‹ Mémoires d'un sans-culotte bas-bretonChapitre 13 sur 13 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le débarquement des émigrés suivit de près la mort de Boishardy , et la défaite de Quiberon porta le dernier coup au parti royaliste. Rassurés par l'indulgence des administrateurs patriotes, la plupart des paysans regagnèi*ent leurs paroisses où le désarmement s*accomplit moitié de force, moitié de bon gré. Les églises avaient déjà été rouvertes ; les prêtres assermentés purent reparaître , à la condition de se montrer prudents ; les municipaux reprirent Tadmi* nistration des communes , et , insensible-

3â0 H&IOIBES

ment , Tordre remplaça partout la révolte.

L'étrange rencontre que j'avais faite à Laclièze fut ma dernière aventure. Un mariage qui m'obligea à rompre avec mes associés, en me donnant la direction d'une maison nouvelle, changea mes habitudes.

Je ne quittai plus Guingamp, et demeurai complètement étranger aux dernières phases de la lutte révolutionnaire. Ëlle^ avaient d'ailleurs perdu pour moi l'intérêt de l'incertitude ; le passé était décidément vaincu ; en le voyant descendre à l'horizon comme un soleil qui s'éteint , les plus ardents travailleurs comprirent que la tâche était achevée et songèrent au repos. L'œuvre, en effets avait été longue et laborieuse : quinze années s'étaient écoulées dans la fièvre , sans une' heure de trêve! Pendant quinze années, la mine avait été mise sous la société entière , tout avait été creusé , renversé , pétri dans la sueur et le sang ; nous abordions au présent comme des naufragés à une ile qui a brisé leur vaisseau. Mais pendant ce long orage , les passions s'étaient attiédies, les impatiences calmées ; les événe<

d'un 8AN8-GULOTTB BAS BBETOlf. 321

ments eux-mêmes semblaient lassés comme les hoimnes, et tout avait Fair de faire halte pour reprendre haleine.

Puis nous avions fait notre temps dans cette grande armée qui combattait pour la cause de l'humanité et de l'avenir ; c'était à de plus jeunes désormais à défendre nos conquêtes , à nous de retourner aux joies du foyer.

J'avais été fort longtemps sans recevoir des nouvelles de Joseph ; je savais seulement qu'exporté en Espagne après une assez courte captivité à Saint-Brieuc, il s'y était fait ordonner prêtre, et y vivait dans l'obscurité , du prix de ses messes cV de quelques leçons. Je reçus enfin une lettre dans laquelle il me priait de solliciter pour lui la permission de revenir en France ; je l'obtins sans peine et m'empressai de la lui faire passer.

Il ne me répondit point ; mais un soir que j'étais assis au jardin avec ma jeune femme , je le vis paraître au détour des charmilles. Nous courûmes l'un à l'autre avec un cri de joie ; ma femme lui tondit la

5iâ MilOlBKS

main qu'il osa à peine toucher , mais il couvrit de baisers Tenfant qu'elle pcurtait. L'exil ne Favait ni aigri, ni changé; il revenait comme il était parti , les bras ouverts , et prêt à serrer tous les hommes sur son cœur.

Après m*étre informé de ses aventures et de ses souffrances, je lui demandai ce qu'il allait faire.

— Retourner dans ma paroisse, réponditil. Maintenant que l'orage s'apaise, votre tâche est finie , mais la nôtre commence :

nous avons à guérir les blessés et à prier pour les morts ! La nation a fait comme les marins dans la tempête, monsieur Baptiste ; elle ne s'est occupée que de sauver le vaisseau et elle a jeté à la mer tout ce qui eût pu retarder sa marche, la pitié, la religion, la clémence f... C'est à nous maintenant d'arracher à l'àblme ces précieux débris.

Chouans et bleus ont besoin des mêmes consolations ; je tendrai à chacun une main, et je les réunirai sur mon cœur.

— Allez donc , Joseph , reprîs-je avec attendrissement ; allezà votre moisson de paix, et tâchez que le signe de réconciliation se

^ d'un sans-culotte bas bbetok. 323

lève sur notre déluge. Hélas ! quand nous Usions Plutarque sous les saulaies de Goëtmieu , nous étions loin de prévoir que chacun de nous serait un obscur Thésée obligé de combattre des monstres ou d'essayer des miracles. Nous sommes nés dans des jours d'épreuves, Joseph, et nous ressemblons aux Juifs qui , en cherchant la délivrance , errèrent quarante années dans le désert. Dieu veuille que nous n'ayons pas fait fausse route ; et si nous ne devons jamais voir la terre promise , puisse-t-elle au moins se montrer à nos enfants !

Joseph secoua la tète.

— La terre promise que vous cherchez , n'est ni en avant ni en arrière, dit-il doucement ; chacun de nous la porte en luimême , et Dieu nous a donné , à tous , deux yeux pour l'apercevoir.

— £t quels sont-ils , Joseph ?

— La foi et l'amour , monsieur Baptiste.

Page 1