, à son inconsolable douleur. Son mari se fit prêtre, demeura jusqu'en 1814 curé en Moravie, rentra en France avec M. le comte d'Artois et fut nommé évêque d'Amiens. Il avait eu quatre enfants dont nous retrouverons plus tard les singulières destinées et il racontait gaiement l'affront qu'il avait subi en 1814, à l'hôtel de Rougé : « Qui dois-je annoncer? » lui demandait un vieux domestique : — « Annoncez l'évêque d'Amiens et ses enfants. — Monsieur, je n'annoncerai jamais cela à madame la marquise. » La leçon ne fut pas inutile, et depuis, quand il entrait dans un salon avec ses enfants, il s'amusait à dire : (( Je vous présente les neveux de mon frère, » quoiqu'il n'eût jamais eu de frère.
Mon enfance a donc été constamment placée entre des personnes ayant vécu à la cour, mais pour lui offrir tous les genres de 'sacrifices, ou des personnes qui professaient et pratiquaient le même dévouement, sans avoir jamais eu ni besoin ni envie de connaître la cour.
Ainsi, histoire locale, récits incessants tantôt des splendeurs et des bienfaits de Versailles, tantôt des épreuves et du courage de la famille royale, tout entretenait au Bourg-d'lré le culte monarchique. Je ne puis me reporter à ces premières années sans y retrouver la source des inspirations de toute ma vie : l'honneur avant l'intérêt, le patriotisme personnifié dans de nobles et touchantes figures, le cœur d'accord avec l'intelligence et la fortifiant, le sol parlant lui-même un langage intelligible et chéri, et lapro-
vince natale fidèlement, distinctement aimée de même temps que la patrie tout entière. Aussi le premier paysage qu'ont vu mes regards, les premie^ visages qui ont souri à mon enfance, ont gardéâiïs^ mon cœur une place que rien ne leur a disputée et ne leur disputera jamais jusqu'à mon dernier soupir.
Après leur mariage, mes parents étaient venus habiter à Angers une petite maison à côté de notre ancien hôtel, devenu trop vaste pour leur fortune, et que mon père louait à l'évêché. Nous passions l'été au Bourg-d'lré dans une fort modeste habitation qui s'appelait la Mabouillère. Ma mère, née et élevée jusqu'à dix ans dans le château de Versailles, s'accoutumait avec quelque peine à une situation si différente et se révoltait notamment contre le nom de Mabouillère, désinence fort angevine qui lui paraissait un peu ridicule. Elle obtint aisément de mon père qu'on y substituât le nom de Soucy ; mais elle l'obtint moins aisément des habitants du pays, qui, les uns par routine, les autres par un peu.de malice, s'obstinaient à Mabouillère, ce qui ne déplaisait pas du tout à mon père. JNés et grandis dans ce conflit, et pour n'y point prendre parti, mon frère et moi nous nous mîmes à dire : le Bourg-d'lré. Les neutres nous imitèrent; peu à peu la Mabouillère tomba en désuétude; Soucy ne fut jamais adopté et le Bourg-d'lré demeura.
Lorsque j'eus atteint l'âge de l'étude, mes parents me firent suivre, comme externe, les cours du lycée d'Angers où mon frère, plus âgé que moi de quatre ans, était pensionnaire. Au début, je remporlai tous les premiers prix ; les années suivantes, j'eus
encore de nombreux succès, mais je rencontrai toujours un obstacle insurmontable dans les mathématiques. J'y apportai toute sorte de bonne volonté, et je fondais en larmes au milieu de mes leçons en reconnaissant que je ne pouvais parvenir à comprendre un mot de la science que l'on voulait m'inculquer. Tout mon goût était pour les lettres et bientôt pour la parole. A peine eus-je entendu quelques discours à Saint-Maurice, cathédrale d'Angers, que je me crus une vocation ecclésiastique et me mis à composer des sermons. Ma mère et quelques-unes de ses amies me taillèrent dans de vieux châles des chapes et des chasubles, et mes camarades se transformèrent volontiers en auditeurs. J'étais cependant très timide et ne m'entendait pas qui voulait. Une de mes impressions, à cette date, et que je retrouve absolument vivante en moi, fut l'épouvante qui me saisit, lorsque, descendant de ma petite chaire improvisée, je vis les armoires et les cabinets s'ouvrir pour laisser sortir tous les Quatrebarbes, oncles, tantes, grand-père et grand'mère de Louis de Quatrebarbes, qui, voulant faire partager son édification à sa famille et désespérant d'obtenir mon consentement, m'avait joué ce tour.
En pariant pour l'émigration, mon père, traversant Paris, avait assisté à plusieurs séances de la Constituante et avait une fois entendu Mirabeau qui lui avait laissé une impression profonde. Au retour de Quiberon, il s'était fixé à Londres et il avait entendu M. Pitt, dont il ne parlait jamais qu'avec enthousiasme. L'intérieur de ma famille présentait dont
18 CnAPITRE PREMIER (1811-1828).
celte singulière anomalie des opinions les plus passionnément monarchiques et d'un culte intime pour les succès et la gloire parlementaires. Il en résulta que l'on prit au sérieux mes prétendues dispositions oratoires, et l'on décida que mes études s'achèveraient à Paris. Nous allâmes loger dans la rue Caumartin, et je suivis comme externe les cours du collège Bourbon, aujourd'hui lycée Condorcet. Je ne sais combien ce régime aurait pu durer, tant notre petite fortune le rendait pénible, si la Providence ne s'en fût mêlée.
En 1822, un vieux cousin de mon père, M. de la Grossonnière , qui depuis longtemps n'entretenait plus de relations avec qui que ce fût, vint à mourir sans testament. Il laissait une opulente succession territoriale qui se partageait par moitié entre mon père et un cousin, M. de Ménage, petit-neveu de l'ami de madame de Sévigné. La part de M. de Ménage passa aux Villebois, aux Quatrebarbes, aux la Potherie, représentés aujourd'hui par la comtesse Albert de La Rochefoucauld. La part de mon père changea soudainement notre situation.
Je suis obligé de dire que M. de la Cressonnière démontra, dans presque tout le cours de son existence, que l'avarice devient une passion qui a sa sensualité comme toutes les autres. Il avait été très beau, très dissipé, et, dans son régiment, il avait fait cinquante mille écus de dettes que son père avait payées, mais avec beaucoup d'humeur. La Révolution lui donna une leçon plus sévère encore, et il contracta si bien l'habitude de l'économie qu'il en vint à la pousser jusqu'aux derniers excès. Il avait d'héritage
lin hôtel à Angers et un hôtel à Paris, au Marais; il les gardait uniquement pour s'épargner un loyer. Mais quand il voyageait en poste, ce que la goutte rendait nécessaire, il fallait payer sa couchée dans chaque auberge, et c'étaient autant de chagrins sans cesse renouvelés. Il ne trouva qu'un moyen d'y échapper, ce fut d'acheter une maison à la Flèche, une autre au Mans et une troisième à Chartres, d'installer une servante dans chacune d'elles et d'y loger gratis quand cela lui plaisait. Les héritiers eurent à vendre toutes ces maisons, et à congédier toutes ces servantes. Un vieux notaire, M. Roussel, qui avait autant que cela se pouvait, la confiance de M. de la Crossonnière, expliquait ainsi cette bizarrerie : « Elle lui a coûté plus de cent mille francs, mais c'était de l'argent qui sortait de ma caisse sans passer par la sienne; il ne l'avait pas vu, il ne l'avait pas touché^ il n'avait pas eu le temps de s'y attacher. »
M. de la Crossonnière avait en Anjou un beau et ancien château, le Plessis-Chivré ; mais sa résidence favorite était un manoir de la plus triste apparence,, dontla cour était entourée de quatre hautes murailles, dont toutes les fenêtres au rez-de-chaussée étaient garnies de grilles de fer et qui ressemblait moins à une maison qu'à un coffre-fort. La Lussière était d'ailleurs une belle terre qui lui présentait deux avantages : être bien soigné par le fermier et la fermière, gens fort intelHgents, et se rendre à leurs frais à Angers, quand il y avait affaire, à la seule condition de faire coïncider son voyage avec le jour du marché. Ces braves prens l'aimaient sincèrement
et gémissaient de sa parcimonie beaucoup plus pour sa considération que pour leur propre compte. Ils crurent avoir trouvé le remède en demandant au curé de Vern un sermon sur l'avarice. Le curé consentit volontiers et s'en acquitta à merveille ; mais le principal intéressé ne broncha pas et fut, comme il arrive à beaucoup d'autres sermons, le seul peut-être qui refusât de s'y reconnaître. Le fermier s'en aperçut mais ne se découragea point et voulut voir s'il ne réussirait pas à sa façon mieux que le curé. Il entre, un matin, avec une figure bouleversée, chez son maître qui n'était point habitué à lui voir cette physionomie : (( Que t'est- il arrivé? — Ah! Monsieur, je n'oserai Jamais vous le dire. — Allons! voyons, ne te fais pas prier! — Eh bien! Monsieur, j'ai rêvé cette nuit que j'étais en enfer! Oh! Monsieur, que c'est abominable, l'enfer! Partout des flammes et des supplices! Je ne savais que devenir quand j'aperçois dans un coin un bon fauteuil : je me précipite, mais le diable m'arrête et me crie : Malheureux! ne va pas là.... C'est le fauteuil de M. de la Crossonnière. Ah ! Monsieur! je vous en supplie, ajoutait le fermier avec l'accent le plus sincère et le plus respectueux, faites mentir le diable et prenez garde à l'enfer! »
On avait obtenu d'un de mes professeurs à Angers, qu'il vînt nous rejoindre à Paris, comme précepteur. C'était un homme distingué qui étendait son goûtpassionné pour les classiques jusqu'au Théâtre-Français. Talma et mademoiselle Mars y régnaient alors. Mon précepteur m'y conduisit quelquefois, puis souvent, trop souvent peut-être. J'échangeai alors le goût de
la prédication contre celui de la tragédie. Je mis en vers et en cinq actes mon érudition de collège, et j'appris par cœur Corneille, Racine et Molière, de préférence à Homère, à Virgile et à Horace.
Talma s'empara complètement de ma jeune imagination. Quand je revenais du Théâtre-Français, au lieu de me coucher, je me drapais à la romaine dans les couvertures de mon lit et je me récitais à moimême, je réciterais encore aujourd'hui presque tous les rôles du grand tragédien. Beauté des traits, beauté de l'organe, noblesse naturelle de la taille et de l'attitude, Talma possédait tout au degré le plus rare : tout en lui parlait, touchait, saisissait. Je n'ai, depuis, retrouvé que chez M. Berryer cette réunion et ce prestige de tous les dons naturels. Jamais accent ne fut plus déchirant que celui d'Oreste disant à Hermione :
Quoi! ne m'avez-vous pas
Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?
Toutes les notes de la voix humaine, de l'accent le plus aigu à l'accent le plus profond, vibraient dans ce cri, et la salle entière recevait une commotion qui durait plusieurs minutes. Les pièces les plus médiocres prenaient avec lui un air de génie. Pour un seul mot on courait à FalJdand^ drame de M Laya. Ecoutant le récit d'un crime dans lequel il finissait par se reconnaître, Falkland interrompait le narrateur par un: «Hein! » simple exclamation qui fournissait à Talma l'un de ses effets les plus puissants, tant il savait y faire entrer de remords, d'appréhen-
sions et de larmes. Sa dernière création fut le rôle de Charles VI, dans la tragédie de M. de la Ville-Miremont, que personne ne connaît plus aujourd'hui; et qui n'a pas entendu Talma crier au Dauphin : « Dans mes bras! dans mes bras I » ne peut se faire une idée de ce qu'il y avait de poignant dans cette lutte entre la folie et la raison.
J'en vins à me demander si Talma était réellement un homme comme un autre, et je conçus un désir de le voir tellement irrésistible qu'un matin je m'échappai pendant la classe pour me rendre clandestinement dans la rue de la Tour-des-Dames, où Talma avait un hôtel voisin de celui d'Horace Vernet. On m'introduisit sans difficulté près de lui, et, une fois en sa présence, je ne trouvai rien de mieux à dire que de me mettre à pleurer. Talma me rassura et m'interrogea avec une extrême douceur; quand il eut tiré de moi l'aveu que j'étais là uniquement pour le regarder, il me dit : « Mon enfant, j'ai reçu beaucoup d'hommages, mais je vous assure que le vôtre me touche tout à fait ! » Puis, il m'offrit de me donner des billets chaque fois que je voudrais aller l'entendre. Je répondis que je pouvais payer ma place et que mes parents ne me refusaient rien à cet égard. Il ne me congédia qu'après m'avoir retenu quelque temps, interrogé sur mes études et fort encouragé à bien travailler. Quelques jours après, il reprit le Macbeth de Ducis et ma mère me conduisit à la première représentation. La tragédie finie, on passa à la comédie; mais j'avais tant de peine à entendre quelque chose après Talma que je demandai en grâce de ne
pas rester davantage. Ma mère refusa d'abord ; j'insistai, elle céda. Nous attendions une voilure dans le vestibule désert en ce moment. Un homme attendait aussi, soigneusement enveloppé dans un grand manteau : il me reconnaît, s'approche, et m'embrasse en me disant : «Eh bien! mon petit ami, avez-vous été content ce soir? » C'était Talma. Qu'on juge de la surprise de ma mère et de mon embarras! Il fallut tout avouer, être grondé, puis pardonné. Bien peu après, Talma n'était plus.
Paris, sauf le Théâtre-Français, ne me causait aucun éblouissement. Je regrettais profondément Angers et l'Anjou, je gardais envers les Parisiens appréhension et méfiance, et je ne me liai qu'avec quelques compagnons de classe :
Léon de Miramon, cœur d'un grand courage, d'un grand dévouement et à qui ces deux qualités coûtèrent la vie, car il se sacrifia pour sauver un de ses jeunes cousins qui se noyait dans une partie de bains en Auvergne;
Eleuthère de Girardin, aujourd'hui l'abbé de Girardin^ ardent promoteur des œuvres charitables de Paris ;
Elzéar de Vogué, esprit très méridional et très original. Il eut de bonne heure le désir d'épouser une jeune personne jolie et bien née, mais sans dot, et je lui disais : « Tu es l'héritier d'une pairie et d'une grande fortune ; ton père ne consentira point à ce mariage. —Oh! j'ai un plan; il est infaillible. Je vais demander à mon père l'autorisation de voyager en Orient ;il ne me la refusera cer-
tainement pas, et je lui écrirai de Constantinople : Mon père, je suis éperdùment amoureux d'une des filles du Grand Turc et je veux l'épouser. Il me fera revenir aussitôt ; il me représentera avec indignation qu'un fils des Croisés et des compagnons de Simon de Montfort ne peut s'allier avec une musulmane. Je finirai par lui dire : — J'y renonce et je consens à épouser mademoiselle de X... Vois- tu d'ici comme mon père sera content? » Toutefois, il ne poussa pas jusqu'au bout cette résolution romanesque, et épousa une deses cousines, mademoiselle de Vogué ;
Charles de Morny, élevé par les soins paternels du comte de Flahaut, complétait notrepetitcercle; c'était un élève peu studieux et un camarade très aimable.
Mes succès personnels se ralentirent un peu, faute, je le crois, de sévérité dans mon régime scolaire ; mes premiers prix de province devinrent de simples accessits à Paris. ;Je ne fus admis qu'une seule fois au concours général, etjen'obtins rien. On me laissa faire en une seule année ma rhétorique et ma philosophie pour gagner plus tôt un diplôme de bachelier signé : Vatimesnil. Je contractai dès lors une habitude incompatible avec les travaux sérieux et durables. Je néghgeaisloutce qui exige un effort; je n'étudiais rien à fond et ne me livrais qu'à cette facilité qui fait illusion à soi et aux autres, en m'arrêtant complaisamment à ce qui me charmait. M. de Maistre a dit, en parlant du progrès moral : « Ce qui ne coûte rien ne vaut rien. » Cela est également vrai du progrès littéraire. Je ne le savais pas alors, je l'ai compris depuis ; mais il n'était plus temps.
DERNIÈRES ANNÉES DE LA RESTAURATION. — PREMIÈRES ANNÉES DE LA RÉVOLUTION DE JUILLET.
Au collège, ou même en en sortant, on n'a guère que des opinions de reflet, et je ne prétends pas avoir fait exception. Comme tous ceux au milieu desquels je vivais, je pensais que, dans un conflit entre le roi et les Chambres, le dernier mot devait appartenir au roi ; mais plus ma conviction était profonde à cet égard, plus un certain instinct de bon sens m'avertissait qu'on devait se garder de pousser trop loin ou d'exercer trop légèrement le droit de la couronne. Les débats des deux Chambres étaient suivis par quelques-uns de mes camarades et par moi avec une attention passionnée; nous étions assidus à la lecture des journaux et je demeure très sincèrement convaincu, même aujourd'hui, que si l'on eût donné à la jeunesse monarchique le temps de manier les affaires à son heure et à sa place, elle se fût montrée fort patriote, même très libérale dans son royalisme.
Nous étions tous sensibles au reproche très in jus-
lemcnt adressé à la Restauration d'être trop reconnaissante envers les étrangers qui avaient ramené les Bourbons en France. Je me rappelle qu'on nous donna en rhétorique, pour thème d'amplification, le rapport au roi de M. Ilyde de Neuville, alors ministre de la marine, sur l'héroïque dévouement du lieutenant Bisson qui avait fait sauter son navire plutôt que de le rendre à l'ennemi. Le rapport ému, éloquent, se terminait par ces mots : « Un noble cœur a cessé de battre et la France compte un héros de plus ! » J'entrepris de démontrer à mon professeur que le ministre aurait été mieux inspiré, s'il eût dit : « Un noble cœur a cessé de battre et la France compte un héros de moins; » soutenant que nos marins, nos soldats et nous-mêmes en ferions autant que Bisson en pareille occurrence. Je ne puis savoir ce que l'occasion m'en aurait fait rabattre, mais j'affirme qu'à cette date je ne cédais point à la jactance et que j'exprimais un sentiment très sincère, également partagé par la majeure partie des rhétoriciens qui m'applaudirent chaudement.
Je me souviens aussi que, dans la désastreuse rupture qui éclata entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, nous prenions généralement parti pour M. de Chateaubriand. Assurément, nous n'étions pas en état d'approfondir le débat, mais nous pensions ou plutôt nous sentions que M. de Chateaubriand était un des joyaux de la couronne et qu'on enlevait du lustre à la royauté en l'en détachant. Déjà nous avions assez de mouvement dans le cœur et assez de clairvoyance dans le jugement pour comprendre que la politique
de M. de Villèle, parfaitement honnête, très habile au point de vue des affaires, ne faisait pas aux aspirations élevées, ou si l'on veut, à l'imagination du pays, une part assez large. J'ai entendu dire depuis que le système de M. de Villèle représentait trop le ménage d'un vieux mari et d'une jeune femme; nous n'avions pas trouvé le mot, mais nous en avions l'instinct.
Nous ne nous rendions pas compte de la prudence politique qui interdisait de provoquer à Paris, par des entreprises multipliées, un subit accroissement de la population ouvrière, mais nous étions frappés de la langueur des travaux publics et de l'aspect attristé qu'offrait Paris. La place Louis XV restait un vaste cloaque, les Champs-Elysées une promenade déserte ; la place du Carrousel, d'où l'on apercevait à peine une ou deux fenêtres du Louvre, était obstruée de petites rues, de baraques, de misérables maisons, absolument comme au temps oii Marie-Antoinette se perdit, durant plus d'un quart d'heure, entre le guichet des Tuileries et le quai où l'attendait la berline qui devait la conduire à Varennes. D'un vaudeville de M. Scribe, dont j'ai oublié le titre et le sujet, je me rappelle seulement une scène entre un protecteur et un protégé. Le protecteur disait : « Mon ami, que savez-vous faire? — Hélas ! rien. — Rien! oh! alors, j'ai votre affaire. Je vous nomme ouvrier à l'Arc de Triomphe de la barrière de l'Étoile. » Et le public impatient de voir achever un monument élevé au souvenir de la grande armée éclatait en bravos.
Une autre pièce de M. Scribe, qui avait plus d'im-
portance et m'a laissé plus de souvenirs, sert encore ici de jalon à ma mémoire. Cette pièce était intitulée : Avant, Pendant et Après, c'est-à-dire avant, pendant et après la Révolution. Le premier acte montrait les illusions de l'ancien régime, le second les crimes de 93, le troisième réconciliait par un mariage la France ancienne et la France nouvelle. Un couplet, gravé dans ma mémoire par l'enthousiasme qui l'accueillait, se terminait ainsi :
Chez nous, où les lois sont chéries,
On voit la Justice et la Paix
Tout à côté des. Tuileries,
Et le dieu de nos Libertés,
Qui veut qu'aujourd'hui tout s'accorde,
Met la Chambre des députés
Près la place de la Concorde.
En réalité, la concorde était bien le mot de la situation et l'intérêt de ceux-là mêmes qui n'y attachaient pas tout son prix. Pour le parterre d'alors, dont je reproduis les naïves impressions^ M. de Martignac avait une popularité de bon aloi. Ses deux principaux collègues, M. de la Ferronnays et M. Hyde de Neuville, étaient des hommes dont les royalistes n'auraient pas dû suspecter le dévouement et que les libéraux auraient dû ménager, en les comparant à leurs prédécesseurs et surtout à leurs successeurs présumés, comme les plus utiles gardiens des libertés légitimes. Je craindrais de me vanter, si je voulais raconter aujourd'hui d'une façon précise avec quel entrain de dix-sept ans j'applaudissais: Avant, Pendant et Après ; mais, en tout cas, je me sais gré de l'avoir applaudi.
Je me retrouve encore, à cette date, dans la droite modérée, à propos des débats littéraires qui avaient alors la chaleur des plus vifs débats politiques. Il faut noter cependant que, dans la querelle des classiques et des romantiques, les rôles étaient intervertis. C'étaient les hommes ayant le plus marqué dans la Révolution qui restaient fidèles aux vieux Grecs et aux vieux Romains; c'étaient de jeunes royalistes, MM. Victor Hugo, de Lamartine, de Vigny, qui attachaient des cordes nouvelles à la lyre française et voulaient transformer le théâtre en y introduisant les noms, les actes et les costumes de la chevalerie. A TAcadémie, c'était une majorité, en grande partie composée d'adversaires de la Restauration, qui invoquait l'autorité du roi pour empêcher la représentation à'Hernam, et c'était la jeunesse monarchique qui donnait raison à Charles X répondant : « Pour la comédie, Messieurs, je n'ai que ma place au parterre! » Quant aux défenseurs attitrés du pouvoir, ils se rangeaient, là comme ailleurs,, parmi les rétrogrades. Je me rappelle avec quelle surprise un peu irritée j'entendis un maladroit ami du roi, à qui l'on représentait qu'on ne devait pas s'aliéner gratuitement un jeune homme tel que M. Victor Hugo, répondre fièrement : « Que M. Hugo s'en aille, si cela lui convient, nous garderons M. de Chazet! » M. Alissan de Chazet était un vieillard spirituel, dont les petites pièces et les chansons royalistes étaient fort goûtées. Je le connaissais personnellement et j'étais sensible à sa bonté pour moi. Néanmoins, ce nom, soudainement opposé à celui de
Victor ïlugo, me causa un soubresaut et une sorte de pressentiment douloureux.
Je portais trop sincèrement le deuil de Talma pour entrer de plain-pied dans le camp du romantisme. J'avais trop présents Auguste, Néron, Joad et même Manliusou Sylla pour me complaire immédiatement et sans réserve à la langue et aux allures à'Hcrnani. Je me livrai à un travail qui me parut alors victorieux pour démontrer à mes amis que le drame de M. V. Hugo était sans aucune invention, que ses principales données étaient empruntées au vieux répertoire, et que le poète n'était égal à luimême que dans quelques vers, plutôt lyriques que dramatiques, tels que ceux-ci, ineffaçablement gravés dans ma mémoire :
Tu dis vrai. Le bonheur, aifiie, est chose grave. 11 veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'etïarouche en lui jetant des fleurs, Son sourire est moins près du rire que des pleurs.
Il y avait donc des modérés dans le domaine de la littérature comme dans celui de la politique, et les ardents rendaient les thèses conciliantes diftîciles à soutenir.
La maison où je me sentais le plus encouragé était rhôtel Castellane, où je trouvais un ami, Henry de Castellane, un peu plus jeune que moi, mais très avancé par la distinction naturelle de son esprit et par l'atmosphère intellectuelle dans laquelle il vivait. Le vieux marquis de Castellane avait débuté, avant la Révolution, dans un régiment de cavalerie, dont
mon grand-père était colonel. Il avait gardé au marquis de Soucy un très affectueux souvenir et m'en faisait bénéficier. Son salon démontrait bien que, sous la Restauration, il n'existait point d'incompatibilité invincible entre la France ancienne et la France moderne.
Le brillant quartier occupé aujourd'hui par la rue Tronchet et le boulevard Malesherbes était fort désert avant 1830. Le commerce de bois y régnait presque sans partage, et l'on était surpris de rencontrer au milieu de ces forêts, mises en cordes, quelques beaux hôtels, notamment celui du marquis d'Ali gre, dans la rue d'Anjou, l'hôtel Rohan- Soubise, dans la rue de l'Arcade, où le maréchal de Soubise avait reçu Louis XV, et, à l'angle de la rue des Mathurins, un hôtel avec jardin en terrasse : c'était celui qu'occupait alors le marquis de Castellane Il avait épousé en premières noces mademoiselle de Chabot, filledu comte de Jarnac,puis,ensecondesnoces, une autre Chabot, sœur du duc de Rohan, veuve ellemême du duc de La Rochefoucauld-d'Anville et tante du cardinal de Rohan, mort archevêque de Besançon. M. de Castellane avait eu de son premier mariage un fils unique, depuis maréchal de France, et ce fils avait quatre enfants dont l'aîné était élevé par son grand-père et sa grand'mère. C'est avec lui que je me liai d'amitié; il aimait passionnément la lecture et je lui dois ma première et profonde impression des Soirées de Saint-Pétersbourg. Son grand-père et sa grand'mère goûtaient beaucoup et avaient poussé très loin la culture de l'esprit. Madame de Castellane
avait appris le latin à côté de son frère, le duc de Rohan, dont le précepteur était ami de J.-J. Rousseau, sur qui nous ne cessions de l'interroger. M. de Castellane gardait, dans son âge avancé, une mémoire incomparable. Personne n'a dit avec plus de naturel et plus de feu les vers de Molière, de Corneille et surtout de Voltaire. Il nous racontait volontiers qu'ayant passé quelques jours au château d'Acosta avec le prince de Taileyrand et madame de Staël, une lutte de diction entre elle et lui avait rempli toute une soirée. Rentré après minuit dans son appartement, M. de Castellane entend du bruit, entr'ouvre sa porte et aperçoit dans le corridor madame de Staël qui heurtait à la porte fermée de M. de Taileyrand : « Est-ce que vous trouvez vraiment que Castellane dit les vers mieux que moi? — Oui, oui, répondait le prince de Taileyrand avec son habituel sang-froid et sans ouvrir sa porte ; faites les vers, et que Castellane les dise ! » Voilà de quelle ardeur on aimait les lettres à cette époque.
M. de Castellane avait été membre de l'Assemblée constituante, et, quoique fidèle au côté droit, il avait été en rapport avec plusieurs membres du côté gauche dont il parlait avec beaucoup d'impartialité. Il siégea d'abord près d'un député breton qui ne parlait facilement que sa langue natale et disait Eutru pour Monsieur, « Je ne pus m'accoutumer, disait M. de Castellane, à un voisin qui m'appelait Eutru, et je changeai de place I » — La Restauration l'avait nommé à la Chambre des pairs; lorsqu'une séance excitait l'attention, on se groupait avec empressement autour de
Jiii pour en entendre le récit. Les débris survivants du xviii° siècle lui témoignaient beaucoujD d'attachement. A ce titre et à titre d'Auvergnats, car M. de Castellane passait chaque année plusieurs mois en Auvergne, MM. de JVIontlosier et de Pradt étaient assidus près de lui. M. de Montlosier plus fougueux qu'éloquent, l'abbé de Pradt plus fin et plus modéré.
L'ancien archevêque de Matines faisait, avec bonne grâce, amende honorable de son passé ; il était plus difficile de l'interrompre sur ce chapitre que de l'y mettre. Je l'ai vu, à table, boire d'une main et faire signe de l'autre qu'on ne lui prît pas la parole, ce que du reste on n'avait pas envie de faire, car il en usait brillamment. Je lui dois acte d'un mouvement généreux. Peu après 1830, l'abbé Ghâtel, fondateur éphémère d'une prétendue Eglise catholique française, vint lui proposer une haute dignité dans sa nouvelle religion. L'abbé de Pradt repoussa l'offre avec indignation et vint le soir, tout ému, raconter cette scène à l'hôtel Castellane. « Je n'ai jamais plus amèrement senti les fautes de ma vie, s'écriait-il devant nous tous, et je ne les ai jamais payées d'une plus sanglante humiliation ! »
Je dus à d'autres souvenirs de famille une relation où je n'avais point à rencontrer d'intimité, mais oii je trouvais cependant un sérieux intérêt. Mon père, durant l'émigration, avait servi dans le régiment de Périgord. Il retrouvait à Paris son ancien colonel, le duc de Talleyrand ; il en était très cordialement accueilli et me menait quelquefois le matin chez le vieux duc, à l'heure de sa toilette. M. de Talleyrand
était le type accompli du grand seigneur d'autrefois ; son nom de baptême était Archambaud, et dans sa jeunesse on le nommait archi-beau ; sa vieillesse aurait pu garder ce surnom; ses traits demeuraient d'une parfaite régularité et l'on ne pouvait mettre plus de grâce dans une exquise distinction. 11 aimait à recevoir de bonne heure, vêtu d'une ample robe de chambre en basin blanc et se faisait poudrer tout en causant, ce qui prolongeait beaucoup l'opération. Son attachement pour le roi Charles X datait de leur ancienne communauté d'élégance, et il ne perdait aucune occasion de professer sa profonde fidélité sans refuser cependant de blâmer, dans les termes les plus respectueux, certains propos ou certains conseils de la cour. On rencontrait souvent chez lui son frère, le comte Bozon de Périgord, gouverneur du château de Saint- Germain, extrêmement sourd et très asthmatique. Le roi Louis XVIII lui demanda un jour : « Bozon, comment va votre femme? » Le comte de Périgord, ne doutant pas que le roi ne lui parlât de sa toux, répondit : « Ah! Sire, elle m'a bien tourmenté cette nuit! » Son frère le plaisantait souvent sur cette méprise.
Le hasard me fit assister à une matinée dans laquelle il s'agissait de tout autre chose. Le comte de Périgord entra impétueusement chez son frère, avec tous les signes d'une violente irritation. Il avait assisté la veille à la séance de la Chambre des députés, où l'extrême droite, s'abstenant de voter dans la loi municipale, avait fait tomber le ministère Martignac. Rien ne peut exprimer la
Tivacilé avec laquelle il dépeignait cette séance à son frère : « Nous étions là cinq ou six, et il citait cinq ou six des plus grands noms de France, nous criions à l'extrême droite : « Mais votez donc! mais votez donc! » Et M. de Périgord répétait ce cri comme un sourd, mais aussi comme un homme de grand cœur et de grand sens. Hélas! pourquoi ce cri ne fut-il entendu ni par le roi ni par tous ses amis! Cette scène m'avait frappé par sa vivacité; son souvenir m'émeut aujourd'hui en me prouvant une fois de plus avec quelle imprudence certains royalistes ont couru au-devant de toutes les catastrophes qu'ils avaient le devoir et assurément l'intention de conjurer.
L'abbé Grégoire fut nommé en 1819 dans le département de l'Isère, grâce au concours de l'extrême droite ; grâce au même concours, le ministère de MM. de Martignac, de la Ferronnays, Hyde de Neuville fut renversé. La conséquence logique de ces deux actes conduisait au ministère Polignac, et le ministère du prince de Polignac conduisait à la chute de la Restauration ! Est-il bien sûr que nous soyons aujourd'hui beaucoup plus avancés et beaucoup plus sages qu'en 1819 ou en 1829?
Ma grand'mère de Soucy était demeurée près de la reine Marie-Antoinette dans les odieuses journées du 20 juin et du 10 août, entre la princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon. Cette circonstance me valut mes entrées à l'hôtel Crussol. La duchesse d'Uzès, née Châlillon, était sœur de la princesse de Tarente dont je devais, tant d'années plus tard, ra-
3G CHAPITRE DEUXIÈiME (1828-1834).
conter les derniers jours dans la Vie de madame Swctchinc. Je pus observer là combien il y a de degrés dans la fierté humaine et à quel point, quand elle dégénère en vanité, elle est inépuisable dans ses nuances. La duchesse d'Uzès laissait très volontiers percer la conviction que son mari, premier duc et pair de France, avait fait, en l'épousant, un mariage très flatteur. Ce faible était connu des habitués de l'hôtel Ci'ussol, et je vois d'ici le regard qui s'échangea entre les assistants lorsque la bonne duchesse fit part du mariage de son petit-fils, Hervé de Rougé, avec mademoiselle de Pastoret, petite-fille du chancelier. « Madame de Pastoret est venue ce matin, dit-elle, me demander mon agrément et j'ai bien reconnu en elle tout ce qu'on m'en avait annoncé. Elle m'a parlé des Châtillon avec fort bon goût et j'en ai été très touchée. »
La tragédie de Louis IX par M. Ancelot lui avait causé une émotion toute contraire, parce que Châtillon n'y était pas représenté comme assez fidèle au roi. « M. Ancelot, du moins, le fait bien revenir à la fin », dit quelqu'un qui voulait défendre le poète. — « Monsieur, reprit avec une extrême vivacité la duchesse d'Uzès alors âgée d'au moins quatre-vingts ans, Châtillon n'étant pas parti, il n'avait pas besoin de revenir » ; et elle trouva, pour venger son glorieux aïeul, une énergie vraiment éloquente.
M. Brifaut avait conquis toute l'affection et toute la confiance de la duchesse d'Uzès. Sa conversation, son talent, son existence, tout en lui ressuscitait le xvHi® siècle. Aussi était-ce, dans l'histoire de France,
son époque de prédilection. C'est alors qu'il eût désiré vivre, déclarait-il à qui voulait l'entendre, parce que c'était à ses yeux le vrai triomphe de l'esprit français d'un bout de l'Europe à l'autre. Comme beaucoup de ses émules rétrospectifs, M. Brifaut avait promptement échangé les succès de théâtre pour les succès de salon. C'était un des oracles du faubourg Saint-Germain; il en jouissait sans enflure, usas malveillance, ne prenant rien au sérieux que les opinions politiques, gardant en toutes choses de la modération, du tact et de la loyauté. C'était un observateur très fin et un ami très sûr; il excellait dans les élégies et dans les petits poèmes royalistes ; il en tirait de faciles triomphes, toujours désintéressés, aussi bien sous la Restauration que sous le gouvernement qui lui succéda. Il ne quittait presque jamais Paris, sauf pour quelques excursions d'été dans les châteaux où la campagne ressemblait le plus à Paris. 11 fut, à sa grande tristesse, témoin de la révolution de Juillet, et lorsqu'après les trois journées la plupart se paraient, par prudence ou par enthousiasme, des couleurs victorieuses, M. Brifaut se refusa à toute démonstration de ce genre. Rentrant un soir chez lui, dans la rue du Bac, sans ruban tricolore à sa boutonnière, il fut rudement apostrophé par un ouvrier qui lui dit : « Citoyen, pourquoi ne portes-tu pas les insignes de la liberté? — Hé! mon ami, c'est pour prouver que je suis libre ! »
Si on relisait aujourd'hui ses trois volumes de poésies, on ne trouverait pas dans ses morceaux politiques un seul mot froidement amer ou volon-
lairement injuste; sa conversation gardait toujours la même mesure. Je le vis un jour aux prises avec un jeune orléaniste, le comte de ***, qui joignait des gestes très vifs à une causerie très animée ; en quelques minutes, l'interlocuteur de M. Brifaut avait fait sauter un chapeau et tomber un guéridon. « Puisque vous exigez mon avis, Monsieur, dit alors gaiement M. Brifaut, mon avis est qu'on vous charge de renverser le gouvernement; » et il mit ainsi fin à la pétulance de son adversaire qui, parfaitement distingué lui-même, se mit à rire et lui tendit la main.
Je ne veux pas m'éloigner du salon de la duchesse d'Uzès sans lui consacrer un dernier hommage de gratitude. La bonne duchesse était pleine d'affection pour ma mère et d'indulgence pour moi. M. Brifaut qui devait, vingt-cinq ans plus tard, me recevoir à l'Académie française, se chargea de traduire dans un quatrain les sentiments de la maîtresse de la maison. Les buvards étaient d'invention toute récente. Jusque-là, chaque bureau portait une sébile plus ou moins élégante, remplie de poudre d'or ou de sable bleu, dont on couvrait chaque page avant de passer à la suivante. La duchesse d'Uzès nous ayant invités à dîner, ma mère trouva sous sa serviette un buvard dont je me sers encore, sur la première page duquel M. Brifaut avait écrit, au nom de la duchesse d'Uzès :
Aimer est ma coutume et séduire est la vôtre, J'ai toujours de ces dons préféré le premier; Mais, en vous connaissant, je voudrais essayer Ou de vous prêter l'un ou de vous ravir l'autre.
Le marquis de Montchenii assistait à ce dîner et les convives lui demandèrent à l'envi le récit de son séjour à Sainte-Hélène, oii il avait, en qualité de commissaire royal, surveillé l'Empereur. On se croyait, à celle époque, en pleine liberté d'admiration ou de justice envers Napoléon, sans aucune crainte et sans aucune prévoyance de l'avenir. On parlait de l'Empire comme d'une légende poétique et reculée. C'était du Béranger antibonapartiste, mais c'était encore du Béranger.
Tout en menant de bonne heure, de trop bonne heure, une vie trop mondaine, je ne perdais pas de vue une carrière pour laquelle je me sentais beaucoup de goût, la diplomatie. Je faisais mon droit sous la direction d'un des professeurs de l'école, M. Bugnei ; j'étudiais l'anglais, l'allemand et l'italien avec d'autant plus de ferveur que mes chances avaient grandi à l'avènement du prince de Pohgnac au ministère des Affaires étrangères. Ma grand'mère avait été liée avec sa mère avant la Révolution, ce qui me valut un accueil fort encourageant.
Lft pxince de Polignac arrivait au pouvoir avec des^ idées très anglaises ; il ne se croyait pas du tout un absolutiste et ne voulait pas l'être. Son rêve était de fonder une aristocratie parlementaire et de relever l'influence de la pairie, en regard de la Chambre des députés. Son début à la tribune fut d'une affligeante médiocrité. Il fut absolument déconcerté par une opposition dont il n'avait prévu ni l'étendue ni l'intensité. H se replia dès lors dans un mysticisme dont j'aurai l'occasion de parler plus
40 CHAPITRE DEU-XIÉME (1828-1834).
tard. Il se déclarait en même temps l'ennemi de tout favoritisme, particulièrement dans la carrière diplomatique, car il était fort soucieux de la grandeur française et se flattait de relever son prestige au dehors. Une école déjeunes aspirants diplomates fut fondée près de son ministère, et l'on me promit de m'admettré dans la première promotion. On devait subir une filière d'examens sur tous les traités internationaux et sur tout ce qui pouvait s'appeler la science diplomatique. M. Mandaroux-Vertamy, légiste éminent, honnête homme par excellence, Auvergnat comme le prince de Polignac, était l'organisateur et peut-être l'inventeur de cette nouvelle institution. Elle n'eut pas le temps de fonctionner. Ce ne fut pas la seule déception de cette époque.
La cour, habituellement très froide et très monotone, prit une vive animation à l'arrivée du roi et de la reine de Naples, père et mère de madame la duchesse de Berry, conduisant en Espagne leur fille, la princesse Christine, appelée à partager le trône de Ferdinand VII. On tirait de ce mariage une nouvelle confirmation de la politique de Louis XIV, et l'on se plaisait à voir, un instant réunies, deux sœurs à qui tout semblait augurer les plus hautes destinées. La duchesse de Berry était le personnage populaire de la maison royale, et Paris s'associa de bonne grâce à des fêtes de famille qui furent pour moi le premier et le dernier coup d'œil jeté sur des splendeurs de cour. Je me trouvai un inslant près de Charles X, lorsqu'au bal du duc d'Orléans le vieux roi se promena sur la terrasse des nouvelles galeries, et je compris, à son geste montrant
un ciel admirablement étoile, qu'il parlait des heureuses conditions sous lesquelles notre flotte voguait alors vers l'Algérie.
Ce fut à cette occasion qu'on donna la première représentation de la Muette de Portici. M. Scribe et M. Auber n'avaient assurément cherché dans celte pièce que des prétextes à costumes, à sites et à chants napolitains. Les airs favoris de cet opéra saluaient le roi et la reine de Naples partout où ils se présentaient, en attendant qu'ils servissent de provocation et d'accompagnement à la révolution de Belgique. Ces souvenirs contradictoires sont désormais si unis pour moi que j'ai gardé une invincible antipathie pour les airs de la Muette, et qu'il me serait impossible de revoir aujourd'hui cette pièce sans apercevoir et sans enfendre tout autre chose que ce qui se passerait sur la scène.
Quand le ministère du prince de Polignac apparut soudainement dans le Moniteur^ les uns furent saisis d'une grande inquiétude, les autres d'une grande espérance : tous s'attendaient à une entreprise immédiate. La déception du public, au bout de quelques semaines, fut exprimée devant moi en termes fort justes par une vieille princesse de la TrémoïUe. « Il me semble, dit-elle, que je suis invitée à un grand spectacle, que la toile est levée et que les acteurs ne paraissent pas. » Les effrayés et les impatients se calmèrent peu à peu ; le pays retourna aux affaires, le monde aux plaisirs, et, pour mon compte, quand j'eus mêlé à mes études préparatoires les fêtes du printemps de 1830, quand le roi et la reine de Naples
eurent quitté Paris pour Madrid, j'allai rejoindre aux bains d'Aix, en Savoie, mon père qui cherchait là un préservatif contre la goutte. Je voyais les Alpes pour 1,1 première fois; je parcourus donc avec délices les montagnes environnantes, je visitai entre autres la grotte du Chatelard qui, comme beaucoup d'autres choses, excite bien moins la curiosité par elle-même que par la difficulté de son accès. J'allais contempler souvent la cascade de Grésy oii, vingt ans auparavant, la reine Hortense avait vu disparaître la comtesse de Broc, sa dame d'honneur et son amie. Elle fit graver sur le rocher cette inscription, qu'on peut y lire encore : « Vous qui visitez ces lieux, n'avancez qu'avec précaution vers cet abîme. Songez à ceux qui vous aiment! »
Nous eûmes la bonne fortune de compter parmi nos compagnons de séjour à Aix M. de Lamartine, moitié baigneur, moitié touriste. Nous traversâmes avec lui le lac du Bourget pour aller visiter l'abbaye de Haute-Combe, sépulture des princes de Savoie. Pouvait-on se trouver sur ce lac avec M. de Lamartine, sur ce lac qui lui avait inspiré la plus belle de ses méditations, satis lui demander des vers? Nous ne nous fîmes point faute de le solliciter, mais ce fut en vain ; il nous éconduisit gracieusement et obstinément, occupé surtout, durant la traversée, d'un beau lévrier dont il a plusieurs fois parlé au public et qui, par ses mouvements et par ses regards intelligents, semblait répondre à tous les frais de conversation que son maître faisait pour lui.
Le roi de Sardaio:ne résidait alors momentanément à
Cliambéryetétaitvenu, ce même jour, rendre de pieux hommages à l'abbaye de Haute-Combe. Le roi Charles- Félix était âgé, voûté, poudré, et portait partout, ainsi que la reine, les habitudes les plus simples. Rien, ni dans son aspect, ni dans son caractère, ne pouvait faire pressentir le règne aventureux de son successeur Charles-Albert. Nous sollicitâmes l'honneur d'être présentés au roi et à la reine; on nous l'accorda sans difficulté. Ils étaient alors à la promenade et on nous conduisit près d'eux, en prenant à peine le temps de nous annoncer. Nous les trouvâmes assis dans deux grands fauteuils, au milieu d'une prairie ; le lieu était très bien choisi pour jouir d'un magnifique panorama, mais, la reine souffrant des dents, on avait déployé derrière son fauteuil un très modeste paravent en papier fané et déchiré. Cette apparition d'une royauté patriarcale se confond, dans mes souvenirs, avec la douloureuse nouvelle de la révolution de Juillet.
Nous apprîmes par les journaux les graves événements qui répondirent à la promulgation des ordonnances, car, dans cette saison, aucun de nos amis n'habitait Paris, et les officiers de la garde qui, en petit nombre, à cause des congés électoraux, se trouvèrent engagés dans l'action, n'eurent ni le temps ni la pensée d'écrire. Pour ma part, j'ose dire que ma jeune indignation fut toute patriotique. J'avais assez de bon sens pour comprendre que le roi Charles X n'avait choisi ni les hommes les plus propres à un tel combat, ni les meilleurs moyens de défense; mais rien ne m'eût fait admetttre que l'abdication du roi ne fût pas une suffisante expiation, ni qu'on
pût inaugurer un progrès social par la proscription d'un enfant dont l'éducation laissait la place libre aux idées justes, aux espérances légitimes. A cinquante ans de distance, j'apprécie mieux les avis différents du mien, mais je persiste néanmoins dans mon premier jugement. Je partage plus équitablement entre les provocateurs et les provoqués la responsabilité des fautes, mais je persiste à penser que nous avons tous manqué, en 1830, à un grand intérêt comme à un grand devoir :1a droite, ens'effarouchant trop de la liberté ; la gauche, en contenant mal ses impatiences ou ses emportements et en refusant d'assurer, au prix d'un peu de patience envers un vieux roi, le triomphe durable et désormais certain du gouvernement représentatif.
Ce grand problème s'agita confusément peut-être mais ardemment dans mon cœur, et j'affirme, avec la plus parfaite sincérité, que la perte de mes espérances personnelles n'entra pas pour un atome dans la vivacité de mes impressions et de mes regrets. La destinée de mon pays m'alarmait trop pour que la mienne propre me parût digne d'attention. J'entrevis d'ailleurs, dans le premier moment, la possibilité d'une prompte réaction. Je suppliai mon père de me laisser courir en Anjou pour me joindre aux populations de l'Ouest qui allaient certainement appeler et venger Henri V. Mon père me répondit qu'il ne s'opposeraitpas à l'accomplissement d'un tel devoir si Charles X invoquaitla France fidèle, mais que je devais d'ici là m'en rapporter à son expérience, qu'une insurrection sérieuse ne paraissait pas probable, et qu'il me détour-
nerait de tout son pouvoir d'une échauffourée en pure perte. Plus je me montrais pressé de rentrer en France, plus mon père jugeait utile de gagner du temps, il prolongea son traitement, il revint par la Suisse, et ce court délai suffît pour me démontrer à moi-même que l'insurrection de Juillet avait intronisé un gouvernement et développé un ordre d'idées avec lesquels il faudrait compter tout autrement que je ne l'avais supposé d'abord. Mon intelligence se sentit vaincue avant que mon dévouement pût entendre raison, et dès que j'eus revu Paris, mon père me tenant toujours un peu séparé de l'Ouest, je me mis activement en rapport avec les hommes qui nourrissaient encore l'espoir d'une revanche royaliste.
Le marquis de Goislin, vieil ami de ma famille, Breton d'origine. Angevin par son mariage avec mademoiselle de Colasseau,pair de France, général peu connu de l'armée, mais gentilhomme chevaleresque, très aimé et très écouté dans tous les départements de l'Ouest, me promit que rien ne serait tenté sans que je fusse averti en même temps que ses fils, mes amis d'enfance.
En attendant, je me livrai à la guerre de salon, guerre qui souvent, en France, précède les combats plus sérieux ou console de ne pouvoir les entreprendre. Ce dernier cas était le mien, et mon tribut ne fit défaut à aucun homme, à aucune œuvre d'opposition. Je crois cependant pouvoir me rendre la justice que je ne perdis jamais le respect pour la vieille maison de France. La langue injurieuse du temps me choqua toujours et je n'en usai jamais. Le
maximum de ma protestation contre Louis-Philippe sur le trône était de continuer à l'appeler M. le duc d'Orléans, et le nouveau duc d'Orléans, son fils, M. le duc de Chartres. On avait demandé au clergé le chant du Domine^ salvum fac Liidoviciim Philippum, ce que le mauvais goût du temps traduisit d'abord par Philippe-pomme^ puis par Philippe-poire. Louis-Philippe donnait à ses enfants des surnoms familiers, et l'on attribua impertinemment le nom de Grand-Poulot à M. le duc de Chartres. Toutes ces expressions étaient fort usitées dans les salons et dans les châteaux où la Mode et le Revenant entretenaient, quelquefois spirituellement mais toujours très violemment, ce genre de polémique. On m'aurait bien surpris alors si on était venu me parler de fusion ; toutefois, mon seul instinct royaliste me garantissait de ces personnalités.
Je n'aurais mis pour rien au monde le pied dans un salon orléaniste, mais j'eus quelques perspectives de ce côté sur un terrain absolument neutre, l'ambassade d'Autriche. Le comte et la comtesse Apponyi, cordialement amis de la France, étaient devenus pour la société parisienne l'objet d'un exceptionnel attachement. La comtesse Apponyi, néeNogarola, n'avait pas seulement la grâce exquise des manières ; elle avait, au même degré, la bienveillance du cœur. Elle avait, pour ainsi dire, trois patries : Vienne, sa patrie adoptive ; Vérone, son berceau; Rome, son premier séjour d'ambassadrice,, et, avec une infatigable obligeance, elle s'était faite l'élégante commissionnaire de tous ces pays-là. Un trousseau^ une corbeille, n'étaient
pointJLigésde bon goût, dans trois ou quatre capitales, si, venus de Paris, ils n'avaient passé par les mains ou sous les yeux de la comtesse Appon^i; c'était comme une seconde mission. Je l'ai revue dans un âge avancé, s'arrêtant quelques jours à Paris pour gagner Londres, où son fils était ambassadeur. Son salon d'auberge, constamment rempli par l'élite de la société et par rélite des fournisseurs parisiens, présentait un spectacle unique. Elle se montrait également émue du souvenir des uns et des autres, recevait et adressait des expressions afîectueuses qui n'avaient rien de banal, et lorsque, dans une extrême vieillesse, elle s'éteignit à Pesth, les mêmes hommages de respect, la même universalité de sympathie accompagnèrent son cercueil comme ils avaient fait un fidèle corlège à toute sa vie. On lui savait d'autant plus de gré de tout ce qu'elle prodiguait à autrui que sa santé était fort délicate ; sa taille très haute faisait ressortir sa maigreur extrême, et il fallait toute la distinction de ses traits, tout l'éclat velouté de ses yeux pour qu'elle gardât son charme dans des conditions qui eussent été si défavorables à toute autre. Les fêtes de l'ambassade d'Autriche, qui survivaient à l'hiver et se prolongeaient jusqu'à la dernière limite du printemps, avaient un éclat et un caractère à part. Ce fut alors la seule maison où toutes les opinions se rencontrèrent sans se heurter, tant chacun sentait qu'un acte de mauvais goût eût été un acte d'ingratitude et un inexcusable contraste. Le duc d'Orléans, le duc de Nemours, fort courtois et fort brillants, s'y montraient assidus, et les scènes regrettables qui eurent quelque-
fois lieu à Fambassado d'Angleterre ne s'y produisirent jamais. La comtesse Apponyi était aussi une admirable musicienne. Quiconque l'a entendue chanter V Adélaïde de Beethoven, accompagnée par Rossini,nera jamais oublié. Son fils, Rodolphe Apponyi, élevé à Paris, avait toutes les qualités d'une telle famille et d'une telle école ; notre commune affection, née avant 1830, ne fut ni troublée par aucun événement politique, ni diminuée par aucune absence. Il était venu passer quelques semaines en Anjou, dans notre jeunesse. Il y est revenu à quarante-sept ans de distance, et nous nous flattions de célébrer une cinquantaine d'amitié, quand sa mort, fermement chrétienne, comme toute sa vie, nous a séparés une dernière fois, ou plutôt m'a donné le signal et l'espérance de la réunion définitive.
Les grands revers devraient, du moins, éclairer et rapprocher ceux qu'ils frappent. L'exil porte en luimême de si profondes tristesses qu'il devrait s'accorder pour consolation l'apaisement des haines et le terme des discordes. Cependant il en est rarement ainsi, et la petite cour du roi Charles X ne fit point exception à la loi commune. Le roi répugnait à toute tentative armée, ne plaçant que dans un lointain avenir et sur la tête de son petit-fils les espérances de retour. M. le Dauphin ne se départait jamais de sa pieuse résignalion ; mais Madame la duchesse de Berry cherchait, par tous les moyens en son pouvoir, à faire prévaloir d'autres conseils. Les amis mêmes de celte princesse n'étaient pas d'accord entre eux sur l'heure opportune et sur le choix des idées politiques auxquelles on devait
s'attacher. Les uns, fidèles à l'esprit des ordonnances et aux penchants des ultras^ comme on disait alors, se croyaient quittes envers la droite et les libertés modernes qui n'avaient pas su préserver l'inviolabilité du trône. Les autres voulaient donner un plus jeune programme à la jeune royauté d'Henri V et ne craignaient point d'inscrire sur son drapeau le libéralisme monarchique. Les premiers avaient pour chefs le duc des Gars et le maréchal de Bourmont. Les autres portaient leurs confidences à M. de Chateaubriand, à M. Berryer, à M. Hyde de Neuville, qui les accueillaient pour leur faire entendre raison beaucoup plus que pour entrer dans leurs plans.
Les plus aventureux l'emportèrent auprès de madame la duchesse de Berry, et l'expédition de Vendée fut résolue. On en connaît le résultat. Je m'en trouvai à l'écart contre mon attente et contre mon gré. Le marquis de Coislin fut de ceux qui, ayant accepté un commandementdansl'Ouest, désapprouvèrent l'heure choisie et prédirent une fatale issue. Il fut de ceux qui répondirent à madame la duchesse de Berry : « Nous vous offrons notre vie, mais nous ne disposerons pas légèrement de la vie des hommes qui ont mis leur confiance en nous. Nous ne transmettrons pas des ordres dont nous ne pouvons accepter loyalement la responsabilité. » L'entreprise eut donc à peine un commencement d'exécution, sur quelques points seulement où le dévouement n'avait pas reçu de contre-ordre, ou bien l'ayant reçu, l'attribuait à la félonie et voulut passer outre.
M. de Chateaubriand joua dans cette crise passa-
gère un rôle activement pacificateur. 11 en parle avec détails dans ses Mémowes et met en lumière Tintrépide intervention de M. Berryer dont j'appris dès lors à connaître le grand esprit et le grand cœur. Je fus de près le témoin des violences étroites, ingrates, quelquefois jalouses qui n'ont cessé de le poursuivre même dans tout l'éclat de ses services, et je lui vouai un attachement qui a été le flambeau de toute ma vie politique.
La généreuse magnanimité de M. Berryer égalait toutes ses autres qualités. Rien ne fut plus injuste que l'expression usitée dans certains groupes royalistes : « M. Berryer n'est que Tavocat de son parti ! » M. Berryer était royaliste, non par profession ou par calcul, mais dans la plénitude de ses convictions, il y mit, dès le premier jour, tout son cœur et toute sa raison. Il fut, durant quarante ans, sans relâche et sans réserve, l'inspiration et la vie du parti légitimiste. Il eût été le succès et la grandeur de la royauté si, dans ses impénétrables décrets. Dieu n'eût condamné la royauté elle-même à un funeste aveuglement. Personne ne connaissait mieux que M. Berryer les méfiances et les calomnies dont il était l'objet. Jamais il n'en fut, un seul instant, ni découragé ni refroidi, et ce trait saillant de son caractère me fut révélé dès 1832 par un témoin irrécusable. Lorsque madame la duchesse de Berry fut arrêtée à Nantes, dans la maison de mademoiselle du Guiny, ses correspondances furent saisies. Elles étaient pleines de dénonciations outrageantes contre M. Berryer, et M. Thiers crut utile de les communiquer par voie officieuse à celui
qu'elles devaient blesser cruellement. M. Berryer prit les lettres de la main qui les lui présentait, les parcourut froidement et dit au messager, attendant probablement une autre réponse : « Je n'ai pas besoin d'en lire davantage. Les hommes qui ont écrit cela sont trop francs pour m'avoir caché leur dissidence ou leur blâme. J'aurai à leur prouver qu'ils se trompent, et soyez sûr que je n'y manquerai pas ! » Voilà M. Berryer.
L'expédition de madame la duchesse de Berry, en 1832, eut le sort des desseins mal concertés et porta le dernier coup aux hommes qui en attendaient leur triomphe. C'était la Vendée, avait-on dit, qui devait relever et soutenir le drapeau de la monarchie ; ce fut la Vendée surtout qui succomba dans les prétentions qu'on avait affichées en son nom plus qu'elle ne les avait conçues elle-même ; car, à bien peu d'exceptions près, le jugement des chefs vendéens avait été conforme au jugement des politiques et des parlementaires parisiens. Le pays même fut matériellement modifié, en même temps que vaincu. Le gouvernement de Juillet ne voulut pas rester sous le coup d'une incessante menace, et d'habiles précautions furent prises. La Restauration qui fut, beaucoup moins qu'on ne l'en accusait, un gouvernement de parti, avait plutôt, en Vendée, mérité le reproche d'ingratitude. Rien d'exceptionnel, rien d'équitable même, n'avait été accordé à cette héroïque contrée. Elle n'avait reçu aucune faveur dans la distribution des deniers de l'État ; les princes l'avaient à peine et rapidement visitée; son agriculture languissait et ses voies
de communication étaient plus négligées, plus défectueuses que dans toute autre partie de ia France. Le nouveau gouvernement comprit qu'il porterait un coup décisif à l'esprit d'insurrection s'il ouvrait, pour ainsi dire, les départements de l'ouest, et n'y laissait plus un seul point inaccessible à l'action des forces militaires. Des routes royales, des routes départementales, des chemins vicinaux furent promptement votés et exécutés d'après des plans stratégiques. Les marchés et toutes les facilités commerciales furent prodigués par la méfiance, comme ils ne l'avaient pas été par la faveur. L'esprit moderne, qu'on avait voulu jadis imposer à la Vendée par le fer et par le feu, avait été repoussé par elle avec une énergie sans égale. On le lui présenta, à partir de 1832, sous la forme d'un accroissement de bien-être et de richesse. L'accueil ne fut plus douteux; la Vendée militaire devint et resta un magnifique souvenir.
Durant la captivité de madame la duchesse de Berry à Blaye, la société royaliste résolut de prendre le deuil et s'interdit les fêtes. Le faubourg Saint- Germain, qui était alors une puissance, proscrivit les bals et ne conserva que les raouts. Les soirées auxquelles on donnait ce nom n'étaient pas très favorables à la conversation; cependant l'esprit français, incapable d'oisiveté, imagina d'en faire les honneurs aux écrivains en vogue. La vicomtesse de Noailles, qni habitait l'hôtel Beauvau, devenu depuis le ministère de l'intérieur ; la duchesse de Rauzan, fille de la duchesse de Duras ; la comtesse de Chastellux, sa belle-sœur ; la marquise de la Bourdonnaye,
femme du général député du Morbihan ; la duchesse de Maillé, qui avait donné une vraie renommée au château de TOrmoy et qui jouait le répertoire de Molière à faire pâlir le Théâtre-Français, se disputèrent les emprunts au salon de madame Emile de Girardin : Eugène Sue, M. de Balzac, M. Sainte- Beuve, devinrent les lions de l'hiver de 1833.
Eugène Sue affectait des manières fort aristocratiques ; il avait les toilettes les plus recherchées, Tatlitude la plus étudiée, et l'on n'aurait pas deviné, aux. diamants de ses amples manchettes, le futur auteur des Mystères de Paris.
M. de Balzac était très lourd, très empêtré, et, sauf un regard intelligent, rien n'annonçait ni ne rappelait, dans sa conversation, son talent la plume à la main.- Un soir, la vicomtesse de Noailles crut le faire valoir en lui demandant d'improviser un récit ; tout le monde accourut pour faire cercle et silence autour de lui ; il se récusa, on ne crut point à sa modestie et Ton insista. Enfin il ouvrit la bouche et commença par décrire une île déserte, dans laquelle il fit du même coup apparaître une foule d'habitants. On échangea des sourires, il s'en aperçut, se mit à rire de bonne grâce, tourna court, et l'épreuve ne fut plus recommencée.
M. Sainte-Beuve montra peu de goût pour les riouts, préférant les visites de l'après-midi, où il pouvait mieux choisir ses interlocuteurs et rester le maître do la conversation. Cet hiver attristé se termina parles douloureuses dépêches de Blaye, et l'hiver suivant, les salons, retournant à leurs plaisirs habituels, oublièrent
promptement leurs hôtes passagers. Eugène Sue se livra, sans transition, au public et aux passions démagogiques; M. de Balzac garda sur sa palette plusieurs des couleurs empruntées au faubourg Saint- Germain de 1833 ; M. Sainte-Beuve, consentant volontiers à n'être ni classé, ni déclassé, demeura le critique sans pareil des livres et des manuscrits, ses compagnons de prédilection. Ce qui survécut de tous ces échanges fut le salon de madame de Girardin, très recherché et très digne de l'être. C'était un terrain neutre, mais nullement indifférent, où la poésie et la prose, la politique et le roman se rencontraient et se tendaient la main.
M. de Girardin, dont le caractère n'avait rien d'aimanté, n'était cependant point un obstacle, comme on aurait pu le croire depuis. Il s'effaçait beaucoup devant sa femme et avait, en outre, dans le monde aristocratique, plusieurs alliés naturels. Son père, le général de Girardin, fils ou neveu du marquis de Girardin d'Ermenonville, était grand veneur et assez en crédit sous la Restauration. Il louchait d'une façon choquante, et c'est lui qui, demandant au prince de Talleyrand : « Comment vont les affaires? » reçut cette réponse : « Tout de travers, comme vous voyez ! » Le général de Girardin, sans bien réfléchir à quoi il s'engageait, fît élever ce fils, sous son nom, dans un des collèges de Paris. Quand le jeune homme eut atteint l'âge d'entrer dans le monde, la marquise de Girardin, née Vintimille, repoussa cette adoption qui ne pouvait être légale, et, pour sortir d'embarras, le générai
DERNIÈRES ANNÉES DE LA RESTAURATION, ETC. 5d
offrit au jeune homme une fortune considérable. Celui-ci répondit a^ec une opiniâtre fierté : « Ou votre nom, ou rien ! »
Des pourparlers furent entamés ; plusieurs amis, entre autres le marquis de la Bourdonnaye, s'employèrent dans cette délicate négociation et conçurent pour le jeune Emile une estime très affectueuse. La pauvreté volontairement acceptée devint bientôt l'occasion d'une hardiesse de spéculations qui ne répondit pas toujours à la noblesse du point de départ : « On. me refuse un nom, dit-il, soit; je saurai m'en conquérir un qui finira par m'ouvrir toutes les portes ! »
11 était dans cette ferveur d'illusions, lorsqu'il rencontra mademoiselle Delphine Gay et chercha à l'emporter, près d'elle, sur un grand nombre de rivaux. Madame Gay appartenait, par ses opinions, à la société royaliste et était même de vieille date liée avec le général de Girardin. Lorsque sa fille Delphine laissa briller les premières lueurs de son talent, la cour y prit un si vif intérêt que le Roi, M. le Dauphin et madame la Dauphine témoignèrent le désir d'entendre la jeune Sapho, comme on l'appelait alors. Elle eut un tel succès, le roi, contrairement à ses habitudes, mit tant de chaleur dans ses félicitations, qu'on crut, durant quelques jours, à une Mainte non rajeunie. Cette discrète rumeur ne fut pas de longue durée, mais mademoiselle Gay demeura l'objet de beaucoup d'hommages, et quand M. de Girardin put annoncer son mariage, il provoqua dans les sphères les plus diverses autant de jalousie que de surprise. La poésie de madame de Girardin, séparée
56 CHAPITRE DEUXIÈME (l828-i834).
de la séduction du poète, a beaucoup perdu ; plusieurs de ses petites comédies, cependant, demeurent des chefs-d'œuvre, et le premier rang lui serait maintenu, si l'éclat, le feu, le naturel, la verve de la conversation pouvaient se conserver et se transmettre.
La société royaliste était encore émue de la captivité de Blaye, lorsque fut brusquement et officiellement annoncé le mariage de madame la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi. L'incrédulité domina d'abord, de chevaleresques cartels s'échangèrent ; mais lorsque le doute devint impossible, l'irritation chez les uns, l'affliction chez les autres, furent indescriptibles. Cette sorte d'épreuve avait manqué au parti royaliste ; elle le trouva debout et ferme ; après avoir survécu aux défaites, aux spoliations, aux échafauds, il subit, sans s'ébranler, une déception moins cruelle, sans doute, mais plus amère, et cette énergie dans la constance reçut d'une coïncidence fortuite une éclatante constatation.
M. de Chateaubriand, qui avait trop vivement goûté, sous la Restauration, la jouissance des représailles, tint à honneur de prouver, après la révolution de Juillet, qu'il élevait enfin son âme au-dessus des sentiments personnels. 11 fut fidèle par probité et par fierté, comme d'autres l'étaient par affection et par tempérament. Une mère vaincue et captive réveilla la foi de sa jeunesse, et il jeta devant le roi Louis- Philippe, et pour le roi Louis-Philippe surtout, ce cri : « Madame, votre fils est mon roi ! » Il en fit le litre d'une émouvante brochure qui, déférée aux tribunaux, allait attirer devant la cour d'assises tout
le Paris politique et littéraire, lorsqu'arriva la foudroyante dépêche de Blaye.
Le premier mouvement de M. de Chateaubriand fut de faire défaut ; il ne le dit pas dans ses Mémoù r€s\ mais j'en eus la certitude par un hasard qui ne put me laisser aucun doute.
Le premier président Séguier, dont j'avais l'honneur d'être parent, était un personnage original et plein de saillies. A toutes les allures du vieux parlement, à toutes les traditions de l'ancien régime, il joignait des opinions et des épigrammes très modernes. Son vieil hôtel, rue Pavée-Saint-André-des- Arts*, donnait tout de suite l'idée du maître. Le regard était attiré d'abord par un tableau représentant le chancelier Séguier en grand costume et en grand cortège ; et sous cette image solennelle du xvn^ siècle s'agitait ce que notre époque avait de plus animé et de plus mihtant, le premier président lui-même. Son fils, Armand Séguier, se résigna à la magistrature tant que vécut son père, et se livra ensuite à sa vocation de savant, qui fît de lui un des membres les plus distingués de l'Institut. Sa fille, Irène Séguier, avait épousé le baron de Brandois, ancien officier de la garde, très pieux et très royaliste. Je confiai à madame de Brandois mon ardent désir d'assister au procès de M. de Chateaubriand, et elle obtint de son père la promesse formelle d'un billet privilégié. La veille ou l'avant-veille du jour fixé pour l'audience, elle m'annonça, en partageant la tristesse