NOMINATIONS ÉPISCOPALES
Olier! » J'ai entendu un archevêque de Paris me dire : « Je n'ai pas le droit de repousser les titres de camériers ou de prélats romains dans mon diocèse, mais je dis à tous ceux qui vont à Rome, pour s'en faire revêtir : — Vous deviendrez un embarras dans mon clergé, car je ne veux pas vous donner le pas sur de vieux et vénérables ouvriers dans le sacerdoce. Vous ne porterez donc pas vos titres, ou vous n'aurez, à bien peu d'exceptions près, aucun poste rétribué. — Presque tous alors préfèrent garder leurs titres dans leur poche. »
Quant au choix des évêques, je m'efforçai d'y apporter le même scrupule. Ceux que j'eus l'honneur de présenter au Président ont tous conquis dans leur diocèse une autorité qui n'était pas seulement celle de leur charge. Ce furent, en outre de l'abbé Pie et de l'abbé Dupanloup , l'abbé de Salinis , évêque d'Amiens, puis archevêque d'Auch; l'abbé Miolan, coadjuteur, puisarchevêquedeToulouse; l'abbé Foulquier, évêque de Mende, véritable apôtre des montagnes de la Lozère; l'abbé Caverot, évêque de Saint-Dié, puis archevêque de Lyon et cardinal, enfin l'abbé deBrézé, évêque de Moulins. Ce choix fut le dernier que j'eus à proposer, et le seul sur lequel le Président m'ait montré quelque hésitation.
<( M. de Brézé, me dit-il, est un nom bien légitimiste pour le Bourbonnais où les ouvriers sont très près du socialisme.
— Je le sais, monsieur le Président, et c'est précisément à cause de cela que je vous présente M. de Brézé. Il est très au courant des questions ouvrières,
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il s'en occupe à Paris, avec un zèle de charité dont j'ai été bien des fois témoin. Si vous envoyez à Moulins un évêque issu du peuple, les ouvriers diront : — C'est tout simple! il est des noires! Si vous envoyez un évêque sorti de l'aristocratie et pénétré, comme est l'abbé de Brézé, de l'amour des humbles et des pauvres, les ouvriers lui tiendront compte ^e sa vertu. .Vous détruirez, ou du moins vous ébranlerez leurs préjugés,et vous aurez, par votre choix, fait un acte de très utile réconciliation. »
Le Président finit par entrer dans cette vue, et il reconnut bientôt que je ne l'avais pas trompé, car renseignés sur l'abbé de Brézé par leurs camarades de Paris, les ouvriers du Bourbonnais se pressèrent en foule, autour de lui, au jour de son entrée solennelle, et lui remirent une croix pectorale votée par souscription sur leurs modestes salaires. Plus tard, quel-' ques difficultés ont surgi entre l'évêque de Moulins et son clergé, mais elles naquirent de questions purement ecclésiastiques et le sentiment populaire y demeura complètement étranger.
Quelques jours après la visite de M. de Rességuier à l'Elysée, je partis pour l'Anjou et ce n'est pas dans ce pays-là que je pouvais me désintéresser de la question monarchique. Mais les problèmes à résoudre préalablement étaient compliqués.
Au lendemain de la révolution de Février, le parti qui venait d'être vaincu se divisa en deux fractions bien distinctes, comme la maison d'Orléans elle-même. Le roi Louis-Philippe, à qui on ne pouvait refuser un esprit politique incontestable quoique
limité, vivait à Claremont, près de Londres, sous le nom de comte de Neuilly, entouré de sa famille, visité par quelques amis, parlant à tous avec calme et sans répugnance des événements qui l'avaient renversé. Volontiers, il répétait combien il avait eu de peine à laisser placer la couronne sur sa tête, qu'il n'y avait consenti que parce qu'une régence, toujours difficile en France, lui avait paru impossible alors, et parce que la royauté s'était présentée à lui comme le seul moyen de conserver le gouvernement monarchique. En même temps qu'il définissait ainsi la nature de ses actes en 1830, le roi Louis-Philippe se plaisait à conclure que, désormais, rien de pareil n'existait plus ; que la couronne de France n'avait jamais cessé d'appartenir en droit au chef de la maison de Bourbon ; qyi'en fait, le comte de Chambord était seul aujourd'hui en situation de la revendiquer et de la porter; que l'intérêt du pays et le droit lui semblaient, depuis le 24 février 1848, aussi étroitement confondus qu'ils lui avaient paru séparés, le 7 août 1830.
Madame la duchesse d'Orléans pensait autrement. Selon elle, l'opinion de son beau-père s'expliquait par son âge et surtout par son découragement personnel. Quant à elle, elle estimait que son titre de mère et de régente la liait à d'autres devoirs et qu'elle ne pouvait disposer de l'avenir de ses enfants avant qu'ils eussent l'âge de se prononcer eux-mêmes sur le sacrifice qu'on leur demandait. Un jour, à Londres, M. de Montalembert lui dit :
« Quels peuvent être, aux yeux de Votre Altesse
Royale, les droits de M. le comte de Paris au trône, en dehors des conditions traditionnelles du principe héréditaire? Pourquoi pas alors tout autre prince de la maison d'Orléans, d'âge et de caractère à prendre immédiatement la direction de son parti?»
La princesse répliqua vivement :
« Mon fils n'a pas de droits, mais il a des titres, cela suffit! »
La reine Marie-Amélie, M. le duc de Nemours et madame la princesse Clémentine partageaient ouvertement, disait-on, l'avis du roi. M. le prince de Joinville et M. le duc d'Aumale paraissaient plus rapprochés des idées de leur belle-sœur, et se préoccupaient surtout de ne porter eux-mêmes, aucun préjudice à l'avenir de leur neveu : désintéressement personnel qui les justifiaient à leurs propres yeux.
Les mêmes nuances se faisaient remarquer parmi les hommes considérables du dernier règne. M. Mole, M. Guizot et tous les membres de son dernier ministère, se rangeaient derrière le vieux roi; M. Thiers et ses amis, les généraux Changarnier, de La Moricière et Bedeau, compagnons d'armes en Afrique du prince de Joinville et du duc d'Aumale, se rangeaient volontiers derrière eux.
M. Thiers ne tarissait point d'épigrammes contre M. Guizot et la princesse de Lieven, qu'il appelait le père et la mère de la fusion. On se l'expliquait aisément pour M. Guizot par le souvenir de Gand et pour M. Thiers par celui de Blaye. Cependant M. Thiers se montrait soucieux de ne pas rompre le faisceau
conservateur, et, quand on le pressait vivement à ce sujet, il répondait volontiers : « Il ne m'appartient pas de faire la fusion. Cela ne convient ni à mes antécédents ni à mon goût, mais quand elle sera faite, croyez bien qu'elle ne m'aura pas pour ennemi. Ce jour-là, je dirai : Vive le roi quand même ! Car la République est impossible en France, et ni répugnances ni satisfactions personnelles ne parviendront à faire de moi un républicain ou un bonapartiste. »
Autour des divers chefs de file se groupaient les idées et les plans subalternes. Tous criaient : a 11 faut relever un pouvoir fort ! La France ne peut se passer d'un pouvoir! Et on entassait là-dessus chimère sur chimère. Les uns affirmaient que la République changerait de nature si la Présidence était confiée à un prince du sang royal; les autres jugeaient trop périlleux le renversement du régime existant et se flattaient d'éluder l'Empire, en prolongeant de quelques années le pouvoir du Président.
Les loisirs de la campagne me permettaient de passer en revue et de peser ces diverses théories, et, de jour en jour, je me sentais plus convaincu de leur inconséquence et de leur péril. Je le répétais sans cesse à mes amis de la Droite, mais toute correspondance me fatigant, je voulus faire une économie de mes forces et j'écrivis, une fois pour toutes, mon sentiment sur ce sujet. J'adressai ce court travail à V Union de r Ouest que j'avais sous la main; beaucoup de journaux monarchiques le lui empruntèrent alors et je cède à la tentation d'en citer ici quelques passages.
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(( Un jeune homme se rendit un jour chez un peintre célèbre, et lui dit avec embarras : — « Monsieur, je viens vous prier de faire mon portrait. Je le destine à une personne que j'aime. Auriez-vous la bonté de me faire le moins ressemblant possible, afin de ne point la compromettre? »
(( Cette naïveté se présente à notre esprit chaque fois que nous entendons des hommes politiques, trop graves, hélas! et trop nombreux encore, répéter sur tous les tons : « Il faut restaurer le pouvoir; il faut ramener la France à la notion du pouvoir, la réconcilier avec le pouvoir ! » puis, lorsqu'il s'agit de définir ce pouvoir lui-même, cette notion indispensable aux intelligences, aux mœurs, s'arrêter court, balbutier et s'efforcer alors d'en tracer l'image la moins ressemblante possible, afin de ne compromettre ni ceux auxquels ils s'adressent, ni eux-mêmes!
« Le pouvoir, selon eux, c'est le pouvoir, voilà tout. En dehors de cette brève définition, au-dessus, au-dessous, rien! et quiconque en demande un peu plus est un homme passionné par l'esprit de parti.
« Eh bien ! nous qui sommes essentiellement des hommes de pouvoir, des amis de l'autorité, nous devons cependant protester contre ces théories du matérialisme le plus dangereux et le plus irréfléchi. Pour nous, le pouvoir n'est pas seulement dans le fait du commandement ; il est aussi, il est surtout dans le droit à l'obéissance
« Ah! vous croyez qu'il faut être passionné ou bien philosophe pour demander au pouvoir, compte de son origine, de ses conditions, de son avenir 1
Hélas! hélas! regardez autour de vous, interrogez les symptômes les plus vulgaires, comme les théories les plus élevées. Tout vous répondra : — Tel pouvoir, tel peuple ; — tel pouvoir, telle grandeur au dehors, telle prospérité au dedans; — pouvoir solide, peuple durable; — pouvoir en détresse, peuple en décadence !
« Interrogez l'histoire, sceptiques dédaigneux, et dites encore : « Les conditions du pouvoir, que nous importe! »
« Non ! le premier pouvoir venu ne donne pas au dehors, le développement; au dedans, la sécurité dont une grande nation a besoin.
« Tout pouvoir qui n'est pas une institution véritable est pour nous le premier pouvoir venu, il en a tous les vices, toutes les impuissances, tous les périls.
« A quoi s'arrêtent, en effet, les esprits que nous avons appelés matérialistes ou peu réfléchis? Quelle combinaison circule parmi les amis tranchants et absolus du pouvoir, mais du pouvoir sans origine ou sans avenir mûrement apprécié? La Présidence, transformée, au hasard, comme on voudra, à dix ans, à quinze ans, à vie, c'est une enchère, mais de peu de prix pour ces profonds politiques. On y ajoute les années, comme on ajoute les centimes chez un notaire de village pour quelques pans de murs ou pour un arpent de terre.
« En cela, du moins, nous serons aussi sceptique que nos adversaires. Oui, la présidence décennale, oui, la présidence à vie, peu nous importe et pour-
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quoi? Parce que, en réalité, cela revient au même. Vous n'êtes pas sûrs que la présidence à vie durera dix ans; vous ignorez si la présidence de dix ans ne durera pas toute la vie; vous vous jetez en aveugles dans les bras du fait. Le fait vous conduira, comme il se conduit lui-même, comme il pourra et là où il pourra. Ni l'une ni l'autre de ces combinaisons n'est une institution ; ni l'une ni l'autre ne peut sauver le pays, et, en attendant, ne peut pas même avoir le mérite de l'étourdir ou de le tromper.
« Supposons un décret du Moniteitr ratifié par une Assemblée unanime et apprenant à la France, parfaitement blasée sur de telles aventures, qu'elle sera désormais gouvernée par un président à vie. Nous disons à vie tout de suite. Puisqu^il s'agit d'une supposition gratuite, autant abonder dans le sens de nos adversaires, et pousser, dès lors, la démonstration contraire jusqu'à l'évidence. Voici donc qui est entendu : le décret paraît dans le Moniteur demain mardi. A partir de ce jour, vous avez toutes les garanties de solidité et de durée que vous demandez au pouvoir. Mais, si mercredi, le Président s'élance sur un cheval qui trébuche, comme celui de Robert Peel ; s'il monte dans une calèche dont les chevaux s'emportent, comme celle de l'infortuné duc d'Orléans ; s'il est atteint, à la fleur de l'âge, d'une maladie aiguë, comme le beau-frère de M. le comte de Ghambord, mort à Prague récemment, avant même d'avoir pu recevoir les embrassements de sa famille, combien de temps aura duré votre pouvoir, votre sécurité, celle du commerce, celle de la diplomatie? Vous aviez dé-
crété le pouvoir pour trente ans. Dieu l'a brisé au bout de trente jours; quel recours votre savoir ou votre orgueil ont-ils découvert contre Dieu? Qui vous a autorisés à croire, à promettre que les accidents qui frappent, partout et à l'improviste, les hommes politiques les plus éminents, les têtes royales sur lesquelles repose le plus d'ambition ou d'amour, que ces lois mystérieuses et terribles qui épouvantent, instruisent et gouvernent le monde depuis la création, épargneraient respectueusement, infailliblement votre œuvre?
« Et vous croyez que nos commerçants qui risquent leurs navires et leur fortune aux deux extrémités de l'Océan auront la vue si courte parce qu'il vous plaît d'affecter la myopie? Et vous croyez que les peuples voisins suspendront leurs transactions internationales ou les plieront à vos convenances, parce que vous ne voulez avoir ni le courage ni la logique d'un véritable patriotisme? Ah! détrompez-vous, si tant il y a que vous soyez parvenus à vous tromper vous-mêmes sur des illusions si éphémères, si peu dignes d'une grande nation et de véritables hommes d'Etat?...
« Oui, la République ou la Monarchie, chacune de ces deux formes de société étant responsable de ses propres œuvres et jugée par ses propres fruits; oui, la République, si vous n'avez pas le courage de la Monarchie ; oui, la Monarchie, si vous n'avez pas le courage de la République : mais, pour l'amour de notre pays et pour l'amour de vous-mêmes, pas de tentatives bâtardes, pas d'enfantement honteux. Interrogez vos cœurs, sondez vos consciences avec fermeté; si une nation telle que la France peut vivre en
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République, soyez bons et sincères républicains. Si la République est une condition de mort pour une nation telle que la France, laissez là les palliatifs et sachez faire pour votre pays ce que vous feriez pour votre mère ou pour votre ami en danger. Ne vous ingéniez pas à créer un état intermédiaire entre la maladie et la santé. Ne mêlez pas la plante vénéneuse à la plante salutaire dans la coupe où vous prétendez faire puiser la guérison, ou bien subissez d'avance, et les malédictions du malade et tous les délires de la maladie. Vous ne serez jamais aussi punis que vous aurez été coupables *. »
De retour à Paris, sous l'empire de ces idées, je recherchai une conversation avec M. Thiers qui affectait, en tout ceci, une sorte de neutralité.
« Ne vous flattez pas, lui dis-je, de nous faire accepter votre rôle passif; ne vous flattez même pas de nous y faire croire. Madame la duchesse d'Orléans est une personne trop distinguée pour ne pas sentir le prix de vos conseils et pour ne pas les provoquer. Vous êtes vous-même trop bon patriote pour les lui refuser et pour vous tenir les bras croisés, quand notre malheureux pays est en détresse.
— On voit bien que vous ne connaissez pas la duchesse d'Orléans, me répondit M. Thiers du ton le plus ferme. Cette princesse est si résolue et si invincible dans son ambition maternelle qu'elle consulte uniquement les gens qu'elle sait d'avance être de son avis. Elle m'écoute peu, parce qu'en de cer-