LE PRINCE NAPOLÉON
que je connais bien mon cousin. Mon cousin est un monstre! )^ Ces derniers mots, articulés sans violence, sans même changer de ton, avec l'accent de la plus profonde conviction, tirèrent M. Drouin de Lliiiys de sa perplexité et il se mit à raconter que le prince Napoléon, à son passage à Bordeaux, s'était fait ouvrir les prisons pour aller serrer la main de plusieurs condamnés politiques, leur avait donné l'assurance d'une libération prochaine, en se livrant à des diatribes de toute sorte contre son cousin. H ajouta qu'une fois en Espagne , l'ambassadeur s'était mis aussitôt en rapport avec les ennemis du gouvernement près duquel il était accrédité, professant hautement que la maison de Bourbon devait être expulsée, de gré ou de force, des pays oii elle régnait encore. M. Barrot, qui ne perdait jamais de vue la tribune et à juste titre, puisque c'était là son champ de bataille, ne contesta point la nécessité de rappeler notre ambassadeur, mais insista sur d'autres embarras que ce retour allait causer dans l'Assemblée : « Vous avez raison, dit le Président, il faut y pourvoir.» Et, en effet, il se chargea personnellement d'envoyer un aide de camp à Tours pour interdire au prince d'aller plus loin, et concerter avec lui son départ pour l'étranger. Cet exil forcé fut accepté, et, autant que je m'en souviens, le prince dut partir pour l'Angleterre, sans traverser Paris.
Plusieurs chemins de fer furent inaugurés durant le ministère Barrot, entre autres le chemin de fer de Chartres. Je ne me joignis point aux ministres qui montèrent dans le wagon présidentiel, parce que je
me renfermais soigiieusemeni dans mes attributions, moitié par défaut de loisir, moitié par mon peu de goût pour les cérémonies d'apparat. Je fus informé que le Président serait harangué au nom du clergé, et je pris soin de m'assurer que sa réponse serait satisfaisante. Le discours fut prononcé par un vicaire général suppléant l'évêque, M. Clausel de Montais, âgé de quatre-vingt-cinq ou six ans. Le Président lui répondit en des termes qui furent alors très applaudis de tous les catholiques. Au retour, il me dit : « J'ai tenu à faire une visite au vieil évêque de Chartres, dont vous m'aviez parlé comme d'un apôtre. On ne peut rien voir de plus vénérable. Le grand vicaire que vous m'avez fait nommer évêque est loin de m'avoir plu. 11 parle sans mesure et sans tact. Je crois que nous avons été trompés sur son compte. Si nous avions connu l'abbé Pie avant sa nomination, il n'aurait jamais été évêque de Poitiers! »
L'abbé Pie a occupé durant trente ans, et avec une grande distinction, le siège de Poitiers. 11 y déploya, disent ceux qui peuvent en juger, de grandes qualités théologiques, mais il garda dans les questions 011 le jugement personnel est plus libre ce défaut d'équilibre et de modération qui se faisait remarquer dans sa conversation.
Je dus, peu de temps après, offrir un nouveau choix à la signature du Président, et je présentai le nom de l'abbé Dupanloup. Ils ont vécu le même nombre d'années, l'un à Poitiers, l'autre à Orléans. Je n'ai pas besoin de préciser ici la différence des deux carrières. Cette ditïérence n'échappa point a
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leurs contemporains; elle n'échappera pas davantage à la postérité. Un troisième évoque, qui ressemble par quelques côtés à l'un et à l'autre, à l'évêque d'Orléans par l'éloquence, à l'éveque de Poitiers par certaines tendances, M. Mermillod, évêque proscrit de Genève, a bien résumé cette différence, en disant : « M^"" Pie s'occupe surtout des idées; M^"" Dupanloup s'occupe surtout des ànies. » Je veux me borner à retracer dans quelles circonstances naquit et s'imposa la promotion de lévêque d'Orléans.
L'abbé Dupanloup avait laissé un ineffaçable souvenir dans l'esprit, je dirais même volontiers dans le cœur de tous ceux qui, durant quatre mois, avaient étudié avec lui toutes les plaies sociales, et travaillé à leur guérison avec le même patriotisme. Plusieurs d'entre eux, particulièrement M. Thiers et M. Cousin, me répétaient souvent : « Il faut que cet homme soit évêque ! » J'étais loin d'y contredire, mais encore fallait-il qu'il y eût un siège vacant, et que ce siège ne réloignât pas trop du centre politique et intellectuel de notre pa^'s. Une mort imprévue vint en décider. M. Fayet, évêque d'Orléans, membre de l'Assemblée où il était fort aimé, nous fut enlevé en quelques heures par le choléra. Son successeur, évidemment désigné, était l'abbé Dupanloup; mais j'avais compté sans l'abbé Dupanloup lui-même. 11 repoussa ma première ouverture avec un accent qui me fit comprendre que je ne triompherais pas facilement d'une telle résistance.
J'appelai aussitôt à mon aide le P. de liavi^nan
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qui était Tami ta la fois le plus intime et le plus autorisé de l'abbé Dupanloup. Le P. de Ravignan entra vivement dans mes intentions, et, à ma grande surprise, il ne fut pas plus heureux que moi.
En même temps, d'autres amis intervenaient en sens contraire, M. Mole notamment, et me déclaraient que la pensée d'enlever l'abbé Dupanloup à Paris était absolument funeste; que personne ne l'y remplacerait, ni pour la direction des jeunes gens, ni pour la direction des âmes, dans toutes les classes et dans toutes les conditions. Je ne cédai point à cette ardente obsession; je fis observer qu'il y avait aussi des jeunes gens et des âmes en province; que l'épiscopat donnait à toutes les qualités de l'homme, au point de vue social, une autorité; au point de vue religieux, une vertu que rien ne supplée. J'insistai sur la proximité d'Orléans et de Paris; j'allai même jusqu'à invoquer le chemin de fer et toutes les facilités nouvelles qu'il apportait à la dévotion. J'ajoutai, avec une parfaite sincérité, que le nouvel évêqae ne serait point rigoureusement tenu à la résidence; qu'assurément, en thèse générale, un évêque devait être nommé avant tout pour son diocèse, mais que quelques évêques aussi devaient être nommés pour l'épiscopat tout entier et que, si c'était là une exception, elle serait pleinement justifiée dans ce cas. Ces arguments triomphèrent de la plupart des amis; ils ne triomphèrent pas de l'abbé Dupanloup, et le P. de Ravignan vint m'annoncer avec tristesse qu'il fallait définitivement renoncer à notre dessein. J'y renonçai.
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Quelques jours après, je recevais le cardinal Giraud, archevêque de Cambrai, revenant de Gaëte, où il avait bien voulu se charger, auprès de Pie IX, d'une mission officieuse à laquelle j'attachais, pour mon compte, une grande importance. Après avoir causé longuement avec le cardinal de sa mission et de ses résultats, je lui parlai de l'évêché d'Orléans, et je lui demandai quel serait son choix.
« Il n'y en a qu'un, me répondit-il : l'abbé Dupanloup.
— Il m'a impitoyablement refusé.
— Il faut lui envoyer le P. de Ravignan.
— Je n'y ai pas manqué, mais le P. de Ravignan a échoué comme moi. »
Le doux et vénérable cardinal Giraud prit alors une physionomie sévère et me dit :
(( Je viens de voir de près les malheurs de l'Eglise; m'autorisez-vous à en faire le tableau k l'abbé Dupanloup et à le faire rougir d'un refus qui ne peut pas durer plus longtemps?
— Non seulement je vous y autorise, Monseigneur, mais je vous en supplie. »
Et j'ajoutai :
« Ne vous contentez pas de quelques paroles respectueusement évasives qui nous laisseraient retomber dans l'embarras ; exigez une parole écrite, et veuillez la laisser entre mes mains, avant votre départ. »
On voit jusqu'oii je poussais la méfiance. Cette méfiance n'était pas exagérée. Le cardinal ne reparut pas chez moi durant quarante h ait heures. Après
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ce délai, après plusieurs entretiens où il avait dû évoquer tout ce qui peut toucher et vaincre le cœur d'un prêtre, il me rapporta enfin la lettre suivante :
(( Ce Vendredi de Pâques.
a Monsieur le Ministre,
« Le mot qui vous a décidé me décide. Satius est Dei causa servitiitem subir e^ quâm crucis fugà^ perfrui liber tate ^',
« C'est donc fini : je vous donne ma triste, mais certaine parole : Oui.
« Malgré la douloureuse influence que vous aurez eue sur la fm de ma vie, vous n'en êtes pas moins très avant dans mon cœur, et vous savez tout ce que Dieu y a mis pour vous de tendresse et de respect.
« F. Dupanloup. »
Voilà comment devint évêque celui qui s'appellera dans l'histoire l'évoque d'Orléans.
Peu après, il fut question d'inaugurer le chemin de fer d'Angers. Je ne pus renoncer à l'honneur d'accompagner le Président dans le département même que je représentais, mais j'osai faire une condition. Je demandai que tous les royalistes détenus encore au Mont-Saint-Michel, et dans d'autres prisons, pour leur participation à la prise d'armes de 1832, fussent l'objet d'une amnistie spéciale. Je
1. Plutôt sacrifier sa liberté au service de Dieu que la croix à sa Jibertc.
VOYAGK DANS L'OUEST. 497
demandai la liste complète de ces détenus à la duchesse de Narbonne, à la vicomtesse de Saint- Priest et à la comtesse du Botderu, qui, depuis dixsept ans, n'avaient cessé de s'occuper d'eux et de leurs familles, et je remis cette note à M. Barrot, afin qu'il voulût bien, en qualité de président du Conseil d'Élat, hâter l'accomplissement des formalités nécessaires. A la suite d'un long retard, volontaire ou non, M. Barrot apporta le dossier au Conseil des ministres, l'avant-veille du jour fixé pour le départ. A ma grande surprise, le Conseil d'État émettait un avis défavorable, et, quoiqu'il ne fut pas obligatoire, M. Barrot d'abord, M, Dufaure ensuite, insistèrent pour que le Président n'y dérogeât pas. Ils prétendirent que la Gauche, à qui l'on refusait l'amnistie, s'étonnerait et se plaindrait de notre indulgence envers un autre parti.
Je répondis à mes collègues qu'il n'y avait aucune parité à établir entre une insurrection qui avait fait couler des flots de sang dans Paris, et une échauffourée qui s'était évanouie aussi vite qu'elle s'était montrée; qu'il n'y avait point de ressemblance entre les deux faits et encore moins entre les deux châtiments; qu'un an à peine s'était écoulé depuis le crime de Juin et que dix-sept ans de captivité pesaient déjà sur la tête des insurgés de l'Ouest. M. de Tocqueville m'appuya très vivement et très noblement. Le Président resta muet, et la majorité du Conseil, prenant son silence pour un blâme à mon adresse, ratifia les conclusions du Conseil d'État.
La séance fut levée. Je laissai partir mes collègues
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et resté seul avec le Président, je lui déclarai que je ne le suivrais pas k Angers, dût ma démission en résulter. Il m'interrompit dès les premiers mots :
« Vous savez, me dit-il, que je n'aime pas les discussions inutiles; je n'ai donc pas voulu prendre part à celle ci. Mais ma résolution n'en est nullement éljranlée. Votie susceptibilité est parfaitement juste. Je suis honteux moi-même de cet incident; car, si j'avais connu plus tôt l'existence de tels prisonniers, ils seraient déjà en liberté. »
Prenant alors sur la table du Conseil le dossier qu'on lui avait laissé pour qu'il le signât :
« Emportez-le chez vous, ajouta-t-il, et écrivez au-dessous de cbaqiie nom la commutation de peine que vous jugerez convenable. »
Tout cela fut fait très simplement et dit très naturellement, et je remerciai le Président avec effusion.
Je n'en fis pas de même au banc des ministres, on je rejoignis promptement MM. Barrot et Dufaure, pour écrire, sous leurs yeux, au bas de chaque dossier : « Grâce entière. » Ils en témoignèrent un peu d'humeur, mais M. de Tocqueville se chargea de les consoler et je ne m'occupai plus que des formalités pour l'expédition des grâces.
Le Président donna beaucoup de solennité à son voyage dans POuest et s'y montra parlicuUèrement prodigue de prévenances envers les légitimistes. Après s'être arrêté à Étampes pour passer la garde nationale en revue, après s'être agenouillé dans la cathédrale d'Orléans remplie d'une foule immense,