VOYAGE DANS L'OUEST
il vint dîner et coucher à Saiimur. Il voulut entrer dans cette ville à cheval, afin de se trouver en contact avec les populations accourues de toutes parts et pour accueillir plus directement les placets. Sa prévision ne fut point déçue. Ni les pétitions ni les acclamations ne lui manquèrent. Le lendemain matin, il assista à un brillant carrousel de l'Ecole de cavalerie et partit pour Angers. Le vénérable évêque, M. Angebault, l'attendait à la gare. Il lui adressa quelques paroles dignes et respectueuses, puis, procédant à une touchante cérémonie, bénit les locomotives.
Le Président fut ensuite reçu d'une tout autre façon par le préfet, M. Bordillon, personnage fort excentrique. C'était un républicain de vieille date, spirituel, généreux d'intention, mais visant trop au Diogène, par sa tenue et par ses propos. Il tint à nous faire visiter d'abord les faubourgs et nous conduisit ensuite à cheval, assez loin hors de la ville, pour y poser la première pierre d'un hôpital; pensée excellente et tout à fait dans les goûts du Président. Celui-ci, cependant, trouva la course démesurée et fut mécontent des visages et des cris fort divers qui l'accueillirent. Sa physionomie soucieuse ne reprit sa placidité habituelle qu'en atteignant les boulevards du centre de la ville, où il fut salué plus à sa convenance. Le soir, dîner et bal à la préfecture. Seconde représentation de la scène des faubourgs. Les femmes n'étaient point en toilette de bal. Beaucoup d'hommes vinrent en redingote, et dès que le Président eut achevé le tour des salons, il se retira.
L;i)0 chapitre treizième (1840).
Le lendemain, nous montâmes en bateau à vapeur pour gagner la Loire et Nantes.
« Comment ne m'avez-vous pas averti de ce qu'était votre préfet? » me dit-il aussitôt.
— Mais, monsieur le Président, c'est un de mes adversaires les plus prononcés et il a combattu mon élection avec acharnement. Devais-je rendre hostilité pour hostilité? C'est un homme d'esprit; je le croyais homme de meilleur goût.
— En effet, votre situation était délicate. Par égard pour vous, je ne le destituerai pas. Mais il ne peut rester à Angers où il est trop mal engagé. Je l'enverrai ailleurs. »
Peu après, M. Bordillon fut nommé préfet de Grenoble. 11 ne fut destitué qu'après ma sortie du ministère, et lorsque M. Bineau, angevin lui aussi et appartenant à l'ancienne Gauche, était au pouvoir. M. Bordillon revint vivre et mourir à Angers. Tant qu'il vécut, le Précurseur, journal qu'il avait fondé et qu'il continuait à diriger, ne cessa de m'attaquer, m'accusant surtout d'intolérance.
Cette descente sur la Loire fut constamment pour moi l'objet d'une vive émotion. A Saint-Florent, la population stationnait en foule sur le rivage qu'elle faisait retentir des plus chaleureuses acclamations. Notre bateau s'arrêta et le Président salua à plusieurs reprises. Je me tenais silencieux derrière lui, contemplant ce beau spectacle, mais regardant aussi plus loin. Derrière Saint-Florent, je voyais la Vendée tout entière. A Saint-Florent même, j'apercevais le monument de Bonchamps, et j'avais comme Tappa-
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l'ilion de cette épouvantable traversée delà Loire qui fut le coup suprême porté aux luttes et aux espérances de la Vendée. Mes yeux se remplirent de larmes. M. de Heeckeren s'en aperçut et vint me serrer la main. Nous ne prononçâmes un mot ni l'un ni l'autre; nous n'en avions pas besoin pour nous comprendre.
A Nantes, la réception officielle fut tout autre qu'à Angers. Une magnifique tente avait été dressée sur la place Graslin. Un splendide banquet y fut offert, suivi d'un très beau bal dans la salle de spectacle magnifiquement illuminée au dedans et au dehors.
Le lendemain, nous revînmes en poste directement à la gare d'Angers. Le Prince prit dans sa voiture M. Dupin et moi. Le Président de la République n'aimait pas le Président de l'Assemblée qui le lui rendit jusqu'au Deux- Décembre exclusÎA^ement. La conversation fut donc principalement dirigée de mon côté.
« Je me suis bien amusé hier soir, en vous voyant danser en face de moi, me dit d'abord le Président. Vous ne dansiez pas comme un miaistre. Vous aviez l'air de danser pour votre compte. »
Et après quelques autres plaisanteries sur les danseurs et les danseuses, reprenant bientôt son ton habituellement sérieux, il ajouta :
« J'emporte de Nantes le véritable regret d'avoir injustement affligé un honnête homme.
— Comment cela, monsieur le Président?
— Avant de me présenter les maires de la Loire- Inférieure, le préfet m'avait demandé la croix pour l'un d'eux dont il m'avait fait le plus grand éloge. Je voulus m'accorder le plaisir de l'annoncer moi-
même à ce brave hom'me. Mais, au lieu de me rcuiercier, celui-ci entama l'histoire d'un arriéré de pension militaire et en sollicita la restitution. Celte réclamation, en ce moment, me parut déplacée et je le lui fis sentir durement. Le préfet, qui en fut témoin, m'apprit plus tard que ce maire avait promis son arriéré à la commune pour une œuvre de charité; que, n'ambitionnant pas la croix, il n'avait songé qu'à son but très désintéressé et n'avait manqué de convenances que par un sentiment supérieur aux convenances mêmes. Je fis courir après lui, mais trop tard; il avait déjà quitté Nantes, fort désolé de mon accueil que je réparerai de Paris, car j'en ai pris bonne note. ))
La conversation entre trois personnes enfermées, durant six heures, dans une voiture, n'est pas inépuisable. 11 fallait cependant l'entretenir, tant que le Président, qui n'y apportait jamais beaucoup d'entrain, paraissait le désirer. Je m'associai donc à ses bons sentiments envers le maire de la Loire-Inférieure, puis j'ajoutai que la charité prenait quelquefois de singuliers déguisements, même celui de l'avarice, et je lui racontai l'anecdote que je tenais de la comtesse de Rességuier, dame de charité à Saint- Roch. Recevant d'un homme, dont le costume et le logement faisaient supposer la misère , une riche aumône soigneusement enveloppée, elle était revenue frapper à la porte, dès qu'elle eut reconnu la somme : « Vous vous êtes peut-être trompé, Monsieur? » dit-elle au pauvre supposé et celui-ci, promenant doucement son regard sur son modeste mobi-
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lier, répondit : « Madame, ce n'est qu'en vivant comme je vis, que je puis me donner la jouissance de faire la charité. »
— « Vous avez bien raison, reprit à son tour le Président; on ne sait pas de quoi la charité est capable! Croiriez-vous que, moi qui vous parle, j'ai volé pour donner.
— Je le croirai, monsieur le Président, quand vous aurez bien voulu nous raconter par quel moyen vous avez mis d'accord votre bonté et votre probité.
— J'étais en Suisse, chez ma mère, et j'estimais beaucoup un jeune voisin qui se destinait à l'état militaire. 11 n'avait pas un sou pour acheter un étui de mathématiques nécessaire à ses études. Ma bourse n'étant pas mieux garnie que la sienne, je montai furtivement dans la chambre du docteur Conneau, j'y pris une très belle boîte de compas dont il ne se servait jamais et je la donnai à mon jeune ami, en lui cachant l'origine de ce cadeau. Cela réussit à merveille durant quelques mois, mais un matin, M. Conneau vint se plaindre à ma mère d'avoir été volé, déclarant qu'un seul domestique entrait dans sa chambie et que ce domestique seul pouvait être le coupable. Devant une accusation si précise, force fut bien de me dénoncer moimême. Ma mère dédommagea gracieusement le docteur Conneau qui me promit et me garda le secret près de mon jeune voisin *. »
1. Un de mes amis m'assure que ma mémoire est en défaut, et que ce fait s'est passé à Ham, entre le prince prisonnier et un oflicier delà garnison du fort. J'ai vainement cherché à m'en expliquer
50 i- CHAPITRE TJiElZIÉME (1849).
Devisant ainsi, sommeillant quelquefois, M. Dupin surtout, nous arrivâmes au château de Serrant, magnifique demeure voisine d'Angers, que Napoléon P"" avait appelé le plus beau château de France. Le propriétaire, le comte Alfred Walsh, qui avait eu des parents de son nom au service de la famille impériale, avait préparé au neveu de l'Empereur une réception splendide. Le Président fut traité en souverain, selon toutes les règles, de l'ancienne étiquette. Le maître de la maison lui céda sa place à table, et ne réclama ses droits que pour porler debout, avec l'excellent vin de la coulée de Serrant^ un toast au Président. L'hôte auguste répondit en termes fort aristocratiques, puis nous traversâmes rapidement Angers où nous prîmes le chemin de fer.
A Tours, nouvelle revue, à laquelle je ne me crus pas obligé d'assister, et nouveau banquet. Je logeais à l'archevêché; M. Morlot, depuis archevêque de Paris et cardinal, étant venu lui-même au ministère me faire l'honneur de m'y inviter. Je dus à cette circonstance d'ignorer la présence, dans la suite du Président, d'une étrangère peu recommandable qui l'avait mystérieusement escorté pendant tout ce voyage et qu'il fit loger à Tours dans l'appartement du receveur général alors absent. M. Barrot raconte dans ses Mémoires^ qu'il fit, a ce sujet, parvenir
avec le docteur Gonneau. Je ue crois cepeadaut pas me tromper. Peu importe, d'ailleurs, le lieu de l'action dont je tiens le récit du Président lui-même.