Aujourd'hui, rue Scgpuier
L;8 chapitre deuxième (1828-1834).
commune, que son père Tenait d'être informé de la résolution prise par M. de Chateaubriand de ne point comparaître devant la cour. On répétait, en même temps, une exclamation de M. de Chateaubriand qui résumait trop clairement sa première impression : « Voulez-vous que je me montre pour m'entendre appeler le Georges Dandin de la légitimité ! » Et il laissait échapper un autre mot de Molière, qui trahissait encore mieux son irritation.
Mais M. de Chateaubriand n'était pas seul cité à la barre. Le journal la Mode était impliqué dans la même poursuite. M. Alfred du Fougerais, jeune avocat fort distingué, devait défendre le vicomte Walsh, gérant et rédacteur en chef de la Mode, On parlait aussi de l'intervention de M. Berryer, et cela suffisait pour me faire vivement regretter les billets auxquels madame de Brandois avait renoncé pour elle et pour moi. Je confiai ma déception à un membre du Baireau, entré depuis dans la magistrature, Alphonse de Baillehâche, qui me conseilla d'emprunter une robo d'avocat et me facilita l'accomplissement de ce petit délit, en me donnant le bras pour entrer à l'audience et en me faisant asseoir près de lui.
M. de Chateaubriand comparut, M. Berryer parla, M. de Chateaubriand s'est donné un véritable tort, dans ses Mémoires, par un récit abrégé jusqu'à l'injustice. 11 n'y parle que de lui-même et du procureur général Persil ; ce qu'il en dit est fort exact, seulement ce n'est pas tout. Il ne rend pas un suffisant hommage à M. du Fougerais, et, par une inexplicable omission, passe sous silence le discours de M. Berryer
qui remporta, ce jour-là, un de ses plus magnifiques triomphes. Les Mémoires d' outre-tombe sont parfaitement véridiques en représentant le procureur général Persil comme embarrassé, fatigant et injurieux sans être véhément : « Vous venez faire ici de la popularité, s'écria-t-il, mais vous vous garderiez bien de vous montrer au peuple, car il vous mettrait en morceaux ! » M. Berryer, qu'on avait réservé pour la réplique, se leva lentement comme un homme qui veut refouler et dominer sa première émotion, fixa sur M. Persil un regard encore plus douloureux qu'indigné, et, de cet accent qu'on ne peut ni oublier ni traduire, répondit : « L'ai-je bien entendu? Quoi! je suis dans le palais de saint Louis qu'on appelait le grand justicier de son royaume. Nous avons, prétendez-vous, marché de siècle en siècle vers la justice et la liberté, et aujourd'hui, quand des hommes de conviction et d'honneur sont devant vous, vous, magistrat, vous vous levez et vous leur dites : « Descendez dans la rue^ il y a là des meurtriers pour vous répondre! » A ces paroles, rien ne put contenir l'enthousiasme du public ; il ne se refroidit point pendant le reste du discours qui plana constamment à la même hauteur et qui fut couronné par un verdict d'acquittement.
Dès que la non-culpabilité fut connue, la foule se précipita vers M. de Chateaubriand et vers M. Berryer. L'un des premiers en tête de ce flot, j'eus le bonheur de voir M. de Chateaubriand se craipponner à mon bras pour n'être pas renversé, opposant à l'ovation une simplicité et une envie de se dérober qui n'étaient
nullement feintes : « Je n'aime pas le train, je n'aime pas le train, me dit-il sans me connaître, dès qu'il put respirer un peu. Je vous en prie, Monsieur, emmenez-moi bien vite jusqu'à ma voiture. « Je l'aidai, en effet, à percer la foule ; mais, arrivé sur le perron, il fut salué d'acclamations encore plus nombreuses et surtout plus bruyantes : « Vive M. de Chateaubriand ! Vive la liberté de la presse ! » criaiton avec frénésie. Quand je fus parvenu à le hisser dans sa voilure, on parla de dételer ses chevaux pour le reconduire à bras, mais M. de Chateaubriand, la tête à la portière, s'écriait d'une voix suppliante : « N'en faites rien ! vous ne savez pas où je demeure ! C'est très loin ! c'est très loin ! c'est impossible ! » Enfin son cocher, obéissant à ses ordres, prit au grand trot la route de la maison de retraite de Marie- Thérèse, suivi durant quelques minutes par une démonstration dont celui qui en était l'objet n'était assurément pas le complice. La voiture s'éloigna et ma courte part du triomphe étant épuisée, je me mis en devoir de rentrer chez moi, le cœur et l'esprit tout pleins de ce que je venais de voir et d'entendre. J'en étais si plein, en effet, que j'oubliai de restituer la robe d'avocat dont j'étais revêtu. Je suivis le quai et je ne sais quand je me serais aperçu de ma distraclion, si je n'avais été reconnu et averti par Alexis de Pomereu qui sortait aussi de l'audience.
Mais je n'avais pas seulement gardé ma robe usurpée, j'avais sous le bras un grand portefeuille appartenant à M. de Chateaubriand et qui contenait ses papiers d'audience. Ne pouvant plus courir après lui,
je me rendis le soir même à l'hospice Marie-Thérèse, le précieux portefeuille à la main. Mon nom, prononcé par un domestique, n'apprenait rien à M. de Chateaubriand; mais, dès qu'il me reconnut, il me tendit les deux mains avec une extrême vivacité, en s'écriant : « Madame de Chateaubriand ! voilà le jeune avocat dont je vous parlais tout à l'heure et qui m'a rendu de si grands services dans la bagarre ! » Madame de Chateaubriand se mit à me fêter aussi, et, à partir de ce jour, je fus reçu par l'un et par l'autre avec une bienveillance qui ne s'est jamais démentie.
M. de Chateaubriand ne faisait guère de frais dans son salon, mais il était simple et cordial. Sa politesse affectueuse donnait du prix à peu de mots. Il aimait, il encourageait la jeunesse, et paraissait heureux de ses ardentes sympathies ; il n'affectait ni poses ni discours d'apparat. Il ne devançait aucune question ; quand on lui en adressait une, il répondait poliment et rentrait dans le silence. Les sujets de conversation lui paraissaient indifférents. Je l'ai entendu causer une bonne demi-heure sur les divers pâtissiers de Paris et sur les diverses sortes de petits gâteaux, pour complaire à un interlocuteur fort érudit en cette matière.
C'était madame de Chateaubriand qui apportait toujours ou suscitait l'élément piquant dans la conversation. Elle me dit un jour : « M. de Chateaubriand est si bête que, si je n'étais pas là, il ne dirait jamais de mal de personne ! » Elle était maladive, plutôt couchée qu'assise dans un fauteuil très profond qu'elle partageait avec un magnifique chat angora que lui
avait donné Léon XII, durant l'ambassade de Rome, el qui tantôt montrait sa tête par-dessus Fépaule de sa maîtresse, tantôt venait se coucher sur ses genoux. Elle n'était certainement pas ennemie de la bonté, comme elle aimait quelquefois à s'en donner l'apparence. Cependant on peut croire qu'elle n'a pas agi dans le sens de la bienveillance sur l'esprit de son mari, d'autant plus irritable que ses irritations étaient plus concentrées. La piété sincère de madame de Chateaubriand n'avait pas de scrupule à cet égard, parce que ce n'était point pour elle-même, mais pour M. de Cliateaubriand qu'elle s'animait dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, au pouvoir ou dans la disgrâce. Son esprit, toujours très vif, était quelquefois 1res brillant ; la plupart de ses mots portaient coup, et nul doute que si elle eût mis à modérer M. de Chateaubriand l'ardeur qu'elle mettait à le venger, elle n'eût rendu d'éminents services à la France, à lui et aux Mémoires d' outre-tombe .
Les représailles contre l'expédition de madame la duchesse de Berry furent beaucoup plus vives et beaucoup plus durables en province qu'à Paris. J'en fus frappé dès que je revis l'Anjou ; plusieurs de nos voisins, obligés de s'expatrier, avaient été sévèrement condamnés par contumace. Les moindres villages reçurent une garnison. Le Bourg-d'Iré eut la sienne, installée au château de la Bigeottière,' vieille demeure des Montmorency, où la comtesse de Laval avait reçu Fénelon, son cousin. A Noyant, le château de M. de Candé parut assez vaste pour cire changé en caserne; mais, pour réduire la volonté
du propriétaire, il fallut lui faire subir un siège. Quand M. de Candé fut prévenu qu'un détachement de troupes de ligne allait arriver chez lui, il appela deux couvreurs, leur ordonna de monter sur le toit et de mettre, sans désemparer, le château à découvert. On obligea les couvreurs à suspendre leur travail en les mettant en joue. M. de Candé recourut alors à un autre expédient; il remplaça par des maçons les couvreurs intimidés, et toutes les portes, qui l'eussent mis en communication avec ses garnisaires, furent murées, ainsi que la plupart des fenêtres. Cependant son bon naturel l'emporta bientôt, il lia peu à peu conversation avec les officiers et les soldats quand il les rencontrait hors du château, Qt passer des fruits et du gibier derrière les obstacles improvisés qui représentaient sa protestation, et lorsque l'heure de la pacification eut sonné, les adieux furent ceux de véritables amis.
Le général Clouet, ancien aide de camp du général de Bourmont et sous ses ordres encore dans le soulèvement de 1832, se tenait caché dans une ferme de Bretagne. C'était un homme de haute taille, fort vigoureux ; pour rendre son déguisement plus sûr, il prenait une part active aux travaux de la ferme. Ses compagnons de travail se mirent en intimité avec lui, et l'un d'eux lui confia un jour, au milieu des champs, combien il était malheureux de ne pouvoir, faute d'une dot, épouser la fille qu'il aimait. « Votre confidence me touche profondément, lui répondit le général Clouet, et je vais vous le prouver. Je suis condamné à mort pour avoir fait
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feu sur les bleus. Une somme est promise à qui me livrera. Je vous donne mon secret; vous pouvez maintenant faire fortune et vous marier quand vous voudrez. — Le jeune garçon s'appuyant sur sa bêche et le regardant fixement lui répondit : — Dame, Monsieur, on est plus longtemps couché que debout, et je ne donnerais pas ma part de paradis pour la plus grosse fortune de ce monde ! » Tous les deux reprirent leur travail, et celui qui raconta l'histoire n'est point le général Clouet.
J'ai eu moi-même sous les yeux un admirable type, dernier vestige des temps évanouis. Le père Guinehut, portant encore le chapeau rond, les longs cheveux, la culotte courte, les hautes guêtres des premiers compagnons de Bonchamps, vint faire une visite à madame de la Paumelière, sa vieille connaissance ou plutôt sa vieille amie. Voici, sans altération, sans commentaire, ce que répondit le vétéran des vieilles insurrections de l'Ouest à nos questions empressées : « Tout était sûr et fidèle à la Chaperonnière, je répondais de mes domestiques comme de mes enfants, et M. de Cathelineau n'aurait pas péri, s'il n'eût pas voulu, dans sa bonté, me sauver la vie. M. le marquis de Civrac, M. de Cathelineau et M. Moricet avaient à la Chaperonnière une cachette qui sauva bien des prêtres, dans l'ancien temps, sans être jamais découverte. Ces messieurs étaient à table avec nous, lorsqu'un de mes fils, qui faisait le guet pendant le repas, accourut, en disant : — Voilà les bleus I — Ces trois messieurs gagnent aussitôt leur retraite, et un détachement militaire qui faisait pa-
trouille dans tout le pays ne tarde point à entrer.
— Voyons, père Guinehut, me dit l'officier, vous êtes un brave homme. Vous voudriez pas que la guerre ne se perpétuât, sans rime ni raison ; avouez franchement que vous donnez asile à plusieurs des anciens chefs! — Si vous croyez qu'ils sont chez moi, vous n'avez qu'à les chercher; — car je ne voulais ni trahir, ni mentir. Sur celte réponse, ils allaient se retirer, quand un soldat aperçut la Quotidienne que M. de Civrac avait oubliée dans un coin : — Ah ! Ah ! père Guinehut, ceci en dit plus long que vous !
— Hé, Monsieur! un journal, c'est-il pas libéral? Est-ce que je ne peux pas avoir un journal, comme tout le monde? — Ah ! c'est votre journal, hé bien ! lisez-le-nous donc ! — et, comme je ne sais pas lire^ je fus bien embarrassé. Alors ils se mirent à fouiller toute la maison, en m'obligeant à marcher devant eux pour ouvrir les portes. Quand nous entrâmes dans le grenier, je remarquai tout de suite un brin de paille que la trappe de la cachette avait fait dresser en se refermant. Je m'avançai de ce côté, sans avoir l'air de rien, et je mis le pied sur le brin de paille. Maintenant, me dis-je en moi-même, tout est en sûreté. Mais l'officier, se fâchant de ne rien trouver, me dit avec colère : — Ah çà ! vieux chouan, il faut que ça finisse, et tu ne te moqueras pas de nous plus longtemps. Montre-nous ta cachette, sinon nous allons te fusiller, mettre le feu à ton grenier et, dans quelques heures, il ne restera plus rien ni de toi ni de ta ferme!— A cette menace-là, je fus encore assez en peine. Je me disais : La ferme n'est pas à
iTioi. Ai-je le droit de la laisser brûler, pouvant l'empécher? Mais je me répondis : Mon maître est royaliste ; s'il était là, il ferait comme moi. D'ailleurs, quand ils m'auront tué, ça les contentera et peut-être qu'alors ils ne mettront pas le feu à la maison. Je leur dis donc : — Messieurs, yous êtes les maîtres, fusillez-moi quand vous voudrez. — Alors ils me firent tomber à genoux, me mirent un canon de fusil dans la bouche et me cassèrent la dent qui me manque là. Mais tout cela se passait à quelques pas de la cachette ; ces messieurs entendaient tout et, malheureusement, ils voulurent donner leur vie pour me sauver. Ils soulevèrent la trappe en criant : — Ne tirez pas! ne tirez pas ! — et ils se présentèrent tous les trois d'eux-mêmes aux soldats bien surpris. — Feu sur les chouans! — commanda l'officier, mais les soldats ne se pressant pas d'obéir, l'officier arracha de leurs mains un fusil et tira sur le plus près de lui qui tomba raide mort. C'était M. de Cathelineau. Un cri d'horreur échappa aux soldats. M. de Civrac et M. Moricet furent emmenés prisonniers. »
Par respect pour l'armée française, je laisserai le nom de l'officier dans l'oubli. J'ajouterai seulement qu'il fut repoussé de son régiment et survécut peu à son honteux exploit.
Cet état douloureux du pays avait un fidèle écho dans mon cœur. Rien ne m'était plus doux que de rechercher et de soulager, ne pouvant faire mieux, les misères inévitablement engendrées par cette crise, car beaucoup de paysans avaient été compromis par eux-mêmes ou par leurs enfants. Le langage des
habitants du Craonnais a toujours été très digne parce qu'il est demeuré très chrétien. Je demandais un jour, à un métayer, — on appelle ainsi celui qui donne la moitié de tous les fruits à son maître au lieu de payer un fermage, — des nouvelles de sa famille durant mes absences : a Ah ! Monsieur, répondit-il en levant simplement les yeux au ciel, le bon Dieu a fait comme mon maître, il m'a mis à moitié. J'avais six enfants, il m'en a pris trois! »
Mon instinct provincial prit à tous ces contacts un caractère définitif. Je me promis de ne jamais passer une année entière sans revoir l'Anjou, et aucun voyage, aucun plaisir ne m'a jamais fait manquer à cette promesse. A chaque départ, j'étais pris d'une profonde tristesse. Dans ce moment-là, j'aimais tout : les arbres, les chemins creux, les pierres aidant à passer le ruisseau, le vieux chien de ferme lui-même.
Tout ce qui me rappelait au loin le tableau de ma vie modeste d'Angers et du Bourg-d'lré me remuait jusqu'au fond du cœur. Paris, à cette époque, n'était certainement pas sans attraits pour moi ; mais il n'avait jamais pénétré, il ne pénétra jamais plus avant que l'épiderme. Combien de fois, parcourant ses beaux quartiers et ses rues neuves, lisant sur les écriteaux des maisons à louer : Maison meublée, me suis-je dit : « Meublée, oui, mais pas meublée de souvenirs ! »
J'ai sous les yeux l'album de ma jeunesse; en le feuilletant, j'y retrouve bien des pages qui ne m'émeuvent plus. Mais je reconnais, avec une vraie joie, deux témoins de mon profond amour du pays
natal. Ce sont d'abord deux charmants vers de M. de Latouche :
Le bonheur était là, sur ce même rocher
D'où nous sommes partis tous deux pour le chercher !
Et ces lignes d'un roman de Frédéric Soulié : « La patrie, c'est la vie ; ces mille habitudes prises, celte cité où l'on sait marcher sans y prendre garde, cette maison si connue que les pieds s'y arrêtent quand l'esprit est loin, ce bruit accoutumé qui éveille et endort, cet aspect de tous les jours où s'encadrent toutes les sensations, où habitent tous les souvenirs et tous les rêves; le bruit du marteau qui est devenu une langue habile à dire le nom de celui qui le frappe, le cri d'un marchand qui passe chaque jour à la même heure, et puis la confiance de son nom, ce doux empire de la vertu acquis par de longues années de séjour et qui, dans la plus vaste cité, rayonne autour de soi, la salutation affable des nombreux voisins, cette langue maternelle faite à la bouche et à l'oreille, comme l'air à la poitrine, un pauvre qu'on connaît, une maison qu'on veut voir achever, un enfant qu'on a vu naître, un vieux serviteur qu'on aime, tout cela, ce n'est rien, ni le bonheur ni le devoir, mais ces mille choses, dont aucune ne semble inhérente à la vie, entrent, à notre insu, dans son essence, s'y mêlent, la composent et, quand on les perd, la laissent égarée et déserte. On ne regrette rien, mais tout manque! »
Ne pouvant désormais étudier TEurope en diplomate, je voulus du moins la parcourir en touriste. Je me promis en même temps de rendre hommage à la famille royale exilée, et de juger par moi-même, autant que cela me serait accordé, ce que l'avenir pouvait attendre des qualités naturelles et de l'éducation de M. le duc de Bordeaux. Je traversai rapidement la Belgique et la Hollande, remontai le Rhin jusqu'à Mayence et gagnai Prague par Francfort.
La capitale de la Bohême a tout ce qu'il faut pour frapper le regard et captiver l'attention : magnifiques panoramas, vieux monuments, souvenirs historiques, bibliothèques, statue de saint Népomucène sur la Moldau, palais Wallenstein. Tout cela était inscrit sur mon programme, mais tout disparut d'abord devant un seul monument, le Hradschin ! C'était là que la maison de France recevait l'hospitalité. Comme mon cœur battit, en en franchissant le seuil et en
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montant l'escalier solitaire, gardé par deux factionnaires autrichiens!
Le Ilradschin est un immense édifice, entretenu avec la simplicité habituelle à la cour autrichienne et que se réserve la famille impériale pour les visites en Bohême. Le roi Charles X, M. le Dauphin, madame la Dauphine, M. le duc de Bordeaux, Mademoiselle et leurs serviteurs peu nombreux, semblaient comme perdus dans les défilés innombrables de ce vaste palais rarement habité et à peine meublé. Dans la soirée cependant, le salon du roi, où l'on se réunissait, prenait un aspect tout français. Le vieux monarque gardait une sereine affabilité ; on sentait que les événements qui l'avaient atteint ne l'avaient point modifié, et qu'il pensait qu'on n'aurait pu faire ni mieux ni autrement. Il voyait les Français avec plaisir, mais sans émotion, et l'on pouvait se demander si l'on avait sous les yeux un admirable modèle de résignation religieuse ou un caractère un peu trop enclin à l'indifférence. M. le Dauphin était taciturne et triste ; on apercevait, derrière le respect envers son père, des signes de lutte et d'angoisses douloureuses.
Madame la Dauphine était, sans comparaison, celle qui avait le plus à se plaindre de notre pays et celle qui, sans comparaison aussi, l'aimait davantage. Ses questions, ses réponses, ramenaient toujours à la patrie ; elle prononçait ce nom de France avec un accent indéfinissable. Ses yeux, toujours rouges, se baissaient parfois tout à coup sur sa tapisserie ; sa voix, naturellement forte et presque rude, expirait
dans une phrase inachevée ; c'étaient les larmes qui la gagnaient et qu'elle ne voulait pas laisser tomber. Quant à une plainte, quant à un mot amer, sur qui que ce fut, jamais! Sa tête ne se relevait tout à fait, son visage ne s'éclairait d'un rayon que quand elle parlait des enfants. Elle nommait ainsi son neveu et sa nièce qui, de leur côté, lui témoignaient une tendresse filiale. Tous les soirs, le roi faisait sa partie de whist avec le cardinal de Latil, le duc de Blacas et le prince Louis de Rohan, fixé en Bohême depuis la révolution de Juillet. Au besoin M. le Dauphin suppléait les absents, mais, quand il était libre, il préférait une partie d'échecs.
Charles X était mauvais joueur et avait de fréquents emportements auxquels ses partners étaient habitués; aussi ne s'en troublaient-ils pas. J'ai entendu plus d'une fois le duc de Blacas répondre froidement : « Quand le coup sera fini. Votre Majesté verra si elle a raison. »
Madame la Dauphine s'occupait de toutes les personnes réunies dans le salon, faisait rendre compte de leurs études aux jeunes princes et s'efforçait visiblement de les faire valoir devant les étrangers. Quand les enfants s'étaient retirés, c'était d'eux qu'elle aimait à s'entretenir. Le roi finissait son whist vers dix heures et donnait gracieusement congé à tout le monde en peu de mots ; on se levait, M. le Dauphin n'achevait pas sa partie d'échecs et madame la Dauphine repliait sa tapisserie. Gela s'appelait, au Hradschin, l'étiquette ; cela pouvait s'appeler aussi le respect inné, le respect sans effort et sans réserve.
Le dimanche venu, j'eus l'honneur d'être invité à la messe du roi. La cathédrale est beaucoup plus ancienne que le palais. Après avoir traversé les longues ailes du château, on arrivait dans une spacieuse tribune, en face du maître-autel; on prenait place derrière la famille royale, et je puis affirmer que dans ce petit groupe, la prière pour le roi était la prière pour la France ; on n'aurait même pas conçu la pensée que ces deux intérêts pussent être séparés.
Le lendemain, je fus témoin d'une agitation inaccoutumée dans cette petite colonie de l'exil. Charles X venait d'annoncer l'intention d'adjoindre deux pères jésuites au baron de Damas pour achever l'éducation de M. le duc de Bordeaux, et cette nouvelle soulevait une véritable tempête. M. de Damas, provocateur de la mesure, la justifiait avec une opiniâtreté calme. M. Barande, élève fort distingué de l'Ecole polytechnique, spécialement chargé d'enseigner les sciences à M. le duc de Bordeaux, inclinait dans un sens contraire, ainsi que M. de La Villatte, ancien officier de la garde royale qui, par dévouement et pour veiller sans relâche sur la vie de son jeune prince, avait accepté le titre de premier valet de chambre. Cette situation, relativement inférieure, n'enlevait rien à sa dignité toute militaire. La duchesse de Gontaut lui ayant dit devant moi, je ne sais plus à quel propos : « Soyez sûr, monsieur de La Villatte, que je vous estime beaucoup »; il répondit : « Parbleu, madame la duchesse, je le crois bien! » L'ancienne gouvernante des Enfants de
France, restée gouvernante de Mademoiselle, exprimait ti'ès hautement son effroi de la nouvelle résolution du roi et ne craignait point d'appeler en témoignage tous les Français qui survenaient. Le duc et la duchesse de Guiche, attachés à M. le Dauphin et dont le fils, Agénor de Gramont, était élevé avec M. le duc de Bordeaux, tenaient aussi un langage hostile. Madame la Dauphine se taisait, au moins en public, mais autour d'elle les avis étaient partagés. La vicomtesse d'Agoult et le comte de Bouille étaient d'accord avec le baron de Damas. La comtesse de Bouille et l'abbé de Moligny, aumônier du roi, passaient pour avoir un sentiment contraire et, en tout cas, se refusaient à toute approbation ostensible. Le roi lui-même n'en parlait pas et n'en laissait pas parler dans son salon ; cependant, je l'entendis un jour dire au prince Louis de Rohan qu'il avait pris à part : « Tranquillisez-vous I tranquillisez-vous ! quand Dieu rappellera mon petit-fils en France, les Français ne lui fendront pas un cheveu en quatre pour voir s'il y a du jésuite dedans I »
Malgré son inaltérable confiance dans les décrets de la Providence sur sa race, la résistance ou le silence de la petite cour du Hradschin finit par troubler le roi. M. le duc de Bordeaux allait atteindre sa quatorzième année, âge de la majorité royale, et le parti royaliste s'apprêtait à solenniser cet événement. Les uns n'y cherchaient que l'occasion d'une démonstration ; d'autres tenaient à constater de nouveau l'abdication de Charles X et de son fils ; d'autres enfin prétendaient établir que le prince
étant officiellement sorti de la période d'éducation, l'arrivée des jésuites devenait sans objet. M. de Chateaubriand, activement mêlé à ces péripéties, les raconte dans ses Mémowcs. Pour moi, je n'entendais qne ce qui se disait tout haut et le secret des conseils inlimes m'était dérobé.
Toutefois, les manifestations en faveur de l'émancipation de M. le duc de Bordeaux devenant de plus en plus vives, le roi prit soudainement le parti de s'y dérober en emmenant son petit-fils à Buschtiehrad, triste et pauvre résidence à cinq ou six lieues de Prague. En même temps, madame la Dauphine partit pour les bains de Garlsbad. Toute réception devait être suspendue à Buschtiehrad et je n'eus l'honneur d'y être admis que pour prendre congé. Je retrouve le récit de cette journée dans une de mes lettres à M. Brifaut, lettres qu'il a eu la bonté de conserver et qui m'ont été remises par ses héritiers. Après avoir décrit la physionomie de M. le duc de Bordeaux, la beauté limpide de son regard, le son de sa voix, le charme de son naturel et de sa vivacité, j'ajoutais : « On ne saurait trop louer le soin avec lequel il a été élevé ; il ne manque à cette éducation, pour la faire valoir, que l'éclat d'un gouverneur illustre : c'est un diamant qui n'est pas monté ! Il déjeune à midi et on m'avait donné audience avant cette heure-là. — Vous arrivez de Prague, me dit-il, vous devez avoir faim et vous allez déjeuner avec moi, sans quoi je serais privé de la moitié de votre visite dont je ne veux rien perdre! 11 me prit alors par le bras, m'emmena dans sa petite salle à
manger et me fit asseoir près de lui : — Puisque vous allez voir ma tante à Carlsbad en vous rendant à Vienne, conlinua-t-il, vous lui direz que vous m'avez laissé en bon état, mais la regrettant bien. J'ai dessiné la maison qu'elle habite ; je vous la montrerai pour que vous la reconnaissiez tout de suite en arrivant. On vint à parler de l'Auvergne : C'est un pays où Monseigneur a beaucoup d'amis, lui dis-je. — En voilà un qui peut donner bonne idée des autres, me répondit-il, en désignant M. de La Villatle. Après le déjeuner, on lui apporta une touffe de muguets, et je fis je ne sais plus quelle phrase sur le blanc et le vert qui étaient alors les couleurs royalistes. — Eh bien, je vous décore de mon ordre, reprit-il, et il passa quelques brins de son bouquet dans ma boutonnière. J'assistai un peu plus tard à la leçon d'équitation, et vers quatre heures de l'après-midi, je revins à Prague, le cœur plein d'émotion et d'espérance. »
A Carlsbad, je pris les commissions de madame la Dauphine pour Vienne, non sans avoir été longuement interrogé sur ma journée de Buschtiehrad.
A Vienne, ma première visite fut pour M. de Montbel, ambassadeur intime de la royauté en exil. Serviteur intelligent et fidèle, il avait précisément le mérite qui plaît aux princes, une aptilude super ficielle, mais assez générale pour s'appliquer un peu à tout et pour résoudre les petites difficultés de façon à laisser supposer qu'il en pourrait résoudre de plus grandes. Son savoir varié le mettait en mesure de soutenir la conversation quand de plus grands que
lui voulaient se reposer ou se tirer d'embarras. Incapable de servilité dans ce qu'elle a de faux ou de bas, la docilité lui était facile ; il la pratiquait comme un devoir et ne recherchait, ni dans sa conduite ni dans ses j'ugements, une indépendance que les princes n'aiment pas toujours et que les vrais courtisans ne se permettent jamais. Durant les onze mois du ministère Polignac, on lui avait successivement confié trois portefeuilles différents : celui de l'Instruction publique, celui de l'Intérieur, celui des Finances, et il n'avait été ni supérieur ni déplacé dans aucune de ces trois fonctions. A mon arrivée, il venait de publier la Vie du duc de Reichstadt, œuvre singulière pour une plume si sincèrement royaliste, mais à laquelle il s'était livré sans hésitation, parce qu'il avait cru y trouver deux bénéfices pour sa cause : mettre en lumière sa générosité, constater à quel point on devait croire l'avenir de la monarchie affranchi de toute crainte d'une résurrection bonapartiste.
M. de Montbel me fit l'honneur de m'accueillir très obhgeamment, me prodiguant avec une affectueuse sollicitude les avis utiles pour un séjour à Vienne et y mêlant avec gaieté les anecdotes locales. Son dévouement était aussi désintéressé que loyal, et ne recevant aucun traitement, il logeait au troisième étage, dans un modeste appartement donnant sur la petite place du Hohenmarck. Un jour qu'il avait plusieurs visiteurs dans son salon, il m'attira dans l'embrasure de la fenêtre pour m'adrcsser quelques mots confidentiels, et, tout en l'écoutant, je regar-
dais les passants sur la place. M. de Montbel s'en aperçut et s'interrompit : « Remarquez bien, me dit-il, au milieu des allants et venants, ces deux hommes dont l'un reste immobile, tandis que l'autre parle; soyez sûr que ce sont deux Allemands, dont l'un attend le verbe. » Ce mot me frappa comme un fin résumé sur l'Allemagne et sur les Allemands. Leur langue est bien le reflet de leur caractère et leurs habitudes sont le reflet de leur langue. Fénelon, constatant et peut-être raillant un peu la régularité méthodique de la langue française, l'analysait ainsi : (( On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main. Son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe. » En allemand, on suit la marche inverse; le verbe ne se place jamais qu'à la fin de la période et la nécessité de l'attendre suffit à elle seule pour interdire la précipitation ou les interruptions réciproques, car on ne peut deviner, comme en français, la pensée de son interlocuteur à ses premières paroles. La spirituelle observation de M. de Montbel m'avertit ainsi, dès mon début en Allemagne, du soin avec lequel je devais me garder de la vivacité et de la volubilité naturelles à mes compatriotes.
J'étais aussi appuyé près de la société viennoise par mes oncles de Bombelles et par la famille Apponji qui se trouvait en ce moment en congé à Vienne. Mon ambition était d'être présenté au prince de Metternich et ma surprise fut grande de le voir, de près, si différent de ce que j'avais imaginé de loin. A force d'en entendre parler, à Paris, comme du
78 CHAPITRE TR'OISIÈME (1834-1835).
représentant suprême des idées rétrogrades, je lui avais composé un visage et un costume à l'avenant. Je me le figurais en culotte courte, poudré avec une queue, comme on nous représente le Grand Frédéric. Le prince de Metternich était, au contraire, un des hommes les plus beaux et les plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne se départait jamais ; sa conversation avait le même caractère ; elle était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne. La belle saison le ramenait, chaque année, à Hitzing, petit village entre Schœnbrunn et Vienne, où il menait une vie fort simple dans une maison de campagne qui ne l'était pas moins. Là, sa famille et ses intimes vivaient seuls avec lui, ce qui me valut, étaot invité à dîner, la bonne fortune d'être placé à table à côté du prince lui-même. Son appétit était prodigieux et d'énormes tranches de pain de seigle disparurent pendant le repas. M. de Metternich proportionna très aimablement son entretien à mon âge et me parla de ses propres souvenirs de jeunesse avec un enjouement plein de bonne grâce. Les Prisons de Silvio Pellico venaient de paraître et faisaient grand bruit en Europe. Je n'aurais pas osé aborder ce chapitre, mais le prince m'en parla le premier. Il se plaça de lui-même sur la défensive, sans aucune amertume : « Tout n'est pas faux, me dit-il, mais tout est exagéré, et je donnerai à qui voudra la permission de visiter les plombs de Venise et le Spielberg. » Je ne répondis que par l'éloge de Silvio dont j'avais de-
voré le volume : « M. Pellico peut être un galant homme, me répliqua- t-il, mais ce qu'il nous demandait, c'était l'abandon de l'Italie. Pouvais-je proposer cela à l'Empereur pour faire plaisir à quelques hommes qui certainement n'enrichiraient pas l'Italie comme nous l'enrichissons tous lesjours?» On n'était pas à son aise pour discuter un tel sujet avec un tel interlocuteur. Il faut avouer en outre qu'à part l'émotion sincère qu'avaient fait naître en moi les souffrances de Silvio Pellico et de Maroncelli, la cause de la jeune Italie ne m 'apparaissait point sous un jour favorable, et je ne démêlais dans ces complots avortés que la lutte rcv)lutionnaire des carbonari contre le vieil ordre européen et contre l'Eglise.
La princesse de Metternich, née comtesse Zichy, était la troisième femme du grand chancelier de l'empire d'Autriche. 11 avait épousé en premières noces une Autrichienne, puis une Anglaise qu'il avait rencontrée en Italie et enfin cette jeune fille d'une grande maison hongroise qui peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme d'Etat. Sa sœur, la princesse Odescalchi, habitait aussi Hitzing. Elle était loin d'être aussi belle que la princesse de Metternich, mais la société viennoise lui accordait volontiers la supériorité de l'esprit. Deux filles du prince de Ligne, la comtesse Palffy et la baronne de Spiegel, comptaient également parmi les habitués d'Hitzing. C'était pour moi de grandes évocations du passé et je les contemplais plus encore que je ne les regardais. Toutefois, je perdis là
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une de mes illusions favorites, c'est-à-dire la conviction que les maisons souveraines et les aristocraties de l'Europe étaient chaleureusement légitimistes. Rien n'était moins vrai. Mon premier désenchantement à cet égard s'opéra dans le trajet de Prague à Vienne, que je parcourus en compagnie d'un jeune comte Kalckreuth, fils ou petit-fils du feld-maréchal de ce nom qui avait joué un rôle à la tête des armées prussiennes en face de Napoléon. Mais la Prusse m'était suspecte, tandis que l'Autriche ne pouvait l'être. Non seulement, on s'exprimait très librement dans les salons de Vienne sur le roi Charles X, sur les ordonnances et sur la révolution de Juillet, mais je pus découvrir, sans le moindre mérite de sagacité, que les souverains et les cours de l'Europe avaient rapporté de Paris, en 1814 et 1815, des susceptibilités et des jalousies que ni l'intérêt ni le malheur commun des couronnes n'avaient désarmées. Louis XVIII, aux Tuileries, passant devant tous les rois étrangers pour se rendre à sa propre table, demeurait un grief ineffaçable. Ce souvenir, qui en résumait beaucoup d'autres, me frappa, dès mes premiers pas, dans les salons autrichiens. J'y reconnus, en même temps, pour le duc de Reichstadt des regrets qui n'étaient pas uniquement consacrés à la mélancolique destinée de ce jeune prince. Un Napoléon pacifique transportant en France le système autrichien était un idéal assez hautement caressé.
Je ne retrouvai le pur royalisme à la française que dans un salon où je fus introduit par M. de Montbel, celui de la comtesse Batthyanyi . La maîtresse de la mai-
son n'avait qu'un souffle d'existence entretenu à force de soins dévoués. Non seulement elle ne sortait jamais, mais on n'arrivait près d'elle qu'à travers trois salons dans lesquels on stationnait jusqu'à ce qu'on ne fût plus suspect d'introduire l'air extérieur. La comtesse Batthyanyi avait épousé, en secondes noces, un Piémontais, le comte de Villette, dont elle ne portait pas le nom, parce que ce mariage, officiellement avoué, lui eût enlevé un douaire considérable; cette dissimulation d'ailleurs ne prétendait tromper personne et la famille Battliyanyi s'en accommodait en pleine connaissance de cause.
La comtesse Batthyanyi avait près d'elle une nièce, la comtesse Nina Gygrai, jeune personne remarquablement intéressante et distinguée. Sa mission spéciale était d'arrêter les visiteurs dans l'un des deux premiers salons, et de ne laisser arriver auprès de sa tante que quand on s'était bien imprégné de l'atmosphère inflexiblement prescrite par les médecins. Le comte de Villette aussi faisait quelquefois sentinelle, mais c'était en plaisantant très gaiement. Je l'entendis un jour dire à sa femme: « Prenez garde, ma bonne amie,voilà notre voisin qui ouvre sa fenêtre ! » et il montrait, en effet, à travers les doubles vitres du salon, une fenêtre qui s'ouvrait de l'autre côté de la rue. Une amie intime de la Batthijanyi, comme on dit à Vienne, était une landgrave de Furstenberg. Elle avait quatre-vingts ans, portait encore une sorte de panier et des souliers à talons : c'était l'ancien régime survivant et intact.
L'allention des jeunes gens envers les vieillards est le plus sûr moyen de leur plaire ; de ma part celte attention était sans effort; j'y trouvais un plaisir et une étude ; j'écoutais ces représentants d'un autre âge, comme j'aurais feuilleté un livre. De bonne heure, je me suis formé im axiome que jo recommande à mes jeunes lecteurs si je dois en avoir : — Qui s'ennuie, s'accuse — et une longue expérience m'a démontré que cet axiome est juste. Il n'est personne dont on ne puisse tirer parti, sans autre habileté que celle de la bienveillance ou de la curiosité, et je puis affirmer, au bout d'une longue carrière, qu'avec celte facile recette, je ne me suis jamais ennuyé. Près de la comtesse Batthyanyi et de la landgrave de Furstenberg, mon procédé coulait de source, car j'avais là un trésor de curieux souvenirs. Je leur dus bientôt plus que des jouissances passagères : je leur dus une des plus profondes et des plus salutaires impressions de ma jeunesse.
La comtesse Batthyanyi avait été liée avec le comte de Maistre et j'élais dans l'ardeur de mon enthousiasme pour les Soirées de Saint-Pétersbourg . J'obtins d'abord quelques échos de l'entretien de l'admirable causeur, puis communication de plusieurs lettres religieusement conservées, enfin la lecture de l'oraison funèbre d'Eugène Costa, alors inconnue en France. Ce portrait d'un jeune homme accompli me séduisit comme modèle et je suppliai la comtesse Batthyanyi de me laisser copier le précieux manuscrit pour m'en faire un perpétuel
mentor. Mon insistance émue, ma promesse de tout copier sans désemparer, sans perdre une minute, tout fut vain : « Jamais je ne me sui séparée de ce mianuscrit, me répondit-elle obstinément. Jamais je ne m'exposerai à l'inconsolable chagrin de le perdre par un accident quelconque. » Cependant mon désir passionné toucha l'amie du comte de Maistre, elle finit par me dire : « Hé bien ! copiez ici sous mes yeux ! » J'acceptai avec transport et^ durant toute une semaine, je vins, à porte fermée, passer une heure aux pieds de sa chaise longue, jusqu'à ce que ma copie fût achevée. A partir de ce jour, Eugène Costa devint mon ami, mon guide, mon second frère aîné, et je ne pourrais retrouver dans ma jeunesse un bon mouvement, une bonne pensée ou une salutaire préservation sans lui en reporter l'honneur. Je lui dus encore davantage. C'est à mon amour pour le comte de Maistre, à mon culte pour Eugène Costa que je dus la place qui me fut bientôt accordée dans la maternelle affection de madame Swetchine. Je ne puis donc m'éloigner de la comtesse Batthyanyi, sans achever complètement l'esquisse de son intérieur.
On avait remarqué déjà, durant mon séjour à Vienne, que la quarantaine de rigueur, dans les premiers salons, se prolongeait au delà des exigences de la consigne quand M. de Montbel se trouvait en tête-à-tête avec la comtesse Nina Gygrai, et l'on "ne tarda pas à pressentir une inclination réciproque. M. de Montbel avait plusieurs enfants, dont l'aîné servait déjà dans un régiment autrichien, mais la
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jeune Hongroise, élevée par des vieillards qui lui rendaient la vie très douce, fut aisément sensible aux qualités nobles de M. de Montbel et ne refusa point son consentement.
Au moment même de la bénédiction nuptiale, on fut fort étonné de voir M. de Montbel, à genoux, au pied de l'autel, se lever, se tourner vers sa liancée et s'écrier solennellement : « Nina, jurezmoi un amour éternel ! >> 11 ne reçut pas de réponse, se remit à genoux et quand on fit part de cet étrange incident à la comtesse Batthyanyi, elle s'en montra fort troublée. — «Bah! bah! dit le comte de Villette, ne vous en inquiétez pas ! Ces vieux Français ont des idées de galanterie qui ne passent pas par la tête des autres! » On admit ou l'on feignit d'admettre cette explication, et le nouveau ménage fit ses préparatifs de départ pour Prague où madame de Montbel devait être présentée. Quel ne fut pas son effroi lorsque, au milieu de la route, ^Ue vit son mari ouvrir un portefeuille, en tirer les lettres que la famille impériale et le prince de Metternich lui avaient confiées pour la famille royale, en briser les cachets et les lire avec une agitation fiévreuse, entrecoupée de mots incohérents. Madame de Montbel ne pouvait donc plus se dissimuler la triste vérité. C'était un homme atteint d'aliénation mentale qu'elle ramenait à une cour oii elle était encore inconnue.
Madame la Dauphine, instruite la première de cette affreuse situation, témoigna aussitôt une touxhante bonté à la malheureuse jeune femme, se
chargea de remettre elle-même au roi les lettres décachetées et servit de véritable mère à celle qui n'avait plus alors d'autre protection. Le médecin du roi fit promptement espérer qu'il s'agissait seulement d'une crise passagère. En effet, des soins assidus, des consolations délicates ramenèrent le calme chez M. de Montbel qui reprit, au bout de quelques mois et pour toujours, son état naturel. Madame de Montbel eut plus de peine à se remettre d'une telle secousse et elle s'éteignit bientôt, doucement, angéliquement, comme elle avait vécu. M. de Montbel se remaria une troisième fois avec la fille de M. Gain de Montaignac, attachée à l'éducation de Mademoiselle.
Je gagnai l'Italie par Gratz et Triesle. On m'avait trop vanté Venise : les uns me la représentant comme une apparition soudaine au sein des eaux; les autres, comme un immense naufrage miraculeusement suspendu. J'y arrivai par mer, et la ville m'apparut sans relief et comme adossée à un tertre dont elle semblait faire partie. Descendu de mon paquebot, je trouvai tous les hôtels encombrés, et mon guide, cherchant le plus court pour se débarrasser du poids de mon bagage, me fît traverser à pied la reine des flots. Je fus ainsi promené, pendant trois quarts d'heure, sans apercevoir ni canal ni barque. Ce contre-temps m'apprit ce que les récits à effet dissimulent trop, qu'on peut parcourir Venise dans tous les sens, à travers des rues qui ne diffèrent des nôtres que par leur étroite et triste sinuosité.
Une fois installé, j'appelai impatiemment une gondole et dès lors vint l'enchantement. Je passai en revue
ces palais si poétiques par leur architecture, par le luxe de tous les arts, par leurs grands noms, si majestueux encore aujourd'hui dans leur deuil. J'allai m'asseoir ensuite sur la place Saint-Marc pour y lire les journaux italiens et français, et le premier coup d'œil jeté sur une feuille italienne m'apprit que M. de Chateaubriand élait à Venise. Me procurer son adresse et courir vers lui fut l'affaire d'un instant.
M. de Chateaubriand m'accueiUit avec sa bienveillance accoutumée. Madame la duchesse de Berry, transférée de Blaye à Naples, l'avait appelé à Venise pour qu'il l'accompagnât jusqu'à Prague ; elle se faisait attendre depuis plusieurs jours. Le lendemain malin, je le trouvai impatient et morose: on lui écrivait de Paris des lettres pénibles; de Prague, des conseils peu encourageants. La princesse ne donnait pas signe de vie. 11 ne me cacha point son anxiété et désira me revoir vers la fin de la journée. Le soir venu, il me demanda si je consentirais à lui sacrifier mon séjour à Venise; sur ma réponse empressée, il me pria de me rendre par la route la plus courte près de madame la duchesse de Berry, qu'on avait lieu de supposer à Florence ou à Ferrare, et d'avertir la princesse de l'impossibilité où il se trouvait de l'attendre indéfiniment. J'arrivai sans désemparer à Ferrare, et, dès ma première information, j'appris que la princesse s'y trouvait depuis la veille. Elle avait eu soin d'envoyer un courrier à M. de Chateaubriand qui ne pouvait tarder. Décidément, les ambassades n'entraient pas dans ma destinée; j'eus pour consolation de visiter la prison du Tasse avec la captive
de Blaye et avec l'auteur de Vltinéraire de Paris à Jérusalem. Le récit et les suites de ce voyage appartiennent aux Mémoii'es d'outre-tomhe.
Ma mère et mon frère m'avaient devancé à Florence ; je ne tardai pas à les rejoindre. Après quinze jours consacrés à la Toscane, nous arrivâmes à Rome au commencement d'octobre, c'est-àdire, au moment où les dernières splendeurs de la nature et d'innombrables pèlerinages présentaient Rome sous son aspect le plus favorable. Un soleil n'ayant rien perdu de son éclat éclairait chaque matin une multitude de montagnards, venus en famille présenter leurs devoirs à la Ville Eternelle; ils remplissaient les rues de leurs costumes pittoresques, s'arrêtaient devant les Madones, chantaient en chœur des hymnes accompagnées d'instruments rustiques, se rendaient en foule à la villa Borghèseety dansaient leurs saltarelles, au miheu d'un cercle d'étrangers et de Romains dont ne s'éloignaient ai le clergé ni les religieux, conservant à ces joies, en même temps populaires et pieuses, un caractère grave qui, à cette époque, brillait partout à Rome sans exception.
Grégoire XVI, dernier pape qui reçut et transmit intact l'héritage temporel des Souverains Pontifes, était sur le trône depuis peu d'années. Camaldule, il gardait sous la tiare le costume, la simplicité et l'austérité du cloître. Ses traits étaient communs, mais sa physionomie était bienveillante et fine; l'étiquette régnait dans son antichambre, elle disparaissait en sa présence, et en s'agenouillant devant ce vieillard, on se sentait plus aux pieds du père que du souverain.
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Lo bien-être des étrangers dans ses Etats le préoccupait; il s'en enquérait soigneusement et même s'informait de leurs plaisirs, particulièrement de la musique, dont il me sembla parler en connaisseur. On citait un mot de lui qui peint bien la Rome d'alors et son charme. Aux audiences de congé, il demandait habituellement : « Combien de temps avez-Yous passé à Rome? » Si on répondait : « Un mois ou six semaines » il disait : « Adieu! » Si l'on répondait : « Six mois », il disait : « Au revoir! » marquant bien ainsi le vrai caractère de Rome dont le profond attrait ne se goûte ni du premier coup, ni en un seul jour.
A notre dernière audience, nous lui présentâmes à bénir une si énorme corbeille de chapelets, qu'il s'écria en riant: « Hé! bon Dieu! comment avezvous fait pour l'apporter? » Nous répondîmes que nos domestiques l'avaient montée jusqu'à l'entrée de son appartement : « Est-ce qu'ils sont aussi de votre bon pays de Vendée? demanda-t-il; alors il faiit les faire entrer; je veux les bénir avec vous. » il les envoya chercher, questionna le mari et la femme avec une grande affabilité, sans paraître se douter qu'il donnait l'exemple d'une égalité dont le christianisme fut le premier révélateur et demeure l'unique modèle.
Rome étant le plus illustre théâtre de tous les siècles, on ne peut le visiter qu'à l'aide des historiens de tous les âges. Tacite, Tite-Live, Salluste, Muratori, Botta, Sismondi, Ampère, et tous les annalistes de la papauté deviennent là le manuel courant du voyageur. Rien n'est à négliger, aucun pas n'est indifférent ; ton t
VOYAGE EN AUTRICHE ET EN ITALIE. hO
est à fouiller dedans, dessous et dessus. Des hauteurs du dôme de Saint-Pierre jusqu'aux profondeurs des Catacombes, tout est jouissance et enseignement.
La société romaine avait encore, à cette date, comme la cour pontificale, l'intégrité de son caractère traditionnel : de magnifiques proportions architecturales pour ses palais; à l'intérieur un grand luxe de tableaux, de statues, de médailles, presque point de meubles et une négligence, souvent outrée, en ce qui concerne ce qu'on nomme aujourd'hui le confortable; le défaut de surveillance allant jusqu'à ce point que l'escalier le plus magnifique était souvent moins propre que la rue, parce qu'on y prenait plus de liberté.
La principale maison romaine et la plus ouverte aux étrangers était alors le palais Massimo. La princesse Massimo était une princesse Christine de Saxe, et le prince Massimo, à qui un étranger demandait un jour s'il était bien certain que sa famille descendît de Fabius Maximus, avait spirituellement répondu : « Je n'en sais rien, mais il y a deux mille ans qu'on le dit! » On arrivait près du maître et de la maîtresse de la maison à travers une suite de salons, à peine éclairés chacun par une seule lampe, et l'on sentait, dans la demi-teinte de ce long parcours, l'antique et sereine possession qui n'a ni besoin ni hâte de se montrer.
Le sous-secrétaire d'Etat était le cardinal Bernetti, très Autrichien dans sa politique, très Français dans sa conversation, très Italien dans sa spirituelle bonhomie. A la nouvelle du brusque débarquement des
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^Français à Ancône en 1832, il poussa ce premier cri d'indignation : « Depuis le temps des Sarrasins, on n'a rien vu de pareil ! » et il ne tarissait point en imprécations de ce genre. L'ambassadeur de France eut ordre de s'en plaindre officiellement; cet ambassadeur était le comte de Saint-Aulaire, qui apporta dans l'accomplissement de sa mission tous les sentiments d'un chrétien et tous les ménagements de son exquise politesse. Cependant il dut aller jusqu'au reproche et même jusqu'à la menace. Le cardinal l'interrompit alors par cette boutade inattendue : « Je vous comprends, monsieur l'ambassadeur. Vous venez m'avertir que, si vous n'êtes pas content du Saint-Siège, vous lui ferez un mauvais parti. Eh bien ! je vais vous rendre avertissement pour avertissement : détruire le Saint-Siège est plus difficile qu'on ne le croit à Paris ; nous autres cardinaux nous y travaillons depuis plusieurs siècles et nous n'avons jamais pu y réussir! »
Le cardinal Bernetti avait pour compétiteur à la secrétairerie d'Etat et eut bientôt pour successeur le cardinal Lambruschini, nonce en France au moment des ordonnances de Juillet. C'étaient deux hommes semblables de tendances, absolument différents d'allure. L'un poussait la vivacité jusqu'à la pétulance et on aurait inventé pour lui le mot, si parfaitementitalien dedesinvoltia^a. L'autre poussait jusqu'à la rigidité la froideur du langage et la dignité des ïnanières. Bernetti ne reçut la prêtrise que dans les dernières années de sa vie. Lambruschini n'avait connu d'autre étal que l'état ecclésiastique, et avait
fait l'édification de Gênes, sa patrie, en qualité d'archevêque, avant d'être appelé à la carrière politique. Ni l'un ni l'autre n'appartenaient à l'aristocratie italienne, et tous deux, chacun à sa manière, faisaient grand honneur à l'habileté de bon aloi, apanage de l'esprit italien.
La variété dans l'unité était frappante entre les membres du Sacré Collège, et l'on pouvait dire de la plupart des cardinaux : « C'est toujours la même paire de bas, mais c'est souvent une autre paire de manches ! » Le cardinal Micara était la figure la plus originale de ce grand sénat. Sa robe de capucin, sa longue barbe, sa fîère et noble tête fixaient le regard des étrangers aux cérémonies pontificales. On le savait d'ailleurs en plein accord avec son ami, le P. Ventura, pour conseiller hardiment la politique antiautrichienne qui devait se faire jour, douze ans plus fard, à la mort de Grégoire XVI. Le futur cardinal Mastaï, le futur pape Pie IX, n'était encore qu'évêque d'Imola, mais il était déjà connu pour la hauteur novatrice de ses vues. Grégoire XVI l'avait remarqué et disait de lui avec son indulgent sourire : « In casa Mastaï, anche il gatto e libérale! » Dans la maison Mastaï, le chat lui-même est libéral. «
Le sacré Palais, siège de l'Inquisition et de l'Index, était modéré et presque réformateur dans ses aspirations. Le P. Butaoni et son premier collaborateur, le P. Modena, tous deux dominicains — ces postes sont un privilège de leur ordre — accueillaient fort obligeamment les étrangers. Le P. Modena, très brillant causeur, improvisateur de sonnets en français comme
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en italien, vous appelait : mon cher dès la première visite, non par vulgaire banalité, mais par cordialité sincère, cordialité qu'il me témoigna et qu'à trente ans de distance il témoigna de même à M. Gochin.
Une des merveilles de Rome et qu'on eût proclamée merveille en tout pays, était monseigneur Mezzofanti, successeur du cardinal Mai à la Bibliothèque vaticane. Dieu l'avait doué d'une mémoire telle que, littéralement, il ne pouvait rien oublier. Les langues des cinq parties du monde, les dialectes, les dérivés,, lui étaient également connus. La langue française impliquait pour lui le provençal, le basque et le bas breton. Lord Byron, l'ayant connu bibliothécaire à Bologne, lui disait, émerveillé de ce savoir universel : « Monseigneur, vous avez manqué votre vocation. Vous auriez dû être cicérone de la tour de Babel ! » Lorsque j^eus l'honneur de le voir pour la première fois, il voulut bien me donner des conseils pour la prononciation italienne et me dit : « Répétez souvent telle strophe de la Jérusalem délivrée — strophe que j'ai complètement oubliée aujourd'hui — il n'y a pas de leçon meilleure que celle-là ! »
Ayant mérité, par la prolongation de mon séjour à Rome, un gracieux au revoir de Grégoire XYl, j'en profitai pour visiter fréquemment monseigneur Mezzofanti, et quand j'allai prendre congé de lui, le hasard ramena la conversation sur le Tasse. La même strophe lui vint à l'esprit, mais s'arrêtant court après le premier vers : a Pardon, me dit-il, je vous l'ai citée la première fois que je vous ai vu. » Pour bien apprécier ce singulier prodige de mémoire, il faut
remarquer que chaque jour il faisait, durant une heure ou deux, les honneurs de la Bibliothèque valicane à d'innombrables étrangers.
Mezzofanti n'était ni écrivain, ni orateur, mais ses entretiens et ses discours étaient pleins de charme. Il aimait aussi à improviser des vers et le faisait avec un à-propos dont on citait de piquants exemples. Le collège de la Propagande l'appela un jour, pour le mettre aux prises avec un jeune Chinois, et le néophyte, déjà formé au latin par les missionnaires qui l'envoyaient à Rome, prétendit qu'en Chine le nom de Mezzofanti se traduirait ainsi :
Hic est qui tacitus virtutes perlîcit omnes. Achevant aussitôt le distique, Mezzofanti riposta :
At loquitur semper, perficit ergo nitiil *.
A mon départ pour la France, il me donna un petit volume de Vhnùatio?! de Jésus-Christ, imprimt'î à Rome, et, en me le remettant, y traça, d'une écriture fine et lisible, ces deux vers à la première page ;
Le chemin du salut est long et difficile ; Suivez le bon Jésus, il le rendra facile.
Une coutume romaine, qui contribua certainement à faire naître des préjugés injustes contre les mœurs du clergé romain, était de faire porter le costume ecclésiastique par beaucoup de fonctionnaires laï-
1. C'est lui qui pratique en silence toutes les vertus. — Mais, comme il parle toujours, il n'en pratique donc aucune.
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qiies. Le ministre de la guerre, par exemple, qu'on appelait le ministre des armes, avait le rang et l'habit de prélat. Le titulaire de mon temps se montrait fort attentif pour une jeune Française qui ne parlait point italien, et quelqu'un s'étonnant de cette assiduité de la part d'un homme qui ne savait pas un mot de français : « Assurément, disait-on, il parle toujours italien, mais avec la traduction en regard ! »
La colonie étrangère, toujours très brillante à Rome, comprenait une véritable élite européenne : Lord Ramsay, le comte Karolyi, la comtesse Rosalie Rzcwuska y occupaient le premier rang. La comtesse Rzewuska était fille de la princesse Lubomirska, qui avait passé dans Tintimité de la reine Marie- Antoinette les années heureuses de Versailles et de Trianon. Bonne Polonaise pour le passé, la comtesse Rzewuska n'avait cependant jamais consenti à se brouiller avec la Russie. Elle déplorait l'insurrection de 1830, soutenant que l'empereur Alexandre, ami des catholiques et des Polonais, avait légué la même politique à l'empereur Nicolas, et que cette bonne entente aurait porté d'heureux fruits dans l'avenir, si elle n'eût été violemment repoussée à l'instigation de quelques révolutionnaires cosmopolites. La comtesse Rzevs^uska avait une taille et un esprit d'homme^ et sa fille Calixte lui ressemblait beaucoup avec une dose d'originalité en plus. Celle-ci composait de courts romans ou des comédies allégoriques. Elle avait imaginé des drames dont tous les personnages étaient des éléments chimiques et elle en avait tiré
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des combinaisons fort piquantes. Elle épousa lo prince Michel Angelo Gaëtani, qui, avec son frère Filippo, comptait parmi les princes romains propagateurs des idées anglaises et françaises.
La comtesse Rzewuska, qui vivait surtout de souvenirs, racontait admirablement les histoires du passé et de curieuses légendes polonaises, entre autres celle-ci :
« J'ai eu dans ma famille un exemple bien frappant d'une douloureuse incrédulité religieuse, heureusement suivie d'une éclatante conversion. Mon aïeul, le prince Lubomirski, surnommé le Salomon de la Pologne, voulut nier son Dieu et son âme pour se livrer sans frein à toutes les jouissances dont il était entouré ; il commença même, sur cette thèse, un grand ouvrage auquel il consacrait de nombreuses veilles. Fatigué et agité par ce travail, il poussa un jour sa promenade au delà des limites ordinaires et rencontra une vieille femme chargeant un âne de feuilles sèches et de branches mortes : N'avez-vous pas d'autre métier ? lui demanda-t-il. — Hélas ! non. Mon mari soutenait seul toute sa famille. J'ai eu le malheur de le perdre et il ne me reste pas même de quoi payer une messe pour le repos de son âme, — Tenez, dit-il, en lui jetant plusieurs pièces d'or, faites-en dire tant que vous voudrez » ; et il revint sur ses pas, peu attentif aux bénédictions de la vieille femme. Le soir même, livré à toute l'ardeur de son travail favori, il aperçoit un paysan debout, immobile, en face de son bureau : « Que fais-tu là ? Qui t'a permis d'entrer ? » s'écrie le prince^ agitant violem-
ment sa sonnette pour reprocher à ses gens celte inexcusable négligence. Ceux-ci protestent qu'ils n'ont rien vu, et l'aventure demeure inexpliquée.
«Le lendemain, à la même heure, même apparition du silencieux et insaisissable visiteur. Cette fois, mon aïeul n'appela personne. 11 jeta sa plume loin de lui, marchant droit vers le paysan : « Qui que tu sois, malheureux, que viens-tu chercher? — Je suis le mari de la veuve que vous avez secourue, il y a deux jours; j'ai demandé à Dieu la grâce de payer votre bienfait par ces seuls mots : L'âme est immortelle ! » — Le fantôme disparut en même temps et le prince Lubomirski, appelant en hâte sa famille, déchira devant elle son manuscrit. Ces pages lacérées existent encore. L'orateur qui prononça l'oraison funèbre de Lubomirski dans la cathédrale de Varsovie tenait le fait du prince lui-même ; il les répéta en chaire et il est consigné dans notre livre généalogique. »
Cette histoire me paraît digne d'être conservée, car ceux-là même qui nient toute intervention visible de la divinité parmi nous seront forcés de constater que le génie du Salomon de la Pologne, poursuivant de toutes ses forces les preuves du matérialisme, fut conduit par une involontaire conviction à cette redoutable vérité : l'âme est immortelle!
La société française à Rome comptait alors au premier rang le baron de Damas, sa femme et deux enfants qu'ils allaient conduire au collège des jésuites de Fribourg. Le baron de Damas voyait peu de monde ; il semblait porter au fond de son âme une blessure sai-
gnante. En réalité, personne ne lui avait rendu justice, ni ceux qui l'avaient élevé à un poste au-dessus de ses forces, ni ceux qui l'en ont fait sortir avec outrage. En tous cas, il se montrait chrétien exemplaire ; il ne se permettait pas l'ombre d'un murmure, et sa première visite fut pour la princesse de Léon, fille de la duchesse de Gontaut, la plus déclarée et la plus véhémente de ses adversaires à Prague. Le marquis de Brézé, orateur chaleureux à la Chambre des pairs, était venu chercher en Italie un climat plus favorable à sa mauvaise santé ; il s'efforçait d'oublier la politique pour s'élever jusqu'à la sérénité romaine, mais il n'y pouvait parvenir. Il retourna bientôt à la bataille et y succomba. Les Mun et les la Ferronnays, qui allaient bientôt s'allier, partageaient leur hiver entre Rome et Naples. Le marquis de Mun, grand-père du comte Albert de Mun, avait épousé Mademoiselle d'Ursel, issue d'une illustre famille flamande. Il était arrièrepetil-fils du philosophe Helvétius, et tenait de ce côté une fortune considérable; il ne fut pas, parmi nos contemporains, le seul qui réunit sur sa tôte les mêmes contrastes. Le P. de Magalon était aussi le petit-fils d'un encyclopédiste, le marquis d'Argens. Il avait passé sa première jeunesse à la cour de Berlin et mourut supérieur des frères de Saint-Jean-de-Dieu, en vénération à tout son ordre et à tout le Paris chrétien Pour moi, le principal attrait de la colonie étrangère fut la courte apparition du comte Xavier de Maistre ; je devrais plutôt dire la colonie française, car qui a possédé mieux que les deux comtes de Maistre k langue et le génie français? Le comte Xavier de
AJaistre était accompagné de sa belle-sœur et de ses deux nièces, toutes deux dignes de leur père, et dont l'une était souvent appelée par le comte Joseph de Maistre : Ma pensée. Toutes deux devaient se marier en France : l'une, avec M. Terray, petit-neveu du célèbre ministre de LouisXV; l'autre, avec le marquis Eugène de Montmorency, frère du duc de Laval, dont il devait bientôt porter le titre. M. de Montmorency, déjà sexagénaire ou à peu près, était d'une ardente piété; il ne lui suffisait pas d'entendre plusieurs messes chaque matin, il tenait à les répondre. On prétendait à Rome qu'il donnait quelques paoli aux enfants de chœur pour obtenir leur place dans les églises où se fêtait avec le plus de solennité le saint du jour; mais ce qui demeure incontestable, c'est que sa charité égalait sa piété. Il nous raconta un jour sa première et originale entrevue avec madame de Staël : « Séjournant à Genève, — nous dit-il, — je crus devoir un hommage à l'amie de mon cousin Mathieu, et je priai un Genevois de me servir d'introducteur à Coppet. Madame de Staël voulut bien me dire en nous accueillant : « Je dois bien des remerciements à Corin7ie qui vous aura, sans doute, inspiré l'idée de consoler une proscrite. — Non, Madame, non, car je n'ai jamais lu Corinne » ; et, madame de Staël, ne maîtrisant pas sa surprise, j'ajoutai franchement : « Je vais vous étonner encore davantage : je ne la lirai jamais et je souhaiterais que tout le monde m'imitât en cela. Combien les désordres diminueraient, si la littérature romanesque n'eût jamais existé ! » Madame de Staël repli-
qua : « N'y a-t-il pas des dons de Dieu qui obligent? Ceux à qui l'imaginalion a été départie ne doivent pas plus refuser de s'en servir que vous, né Montmorency, ne pouvez tous dispenser d'être chevaleresque et courtois ! — Toute comparaison cloche, reprit le marquis, ne voulant pas comprendre la leçon ou s'y montrer sensible — je ne puis pas m'empêcher d'être né Montmorency, tandis que ceux qui ont une démangeaison au bout des doigts peuvent s'empêcher de la satisfaire. »
J'avais bien envie de demander à M. de Montmorency quelle figure faisait le Genevois pendant ce dialogue inattendu, mais je n'osai pas me le permettre. Je fus plus hardi au sujet de Louis XVII, qui était une de ses préoccupations habituelles «. Mais enfin, M. le marquis, où est-il? lui disais-je un jour. — Si je savais où il est, je n'y croirais pas, me répondit-il d'un air résolu, tout en lui doit rester mystérieux jusqu'à l'heure de son avènement. » Il raconta ensuite plaisamment, plus plaisamment peut-être qu'il ne le voulait, que les divers intérêts de la maison de Bourbon étaient facilement conciliables avec cette résurrection certaine : « J'ai moi-même conseillé à madame la duchesse de Berry de se tenir prête à épouser Louis XVII. — Mais vous voulez donc enlever la couronne au duc de Bordeaux? m'a répondu la princesse. — Non, Madame, non; Louis XVII n'enlèvera rien aux droits de M. le duc de Bordeaux. Il n'aura jamais d'enfanis! — Je ne veux pas d'un mari comme ça! — Et celte réponse de la princesse, ajouta le narrateur en baissant la
voix , m'a laissé une impression très pénible. » Les Italiens savent merveilleusement allier les contrastes, et l'on peut dire, sans irrévérence, qu'à Rome, la semaine sainte et le carnaval sont deux événements populaires, le peuple prenant une part unanime aux solennités de FEglise, l'Eglise prenant une part très cordiale et très ouverte aux réjouissances du peuple. Le carnaval romain est une folie, mais une folie si communicative, si entraînante que les plus froids et même les plus dédaigneux s'y laissent prendre.
Des princes régnants, les princesses romaines, le corps diplomatique, l'ambassade de Naples surtout, descendent les premiers dans l'arène ; toutes les classes se coudoient, se heurtent, s'enfarinent des pieds à la tête, sans un seul accident, sans une seule querelle, et si un coup maladroit est porté, on dit sans risque de se tromper: « C'est un étranger! »
Le mardi-gras venu, on redouble d'ardeur pour des jeux près de s'évanouir, et ce jour-là seulemefit on les prolonge dans la soirée à la lueur des moccoletti. Mais au moment où cette illumination fantastique, où ces milliers de feux follets courant, sautant, hurlant, offrent un spectacle indescriptible, sept heures sonnent à la cloche du Capitole. La voiture de gala du sénateur donne, en se retirant, le signal de la retraite générale. Aussitôt le tumulte cesse, les assaillants se séparent, les lueurs s'éteignent, les fenêtres se ferment, les masques se retirent en groupe, sans la pression d'un seul agent de police; le Corso redevient obscur, silencieux comme de coutume et les églises se
remplissent pour la préparation du carême qui va commencer. Je ne crois pas que ce bizarre assemblage de folie et de décence, de familiarité et de respect, de liberté illimitée et de docilité volontaire, puisse se rencontrer et se pratiquer ailleurs que dans la population romaine.
C'était un des attraits de Rome ; le gouvernement en était fier, car il attribuait à son indulgence protectrice la convenance des plaisirs populaires. La cloche du Capitole ne sonnait que dans deux circonstances; pour avertir les chrétiens que le souverain pontife venait de rendre son âme à Dieu, ou pour annoncer le jour des réjouissances nationales. De tels usages ne sont possibles que chez un peuple empreint d'une foi aussi naïve que profonde. Les travaux même qui sont le plus en honneurdans la population romaine l'invitent et la conduisent aux habitudes de dignité.
Naples et Rome, quoique proches l'une de l'autre, sont absolument dissemblables. A Naples, la nature semble constamment en fête, sous un ciel étincelant des splendeurs du jour ou de la nuit. On vit presque exclusivement du plaisir de vivre, dans un facile bien-être, sans impôts, presque sans labeur. A Rome, les spectacles de la nature sont magnifiques aussi, mais d'un caractère plus grave. On y aime le repos, mais pas l'oisiveté. L'unité règne partout, sans faire pe er unjoug étroit ou tyrannique. Toutes les classes de la société s'occupent avec la même ardeur à dégager, à exhumer, à faire revivre les moindres vestiges de l'antiquité, sous l'unique condition de surmonter ça et là les monuments païens parla croix.
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De là, au sein même d'une grande capitale, non seulement une population sans populace, mais une multitude étonnamment instruite, dans laquelle on peut interroger le premier venu sur l'antiquité, sur le moyen âge, sur l'époque moderne et recevoir une réponse précise et juste ; une multitude digne et calme, aux visages nobles, aux physionomies réfléchies, aux élans généreux. Quand la princesse Marc-Antoine Borghèse, née Talbot, mourut à la Heur de l'âge et dans l'ardeur d'une charité que Rome entière avait connue, le char funèbre fut dételé sur le seuil du palais, et conduit à bras jusqu'à Sainte- Marie-Majeure. Le prince Borghèse voulut, le lendemain, connaître les promoteurs de cette touchante démonstration et les remercier; le premier interrogé répondit : « Dites au prince que c'est le peuple romain ! « Ailleurs, cette réponse eût été emphatique ou fausse ; à Rome, c'était l'expression concise de la simple vérité. Le cardinal Lambruschini m'a montré un jour la pétition d'un brave homme qui demandait une décoration pour avoir fait vingt-cinq corpus domini^ ce qui signifiait avoir escorté, durant vingtcinq ans, la procession du saint sacrement. C'était, en effet, pour les solennités religieuses, que se faisait, dans ce royaume pacifique, le plus grand déploiement des forces militaires. Avec cela, on ne comptait pas, on ne figurait même pas dans les conflits européens; mais on vivait libre et heureux, sous le gouvernement paternel du pontife, dont Chateaubriand a dit : « C'est le seul souverain qui bénisse ses sujets ».
Je quittai Rome avec un profond regret, mais j'eus
pour consolation une coïncidence heureuse. Je partis seul avec le maréchal de Bourmont. Nous traversâmes ensemble toute l'Italie, pour gagner Genève où l'attendait sa famille. Ce tête-à-tête plein de charme et d'intérêt dura une vingtaine de jours.
Le vieux et pittoresque château de Bourmont est à six lieues du Bourg-d'Iré. Des cinq fils du maréchal, l'un Amédée, avait été glorieusement tué dans un combat d'avant-garde entre Staouëli et Alger; un autre, Charles m'accordait une amitié qui ne s'est jamais démentie. Il se faisait représenter par moi près de son père, durant ce voyage, restant lui-même en arrière pour prendre possession de Farnèse, belle terre près de Viterbe que le maréchal venait d'acquérir avec exemption des frais du fisc par expresse volonté de Grégoire XVI. Après la triste issue de l'expédition de madame la duchesse de Berry, M. de Bourmont, accompagné des quatre fils qui lui restaient, tous aussi dévoués, aussi militaires que lui, était allé se mettre à la disposition de Don Miguel, prétendant à la couronne de Portugal. Le général Clouet et quelques Français,s'étaient joints à eux, croyant servir ainsi la cause de la légitimité. Ils obtinrent d'abord quelques succès, mais Don Pedro, ouvertement soutenu pai 1 Angleterre et par le gouvernement de Juillet, finit par triompher. Le maréchal de Bourmont, vaincu en Portugal, proscrit en France, vint, avec un certain nombre de ses compagnons d'armes, demander aux Etats Bomains une hospitalité qui n'avait jamais ni repoussé, ni humilié personne.
L'homme qui avait accompli en Algérie l'œuvre dans
10;4 CHAPITRE TROISIÈME (l834H83o).
laquelle avaient échoué Charles-Quint et Louis XIV, oflVait la réunion des plus singuliers et des plus attachants contrastes. 11 était très ardent et très doux, très loyal et très fin, très épris de sa carrière militaire et très modeste dans ses goûts, indolent, inexact tant qu'il n'était pas en présence d'un devoir, intrépide et infatigable dès que le clairon ou l'honneur avait parlé. Une curieuse page d'histoire contemporaine venait d'elle-même se placer sous mes yeux, et j'en sentais le prix. Mis au régime des récits quotidiens, mon compagnon de voyage se rendit facilement compte de ma respectueuse curiosité et se plut à la satisfaire avec une extrême bonne grâce.
Notre revue rétrospective commença par les grandes guerres de la Vendée auxquelles il avait pris une part très active. JNous arrivâmes ensuite à sa captivité dans la citadelle de Besançon : « Nous avions obtenu, mes camarades et moi, me dit-il, la permission de faire des armes, dans l'intérieur de la prison, pour remplacer la promenade qui nous était rigoureusement interdite. Nous brisions nos fleurets, quelquefois involontairement, quelquefois à dessein, et, chaque fois nous réussissions à garder quelques petits morceaux de fer, àl'aide desquels nous pratiquâmes dans la muraille une issue qui finit par nous conduire, non sans mille péripéties, à exécuter notre évasion. Une fois en liberté^ ajouta M. deBourmont, qui parlait lentement, pittoresquement, et avec un évident scrupule d'exactitude, le plus difficile était fait, et pourtant je sentais bien que je n'étais pas sauvé. Le jour allait poindre, l'alerte allait être donnée et un
VOYAGE EN AUTRICHE ET EiN ITALIE. 105
homme en costume de ville, errant, seul à cette heure, au milieu des campagnes — car M. d'Andigné, M. de Suzannetet moi avions pris soin de nous séparer — ne pouvait manquer d'être immédiatement suspect et arrêté. Je ne savais trop à quel expédient recourir, quand j'entendis derrière moi un homme qui s'avançait sur la grande route à pas pressés. Je ralentis ma marche pour me mettre en mesure de lier conversalion avec lui, et, au moment où il allait me dépasser sans m'accorder la moindre attention, je lui dis: « Vous paraissez bon marcheur, Monsieur, je le suis aussi, et si vous le voulez, nous allons voir lequel de nous deux fournira le mieux la course. — Volontiers, Monsieur, mais vous serez malin, si vous m'en remontrez. » Je commençai par soutenir bravement et avantageusement la gageure, mais j'avais depuis longtemps perdu l'usage de la marche; je me sentis bientôt en nage, à bout de souffle et je me décidai à changer de batteries : « Monsieur, lui dis-je, j'ai un secret à vous confier. — Si vous avez un secret, gardez-le. Dans ce temps-ci, les secrets ne sont ni à raconter, ni à entendre. — C'est possible, Monsieur; mais moi, je ne puis me dispenser de vous faire ma confidence. » Alors, je me nommai et je lui exposai sans réticence le péril de ma situation. Il parut d'abord fort troublé, puis touché, et après un visible efTort, finit par me dire : « Vous n'avez pas mal placé votre confiance; je suis huissier, je vais procéder à une vente de village et mon clerc me manque Vous allez le remplacer, puis je vous expédierai en carriole à un de mes amis, chez qui vous n'aurez plus rien à craindra. »
40G CHAPITRE T-ROISIÈME (1834-1835).
M. de Bourmont s'acquitta de son mieux du rôle de clerc d'huissier et se trouva, au bout de quelques jouis, à l'abri de toute poursuite. Je me demandais avec une certaine anxiété s'il serait convenable d'aborder le chapitre de Waterloo; mais M. de Bourmont l'entama de lui-même et comme satisfait de s'en expliquer.
« Je n'ai jamais eu un instant, me dit-il, la pensée de reprendre du service aux Cent-Jours. Je l'avais bien prouvé par mon vote ostensible et négatif aux articles additionnels. Mais le hasard m'ayant fait rencontrer Fouché, alors ministre de la police, il prit l'initiative d'un entretien qui décida de mes résolutions : « L'Empereur est fou, me dit-il, et nous ne le laisserons point jeter encore une fois la France dans l'abîme. L'armée a cédé à un premier enivrement; elle comprend aujourd'hui que le patriotisme doit l'emporter sur un enthousiasme hors de saison. Les maréchaux eux-mêmes me tiennent journellement ce langage, et ils sauront mettre fin à cette terrible aventure avant que l'Europe ne l'ait rendue irréparable. » Fouché appuya son dire de noms propres et de circonstances qui, ne laissant plus de doute dans l'esprit de M. de Bourmont, lui persuadèrent qu'en reprenant son poste de lieutenant général, il pourrait prêter son concours à un dénouement pacifique et prochain. Mais l'armement de l'Europe fut plus rapide qu'on ne l'avait prévu ; l'armée et ses chefs furent moins ébranlés que Fouché ne l'avait supposé et, de jour en jour, M. de Bourmont fut amené à l'alternative fatale qui devait peser sur tout
le reste de sa carrière : ou se séparer de ses frères d'armes dans les circonstances les plus regrettables, ou marcher jusqu'au bout contre les alliés du roi, qui se disaient aussi les alliés de la France. Quant à des pourparlers avec Blûcher et Wellington, à la veille de la bataille, quant à l'ombre d'une indiscrétion qui eût aggravé la situation du corps d'armée dont il allait se séparer, M. de Bourmont en repoussait la pensée dans des termes et avec de s preuves qui détruisaient toute accusation. Le jour où il consentit à s'épancher sur ce cruel épisode, il en demeura longuementet visiblement éniii. Vers la fin delà journée, nous eûmes une petite montagne à gravir, je lui proposai de le faire à pied; il y consentit. Dès lors, le cours de ses idées changea; il s'arrêtait de distance en distance, me disant : « Voilà une bonne position stratégique ! on pourrait placer ici ses hommes et là son artillerie. » L'instinct militaire venait de vaincre le douloureux souvenir et l'esprit avait repris son équilibre. Du reste, ce plaisir d'improviser des plans et d'imaginer des combats se renouvela plusieurs fois dans le cours du voyage, et me fit bien sentir à quel point, dans M. de Bourmont, la passion du soldat était une passion innée.
Je fus à Genève témoin d'une émouvante réunion delà famille du maréchal, et je regagnai directement l'Anjou, avec l'impatience de savourer, en pleine sympathie, mes espérances de Prague et mes impressions de Rome.