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— Vous sauver, maître, répondit la jeune fille.
— Moi!
— Les bleus ont été avertis que vous étiez au Placis avec un petit nombre de gars...
— Eh bien?
— Ceux de GoUinée, de Loudéae et de Honcontour se sont donné rendez-vous ce soir pour entourer la forêt et y mettre le feu.
— Le feu !
— Je l'ai entendu dire à Tun des chefs.
Tous les chemins et tous les ponts sont déjà gardés, de peur que vous ne soyez avertis.
Pour venir, il m'a fallu gagnef le Moulin- Blanc et traverser le Lié sous le feu des postes.
— Ils ont tiré sur toi ! s'écria Boishardy.
— Vingt coups au moins ; mais les touffes d'aunes et de bouleaux m'ont préservée.
J'entendais les balles grésiller dans les feuilles comme la giboulée de mars. Voyez plu-
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tôt, maître, c*est une balle qui a coupe ceci au-dessus de ma tête.
A ces mots, la jeune paysanne éleva en riant une branche de saule qu'elle tenait à la main.
— £t tu n'as pas eu peur? demanda Boishardy.
— Je n*en al pas eu le temps, je pensais a vous, et j'étais pressée d'arriver.
— Merci , Jeanne , merci , ma louve, dit le chouan en posant affectueusement la main sur l'épaule de la jeune paysanne.
Tout son corps s'assouplit et frissonna à ce toucher, et elle leva sur le chef royaliste le regard amoureux du chien qui sent la caresse du maître.
— U y a si longtemps que vous n'aviez passé parla ferme, dit-elle, et vous m'aviez défendu aussi de paraître au placîs ; mais j'avais une raison cette fois... et maintenant... si mon maitre voulait... if a besoin de quelqu'un pour le servir, et nul ne trou* verait à redire que ce fût moi.
Ces mots étaient prononcés avec une sorle de timidité amoureuse. Boishardv secoua la
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télé, et regardant autour de lui d'un air inquiet :
— C*est impossible, Jeanne, ref^qua- Ml à demi-voîx, impossible... U faut que tu repartes tout de suite.
— Si je repars, dit la jeune fille, les bleus savent que je suis venue ici , et ils me tueront.
> — Que dis-tu? s*écriaBoishardy.
— Laissez-moi vous cuivre , oh ! laissezmoi vous suivre, reprit Jeanne avec passion, et en saisissant la main du jeune chef.
Une exclamation qui retentit à quelques pas empêcha Boishardy de répondre ; il se détourna vivement : lu Boyale venait d'entrer!
Il y eut pour tous un moment de silence.
Les deux femmes se regardaient avec une sorte de surprise soupçonneuse et menaçante.
— Quelle est cette fille ? demanda enfin madame Catherine en montrant du doigt la paysanne.
— La soeur d*un de mes fermiers, répondit Boishardy embarrassé.
d'un sans-culotte bas BlETOPf. 811
— El que vient-elle faire ici?
— M'averiir que les bleus doivent mettre le feu à la forêt cette nuit.
La Royak jeta sur Jeanne un coup d'oeil oblique.
— Ah ! fort bien , dit-elle ; elle espionne pour vous.
— Elle a voulu nous sauver...
— Et vous avez sans doute bien payé sa nouvelle, car quand je sul^s entrée elle semblait vous remercier fort vivement.
— Quand vous êtes entrée, elle m'avertissait qu'elle avait tout à craindre en retournant à la ferme , et me priait de la garder au placis.
— Mais rien de plus facile , reprit madame Catherine avec une ironie hautaine ; elle est forte, cette fille ; je puis la prendre à mon service.
— Non, dit vivement Boishardy ; elle serait mal ici.
— Mal ! répéta la jeune femme ; la croyezvous trop délicate pour vivre comme nous?
Eh ! monsieur, voyez donc, chacune de ses deux grosses mains cacherait les deux mien-
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nés, et je ne vous souhaiterais qu'un attelage de femmes pareilles pour vos canons.
Jusqu'alors Jeanne avait tout écouté avec une sorte de stupeur douloureuse ; elle se sentait vaguement blessée sans savoir où frappaient les coups; mais à ces derniers mots, tout son orgueil de femme s'éveilla.
Raillée dans sa beauté devant celui qu'elle aimait ! elle tressaillit.
— Je veux m'en aller, dit-elle d'une voix émue.
— Vous avez tort, dit la Royale ironiquement ; de belle venue comme vous êtes, vous pouviez devenir ici la préférée du tailleur ou de quelque porteur de bagages. A moins, pourtant , comme on le dit , que la pennerès du Gouray ne reçoive que des gentilshommes derrière son pignon ■•
— Les grandes dames y reçoivent bien des meuniers , répliqua Jeanne sèchement.
La Royale devint pâle , et fit un brusque mouvement vers la jeune paysanne.
t Ceu derrière le pignon que le* jeunes filles bretonne* reçoi-» ▼ent leurs amants, parco qn^aucune foDétre n*étant peroée de ce côté, ellrs ne peuvent être aperçues.
d'un 8ANS-CCL0TTB BAS BRETON. 315
— Sortez, s'écria4-elle l'œil étîncelant !
Jeanne demeura immobile.
—Sortez ! répéta madame Catherine d'une voix plus forte.
— Je suis chez mon mattre , répondit la jeune fille avec un calme dédaigneux.
La Royale y tremblante de colère , étendit vivement la main vers la carabine qu'elle avait posée contre la table , puis s'arrétant :
— Chassez-la, monsieur, chassez-la , ditelle à Boishardy d'une voix haletante.
— Laissez-nous, Jeanne, balbutia celui-ci.
Jeanne leva la tète avec un douloureux étonnement.
— Ainsi mon maître veut que je m'en allie ? demanda-t-elle.
— Retournez à la ferme, Jeanne.
Elle jeta au chouan un regard profond et désespéré ; il détourna les yeux.
— J'y retournerai , murmura-t-elle.
Et elle fit un pas vers la porte, mais s'arrétant tout à coup.
— Adieu, mon maître, balbutia-t-elle d'un accent entrecoupé.
— Adieu, dit Boishardy.
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Elle demeura un instant frémissante , et comme indécise ; on eût dît qu'elle attendait un mot, qu'elle espérait un signe : enfin elle leva la tète , regarda Boishardy une dar^ nière fois, joignit les mains et sortit»
Nous la vîmes traverser vivement ie placis, sa branche de saule à la main, prendre le sentier qui conduisait au Grouray, puis disparaître sons la voûte ombreuse de la forêt.
Je sus le lendemain, en remettant an gé* néral Humbert la lettre de Boishardy , que la ferme du €rouray avait été brûlée par les bleus, mats sans pouvoir apprendre ce que Jeanne était devenue.
Je n'en entendis plus parler jusqu'en prairial , an III«
A cette époque , les hostilités , un instant suspendues par les traités de la Jaunais et de la Mabilais avaient recommencél ; mais l'année royaliste , divisée , mal conduite, essayait vainement de prendre l'offensive.
Partout battue et partout poursuivie par les républicains qui avaient appris, à la longue, cette guerre de fossés et de brous-
d'un sa ns-cc lotte bas bbeton. 315
sailles, elle n'avait pu se former nulle part, fioishardy, secondé par madame Catherine, continuait pourtant à parcourir les paroisses, excitant Fardeur des bandes et s'efforçant de rattacher entre eux les anneaux isolés de rinsurrection. Tous deux s*étaient partagé cette œuvre périlleuse , ne se quittant plus que quelques heures chaque jour et se retrouvant pour suspendre leur hamac aux arbres de la forêt, ou dormir dans la douve, sur le même manteau. La Royale était donc regardée comme presque aussi redoutable à la république que Boishardy lui-même, et des récompenses avaient été promises plus d'une fois à qui pourrait s'en emparer.
Une femme se présenta enfin au général Lemoine promettant de la livrer. Le capitaine Audillas reçut ordre de la suivre, et ce fut lui-même qui me raconta , peu après, tous les détails de cette expédition.
Ilspartirent de Moncontour après minuit, se dirigeant par un longdétour vers un champ de la ville Henée , en Brehand. L'air était si calme , que l'on entendait tourner , sur les collines , les ailes des moulins et bruire les
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déversoirs, au fond de la vallée. Les grena* dlers avalent enveloppé leurs chaussures de foin , et portaient leurs armes baissées de peur que le bruit de leurs pas ou l'éclat des baïonnettes ne les trahit. La jeune paysanne était à leur tète , pâle et les yeux hagards. Us arrivèrent ainsi à un champ de blé , planté d'arbres , où elle s'arrêta.
— £st--ce ici? demanda le capitaine.
— Regardez de ce côté , dit-elle.
On apercevait en effet, vaguement, uq hamac suspendu sous, les pommiers.
— £t tu es sure que son amant n'est point avec elle ?
— Sûre , sûre , répondit la jeune fille ; il est parti avec Fleur-d'Épine. . . Mais tirez, car elle se défendra peut-être... Tuez-la, citoyens. •• tuez-la tout de suite , c'est le plus sûr.
Le champ fut entouré et les grenadiers y entrèrent avec la paysanne qui marchait en avant comme une louve affamée. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas , qu'un homme se dressa au milieu des blés en poussant un cri d'avertissement.
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— Fleur-d'Épine , dit la jeune fille, qui recula épouvantée !
— Alors Boishardy est revenu , s'écria le capitaine ; en avant les braves !
Il n'avait pas achevé que six coups de feu partirent; les soldats surpris crurent qu'ils étaient tombés dans une embuscade et se dispersèrent. Au même instant le chef royaliste suivi de cinq de ses hommes s'élança d'un sillon et se trouva en face de la paysanne.
— Jeanne , s'écria-t-il stupéfait.
— Par les genêts! parles genêts, maître, dit-ctie en entraînant Boishardy vers le côté du champ qu'elle savait ne point être gardé.
Ils venaient de franchir le fossé , lorsqu'un coup de feu partit ; le chouan s'arrêta.
— Ah ! /a Royak est morte , dit Jeanne avec un éclat de joie féroce.
— Malheureuse! s'écria Boishardy.
Et revenant sur ses pas , il voulut regagner le verger, mais à peine eut-il repassé la haie que deux coups de feu l'atteignirent. Il tomba sans pousser un soupir ; les deux
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balles lui avaient traversé les poumons ef le cœur.
Telle fut la fin de cet homme qui eût dû naître au temps du Cid et succomber dans quelque noble guerre contre Tétranger. Sa mort fut comme sa vie , quelque chose de romanesque et d'imprévu , mais d*heureu\ après tout ; car il périt sans agonie , sous les pommiers en fleurs , et les lèvres encore tièdes de baisers. Sa tête fut coupée par quelques misérables qui la promenèrent en triomphe dans les paroisses. Lorsque Hoche rapprit , il pleura de honte , et écrivit à Tadjudant général Crublier, de foire arrêter tous ceux qui avaient pris part à ce crime contre Vhonneur... langage étrange et nouveau sans doute après les massacres de la Vendée , mais qui annonçait à tous que le règne des folies sanglantes était passé , et que si la révolution était encore une tempête , ce n'était plus du moins une tempête ihns un égoût.