U7iion de VOuest, 15 juillet
QUESTIONS MONARCniQUES. 59'o
tains cas j'ose la contredire. En ce moment — ajouta-t-il avec un imperceptible mouvement d'épaules — elle n'écoute que Lasteyrie et Mornay, parce qu'ils ne la contrarient jamais. Si \ous parveniez à convertir ces deux-là et moi aussi, elle ferait plutôt monter son portier pour lui demander son avis que d'écouter aucun de nous.
— S'il en est ainsi, répliquai-je, vous voilà plus libre que je ne le pensais d'envisager l'intérêt de la France avec toute l'indépendance naturelle à votre esprit. Décidez-vous donc, je vous en supplie, et sans plus de délai. Est-ce que vous avez des préjugés personnels contre M. le comte de Chambord? Gela serait indigne de votre sagacité et l'avenir ne peut faire pour vous l'objet d'un doute. Si M. le comte de Paris revient seul, toutes les prévenances seront pour moi; si c'est M. le comte de Chambord, elles seront toutes pour vous.
— Ah! mon ami, s'écria M. Thiers avec un accent ému, qu'il avait rarement, mais qui n'en était que plus pénétrant, soyez tranquille, je n'ai pas d'inquiétude pour mon compte. Je sais trop bien qu'en France, plus on mettra le pouvoir à droite, plus il faudra mettre les institutions à gauche. Si vous ne m'en croyez pas, causez avec Changarnier, vous verrez s'il vous parlera de mes sentiments et de mon influence autrement que je ne vous en parle moi-même. »
Le général Changarnier, en qualité de commandant de l'armée de Paris, habitait l'aile du palais des Tuileries qui donne sur la rue de Rivoli. 11 ne se gênait nullement, je crois même que, dans sa si-
tuation, il ne se gênait pas assez pour s'exprimer très cavalièrement sur toute chose, notamment sur ce qui se passait à l'Elysée. 11 se plaisait à déclarer à tout venant qu'il ne relevait que de son devoir militaire et de son honneur. Cela était vrai à beaucoup d'égards; toutefois, c'était du Président qu'il tenait son commandement, et le Président pouvait le lui enlever d'un trait de plume. Je fus donc aussi surpris qu'effrayé, lorsque, déjeunant aux Tuileries peu après mon entretien avec M. Thiers, j'entendis le général Ghangarnier, ayant à sa table un nombreux état-major, servi par des domestiques qui étaient attachés au palais et non à sa personne, s'exprimer avec autant de vivacité de langage que s'il eût été dans le plus étroit tête-à-tete. Il était plein de verve et maniait la conversation, comme un fleuret à peine moucheté. Le Président^ ses galanteries, ses dettes étaient pour lui un thème intarissable.
Après le déjeuner, je laissai sortir les convives, et j'entamai avec le général la conversation dont j'étais avide. Les préliminaires furent courts de part et d'autre, et nous arrivâmes promptement au plus vif de la question.
« La situation actuelle ne peut durer longtemps^ lui dis-je, l'Assemblée sera bientôt menacée. Vous serez destitué, et nous serons alors lancés dans des aventures, qui nous trouveront parfaitement impuissants, si nous ne pouvons montrer d'avance au pays la Monarchie toute faite et toute prête à le sauver.
— Je pense exactement comme vous, mon cher ami, me répondit le général, sauf un point : la France
a besoin d'une transition dont un gouvernement militaire peut seul se charger. 11 faut à notre malheureux pays trois mois de dictature, qui, si modérée qu'elle soit, devra braver une impopularité qu'on ne doit pas faire peser sur le retour de la Monarchie. Cette omnipotence intérimaire est, croyez-le bien, la part de mon dévouement plutôt que celle de mon ambition. Je ne veux que la Monarchie, je vous en donne ma parole. Je ne veux que la Monarchie légitime et vraie. Madame la duchesse d'Orléans le sait bien. Du reste, partez pour Londres, tenez-y le langage que vous venez de me faire entendre, répétez également tout ce que je viens de vous dire, et ajoutez : « Votre Altesse Royale est femme^ elle ne peut rien sur l'armée sans Changarnier, elle n'aura ni Changarnier ni l'armée pour tout autre dessein que celui d'une franche restauration. Elle n'aura pas davantage la majorité dans l'Assemblée. » Parlez avec votre accent convaincu. Ses beaux-frères vous seconderont plus que vous ne le supposez, et vous verrez si, en mettant sa main dans la vôtre, comme il le fait en ce moment,, Changarnier a été sincère. »
Le lendemain, durant la séance de l'Assemblée, il prit M. Berryer à part et lui dit : « Croyez-moi, faites partir Falloux pour Londres ! » Je ne songeai pas un instant à suivre ce conseil. 11 m'eût fallu, pour cela, une infatuation que, grâce à Dieu, je n'avais pas ; mais je crus alors, je crois encore aujourd'hui, que ce conseil était sincère dans la bouche de celui qui le donnait. Le général Changarnier ne s'est point perdu et ne nous a pas perdus, par une duplicité in-
598 CHAPITRE QUINZIÈME (l849-18J;0).
digne de son grand cœur. Il était souverainement loyal, mais il était souverainement présomptueux, et c'est par cette faiblesse, accompagnant les plus hautes qualités, qu'il a fait échouer sa propre fortune et celle de la France. Il avait les idées les plus saines sur la Monarchie; il ne voulait poser la couronne que sur la tête qui devait la porter; mais il voulait la poser lui-même; il voulait que la France le vît et que le Prince le sût. Il voulait qu'une seule page, mais une page de l'histoire de France fût signée de son nom. Ce n'était, peut-être, pas trop d'ambition, mais c'était trop de délai dans la situation si critique 011 nous étions suspendus. Sa faute fut un excès de confiance en lui-même, qu'il a longtemps et cruellement expié. Sa faute fut une erreur et ne fut jamais une trahison.
Quoi qu'il en soit, l'heure des grands événements n'était pas encore venue et l'un de mes souvenirs de Nice me revenait tristement en mémoire. Un négociant étranger voulant, avant la saison, acheter d'un paysan des environs sa prochaine récolte d'olives : « Patience ! répondit le paysan, l'huile n'est pas encore dans l'olive; elle n'est que dans l'olivier! » En France, toutes les récoltes politiques en étaient là à l'automne de 1850, et même nous n'étions pas bien sûrs que l'huile fût dans l'olivier!