‹ Mémoires d'un suicidéChapitre 1 sur 6 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOOLEVABD DES ITILIEHS, IS, ES FACE DE LA HABOR DOIliE.

L'Antenr et les Editeurs se réservent tous droits de traduction

et de reproduction.

n y a deux ans, j'étais en Egypte; je revenais de la Nubie, et ma cange^ après avoir descendu les cataractes^ après avoir côtoyé les raerveilieiuc paysages du Nil^ après avoir stationné devant les ruines de Thèbes y s'arrêta un Qiatin au mouillage de Kénéh. C'était à la fin de mai : l'inondation avait abandonné les terres crevassées par le soleil ; il faisait chaud et le vent de khamsin poussait ses rafales brûlantes sous le ciel décoloré. Mon équipage^ qui depuis six semaines maniait ses longues rames en chantant^ était épuisé de fatigue^ il demandait un repos que je lui accordai sans peine ; et afin d'utiliser mon temps, je résolus d'aller visiter les bords de la mei* Rouge, dont la ville de Kénéh est séparée par un petit désert que les caravanes mettent lentement quatre jom*s à traverser. Un certain chrétien de Bethléem nommé Iça, faisant fonction d'agent consulaire de France à Kénéh, se chargea de trouver des dromadaires pom* mon drogman 6t pour moi , des chameaux pour les outres et pour les l>agages, et fit prix avec des chameliers qui devaient me conduire au port de Qôseir et me ramener ensuite à Kéï*éh, oii le reste de mes hommes demeurait à m*attendre*

On partit avant le lever du jour, et le soir, à la nuit close, on piqua la tente au puits de la Djita, après avoir mai:ché quatorze Heures sous le soleil et à travers les tourbillons dô poussière soulevés par le vent du sud. Le lendemain, on fit la sieste dans une grotte couverte d'inscriptions hiéroglyphiques de. la dynastie éthiopienne, à un endroit nommé GamréSchems, et le soir on s'arrêta à quelque distance de Bir-el-Hamammat (le Puits des Pigeons). Nos chameliers auraient voulu pousser plus loin, car le diable venait souvent visiter les voyageurs à cette place que j'avais impmderoment choisie, et ils ne se sentaient que médiocrement rassurés malgré les plaisanteries et les raisonnements philosophiques de mon drogman.

Lorsque j'eus terminé ce rapide repas des voyages au désert, qui se compose presque invariablement de pain et d'œufs durs, lorsque j'eus pris mes notes à la clarté de ma lampe portative, je m'étendis sur mon tapis, la tète soutenue par un bon oreiller de sable fin, mes armes près de moi, sous le ciel étoile, sentant mon cœur se dilater à l'aise dans les immensités silencieuses qui m* entouraient.

Le sommeil approchait de moi, les images des songes passaient déjà devant mes yeux, je n'avais plus qu'une perception conCusedes paroles que les chameliers échan-^. geaient à voix basse, lorsque mon drogman se prit à dire en ricanant :

— Ah! si le diable vient nous chercher cette niiit^ i^ trouvera à qui parler, car voilà une caravane qui s'ai'rête à cent pas d'ici.

En effet, un grand bruit vint jusqu'à moi. Des chameaux faisaient entendre ce gargouillement plaintif qui

est leur cri^ des hommes parlaient à voix haute^ on chassait à coups de marteau les piquets d'une tente ; on s'agita ainsi pendant quelque temps» puis peu à peu la rumeur s'apaisa» se tut tout à fait, et je m*endonnis.

Je ne sais depuis combien d'heures je reposais de ce sommeil vigilant particulier aux voyageui*s qui gardent toujours une oreille ouverte au danger, loi*sque tout à coup je fus réveillé par un grand tumulte. Des Arabes criaient, un coup de fusil ébranla les échos du désert» on entendait des miaulements douloureux semblables à des vagissements d'enfant. Je sautai sur ma carabine, mon drogman passa ses pistolets à sa ceinture.

— C'est Schitan le Lapidé qui tord le cou à de mauvais pèlerins, disaient les chameliers.

— Cest quelque bête féroce qui attaque la caravane, disait le drogman.

— AUons voir» disais-je à mon tour.

Et le drogman et moi nous partîmes en courant» pendant que les chameliers s'accroupissaient prudemment derrière leurs dromadaires.

Gomme nous approchions du lieu d'où était sorti tout ce vacarme, mon oreille fut frappée par un juron français si nettement articulé, si franchement accentué» que je ne pus m'empôcher de m'arrêter avec étonnement.

— Qui vive 1 criai-je en riant.

— France! répondit-on.

Je fis encore quelques pas et je me trouvai face à face avec un grand jeune homme vêtu en Wahabi. 11 me tendit la main :

— Parbleu ! me dit-il, monsieur» je ne m'attendais pas à être secouru par un Français ; car ceci est un pays peu

i MEMOIRES

fréquenté par nos compatriotes. Je vous remercie de votre empressement^ le péril n*ctait pas bien grand tout à rheure^ et maintenant il est entièrement passé.

— Qu'était-ce donc? lui demandai-je.

— Rien. Une bande de chacals qui rôdait par ici a voulu tàter de nos provisions; un chamelier a crié contre eux^ mon Arnaute leur a envoyé un coup de fusil^ mon chien s'est mis à lem* poursuite^ et à cette heure tout est au mieux dans le meilleur des déserts possibles. Est-ce que vous venez de Kénéh?

— Oui, j'en suis parti hier matin.

— Dieu sait loué ! s*éria-t-U, car vous devez avoir de l'eau du Nil. Depujs un an que je cours l'Arabie, je ne bois que des breuvages impossibles et j*ai hâte d'avaler quelques gorgées d'eau douce. Les puits de Qoseir sont pleins de je ne sais quel liquide infâme plus nauséalK>nd que des produits chimiques; vous m'en direz des nouvelles lorsque vous y serez.

J'envoyai mon drogman chercher une outre à laquelle on donna de longs baisers, comme dit Sancho. J'étais surpris de la joie qu'éprouvait ce jeune homme à boire cette eau, qui depuis deux joui's ballottait au soleil dans de vieilles peaux de chèvres, et que déjà je trouvais si mauvaise.

Lorsqu'il eut lai'gement bu, il ut claquer sa langue comme un gourmet qui vient de savourer un verre de ce fameux vin de Porto retrouvé sous les décombres du tremblement de terre de Lisbonne.

— Merci, me dit-il en rendant l'outre au drogman. Est-ce que vous avez bien envie de dormir? Puisque nous sommes en. Orient, vous me permettrez de vous

traiter à l'orientale : nous ne pouvons nous séparer sans avoir pris le café et fumé un tchibouk.

— Soit^ lui dis-je ; mais avant tout^ présentons-nous nous-mêmes Tun à l'autre. Je m'appelle Maxime Du Camp ; je viens de Wadi-Halfa et je compte me rendre à Constantinople à travers le continent^ pour de la rejoindre la France par la Grèce et l'Italie. Et vous^ mon hôte?

— Moi, répondit-il, je m'appelle Jean-Marc ; j'arrive du Caucase, à travers la Perse, le Khurdistan, ia Mésopotamie et l'Arabie; je me rends à Alexandrie, où je m'embarquerai pour la France ou tout autre pays, selon la fantaisie qui me poussera.

— Eh bien, mon cher Jean-Marc, ehtrons sous votre tente !

— Ma foi, mon cher Maxime, vous y serez le bienvenu. Les voyageurs se lient facilement : on se rencontre

aujourd'hui, demain on se sera abandonné peut-être pour toujours; aussi on met vite le temps à profit; on donne en quelques instants ce qui, dans des circonstances ordinaires, demanderait des semaines et des mois ; au bout d'une heure on se quitte en s'aimant, sans savoir si jamais on se retrouvera. 11 n'y a pas de transition, on en est déjà à l'intimité qu'on sait à peine de quel nom s'appeler. On se jure de se rechercher, de se revoir plus tard ; mais le temps vous sépare , les exigences de la vie vous dispersent, l'oubli vous éloigne, et vous restez sans nouvelles de ceiix à qui vous avez donné une portion de votre cœur dans une poignée de main. — Sur les grands chemins du monde, que d'amis j'ai déjà laissés pour qui mon visage serait maintenant inconnu !

En quelques minutes, Jean-Marc et moi, accroupis sur une natle, fumant nos longues pipes, roulant nos chapelets entre nos doigts , nous nous traitions déjà en vieilles connaissances.

Fendant que nous cannions, le rideau de la tente se souleva doucement, et u.i grand lévrier épagneul entra. U élira ses membres, lécha ses babines, me flaira avec circonspection, et alla ensuite se coucher auprès de son maître, qui le caressa en lui disant :

— Eh bien! Itoabdil, nous avons donc mange un peu les chacals, que nous avons la gui:ule toute saignante. Le coup de Bekir-Aga aura sans doute porté. Ce vieux diablb est comme les t:bals, il y volt aussi bien la nuit que le jour.

Le personnage dont on pariait ne taivla pas à paraître lui-nième, apportant le calé. C'était un homme grand et sec.

Plus itélabré que Job et plus âer que Bragance,'

et de mine hautaine, malgré le dépenaillement de son cosliune albanais. Sa ruslanellc retombait trouée comme une guipure sur ses jambes laissées à demi nues par des guêtres déchirées; de sa ceinture sortaient des pistolets à crosse de corail i ermeil; fa

veste, autrefois it en lam-

beaux; un fez bl 5le et s'en-

tourait, en guiie luchoir en

cotonnade jaunâ tons brun*

zés de son visagf jeux per-

çants et orné d' che qui se

Page 1