Odilon Barrot, Mémoires, t. III, p
Ces plaintes et ce désir étaient légitimes. M. Barrot, en effet, avait généreusement prodigué ses forces, et, ce qui devait mettre le comble à sa fatigue, c'est que souvent, sur des incidents imprévus, il apportait à la tribune plus de courage que de véritable inspiration. Mais c'était exclusivement à ses anciens amis qu'il entendait demander secours, et il présenta trois noms : M. de Tocqueville, pour remplacer M. Drouin de Lhuys, auquel on offrirait l'ambassade de Londres ; M. Dufaure, pour remplacer M. Faucher; M. Lanjuinais pour remplacer M. Buffet.
M. Barrot pressentait bien une objection qui naissait d'elle-même : l'inopportunité du moment, llétaif singulier, en effet, de choisir, pour faire un pas de plus vers la gauche, le jour où l'Assemblée, moralement et numériquement, se renforçait du côté de la droite. Aussi voulut-il rédiger cette proposition par écrit, et la soumit-il, dans une note assez longuement motivée, aux méditations du Président. Cette note fut mal accueillie à l'Elysée. Une contre-note parfaitement nette y répondit. — « Il faut, disait le Président, choisir des hommes dévoués à ma personne même, depuis les préfets jusqu'aux commissaires de police; il faut surveiller les actions de chacun afin de les empêcher de nuire, en cas d'insurrection. Il faut destituer la plupart des agents que M. Dufaure a nommés. Il faut réorganiser partout la garde nationale dans un but militaire ; il faut enfin réveiller partout, non le souvenir de l'Empire, mais de l'Empereur, car c'est le seul sentiment au moyen duquel on peut lutter contre les idées subversives. Pour
remplir ce but, je ne crois donc pas que M. Dufaure soit l'homme approprié à cette situation. »
M. Barrot insista. Le Président consentit à laisser entrer dans le cabinet l'ancien ministre du général Cavaignac, qui avait si passionnément combattu sa candidature ; mais il ne l'acceptait qu'en lui attribuant un portefeuille autre que celui de l'Intérieur. M. Barrot et M. Dufaure se refusèrent également à cette transaction. Le Président, alors, avec toutes les apparences d'un sincère regret, déclara qu'il préférait se séparer de M. Barrot.
Je devins aussitôt l'objet de sa confiance ; il me la témoigna en termes presque affectueux et me pressa d'accepter le ministère des Affaires Etrangères, me laissant le choix de composer un nouveau cabinet avec le maréchal Bugeaud, qui aurait le ministère de la Guerre et la présidence du Conseil. Je refusai de quitter le ministère de l'Instruction publique pour quelque combinaison que ce fût. Mais je n'avais point de motifs pour refuser d'entrer en pourparlers avec le maréchal. Le Président tenait, à placer au ministère de l'Intérieur, le comte Mathieu de la Bedorte, gendre de la maréchale d'Albuféra, et le maréchal Bugeaud tenait beaucoup à M. Piscatory, auquel on destina le ministère de la Marine. La distribution des autres portefeuilles fit mettre en avant des noms très divers, mais tous très prononcés dans la nuance qu'on appelait alors réactionnaire. Quand je vis cette nuance se dessiner très clairement, je priai le Président de peser les objections suivantes: « L'énergie du général Changarnier et la rapide arrestation de quelques meneurs
ont fait avorter le complot du 29 janvier ; mais ses éléments subsistent et la revanche des journées de Juin, par un assaut désespéré contre la société tout entière, demeure le rêve permanent des divers groupes socialistes. On avait voulu faire coïncider l'appel aux armes avec les dernières convulsions de TAssemblée Constituante ; on allait prendre maintenant pour mot d'ordre la composition monarchique de l'Assemblée Législative. Si l'entrée de M. Dufaure et de ses amis au ministère avait l'inconvénient de faire pencher la balance beaucoup trop à gauche, nous courions un risque fort différent, mais fort dangereux aussi, en donnant tout à la droite, sans aucune compensation pour la gauche. » Ces considérations étaient puisées dans des faits d'une irrécusable évidence. Elles suffisaient donc à motiver mes conseils de prudence dans mes entretiens avec le Président; mais, dans mon for intérieur, j'éprouvais encore d'autres inquiétudes.
Raisonnant toujours dans l'hypothèse d'une insurrection prochaine, hypothèse tellement fondée qu'elle se réalisait quinze jours après, le 13 juin, je me plaçais en face de ce dilemme : — ou l'armée se divisera, prévision qu'admettait même le maréchal Bugeaud, à cause des tendances républicaines de l'artillerie — ou l'ascendant du maréchal Bugeaud et du général Changarnier maintiendra l'élan et la discipline militaires. Sans doute alors l'insurrection sera facilement vaincue. Au contraire, dans le cas d'une défection partielle de la garnison de Paris, nous ne subirions pas seulement une revanche
des barricades parisiennes, mais nous verrions un terrible cataclysme se déchaîner sur la France entière. Le nouveau ministère deviendrait responsable de cette immense défaite du parti conservateur, et n'échapperait pas au reproche d'impardonnable provocation, même de la part de ceux qui nous y auraient poussés.
D'autre part, dans le cas plus probable, j'en conviens, d'un nouvel échec des tentatives révolutionnaires, où s'arrêterait la victoire? La maison royale n'était pas réconciliée , la Monarchie n'était prê(e ni dans les esprits ni dans les faits. Le maréchal Bugeaud, le général Changarnier, naguère frères d'armes des princes d'Orléans, leur refuseraient-ils une part dans le combat, et surtout le lendemain du combat? De son côté, le Président, qui ne semblait nullement effrayé d'une lutte dans la rue, me livraitil toute sa pensée ? Ne retournait-il pas à Persigny, en apparence délaissé, et ne prenait-il pas, dans son impénétrable discrétion, ses mesures à tout événement?
J'étais plein de perplexités et je m'en ouvris à M. Berryer. Son patriotisme et son amitié pour moi entrèrent pleinement dans cette intime délibération. Nous envisageâmes ensemble tous les aspects d'une situation si grave, si compliquée, et nous tombâmes d'accord que, selon Bossuet, l'un de ses maîtres favoris, nous ne devions « rien laisser à la fortune de ce qu'on peut lui ôter par conseil et par prévoyance ». En conséquence, nous convînmes que je tenterais un double effort près du maréchal Bugeaud pour le dissuader d'une si grosse entreprise et près de
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M. Barrot, pour qu'il reprît la présidence de l'ancien ministère modérément renforcé selon ses vues personnelles.
Je réussis plus vite que je ne l'aurais cru près du maréchal Bugeaud qui allait succomber quelques jours après à une atteinte du choléra et qui était déjà fort affaibli. Sa volonté était chancelante ; son esprit n'avait plus la mè.ïie lucidité, il se perdait volontiers dans d'interminables digression?, où la préoccupation agricole et l'introduction des pommes de terre en Algérie occupaient trop de place. En outre, il s'entendait mal avec le général Changarnier, non par des jalousies mesquines, comme on le prétendit à tort, mais par des exigences militaires, dont il était impossible de méconnaître la portée. Avec le général Rulhières, au ministère de la Guerre, c'est-à-dire avec un homme très sincèrement modeste et très sincèrement déférent envers le général Changarnier, le commandement de l'armée de Paris ne pouvait soulever aucun conflit. Avec le maréchal Bugeaud, les relations seraient forcément différentes. Egaux en renommée, ils ne l'étaient point en grade; tous deux croyaient et tenaient à leurs propres idées. A l'heure d'une crise et dans le feu de la lutte, que deviendrait l'unité du commandement? D'où partirait le dernier mot de l'autorité : de la rue Saint-Dominique, siège du ministère de la Guerre, ou du pavillon des Tuileries, qui était alors le quartier général du commandant de l'armée de Paris? J'ai été le témoin muet et attentif du débat dans lequel les deux vaillants capitaines abordèrent
cette délicate question. Egalement compétents et également patriotes, ils ne cessèrent de discuter avec la plus entière franchise et la plus parfaite cordialité ; mais la question n'en demeura pas moins un obstacle à la création du nouveau cabinet.
Y avait-il aussi un autre obstacle qui ne fut pas articulé? Je ne puis rien affirmer à cet égard, mais je crois qu'en réalité une autre dissidence exista entre les deux hommes de guerre. Le maréchal Bugeaud fut de ceux qui, dès le lendemain de la révolution de Février, se prononcèrent pour le retour de la monarchie légitime, et il entra directement en relations avec M. le comte de Ghambord. La conviction du général Changarnier fut moins prompte et sa conduite plus circonspecte. Ancien officier de la garde royale, toutes ses sympathies personnelles étaient pour la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon; mais il n'avait pu vaincre la résistance de Madame la duchesse d'Orléans, et cette résistance Tarrêtait lui-même. Il n'aurait pas consenti davantage à entrer en lutte avec les princes d'Orléans, pour lesquels il professait, comme toute l'armée, la plus cordiale estime. Enfin et quoi qu'il en fût des secrets mobiles de leur hésitation^ le maréchal Bugeaud et le général Changarnier ne parvenant point à se mettre d'accord sur les questions militaires, il devint superflu de chercher à les mettre d'accord sur la conduite politique, terrain, du reste^ sur lequel on n'aurait pas pu concilier M. Dufaure et le maréchal Bugeaud.
Sans malveillance pour moi, M. Barrot avait
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ombrage ou de mes sentiments trop monarchiques ou de mes sentiments trop religieux. H n'aurait pas fait grand effort pour me garder dans le cabinet renouvelé. Il me laissa deviner aisément qu'il destinait mon portefeuille à M. de Tocqueville, sachant bien que je n'en accepterais aucun autre. De mon côté, je rendais pleine justice aux qualités de M. Barrot. Je pensais d'ailleurs que sa présence au pouvoir était aussi opportune avec l'Assemblée Législative qu'avec l'Assemblée Constituante, mais je le trouvais trop parcimonieux envers mes amis et trop généreux envers les siens.
Je voyais depuis plusieurs années M. Dufaure de près, et les lacunes ou les côtés faibles de cette haute intelligence m'avaient trop frappé pour que je ne souhaitasse pas soustraire le nouveau cabinet et moi-même à un joug trop étroit. Je m'étais donc prêté aux ouvertures du Président, non par convoitise d'un poste supérieur — l'intérêt religieux étant ma seule raison d'être au pouvoir — mais pour m'assurer de nouveaux collègues qui ne fussent ni trop exclusifs, ni trop aventureux. M. Barrot ne sut probablement jamais, et en tout cas, ne sut pas par moi, combien le Président inclinait vers les combinaisons 011 l'on se passait du vieil orateur de la Gauche. Aussi, quand il apprit de moi-même que la combinaison Centre-gauche reprenait le dessus, il se mit tout à fait sous la direction de M. Dufaure, et M. Dufaure se montra de plus en plus impérieux. J'en retrouve la preuve dans ce billet de M. Barrot, daté de minuit et demi sans autre indication de date:
<( Mon cher collègue,
(( Dufaure n'a pas consenti à l'accession du maréchal Bugeaud, et se réserve d'en conférer demain. Je n'ai donc pu faire insérer la composition du nouveau ministère dans le Moniteur^ et ce, à mon grand regret du reste. Je ne partage pas l'opinion de Dufaure. Je crois que le maréchal Bugeaud apporte plus de force qu'il ne nous causera d'embarras, a Votre bien dévoué collègue,
« Odilon Barrot.
« Minuit et demi. »
Une fois le maréchal Bugeaud écarté, ce fut surtout avec M. Dufaure qu'il fallut s'entendre. Celui-ci ne se donna pas le tort d'une tergiversation ou d'un langage équivoque, et déclara de prime abord qu'il n'entrerait point sans l'appui, sans le concours de ses deux amis personnels, MM. de Tocqueville et Lanjuinais.
J'avais pour M. de Tocqueville une sympathie ancienne et profonde ; je redoutais seulement ses sentiments américains au sujet de la question romaine. Je lui demandai une franche explication; elle me rassura complètement. — « Si j'avais fait partie du Cabinet, au début de l'expédition, me dit-il, je me serais opposé à son départ jusqu'à ce que le peuple romain se fut prononcé de lui-même sur le pouvoir temporel. Mais engagés, comme nous le sommes aujourd'hui, et l'armée française pouvant seule, par l'occupation de Borne, en interdire l'entrée aux
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troupes napolitaines, espagnoles et autrichiennes, vous pouvez compter sur mon appui. » Avec M. de Tocqueville, cette parole suffisait; sa présence n'apportait plus au ministère qu'une vraie force et un grand lustre. Une première difficulté était donc levée; mais d'autres surgissaient.
Le Président avait fini par agréer, de bonne grâce, M. Dufaure, comme ministre de la Justice, à la place de M. Barrot restant président du Conseil, sans portefeuille. Cette combinaison se brisa devant le refus opiniâtre de M. Barrot et de M. Dufaure. Le premier se trouvait trop effacé par la simple présidence du Conseil. Il rêvait de grandes réformes judiciaires, et n'était pas sûr que quelques-uns des services et un peu de la renommée du chancelier d'Aguesseau ne lui fussent pas réservés. M. Dufaure avait eu connaissance de la note intime du Président et il était très ému de ces mots : « 11 faut réveiller partout, non le souvenir de l'Empire, mais de l'Empereur. » 11 y voyait l'aveu non déguisé de projets auxquels un ministre de l'Intérieur pouvait seul barrer le chemin. C'était donc ce ministère-là qu'il voulait et aucun autre ; et sur ce point je ne trouvais exagérées, ni son inquiétude, ni sa précaution. Mais il ne s'en tenait pas là et M. Lanjuinais n'était point à ses yeux moins nécessaire que M. de Tocqueville. Sûr que M. Barrot n'attachait pas la même importance à l'entrée de M. Lanjuinais, je résolus d'aborder, à mon tour, M. Dufaure. J'allai le trouver dans son petit appartement, près de l'Opéra, singulier quartier pour un homme sincèrement voué
aux plus graves études. Je sonnai à la porte, personne ne m'ouvrit. Il était neuf heures ou neuf heures et demie du soir. Je sonnai de nouveau et enfin je vis apparaître M. Dufaure, en pantoufles et en chemise, avec un madras et un gros nœud noué au-dessus de sa tête. Gela constituait un si bizarre ensemble que le souvenir n'a pu s'en effacer de ma mémoire. Je m'excusai d'une visite que je ne croyais pas si contraire aux habitudes de M. Dufaure, qui, sans plus d'explications, se hâta de m'emmener dans sa chambre et se remit au lit pour discuter.
— « Vous me placez, lui dis-je, dans une situation tellement fausse, vis-à-vis de mes amis politiques, qu'il m'est impossible de l'accepter. Non seulement vous ne leur faites pas, dans le ministère, la part qui leur appartient justement, mais vous voulez écarter M. Buffet, uniquement pour introduire M. Lanjuinais que tout le monde apprécie comme vous, mais que rien n'indique et que personne n'appelle à cette heure-ci. Prenez-y garde, c'est créer là une grande cause d'affaiblissement pour le ministère tout entier.
— Vous ne pouvez ignorer, me répondit M. Dufaure, les préventions du Président contre moi, et les difficultés qu'il ne manquera pas de me susciter. Je ne puis donc lutter isolé, et sans me sentir fortement appuyé par des amis éprouvés.
— Votre langage m'autorise à vous faire observer que j'ai besoin aussi de me sentir appuyé dans le cabinet, pour mener à bonne fin la loi de l'ensei-
gnement et toutes les solutions romaines. Permettezmoi d'ajouter que mes amis sont aussi sûrs que les vôtres pour lutter contre les exigences du Président auxquelles vous faites allusion. Nous avons su y faire face jusqu'ici; à plus forte raison suffirons-nous à cette tâche, renforcés par vous et par M. de Tocaueville.
— Mon dernier mot est dit là-dessus. Il m'est impossible de rien céder.
— Alors, remplacez-moi, car je ne puis pas céder non plus.
— Non, assurément, je ne vous remplacerai pas; le ministère est déjà faible du côté de la Droite, ce dont vous argumentez contre moi. Que serait- ce donc si je paraissais vous exclure ?
— J'ai bien des équivalents dans la Droite.
— Non, vous n'en avez pas. Vous avez la possession d'état ; vous avez la confiance intime des chefs de la majorité. Ma situation sans vous ne serait point tenable et je ne m'y exposerai pas.
— Ainsi, voilà votre ultimatum? Vous ne me permettez, ni de sortir du ministère, ni d'y rester dans des conditions que je m'efforce cependant de rendre bien modestes, puisque je me borne à demander le maintien de M. Buffet, contre lequel vous n'élevez et ne pouvez élever aucun grief.
— Ce n'est pas moi qui exige cela, c'est la force des choses. »
J'insistai encore, mais vainement. Rien ne peut donner une idée de M. Dufaure en pareille circonstance, si ce n'est le hérisson, cachant sa tète et ses
pattes, pour ne présenter qu'une boule armée de pointes aiguës et insaisissables. Je quittai donc mon interlocuteur sur une rupture absolue, lui, déclarant qu'il renonçait au ministère sans moi, moi que je renonçais au ministère avec lui, dans de telles conditions.
Le lendemain, de bonne heure, je retournai chez M. Berryer, et je lui rendis compte de ma soirée. Il resta quelques instants silencieux, puis me dit très gravement :
« Mon ami, vous avez eu tort. Le Président comptait probablement là-dessus et vous avez joué son jeu. Vous voilà personnellement et dignement dégagé. Mais quel sera le dénouement de tout ceci ? Le Président, livré à lui-même, va se jeter et nous jeter dans tous les hasards. Qu'avons-nous à lui opposer? Une maison royale divisée contre elle-même, une armée indécise, des chefs partagés. La France s'est prononcée deux fois, en moins d'un an, contre la République, par l'élection du Dix-Décembre et par l'élection de l'Assemblée législative; mais elle prendra aveuglément ce qu'on lui présentera sous les apparences de l'ordre et du repos. Quand vous avez accepté le ministère pour éviter Jules Favre, vous avez fait acte d'utile dévouement. Vous en ferez un plus utile encore en déjouant une équipée, suite inévitable d'une émeute que chacun pressent et que quelques-uns recherchent. Non, non, restez là où vous êtes; faites durer ce régime provisoire qui maintient la sécurité du dedans et du dehors, en attendant que plus et mieux deviennent possibles. »
M. Berryer développa longuement ce thème, avec cet accent ému et cette incomparable éloquence qui s'échappaient à flots de ses lèvres, dès qu'il s'agissait de la France. Il me fit oublier, comme par magie, ce qui m'était personnel; il effaça ce que je croyais mes objections et ce qui n'était peut-être que mes susceptibilités. Je sortis de chez lui vaincu et apaisé, en lui disant et en me disantàmoi-même, pour ma consolation et pour ma force, qu'une fois la loi de l'enseignement votée et le Souverain Pontife rentré à Rome, je recouvrerais ma liberté d'action. Ce n'était pas là tout mon rêve. Je me disais que, redevenu libre, rendu tout entier aux pensées de toute ma vie, je me consacrerais sans relâche à la réconciliation des deux partis monarchiques, seul moyen de hâter la réconciliation des deux branches de la maison royale, afin qu'au jour voulu le pays vît la vraie et forte monarchie nationale, en regard de la monarchie trompeuse et périlleuse des Napoléons.
En attendant, il fallait rentrer dans la réalité. J'écrivis à M. Odilon Barrot qu'en dépit des objections que je résumais une dernière fois, il pouvait annoncer à M. Dufaure ma soumission aux exigences que j'avais repoussées la veille. Je revis ensuite M. Dufaure, qui ne tenait pas plus à la bonne grâce de la part des autres que de sa part à lui-même, et je lui dis, sans lui tendre la main : — « Je ne suis pas votre collègue, mais je suis votre prisonnier! »
Dès le lendemain 3 juin, le ministère paraissait au Moniteur. M. Drouin de Lhuys partit bientôt pour l'ambassade de Londres. M. Buffet se retira, sans
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autre récompense que celle dont il était digne : le profond regret de ses amis et la pleine satisfaction d'une conscience désintéressée.
Depuis lors, notre pays a été ballotté entre les événements les plus douloureux et les plus contradictoires. Qui peut donc être certain de lui avoir rendu, dans cette conjoncture, un bon ou un mauvais service? Pour moi, je ne me reporte pas, sans renouvellement d'effroi, à mes angoisses de cette époque, et à ma responsabilité d'un jour. Je ne puis, à trente ans de distance, me rendre qu'un seul témoignage, celui d'avoir voulu et d'avoir cru faire mon strict devoir. Même après ce que nous avons vu depuis, je ne saurais dire s'il eût mieux valu laisser le Président courir et épuiser tout de suite sa funeste destinée. Je ne sais ce qu'il fut advenu du gouvernement placé dans des mains plus dociles et qui l'eût emporté d'une tentative napoléonienne, d'une tentative orléaniste ou d'un triomphe démagogique. Mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'en contribuant d'une façon décisive à prolonger la politique prudente et honnête, en enlevant à la force et à l'audace leurs chances les plus prochaines, en donnant aux hommes sincères et sérieux de tous les partis le temps de se recueillir, de se rapprocher, de préparer mûrement, sciemment, un gouvernement loyal et solide, je croyais apurer à mon pays les meilleures conditions de salut et mettre toutes les vraisemblances du côté de l'avenir le plus national et le plus durable.
Quant à l'imminence de l'émeute, je ne me suis
assurément pas trompé. Elle éclata le 13 juin, dix jours après la modification du ministère, sur un appel aux armes que M. Ledru-Rollin ne porta à la tribune qu'en hésitant et avec une répugnance visible. Grâce à l'habile énergie du général Changarnier, la défaite de M. Ledru-Rollin fut si complète, qu'elle le rendit ridicule, et qu'à Paris, du moins^ elle ne coûta pas une goutte de sang. L'Assemblée, à peine installée, en fut peu émue et inclina plutôt vers l'indulgence que vers la rigueur. Les désaveux très suspects des principaux membres de la Montagne la désarmèrent aisément, et elle mit fin aussitôt que possible aux mesures et aux discussions irritantes, pour entrer avec une dignité calme dans sa carrière législative.
Durant les cinq mois de ministère qui venaient de s'écouler, le temps n'avait été perdu ni pour la Commission chargée d'élaborer la loi de l'enseignement, ni pour moi, et, dans la séance du 18 juin, je déposai le projet de loi. Il fut très bien accueilli par la majorité de l'Assemblée, mais il rencontra une opposition inattendue, celle de V Univers. C'est à cette date que commence l'action séparatiste de M. Louis Veuillot parmi les catholiques. Il y débuta par des polémiques qui permettaient de prévoir les excès de conduite et de langage auxquels il se laissa aller plus tard. Je ne justifierai que trop aisément, et dans son temps, le jugement qui commença dès lors à se former dans mon esprit et dont je pose aujourd'hui le premier jalon. Les imprécations de M. Veuillot eurent d'abord peu de succès près de
l'épiscopat. Bientôt cependant, à force de persévérance, V Univers devint plus dangereux, et ses protestations, brillamment formulées, incessamment renouvelées, alarmèrent quelques consciences.
Je ne pouvais, comme ministre, entrer en polémique directe avec un journal. Mais je pouvais, en mon propre nom, faire appel au bon sens et à la îonfiance de mes amis. Je m'occupai d'en faire naître l'occasion. M. de Vatimesnil était président d'un cercle catholique fondé pour les jeunes gens des écoles par des hommes considérés et influents. M. de Vatimesnil convoqua une réunion générale des membres du cercle, des adhérents, des patrons, etc., et j'y fus officiellement invité. La salle très vaste était remplie delà plupart des hommes qui, de près ou de loin, à Paris ou dans les départements, s'étaient voués aux luttes religieuses.
Égaré par sa constante bienveillance à mon égard, M. de Vatimesnil eut la malheureuse idée de me déférer, malgré moi, la présidence de cette réunion, et de m'adresser un compliment tout personnel, au lieu de me préparer un terrain pour les explications sur la loi de l'enseignement. Je le remerciai tout haut, et je le grondai tout bas. Il avait cru, m'avoua-t-il, que j'apportais un discours préparé et il avait voulu me laisser tout à fait à mon aise pour le prononcer. Je lui répliquai que cela eût trop ressemblé à un acte officiel, que cela eût été mal pris par mes collègues du ministère, et me résignant à ma déconvenue, je donnai la parole a l'auteur de je ne sais plus quelle dissertation écrite.
J'allais lever la séance après cette lecture ; mais, dans les groupes d'opinions extrêmes, il y a toujours des hommes qui ont le don du contre-temps et un génie particulier pour compromettre ce qu'ils veulent servir. L'homme qui se leva pour demander la parole était de ce nombre. C'était le marquis de Régnon, petit homme bouillant, éminemment respectable, breton opiniâtre, esprit naturellement paradoxal, et qui ruina sa nombreuse famille en faisant imprimer des brochures ou des livres que personne n'achetait. « Nous voilà bien tirés d'embarras ! » dis-je tout bas à M. de Vatimesnil, et j'accordai la parole à M. de Régnon, avec une satisfaction empressée dont il ne soupçonna certainement pas le motif. Jamais îittente ne fut mieux remplie que la mienne. Pas un argument de VUnivers ne fut omis; tout fut exagéré et présenté sous la forme qui se prêtait le mieux à la réfutation. Dès lors m.a situation était irréprochable; personne ne pouvait s'étonner que j'eusse paré des coups tirés à bout portant et je me donnai libre carrière.
Une des innovations les plus contestées du projet de loi était le nombre des recteurs porté à quatrevingt-six. La loi créait un Conseil d'instruction par département ; elle introduisait, dans ce Conseil, l'évêque, des magistrats, des pères de famille. L'Université devait donc y être représentée à son tour, et il nous avait paru qu'un recteur pouvait seul présenter une somme suffisante de compétence et d'autorité. « Quelle aubaine pour les universitaires! » s'écriait tous les jours VUnivers. — «Quelle défaillance
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de la part des catholiques! » s'écriait M. de Régnon! En lui répondant sur ce point, je dis : « M. de Régnon s'est absolument trompé sur l'institution des nouv-eaux recteurs. Ce n'est pas, comme il le prétend, l'Université multipliée par 86; c'est — grande différence d'opération — l'Université divisée par 86. » Cette définition fut chaleureusement applaudie.
Je dois noter ici un trait caractéristique des hommes tels qu'était le marquis de Régnon. Ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres Tantes; ils ont à répondre aussi des fautes que forcément ils font commettre à autrui. Mon contradicteur m'obligeait à me servir contre lui d'une arme dont des adversaires plus sérieux pouvaient s'emparer et ils ne négligèrent pas de le faire devant la Chambre, heureusement sans plus de succès.
M. de Régnon avait énergiquement blâmé les exigences de la loi, relativement aux grades, et déclara que les institutions libres ne pourraient pas trouver de professeurs dans des conditions aussi exorbitantes. Je répondis :
« Vous méconnaissez le clergé^ vous méconnaissez les congrégations enseignantes. Toutefois, je ne nie pas que les catholiques n'aient des progrès à faire. Mais ces progrès, je les souhaite ardemment, et je serais heureux de les stimuler. »
Puis, préoccupé d'éviter le ton ministériel, je recourus à un apologue :
« Dans ma jeunesse, poursuivis-je, j'ai visité près de Postdam ïiie des Chinois et je demandai d'où
Tenait ce nom. On m'apprit qu'au siècle dernier, un navire, ayant échoué dans la Baltique, avait jeté sur la côte deux jeunes Chinois, aussitôt recueillis et amenés à la cour de Prusse. Interrogés sur leur origine, ils se donnèrent pour les deux fils d'un mandarin, et le grand Frédéric ordonna qu'on les traitât suivant leur naissance, en leur enseignant toutes les sciences européennes. Au bout de quelques mois, les deux petits naufragés sollicitèrent une audience et demandèrent, à genoux, pardon au roi d'une supercherie dont ils n'avaient point calculé la portée. Leur père, assurèrent-ils^ n'était point mandarin, mais simple jardinier. Ils ne pouvaient s'accoutumer aux études qu'on leur imposait et ils imploraient, comme une grâce, le retour au travail de leur condition. Le roi y consentit. On leur fit quitter les dictionnaires et les grammaires, et on leur mit en main la pioche et la bêche. Mais, au bout de quelques semaines, nouvelle sollicitation d'audience. — « Sire, dirent-ils, on nous accable de fatigues absolument au-dessus de nos forces. Dans notre pays, jardinier veut dire : Qui se promène dans les jardins. » Cette fois, le roi de Prusse, renonçant à s'occuper de ses deux nouveaux sujets, les abandonna en leur laissant la jouissance de l'île qui porte encore leur nom.
« Eh bien! les catholiques ne veulent pas et ne doivent pas être des jardiniers chinois. Ils n'auront pas conquis, au prix d'aussi longues luttes, le champ de la liberté, pour s'y promener en oisifs, avec un parasol sur la tête. Ils l'auront conquis pour le
défricher à la sueur de leur front, pour le labourer et ie féconder. »
M. de Régnon enfin avait stigmatisé, en termes fort durs, la pensée d'une conciliation quelconque avec l'Université qu'on devait, selon lui, tout bonnement détruire. « Prenez garde, lui dis-je; on a, plus d'une fois, perdu la bataille en voulant pousser la victoire trop loin. Vous et moi, nous sommes de l'Ouest; ne soyez donc pas surpris, si je vous combats avec un souvenir vendéen.
« Gbarette assiégeait Nantes. 11 avait déjà forcé les premières lignes de défense, lorsque le prince de Talmont, tout haletant, arrive au galop et s'écrie :
« Général, la porte de Vannes était restée ouverte. Toute l'armée républicaine se précipitait par là en désordre. J'ai pris sur moi de placer des batteries d'artillerie sur la route; dans quelques heures, l'ennemi foudroyé n'existera plus. »
« — Malheureux! s'écria Charette, en se frappant le front; nous sommes perdus! »
« En effet, l'armée républicaine se voyant refoulée sur cette route que la prudence du général avait volontairement laissée ouverte, rentra dans la ville, tenta un effort désespéré, reprit les positions abandonnées, et Nantes, la clef de la Vendée, fut à jamais perdue pour les Vendéens. Permettez-moi donc de vous le dire, au nom de Charette, Monsieur le marquis, ne fermez jamais étourdiment la porte de Vannes! »
Je me plais, je dois en convenir, à retracer le souvenir de cotte soirée, non parce qu'il m'est doux,
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mais parce que je le crois encore utile. Longtemps peut-être, et probablement trop longtemps, il coii- Yiendra d'apprendre aux. hommes à répéter : « I^o7i recuso laborem-». Il ne conviendra pas moins de répéter aux victorieux : « Ne rendez pas trop dure la victoire que vous voulez garder certaine et durable. »
Quant à mes relations personnelles avec le Président, elles étaient peu à peu devenues a^ussi affectueuses qu'elles pouvaient l'être avec les réserves que nous nous imposions, chacun de notre côté. Jamais il ne parla devant moi d'ambition ou d'espérance napoléonienne. 11 lui arriva même un jour de me dire : « Montrez-moi la maison de Bourbon réunie, vous me trouverez alors tout prêt à prendre ma canne et mon chapeau ». Je ne laissai point tomber cette parole, et j'eus hâte de la répéter à ceux que je savais en communication avec les princes, en ajoutant : « L'accent paraît sincère, mais l'homme le fût-il moins, il importerait également de le prendre au mot et de le mettre au pied du mur. »
En attendant, je ne perdais aucune occasion de lui parler avec une entière franchise : « Nous sommes en route vers la Monarchie,, lui disais-je, et durant le chemin, vous me trouverez conservateur fidèle et résolu. Arrivé au but, je me séparerai non moins résolument de tout gouvernement qui ne sera pas la Monarchie. » — Dans ces conditions, nous nous sentions réciproquement à l'aise et je crois que sa sympathie n'était pas feinte, car je la retrouvai, aux Tuileries, bien des années après, lorsque je