e troussait jusqu
— Où donc avez-vous trouvé ce chef de brigands? demandai-je à Jean-Marc lorsque Bekir-Aga se fut éloigné.
— Dans les montagnes de l'Albanie^ me repondit-il. C'est toute une histoire. Il y a une dizaine d'années je lui ai sauvé la vie^ et depuis ce temps il ne m'a jamais quitté. Son accoutrement se ressent du long voyage que nous venons de faire. Il ne paye pas de mine^ je le sais, mais c'est le serviteur le plus dévoué qui soit au monde ; et, ajouta-t-il avec ime- certaine tristesse, c'est depuis bien des jours déjà ma seule compagnie avec ce cbien qui dort maintenant à mes pieds.
Après une heure de conversation avec Jean-Mai*c, je me levai pour lui faire mes adieux; il me retint par le bras:
— 11 y a si longtemps, me dit-il, qu'une voix française n'a sonné à mon oreille que je ne peux me décider à vous quitter. Et puis, j'ai bien des questions à vous faire; voilà plus d'une année que je n'ai eu des nouvelles de la France, je ne sais ce qui s'y passe. Notre rencontre ne me laisserait que des regrets si vous ne consentiez à la prolonger- Si rien ne vous presse vers Qôseir, où vous arriverez toujours trop tôt pour ce qui vous y attend, consacrez-moi votre journée de demain. Le khamsin est violent, prenez un jour de repos et laissez-moi le passer avec vous ; nous causerons de l'Opéra et du boulevard des Italiens : je vous donnerai tous les renseignements possibles sur les contrées que vous voulez parcourir et où j'ai longtemps voyagé. En m'accordant ce que je vous demande; vous me rendrez fort hem'eux. C'est une grande joie, croyez-moi, de trouver un compatriote dans de telles solitudes, et aussi de pouvoir parler à son aise le langage de son pays.
Malgré la contrariété que j'éprouvais de perdre un jour^ Je ne. voulus point refuser une offre aussi cordialement proposée; il fut donc convenu que nous passerions ensemble cette journée qu'il désirait.
— Merci^ me dit Jean-Marc avec effusion; en revanche et à la condition que ma société ne vous fatiguera pas trop, je vous promets de vous attendre à Kénéh, et si vous avez une place à me donner dans votre cange^ je descendrai avec vous jusqu'au Kaire. .
J'acceptai de grand cœur, et nous nous séparâmes pour reprendre un sommeil qui, cette fois, ne fut plus interrompu.
Les morsures du soleil levant me réveillèrent le lendemain, au moment où mon compagnon improvisé arrivait à mon campement.
— J'ai trouvé, me dit-il, un endroit sans pareil où nous aurons de l'ombre et de la fraîcheur, deux choses rares au mois de mai dans le désert de Qôseir. J'ai déjà poussé une reconnaissance matinale jusqu'au puits dont nous sommes voisins, afin de voir s'il contenait de l'eau; j'ai aperçu au fond une sorte de fange croupie que refuseraient d'habiter des grenouilles, mais c'est le plus joli lieu du monde pour y causer de omni re scibili et quibusdam aliis. Figurez- vous une toiu* à l'envers, cent soixante degrés à descendre et un large palier à chaque vingtaine de marches. Ce sont les Anglais qui ont creusé et construit tout cela, pour notre plus grand plaisir, à l'époque où ils occupaient l'Egypte, et comme ce sont d'ingénieux utilitaires, ils ont fait autour du puits des auges avec des sarcophages antiques à moitié dégrossis.
Les domestiques portèrent nos tapis dans l'escalier dé-
couvert par Jean-Marc. L'endroit était bien choisi en
effet; quelques gcskos, il est vrai^ rampaient le long des
murs^ une senteur de vase humide planait autour de
nous^ mais qu'importe! En voyage on ne s'arrête pas à
de si minces considérations ; le soleil ne pouvait nous
atteindre, la chaleur ne descendait pas jusqu'à nous,
nous avions du tabac Djébéli, de bons tchibouks, de cet
inappréciable café d'Orient, et nous aurions été ingrats
de nous plaindre.
Sous la pleine lumière du jour je pus examiner Jean* Marc à mon aise, et je crois qu'il ne sera pas inutile, pour la suite de ce livre, de tracer de lui une esquisse rapide. C'était un grand jeune homme de viugt-huit ans environ, pâle sous la teinte brune dont le soleil avait doré son visage; une courte bai'be noire, dure, serrée et frisée encadrait ses mâchoires saillantes et sa lèvre épaisse; son front large, très-développé par les bosses d'accaparatioQ, se plissait de deux ou trois rides prématurées; des sourcils 0ns suivaient les contours de l'arcade orbitaire qui se projetait hardiment au-dessus d'un œil ouvert, d'un noir vebuté, très-doux malgré une certaine ironie désolée, et dont la fixité devenait, par moments, insupportable. Ainsi que je l'ai dit, il portait le magnifique costume de THedjaz : un turban blanc serrant une kufieh rouge et jaune entourait sa tête sévèrement rasée ; une longue robe ponceau retombait jusqu'à ses pieds, dont la cambrure et l'exquise finesse correspondaient parfaitement à rélégance p^^esquc féminine de ses mains maigres et allongées ; rattachées à des poignets minces, pleins de flexibilités charmantes, elles pai*aissaient encore plus petites dans les larges manches où elles flottaient à l'aise.
11 avait le geste abondant^ sec et très-expressif. Pendant les courts instants que j'ai passés auprès de lui^ il me parut être ce qu'on appelle un homme distrait ; au milieu d'une conversation il oubliait facilement son interlocuteur et tombait voloriticrs au fond de lui-même dans l'absorption d'une pensée secrète. L'urbanité de ses manières se doublait d'une hardiesse hautaine qui animait la sévérité un peu dure dont ses traits étaient empreints; il avait, comme on dit, le poing sur la hanche, et tout en causant, il m'avoua qu'il ne fuyait pas les querelles et ne détestait pas les gourmades.
A force de parcourir les rayonnants pays du soleil qu'il connaissait mieux que personne, il avait conquis un flegme oriental qui s'alliait d'une façon singulière à sa vivacité naturelle, à cette furia francese qui nous fait si vite reconnaître par les étrangers. 11 répétait souvent cet axiome : L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien. A toutes ses admirations il donnait un correctif souvent amer. 11 avait beaucoup vu, beaucoup regardé, beaucoup réQéchi sans doute, et il résumait parfois son opinion dans un aphorisme nerveux qui repoussait toute réplique.
Comme nous parlions d'une intervention probable des peuples européens dans la politique d'Orient ; Que pensez-vous de la Russie ? lui disais-je.
^ — La Russie ? un fœtus monstrueux sorti de son bocal : on en a peur,- parce qu'il est laid.
— Et l'Allemagne ?
— Un- tonneau de bière rempli de poudre, ça fera long feu !
— Et l'Angleterre?
— Un rasoir emmanché d'un protocole î
— Et l'Italie ?
~ Une enseigne de coiffeur entre une clarinette et un sonnet !
— Et la France ?
•— Une lionne en gësine !
— Et l'Amérique ?
— C'est Tavenir! s'écria-t-il avec force: Dieu est pour elle^ et c'est pour elle aussi que grandit cette vieille déesse toujours vierge qu'on appelle la Civilisation ! Dieu est pour elle.
Cette roideur tranchante avec laquelle il lançait sa pensée n'était souvent qu'apparente, car il lui arrivait d'abandonner son opinion lorsqu'il voyait qu'elle allait amener une discussion sérieuse ; parfois même il restait dans un vague étrange et reculait devant une conclusion que cependant demandaient ses théories. Par moments, et sur un mot qui heurtait ses idées, il s'exaltait, s'emportait, et peu à peu, sur le même sujet, redevenait calme et presque indifférent, comme s'il n'eût pas jugé Fobjet de la contestation digne d'un effori. Il me sembla à travers toutes choses traîner le poids d'un insurmontable ennui. — J'ai pris la vie à rebours, me disait-il, et j'en porterai la peine éternellement.
— Ah ! bath ! répliquai-je, tout mal garde en soi son remède, et, comme disent les bonnes gens, chacim porte sa croix : connaissez-vous un homme heureux ?
— Oui, s'écria-t-il, j'en ai vu ur^.
— Où donc? le cas est rare, et j'irais volontiers lui demander son secret.
— Dans un village du Nadj. C'était un Kurde que les
Wahabis avaient fait prisonnier dans leur guerre contre le pacha d'Egypte; il est condamné à tourner la roue d'un sakyeh du matin au soir. Au lever du soleil^ il se met à sa rude besogne^ qu'il fait avec conscience^ dans la crainte des coups de bâton; quand vient la nuit, il va se coucher sur une natte et dort d'un bon sommeil pour recommencer le lendemain.
— Et vous estimez que ce misérable est hevireux! m'écriai-je avec une certaine vivacité.
— « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans Thabitude. » C'est Chateaubriand qui Ta dit, et il est notre maître à tous. Ce misérable, comme vous l'appelez, est habitué) donc il est heureux.
— Eh bien, il fallait prendre sa place I
— Ah ! non, répondit-il, car j'aurais pris la place sans prendre l'habitude, et j'aurais manqué mon but.
— Vous aimez les paradoxes, lui dis-je en riant.
— Moins que vous le croyez, répliqua-t-il avec rnie expression triste et sérieuse.
Ses discours, ainsi que cet exemple peut le prouver, étaient souvent pleins de contradictions; je voyais en lui un esprit droit, intelligent, curieux, mais hésitant encore et n'osant pas se formuler. Parfois, comme s'il eût empiomté aux dogmes mahométans leur loi fondamentale, il s'avouait fataliste et déclarait hautement que rien n'arrive que ce qui doit arriver; d'autres fois, au contraire, il réclamait son libre arbitre et le droit que chacun porte en soi de guider sa vie à travers les événements qui l'assaillent; et comme je lui faisais remarquer la contradiction flagrante qui existait entre ces deux opinions :
— Tout cela peut se concilier^ me répondit-il. (Et plus tard^ en lisant ses Mémoires^ j'ai reconnu qu*il avait raison.)
Noiistsûmes, à ce propos^ une discussion animée sur le suicide. Certes^ on a dit sur ce sujet tout ce qu'on peut dire. La mort volontaire est-elle permise ? est-elle défendue? Ceci est une question* que je ne veux pas me charger de résoudre.
Lorsque des idées semblables sont en cause^ chaque argument gagne sa réplique. J'argumentais^ et Jean-Marc i^pli {liait; je disais non, il disait oui.
— Avez-vous le droit de retirer ime force quelconque de la circulation? m'écriais-je.
— Parbleu î répondait-il, si la circulation m'entraîne oùjene yeux pas.
— Voilà du fatalisme.
— Oui, mais je me tue pour faire acte de libre arbitre, et jg rétablis l'équilibre.
Sa conclusion fut celle-ci :
"- Si je me tuais, mon suicide serait le résultat ou plutôt la résultante de la volonté de Dieu et de la mienne. En effet. Dieu pense en nous, puisque notre âme est une émanation directe de son essence. Si donc la pensée me ^lent de hâter l'instant oîi je quitterai ma forme actuelle, c*est à Dieu que je la dois. Je reste maître, moi, avec mon libre arbitre, de la discuter, de la repousser ou <ie l'admettre. Il en est de cela comme d'une maladie ^ui est insigniûante, dangereuse ou mortelle, et dont le germe est en nous. Si cette pensée s'agite en moi sans "ie troubler, elle est insignifiante; si elle m'inspire une résolution funeste, elle est dangereuse ; si elle s'est em-
Cette lettre me surprit et m'inquiéta, sa dernière phrase me semblait une sorte de cri d'appel poussé Yer$j la mort par une poitrine brisée de lassitude.
J'interrogeai le reïs de ma cange, et voici à peu près ce qu il me répondit :
— Qualre jours après ton départ pour Qôseir, le voyageur arriva ici avec ses chameliers et un Arnaute. Il nous dit qu'il devait se rendre au Kaire avec toi; nous le laissâmes entrer; il s'assit sur le divan. 11 était tard, le jour allait finir, les muezzins commençaient à chanter laprièi'e du coucher du soleil, et je revenais de faire mes ablutions, lorsque je vis le voyageur debout sur le pont. Il était très-pàle et regardait du côté du fleuve. Tout à coup il mit .sa tête dans ses matbs, ses épaules se soulevèrent et un grand sanglot sortit de ses lèvres. Je n'osais rien dire, car je ne savais pas pourquoi il pleurait. 11 se tourna vers son Arnaute et il lui parla dans une langue que je ne comprends pas. L'Amaute s'en aila, et au bout d'une heure il revint en disant : a Tout est prêt! » Alors le voyageur t'écrivit la lettre que je t'ai remise ; il fit emporter ses bagages et partit après m'avoir donné un batchis. J'ai appris le lendemain qu'il avait fait prix avec un reïs de barque pour qu'on le conduisit au Kaire sans arrêter. Voilà ce que je sais; tous les matelots peuvent afûrmer que le mensonge n'a pas touché mes lèvres.
Ces renseignements ne m'apprenaient rien, et js restai dansl'incertitudeque m'avait causée lalettrede Jean-Marc.
Lorsque j'arrivai au Kaire, je m'informai de lui; il n'avait fait, pour ainsi dire, que traverser la ville, s'était rendu à Alexandrie, d'où il avait dû gagner l'Italie par un paquebot français.
Quant à moi^ je continuai mon itinéraire projeté. Dans plusieurs endroits on me parla de Jean-Marc. Partout il avait laissé la réputation d'un homme taciturac 'et fantasque. A Beyrouth, on me conta une singulière histoire dont il avait été le héros et sur laquelle il donne lui-même dans ses Mémoires bien des détails qu'on ignorait.
Enfin je terminai mon voyage, rapportant en moi l'implacable nostalgie des pays parcourus, et je revins à Paris.
Dès que j*eus embrassé mes amis, dont, hélas! quelques-uns sont déjà morts; lorsque j'eus brièvement répondu aux longues questions que chacun m'adressait, je m'informai de Jean-Marc, dont le souvenir avait toujours flotté dans mon esprit; lui aussi, il était de retour. J'allai le voir et ne le trouvai pas; je laissai ma carte et j'attendis en vain sa visite; plusieurs fois j'y retournai sans jamais le rencontrer; je lui écrivis, il ne répondit pas. Tous mes efforts échouèrent; je ne devais plus le revoir.
J'en parlai à plusieurs personnes qui le connaissaient, et nul ne put me donner positivement de ses nouvelles. Chacun, au reste, paraissait avoir sur son compte une opinion toute faite.
— C'est un fou, disait l'un.
— C'est un ours, disait l'autre.
— C'est un original, prétendait un troisième.
Je rencontrai un jour un de ces hommes qui font fortune avec des mots alambiqués qui semblent profonds parce qu'ils sont obscurs. Autrefois, il avait souvent vu Jean-Marc ^ et lorsque je lui demandai ce qu'il en pensait, il me répondit avec un geste de mépris :
18 HÉMOIRES
— C'est un être inutile; c'est un (ils naturel de René, élevé par Anlony et Chatterton! *
L'explication me parut peu satisfaisante : elle me laissa dans mes doutes. Plus tard, lorsque j'eus lu les ' notes qui forment ce volume, je compris cette réponse : Cest un être inutile. En effet, là était tout le mystère de cette existence douloureuse ; Jean-Marc est mort parce qu'il fut inutile.
Au milieu des occupations multipliées dont la vie de Paris est pleine, je ne tardai pas à mettre un peu Jean- Marc en oubli; son souvenir rentra naturellement dans un des casiers les plus profonds de ma mémoire, pour n'en sortir qu'à certains moments de tristesse et d'ennui. Alors le pale visage de ce jeune homme et l'expression languissante de ses yeux m*apparaissaient, comme ces amis fidèles qui s'éloignent dans vos joies et reviennent vile vous trouver pendant les jours de deuil et d'épreuves.
Donc je pensais peu à Jean-Marc, sur lequel ma curiosité était toujours demeurée insatisfaite, lorsqu'il y a quelques jours, en revenant d'un court voyage à la Testc-de-Busch, je trouvai chez moi un paquet assez volumineux entom'é d'un papier blanc scellé de cin(f cachets noirs. Il y avait trois enveloppes.
La première portait mes noms et mon adresse.
Sur la seconde, je lus : Pour être remis après mu mort.
Quant à la troisième suscription, elle était ainsi conçue :
Ced est rexpression dernière de ma volonté, Tordonne que ces papiers, ainsi cachetés et scellés de mes armes, soient remis à Monsieur Maadme Du Camp,
P'DNSUIGIDÉ 19
Jt ne reconnais à personne le droit de s*y opposer ou de demander au susnommé compte de œ qu'il en aura fait, Jer déclare iCagir ainsi que pour le plu» grand soin de ma mémoire et la plus grande utilité de tous; et je signe: Jean-Marc.
Je rompis vite les derniers cachets, coraprenant que la mort avait élu mon compagnon d'un jour, et sm- une liasse de notes je trouvai la lettre suivante, qui m'annonçait que ce pauvre Jean-Marc avait été demander à un monde supérieur le repos qu'il n'avait pas su trouver dans le nôtre ;
« EsUe la fatalité ? est-ce le libre arbitre qui me » pousse? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain, c'est » que j^ suis las et que je m'en vais. Quand vous rece- » vrez celle lettre, tous mes doutes seront éclaircis, et » j'aurai peut-être enfin compris le But et la Cause. » Vous vous rappelez sans doute nos causeries du dé- » sert. Le suicide est-il permis? est-il défendu? Ai-je » tort? ai-je raison? Le fait est que je vais me tuer, voilà » tout.
» Comment, à trente ans à peine, en suis-je arrivé là » c'est ce que vous verrez, si vous avez le courage de » lire les notes que je vous envoie. Toutes les fois que » j'ai été frappé par un événement ou par une pensée )) de douleur, j'ai écrit, sans ordre, sans méthode, il est » vi-ai, mais enfin j'ai, comme disent les danseuses, » couché mes impressions sur le papier, et ce sont ces » impressions que je vous adresse. A travers leur dé- » cousu, vous y trouverez cette vérité terrible dont la » folle négation me fait aujourd'hui mourir, c'est que, » sous peine de malheur, il faut suivre le précepte
9 exemplaire que Dieu donne dans la Genèse : Sous peine D de mort^ il faut travailler.
» Cooune 'un imprudent^ j'ai consumé dans une » heure^ par une inutile clarté, Thuile de la lampe qui de- D vait brûler toute la nuit; les ténèbres sont venues^ j'ai » peur des fantômes ; ainsi qu'un enfant, je me jetterais » de grand cœur dans les bras de ma nourrice pour » qu'elle apaisât mes terreurs ; mais j'ai beau interroger x> le silence et l'obscuriléy je ne vois personne qui puisse » me secourir, et je pars pour les créations futures, où » je revivrai sans doute avec l'expérience gagnée au prix » de bien des misères. Je vous l'ai dit autrefois, j*ai pris » l'existence à rebours, et voilà que je meurs dégoûté de » la vie, sans avoir jamais vécu. — Que Dieu me par- » donne, car je ne l'ai pas compris !
» Depuis longtemps je garde et je mûris en moi le pro- » jet qu'aujourd'hui je vais accomplir. J'agis avec calme » et même avec recueillement; depuis le jour où ma ré- » solution est devenue inébranlable, j'ai mis mes affaires » en ordre, j'ai recueilli mes souvenirs, et jusqu'au der- » nier moment j'ai écrit les sentiments qui remuaient » mon cœur. Ensemble, nous avons parlé de lout cela , » et vous ne vous doutiez guère à ce moment que vous )» causiez avec un homme déjà presque mort. Ces notes » vous seront peut-êti^e utiles, aussi je vous les envoie; m faites-en ce que vous voudrez, et puisque vous appar- » tenez à ceux qui recherchent curieusement les effets » et leurs causes, usez-en comme vous l'entendrez, je » vous les abandonne: si vous leur trouvez un côté jcu- )» rieux ou moralisant, publiez-les sans crainte, je vous i> y autorise^ car je me réjouirais, en entr*ouvrant ma
» tombe, si je pouvais penser que leur lecture apprendra » à quelques cerveaux troublés, comme le mien, ce qu'il » faut éviter pour ne pas trop souffrir.
» Ne me plaignez pas; je meurs avec indifférence, isi- » non avec joie, et je sens un grand allégement au den dans de moi-même ; peu d'êtres s'affecteront de mon » absence, et encore ils se dépêcheront de m^oublier, » aûn de se débarrasser bien vite de la petite part de » douleur que je vais leur léguer. Je n*ai droit à aucune » larme; je le sais, et je m'en afQige; car je subis l'ac- )) tion de cet impérissable égoïsme du cœur humain qui » voudrait se survivre à lui-même en continuant à être D aimé par les regrets, cet autre égoïsme des vivants )) abandonnés par leurs morts.
» Quant à vous, dont j'ai fui les rencontres, cher ami, » afin de n'avoir pas à répondre aux questions que vous » m'auriez adressées sur mon incompréhensible départ » de Kénéh, excusez-moi. Vous voyez que je ne vous avais » pas oublié , et que les courtes heures que nous avons )) écoulées ensemble m'ont laissé de vous assez haute es- » time pour que je vous confie la seule chose qui me n reste maintenant : ma mémoire et les souvenirs de toute » ma vie.
» Avant que j'en finisse, écoutez le conseil d'un mou-
' i> rant : travaillez, travaillez sans cesse, travaillez sans
» relâche, avec ou sans résultat, peu importe! mais tra-
» vaillcz I Le travail, c'est la massue d'Hercule qui écrase
D tous les monstres.
i> Autrefois je vous ai dit au revoir, et maintenant je » vous dis : Adieu !
1» Jean-Marc p
S2 HÉMOIRES
«.P.S. — Si vous publiez mes notes, je tous prie de D respecter la dédicace qui les termine^ toute singulière » qu'elle puisse vous sembler. »
Je courus chez Jean-Marc, et son concierge me raconta, en langage de portier, que le « cher monsieur » s'était tué, que l'Église avait refusé de prier sur son corps, qu'il était eoterré depuis huit jours, et que le mameluk (c'est ainsi qu'il nommait Békir-Aga) était parti en.enunenant le grand lévrier.
Je rentrai chez moi profondément triste, je fis défendre ma porte, et, sans désemparer, je lus jusqu'à la fin les mémoires que ce pauvre Jean-Marc m'avaient légués.
C'étaient des notes sans suite, toutes empreintes d'une incessante préoccupation de la mort, des lettres, une touchante histoire d'amour (la même dont on m'avait parlé à Beyrouth), des plaintes amères, de simples réflexions jetées çà et là, comme pour sei-vir de thème à des développements qui ne sont pas venus, des cris de douleur souvent poussés sans motifs, et enfin le récit de ses dernières impressions^ alors qu'il était résohi à ne pas reculer devant son projet.
Tous ces papiers avaient ceilainement été relus par lui, bien des passages étaient effacés, d'autres ajoutés, presque t«us les noms avaient été biffés avec soin et remplacés par des pseudonymes.
Je donnai communication de ce manuscrit à plusieurs de mes amis, et il fut décidé que je devais le publier. Je n'ai rien voulu y changer; j'ai religieusement gardé ces notes dans l'ordre où je les ai reçues, et ce sont elles qui forment le présent volume.
C'est presque un livre d'archéologie, car, grâce à Dieu,
elle s'éteint chaque jour davantage^ cette race maladive et douloureuse qui a pris naissance sur les genoux de René, qui a pleuré dans les Méditations de Lamartine, qni s'est déchiré le cœur dans Obermann, qui a joui de la mort dans le Didier de Marion de Lorme, et qui a craché au visage de la société par la bouche d'Antony. C'est à cette génération rongée par des ennuis sans remède, repoussée par d'injustes d'»classements , attirée vers l'inconnu par tous les désirs des imaginations fécondes que Jean- Marc appartenait. Il avait fuit de longs voyages pohr fuir ces allanguissements insurmontables des âmes rêveuses; mais comme Hercule, il ne put arracher la tunique dévorante qui brûlait sa chair. 11 revint, refusant de voir un monde dont Tinfériorité l'irritait; il vécut dans la solitude absolue, cette mauvaise conseillère qui porte pendus aux mamelles ses deux sinistres enfants : TÉgoïsme et la Vanité. 11 prit en mépris les intérêts de l'existence; tout lui parut misérable et indigne d'un effort; il nia Thumanité, parce qu'il ne la comprit pas; il repoussa le divin précepte : Aimez-vous les uns les autres ! 11 en voulut aux liommes des douleurs qu'il puisait en lui, il s'enorgueillit de ses soufl'rances jusqu'au jour où elles l'accablèrent, et enfin, dégoûté, énervé, sans courage et sans foi, pour échapper à cet impitoyable ennemi qui était lui-même, il se tua, et chercha dans la mort un repos que peut être il n'y trouvera pas. Ce n'est pas à moi cependant qu'il appartient de faire ce procès, quoiqu'il m'en ait donné toutesles pièces ; il a compris l'im- Piété, non pas de sa mort, mais de sa vie ; il l'avoue luiïnême dans une des pages de ses tristes Mémoires, et c'est en la citant que nous terminerons cette longue introduction.
« Et maintenant^ dit-il^ que je vais recevoir sur mes » lèvres le froid baiser de la mort^ maintenant que tout » est fini et que dans une heure mon cadavre sanglant » sera couché sur le dos^ si Von me demande quelle pen- » sée^ quel regret^ quelle aspiration ouvre ses ailes dans ti mon cœur^ je répondrai : Oh ! comme ils doivent être n heureux ceux qui ont une jeune femme blonde qui en- » toure leur cou de ses bras charmants et qui voient » grandir un enfant qui les appelle : Mon père ! Ils ha- » bitent la campagne; une pelouse verdoie devant la » maison ; quand ils sortent, un gros chien les suit qui )) porte le petit enfant : ils ont pris dans la vie les joies de » la fanylle. — Oh I comme il doit être heureux celui qui » veille la nuit, courbé sur un livre, et laissant retom- » ber, par instants, sa tête pleine de méditations ! quel- » quefois il se lève pour aller regarder des mixtures y> étranges qui fermentent dans des vases de cristal : il a » pris dans la vie les joies de la science. — Oh ! comme » il est heureux le peintre qui monte et descend son » échelle, la palette à la main ! le statuaire qui frappe » son marbre! le compositeur qui pâlit en écoutant les » mélodies qui chantent dans son âme! l'écrivain qui D revêt sa pensée de formes magnifiques : ils ont pris » dans la vie les joies de l'art. — Comme il est heureux )) le capitaine habillé de son beau costume qui le fait re- D garder par les femmes! il commande à des soldats ^ussi » braves et aussi obéissants que lui, il mourra de bon » cœur pour sauver la frontière ou pour empêcher un n chien d'entrer aux Tuileries : il a pris dans la vie lès )> joies de la gloire et de Tasservissement. — Comcne il » est heureux le secrétaire d'État qui décacheté des dé-
D'UN SUICIDÉ t5
» pèches qu*il ne lit pas et signe des papiers qu'il n'a pas » lus! il baise gracieusement la main aux dames; il ne » parle pas afin d'avoir l'air de r<?fléchir et se courbe de- » vant les broderies qui passent, car il veut devenir rai- » nistre : il a pris dans la vie les joies de l'ambition. — » Ah ! comme il doit être heureux le banquier qui aligne » ses chiflres, compte son argent, regarde avec amour » les cinquante seirures de sa caisse solide, et gagne » soixante-quinze pour cent le plus honnêtement du » monde ! il a pris dans la vie les joies de la richesse. — » Comme il est heureux le jeune homme qui, la nuit, » s'en va^ le cœur battant et le pied léger, vers la fenêtre » de celle qui Taime ! Peut-être en escaladant la muraille » se brisera-l-il les reins, mais qu'importe, puisqu'il peut » tenir dans ses bras celle qu'il appelle sa chérie : il a » pris dans la vie les joies de Tamour ! — Comme ils *» sont heureux, comme ils sont heureux tous ceux qui ne » sont pas moi, tous ceux qui ne sont pas rongés par les » dévorantes inquiétudes des rêves impossibles ! »
-— Ceci en dit plus long que toutes nos phrases, aussi maintenant nous allons laisser parler Jean-Marc, en ayant .soin toutefois de souhaiter la bienvenue au lecteur, ainsi qu'il convient à un littérateur bien appris comme
Son serviteur,
Maxime Du Camf.
28 septembre 1859.
Hier j'ai en trente ans.
La journée avait été froide, j'étais assis au coin du feu, regardant les flammes bleuissantes qui léchaient les parois noircies de la cheminée en soulevant de leur haleine la poussière des charbons éleints. J'étais triste. J'avais essayé de lire, mais mon esprit fuyait loin de mon livre et je tournais machinalement des pages dont ma mémoire n*aurait pas su dire un mot. Je sentais monter en moi ces mélancolies vagues et indéGnies qui sont la pire souffrance des tempéraments nerveux ; j'entend£s une troupe de pensées douloureuses qui voletaient autour de moi, comme des oiseaux de nuit. Je voulus fuir ces tourments sans remède qui attendent les désœuvrés sur le seuil de leur solitude; je me levai et je marchai dans mon appartement. La lampe placée sur la table décrivait un grand cercle lumineux au milieu de la chambre; le reste était dans l'obscurité. Tout à coup une bûche s'ccit>ula dans le feu; un jet de lumière en jaillil, tremblotant au bout d'un souffle de gaz qui poussuit un long soupir; tout un panneau de muraille se trouva illuminé par cette clarté subite; sur ce panneau était accroché un portrait de ma mère; la Qammeqiii mourait et renaissait dix fois par minute semblait Fanimer en le tirant de l'ombre où il dormait. Je regardai ce portrait et je me pris à songer à ma mère. Cela me rejeta loin dans la vie, car il y a bien lone^2mps. que ses lèvres pâlies m'ont donné le baiser d'adieu.
Je la revis d'abord^ en mes souvenirs les plus éloignés, vêtue de noir^ en deuil de mon père^ dans un grand parc à la campagne, marchant sous de vieilles charmilles et me traînant par la main, pendant que j'appelais un petit chien que je martyrisais de ma sollicitude. Puis je revis un appartement très-beau; c'était le soir; il y avait des bougies el une lampe que je vois encore, en forme de colonne et couronnée d'un globe aplati ; les personnes présentes gardaient le silence, ma bonne, agenouillée^ pleurait dans un coin; ma mère me tenait renversé sur ses genoux, et je sentais la pluie tiède de ses larmes qui tombaient sur mon visage; un médecin assis en face d'elle me posait sur la poitrine des ventouses scarifiées; je me débattais contre la douleur et je tendais mes petits bras en criant : Je n'ai plus de courage ! Puis c'était dans une étroite chambre donnant sur le jardin des sourds et muets dont j'avais peur; un maître m'apprenait à lire et me donnait des coups de règle sur les doigts quand j 'opelais mal mes lettres. Mon enfance revenait à moi et m'apportait mille souvenirs que je croyais oubliés. Plus tard, j'étais déjà gi^and, un domestique m'emportait en courant et me déposait à côté de ma mère dans une chaise de poste. On tirait des coups de fusil, on brisait des réverbères. C'était la révolution de juillet. La voiture partit, elle roula lentement à travers les rues encombrées par la foule qui hurlait; je voulais regarder aux portières, mais on m'en empêchait dans la crainte que je ne fusse blessé. Pendant deux jours nous courûmes sur une grande route ; on nous arrêtait pour nous demander dos nouvelles; puis nous arrivâmes enfin dans une ville tout embastionnée de remparts : c'était Mézières. J'y restai
un mois ! Ah ! le bon temps que ce fut là, et comme sou-» vent je l'ai regretté î J'étais libre, en plein espace : j'allais sur l'esplanade, sur les remparts» sur les bords de la Meusi% jouer avec les gamins du pays; je tournais en rond avec les petites filles ; il y en avait une que j'aimais par-dessus les autres; elle s'appelait Appollonie; je Tai revue dernièrement, après vingt-deux ans; bous nous -sommes reconnus; c'est une des plus belles créatures qui soient jamais sorties des mains de Dieu. Cette rencontre m*a plongé dans des abîmes de tristesse dont je ne puis sortir. Un an après, au premier janvier, vers cinq heures du soir, heureux au milieu des jouets et des livres que j'avais reçus aux étrennes, j^étais assis sur le tapis du foyer, dans le salon, immobile, pour ne pas réveiller ma mère qui sommeillait sur son fauteuil. Tout à coup, sans être annoncés, deux hommes entrèrent, vêtus de noir, et que je ne connaissais pas. Ils échangèrent quelques mots avec ma mère, qui laissa tomber sa tête dans ses mains, en disant : mon Dieu! ô mon Dieu! Ma bonne vint et m'emmena. — Il est arrivé un grand malheur, me dit-elle; pauvre Madame, comment va-t-elle faire? — Je me mis à pleurer sans savoir pourquoi. Quand les hommes noirs furent partis, je counis vers ma mère, je baisai son visage baigné de larmes et je lui demandai pourquoi elle était si triste : — Pauvre petiot, me répondit-elle, c'est surtout en pensant à toi que j'ai tant de chagrin !
— Mais enfin, qu'avez-vous? lui disais-je en l'accablant de caresses.
•^ Tu le sauras plus tard, quand tu seras un homme, me répliqua-t-elle.
Je couchais dans une chambre contiguê à celle de ma mère et dont on laissait toujours la porte ouverte; il était iard^ et depuis longtemps je dormais, lorsque j'entendis un bruit de voix qui me réveilla. J'écoutai :
— Il n'y a pas de reproches à te faire, disait ma mère; comme les gens qui se noient, tu as été sans pitié, et dans ton monstrueux égoïsme, tu pousses vei*s ta ruine tous ceux qui t'entourent.
— Que veux-tu, répondit une voix que je reconnus être cell^de mon oncle, je croyais à la guerre; j'ai joué à la baisse, et cette liquidatiourci m'a tué.
— Toi et bien d autres, reprit ma mère; coûte que coûte je te sauverai, et tant que je vivrai, il ne sera pas dit que mon frère aura péri par ma faute.
Puis, il y eut une discussion d'intérêt; on parlait de chiffres, de dividendes, de capital, et de bien d'autres choses que je ne comprenais pas. Enûn, j'entendis ma mère qui disait :
— Songes-y bien, tu as maintenant deux routes devant toi .\ celle de la réhabilitation par le travail et celle du déshonneur que ta paresse peut rendre définitif. Cette fortune que je te livre n*est pas la mienne; elle est celle de mon fils, c'est un dépôt que son père moiu'ant m'a confié et dont je devrai rendre compte. Tu es jeune, tu as trente ans à peine, utilise ta vie, recommence courageusement la bataille malgré ta défuite d'aujourd'hui, et n'oublie jamais que c'est par mon fils que je te sauve à cette heure, et que si plus tard il est pauvre, c'est que lu n'auras pas eu l'énergie de travailler pour lui rendre ce que tu lui dois.
Le lendemain^ on me dit que mon oncle était parti
pour un Yoyage. Quelques jours après, on vendit les chevaux, un carrossier emmena les voitures, la plupart des domestiques quittèrent la maison. Puis, au bout d'un mois, ma mère abandonna son appartement et alla habiter dans une rue d'où, l'on voyait le cimetière 'Montmartre, comme si elle eût déjà voulu se rapprocher de sa demeure dernière.
Comme je demandais à ma mère raison de tous ces changements, elle me répondit :
— Eh! mon pauvre enfant, nous sommes presque ruinés.
Un autre jour, au mois d'octobre, ah! le jour maudit! on me conduisit dans une grande vieille maison de la rue Saint-Jacques qui ressemblait à mie caséine ou à une prison ; c'était le collège. Je me jetai au cou de ma mère, et avec des sanglots je la suppliai de me remmener avec elle et de ne pas me laisser avec toutes ces personnes que je ne connaissais pas et qui m'effrayaient.
— Cher petiot, me dit ma mère, qui avait aussi les yeux humides et qui sentait peut-être son courage lui échapper, cher petiot, sois raisonnable; il faut apprendre à devenir un homme ; toute ma joie est en toi maintenant, et tu travailleras pour me faire plaisir.
— Je ne sais pas si je travaillerai, mais je sais bien que je serai malheureux, répondisse avec un gros soupir.
Une façon de domestique me prit par la main, et à travers des cours, des couloirs et des corridors me conduisit jusqu'à une porte qu'il ouvrit. C'était l'étude. Tous les élèves tombèrent la tête vers moi, et j'entendis qu'on disait :
— Tiens! c'est im nouveau!
On me donna une place, on m'indiqua le devoir à faire et la leçon à apprendre. Je pensai à la maison, à ma bonne qui avait eu tant de peine en me voyant partir, et je me mis à pleurer de plus belle. Mon voisin se tourna vers moi :
— Eh bien ! me dit-il, tu es encore joliment melon de piauler comme ça.
Ce fut à peine si je compris, c'était là un argot que je ne savais pas encore.
Quand la récréation fut venue, chacun me demandait mon nom et retournait à ses jeux après l'avoir appris. Cette indifférence me glaça ; je compris que j'étais seul au miheu de cette foule; il me parut que mes camarades se moquaient de ma tristesse, je, trouvai le sort injuste de me jeter ainsi au milieu d'un monde inconnu, et peut-être malveillant; j'allai m'asseoir sur un banc, retenant mes larm^, méditant des projets de fuite, murmurant tout bas des imprécations, me désolant de ne pas être conune les iils de nos fermiers qui vivaient libres dans les champs, et rejetant le pain sec de mon goûter, je ne mangeai y^as, quoique j'eusse faim, obéissant à mon insu à ce sentiment inné chez l'homme d'exagérer sa propre douleur afin de s'enorgueillir davantage.
Comme j^étais perdu dans mes réflexions, de grands cris se ûrent entendre et je levai la tête. Par la porte de la cour, un enfant venait d'entrer. 11 était vêtu en Grec, et s'était réfugié dans un coin pour fuir la foule des écoliers qui se ruait sur lui. Un sentiment de curiosité me souleva et me poussa de son côté ; j'aiTivai et je pénétrai au milieu du groupe.
^Comment t'appelles-tu? disait-on au nouveau venu.
n MEMOIRES
— Je m'appelle Ajax^ répoodait-il.
Un immense édat de* rire accneillit ce nom qui semblait singulier.
— De quel pays es-tu?
— De Chypre!
Les bourras recommencèrent de plus belle.
— Qu'est-ce que fait ton père?
— 11 est drogman au consulat de France.
A ces mots^ la rumeur devint immense; se nommer Ajax^ être né à Chypre, avoir un père drogman (mot incompréhensible pour des enfants) semblait une telle monstruosité y que le malheureux en porta la peine immédiate. On l'entoura, on le bouscula, on le poussa jusqu'à lui faire crier grâce! On lui jeta son fez par terre, on lui tira les cheveux , on le frappa à coups de pied, on dansa devant lui en chantant sur l'air du rappel :
— Il est né à Chypre! — 11 s'appelle«Ajax ! — Son père est drogman !
L'enfant pleurait et se débattait. U avait peur de tous ces impitoyables démons. Un implacable sentiment de justice blessée me jeta devant lui, à sa défeqse. J'attaquai à coups de poings le premier qui s'approcha; Ajax me soutint de son mieux , et la mêlée devint générale. Son résultat fut, qu'au bout de deux minutes, j'eus le visage en sang et que les beaux habits grecs d'Ajax étaient mis en pièces.
Un pion accourut, sépara les combattants et me tint à peu près ce langage : a Vous paraissez avoir des habi- » tudes turbulentes, monsieur, mais je ne vous permet- D trai pas de tyranniser vos camarades. Vous serez en re- D tenue demain et vous me copierez dix fois le verbe :
Ti fai'tort-de-^ouloir'faire'le'fier-à'bras. Ça vousap- » prendra à vous tenir tranquille. »
Telle fut ma première journée de collège,* j'y suis resté dix ans, et je n'ai jamais pu y accoutumer l'indépendance de mon humeur. Ce furent dix années de luttes incessantes où je restai toujours yaincu^ mais toujours indompté.
Quatre ans après^ un samedi^ par une humide journée d'avril, on venait me chercher; ma mère allait mourir.
Déjà depuis longtemps elle était malade ; mais j'ignorais son danger^ j'ignorais qu'elle se débattait contre les morsures d'une péritonite : un des plus eflroyables, un des plus ingénieux supplices inventés pour débarrasser lliomme de son existence.
J'aiTivai à la maison, j'escaladai en trois bonds les trois étages qui conduisaient à l'appartement, et j'entrai. Des amies de ma mère me reçurent et me firent promettre de n'avoir pas trop de chagrin. Puis, après avoir lavé mes yeux rouges de larmes, j'entrai dans la chambre de la mourante.
Les persiennes fermées et les rideaux baissés tamisaient un jour obscur et douteux, un feu voilé de cendres couvait dans la cheminée, une femme de chambre était assise près de l'alcôve, une autre dormait dans un fauteuil; il y avait partout des senteurs de laudanum.
J'approchai du lit ; depuis quinze jours je n'avdis pas vu ma mère; je fus terrifié. Pâle jusqu'à la transparence, oppressée, sans regard défini, amaigrie, déjà sollicitée par la mort, elle était couchée sur le dos, la tète perdue dans ses oreillers. De sa main mate et desséchée elle ca-
ressait ses lèvres par un mouvement machinal et régulier comme le battement d'une pendule. Je m'inclinai vers elle et je Tembrassai. Elle leva sur moi ses yeux agrandis.
— C'est ton fils, lui dit une de mes parentes qui m'avait suivi.
— Ah! fît ma mère.
A l'aide d'une petite cuiller on lui fit entrer un morceau de glace dans la bouche.
— Eh bien, reprit ma parente, tu ne lui dis rien, ce pauvre garçon est si content de te voir.
Ma mère fit une sorte de mouvement douloureux, puis elle dit :
— Le médecin a oublié son bistouri dans mon côté, ça me fait mal; et elle se mit à pleurer comme un petit enfant.
Je me jetai sur une chaise, la figure sur mon bras et soulevé par mes sanglots.
— Qu'est-ce qui pleure? demanda ma mère.
— C'est moi ! c'est moi ! m'écriai-je en m'élançant à genoux devant elle ; je pris une de ses mains ^ je la couvris de baisers. Elle tourna vers moi ses yeux vagues et indécis; une lueur d'intelligence sembla les illuminer peu à peu, une atroce expression de douleur y passa, un regret incommensurable comme l'éternité y éclata tout à coup; elles saisit ma tête de ses deux mains frémissantes et, m'appuyant sur sa poitrine, elle m embrassa avec frénésie, en répétant ces mots dont elle m'appelait toujours :
— Ahl cher petiot! cher patiot! qu'est-ce que tu vas devenir tout seul? Cher petiot! cher petiot!
Je ne sais trop ce qui se passa alors ; on m'entraina, on m'emporta sans doute , car je me retrouvai dans ma chambre, sur mon lit, poussant vers Dieu des cris de colère plutôt encore que des cris de douleur.
J'assistai dans un désespoir muet et irrité à cette bataille inégale de la vie contre la mort; je suivis, sans une pensée d'espérance, toutes les phases de la lutte, tous les déchirements de cette agonie lente et terrible, tous les mouvements divers de cet abaissement humiliant et graduel des facilités de Tintelligence, décomposition de Tâme qui précède celle du corps. Pendant trois jours ce pauvre coi*ps hurla de souffrance pendant que son âme s'obstinait à ne pas le quitter. Enûn, le mardi soir, le souffle s'affaissa et devint irrégulier, les mains semblaient chercher dans l'infini un objet que nous n'apercevions pas; les yeux fixes et demi fermés ne s'agitaient plus dans leur orbite; les extrémités étaient froides. Elle venait^ elle venait Tinsatiable déesse I
Les femmes s'agenouillèrent et récitèrent la prière des agonisants, à laqi|âUe des sanglots répondaient; une force inconnue me poussa à genoux et j'essayai aussi à dire ma pnère, mais nulle parole ne vint à mes lèvres, et je restai éperdu, abruti, sans conscience,. sans mémoire, en proie ^ une indéfinissable terreur.
Quclqu un me releva, me conduisit près du lit, et f entendis une voix qui me disait :
—^Embrassez-la! embrassez-la!
Je me penchai vers ma mère, mais dès que mes lèvres eurent touché son pauvre visage refroidi , je jetai un cri €t je me sauvai en courant.
Une heure après je revins ; tout était fini. Je soulevai
les rideaux et je regardai. On avait répandu autour d'elle sa longue et merveilleuse chevelure. Une indicible beauté était descendue sur ses traits et leur avait donné une placidité céleste; une lampe placée sur un secrétaire éclairait d'en haut ses tempes violettes, ses paupières baissées et sa pâleur de pâle ivoire; ses lèvres décolorées semblaient entr'ouvertes par un sourire d'adieu. Elle me parut plus grande et plus belle qu'une créature humaine; et maintenant encore que les années ont passé sûr moi^ maintenant que je vais partir pour la rejoindre peutêtre, c'est toujours ainsi qu'elle m*apparait, immobile^ blanche, sérieuse etdëjï déifiée par la mort.
J'avais treize ans.
Le jour de Tenterrement fut plein de soleil. Des brises tièdes passaient dans l'air, les bourgeons se réjouissaient sur les arbres; la nature était en fête.
Dans la foule qui suivait j'entendais des convei>sations dont les lambeaux venaient frapper mon oreille.
— Elle doit laisser une belle fortune, disait quelqu'un.
— Je ne sais pas; on m'a dit qu'autrefois elle avait fait de grands sacrifices pour son frère, disait \m autre.
— Ah batb ! ça ne fait rien; si ce garçon-là était une fille, ce serait un bon parti dans cinq ou six ans.
— A propos ! qui est-ce qui sera tuteur?
A ces mots, je sentis un frisson agiter ma chair : A propos, qu'est-ce qui sera tuteur? Je n'y avais pas encore songé. A qui allais-je être donné? qui remplacerait pour moi mon père et ma mère? Qui m*aimerait? qui me consolerait? qui me prendrait par la main pour me conduire vers la vie? — Hélas ! je ne l'ai su que trop tôt. — Ils. existent encore; je ne dirai rien de ceux à qui ap-
DMJN SUICIDÉ 87
partint mon enfance; qu'ils vivent en paix, s'ils ont la conscience d'avoir bien agi, et que Dieu leur pardonne I...
En revenant du cimetière où les oiseaux chantaient dans les saules, j'entendis le concierge qui disait :
— Va falloir mettre un ëcriieau , car on ne gardera sûrement pas l'appartement; c'est égal, c'était un joli convoi, il v avait fièrement du monde.
Beaucoup de personnes demandèrent à me voir, et pas une ne sut me parler. On me donnait des conseils et pas une consolation ; personne ne me disait : Je t'aimerai, je faiderai, j'essayerai à combler le vide qui vient de se faire en loi; mais tout le monde me disait : Le malheur grandit; il faut te conduire comme un homme; tu ne sais pas encore ce que c'est que la vie; l'existence est pbine de douleurs, tu en feras la triste èxpériCQce, et mille autres banalités impies.
" gens du monde I quand donc sorlira-t-il un cri généreux de vos cœurs ossitiés par la sottise et l'égoisme ?
Le chagrin qui m'accablait n'était point sufQsant sans doute, car il s'y ajouta toutes les irritations et tous les froissements qui aigrissent si facilement ceux qui souffrent. Puis vint la vente! Oh! Tinfàme chose ! Je voulus m'y opposer, je priai, je suppliai; ce fut en vain, on me répondit que la loi était formelle et que tout devait être vendu. On ouvrit un Code et on me lut ceci :
a Art. 452. Dans le mois qui suivra la clôture de l'inven- » taire, le tutem^iera vendre en présence du subrogé4u- » teur, aux enchères reçues par un officier public et après » des affiches ou publications dont le procès-verbal fera » mention, tous les meubles autres que ceux que le con- » seil de famille l'aurait autorisé à conserver en nature. »
Elles s*en allèrent donc, je ne'sais oii, chez les marchands de bric-à-l)rac et chez des filles entretenues, toutes ces chères reliques d'un passé dont le regret fait encore saigner mes souvenirs. Le canapé sur lequel je m'étais si souvent endormi, la petite table à ouvrage de ma mère, sa corbeille à laines, son piano, les tableaux qu'elle m'expliquait lonjque j'étais tout petit, sesgants, son linge, que sais-je ? tous ces objets sacrés furent maniés, criés, marchandés, souillés, emportés enfin, et pour jamais. On me conserva seulement quelques livres et différents bijoux de famille.
Lorsque api es cetle profanation je rentrai dans cet appartement démeublé qui me sembla triste et morne comme le champ d'une bataille perdue, lorsque je vis les parquets crasseux rayés par les clous des gros s^liers, lorsque j'eus lentement savouré l'amertume de cetle solitude qui me parut plus vaste qu'un désert, je fus saisi d un accès de rage, et ramassant un marteau oublié sur la cheminé, je courus vei^s un buste de mon père et je le brisai en criant :
— Maudit, maudit sois-tu, toi qui m'as engendré I
Ce fut mon premier cri de révolte contre la vie.
J'avais eu de trop grands déchirements pour que ma santé ne s'en ressentit pas. Je restai longtemps malade, et ce fut seulement après ma guérison que je rentrai au collège, où, malgré l'entourage de mes camarades, je me trouvai plus seul et plus isolé (|ue jamais.
C'est là que s'afi'êtaient les souvenirs que j'avais de ma mère, mais ce ne fut pas là que s'arrêta mon esprit ; une fois lancé sur la pente rapide des réoiiniscences personnelles, on va jusqu'au bout ; on aime à se racon-
ter sa propre histoire, et c'est ce que je fis en continuant à marcher dans mon cabinet. Je déroulai sous mes yeux le panorama de mon existence entière, j'évoquai les fantômes de ma yie, ils passèrent tous.
L'un emportant son masque et l'autre son couteau.
Je revis encore le collège, mais un autre ; j'avais dixsept ans; je rêvais toutes les gloires, j'aspirais à toutes les joies; j'avais besoin d'aimer, je faisais des vers, je méditais des drames^ je lisais sans cesse ^n^oni/ et RerUy j'étais rongé par des désirs immodérés de liberté, j'enviais la vie de Bas-de-Cidr au fond des bois, je songeais à des voyages sans fin parmi des pays inconnus, je me sentais de force à dévorer l'avenir, et cependant je croyais à ma mort prochaine, car bien souvent, lorsque je portais mon mouchoir à mes lèvres, je le retirais marbré de taches sanglantes.
Puis après vinrent mes premières années d'affranchissement. Je me retrouvai emporté vers tout par une curiosité immodérée : je voulais savoir et j'apprenais à mes dépens. Je vivais sans mesure, comme un prodigue, jetant mes. jours à travers tous les hasards qui en voulaient bien. Je tenais enfin la liberté, cette réalité du rêve de ma vie, et, semblable à ceux qui, après un long jeûne, se gorgent imprudemment de. nourriture, je la dévorais jusqu'à en mourir. C'étaient les chevaux, les assauts d'armes, les chasses à courre, les femmes perdues, lés r)rgies nocturnes, les jeux, 1ns veilles, le théâtre, les paris insensés, les folies de tout genre, les extravagances de toutes sortes, les absurdités de toute espèce et la satisfaction inepte d'un amour-propre stupide. Un
jour^ au soleil levant, je me rencontrai l'épée à la main^ face à face avec un homme ; je sentis le froid du fer pénétrer mon bras et déchirer ma poitrine, tandis que mon adversaire tombait sur le dos en jetant un grand cri.
— Deux honnêtes gens presque tués pour une fille ! dit un des témoins.
A peine remis, et tout fier peut-être de mon bras en écharpe, je recommençai ma vie de dévergondage. Le bois de Boulogne me voyait tous les jours, les coulisses me voyaient tous les soirs, les Cydalises me voyaient toutes les nuits. Je marrhais rapidement vers le gouffre, non pas de la ruine, ce qui n'est rien, mais de l'abrutissement, ce qui <îst bien pis. Enfin Tennui vint, ennui profond, implacable, infini. Je cotnpris, au dogoût que j'éprouvai, la sottise que j'avais faite, je me relevai vite de cette vie absurde, folle et méchante, où je m'étais vautré pendant presque une année ; existence impie et mauvaise qui prend un homme pour en faire un crétin^ comme la mer qui reçoit un vivant et rejette un mort.
Je revis alors un triste village des Vosges assis les pieds dans une vaUée, appuyé à de hautes montagnes et peuplé de rudes paysans ignorants. J'y restai de longs mois, dans l'étude, dans la contemplation des choses de la nature,, réparant par la réflexion et l'austérité les brèches que mes folies avaient faites à mon intelligence. Ma majorité me rappela à Paris, où je trouvai des tourments sans nombre : tiraillements d'argent, luttes avec ce qui me restait de famille, tristesses de Tadolescence, regrets du passé, soucis de l'avenir, souffrances physiques, indécision sur le choix d'une carrière, chagrins de l'isole-
ment^ tout cela m'attendait pour me saluer au seail de ma maison.
L'étude du droite vers laquelle on essayait de me con* duire^ épouvantait par sa sécheresse^ son prosaïsme et sa froideur^ mon esprit naturellement contemplatif et porté aux choses artistiques; on voulut m'imposer cette condition que je suivrais assidûment les cours; je refusai par un sentiment de fausse dignité^ je m'entêtai dans le, désœuvrement par colère^ et je vécus dans une oisiveté cent fois plus dangereuse que les plus dangereux travaux.
Je portais trop encore la honte raisonnée de ma vie première pour jamais retomber dans cet abîme sans fond de la débauche et de la sottise^ il me fallait une occupation cependant, et, par malheur^ elle me vint de moimême ; elle ressortit fatalement de ma chétive organisation; elle fut la suite, inévitable peut-être, de ces longues maladies qui avaient assailli mon enfance et des souffrances qu'elles m'avaient léguées. Je devins, — j'ose à peine le dire, tant le mot est prétentieux, — je devins un rêveur. Tout le jour, assis ou couché, immobile, les mains pendantes, l'œil perdu dans des contemplations étranges, je m'absorbais dans des rêveries infinies qui me laissaient retomber tout meurtri sur la réalité. Je m'en allais bien loin, dans une vie meilleure, accrochant ma pensée à tout ce qui se passait et faisant aliment de tout pour nourrir l'insatiable démon qui m'habitait. De bonnes joumés se sont écoulées ainsi.
Parfois je touchais à l'extase ; mais parfois aussi je souffrais considérablement. Lorsque mon esprit, qui, comme disent les bonnes gens, n'était pas porté à voir les choses en beau, suivait les voies de tristesse que lui
ouvrait sa périlleuse manie^ j'en arrivais à supporter d'intolérables douleurs. Sans cesse sollicité par ces attractions singulières vers le chagrin qui meuvent les natures afiaiLlies et nerveuses, j'aimais ce mal qui me dévorait, je le recherchais, je le provoquais, je m'y abandonnais sans mesure ; je subissais l'invincible attrait de la souflrance; mon orgueil s'en trouvait bien, et je chas- , sais violemment mon âme dans les sombres profondeurs des peines imaginaires.
Mes désirs même les plus légitimes tombaient dans ce fleuve toujours agité qui me les renvoyait morts ou mourants sur ses rives, et je savourais ces joies dangereuses,, sans me douter que je livrais mon être à un impitoyable vampire qui ne devait me le rendre que pâli, sans force et désorienté à toujours.
Me réservant naturellement le meilleur rôle parmi les personnages dont je peuplais cette vie idéale que je m'étais faite, j'arrivai vite à prendre en répulsion ce monde banal qui choquait mes instincts ou tout au moins mes susceptibilités. Je m*éloignai donc de toute société et je vécus presque seul, ne voyant qu'un petit nombre d'amis pleins d'indulgence pour moi.
Je sentis bientôt le danger de cetie passion de la rêverie, plus redoutable cent fois que l'ivrognerie, car elle est une ivresse permanente; j'avais développe certaines facultés intellectuelles de mon individu, mais j'en avais faussé d'autres, et j'en étais arrivé à cultiver à ce point ma sensibilité, que tout m'irritait et me faisait mal. Je voulus en finir d'un coup avec cette maladie avant qu'elle fût devenue mortelle, et je me résolus à faire un long voyage.
Je partis pour l'Orient, où me conduisaient mes affi-
Dites de race et peut-être aussi cet instinct latent de la conservation qui agit en chaque homme et qu'on pourrait nommer pëdantesquement : Tattraction irraisonnée de rhygiène idiosyncrasique. La délicatesse excessive de ma poitrine devait se trouver bien d'un séjour dans les pays chauds^ et c'est peut-être cela qui, à mon insu^ me poussa vers le soleil.
Pendant dix-huit mois j'allai par TÉpire, la Turquie, TAsie Mineure, la Grèce et Tltalie. J'étais parti pour me guérir ; et croyant, comme tous les malades, à rinfaillibilité des moyens que j'employais, j'allais plein d'insouciance sur moi-même, confiant dans le spectacle toujours renouvelé de choses diverses pour ramener mon esprit dans des voies meilleures. Mais j'avais emporté mon ennemi avec moi, il profita de ce que je ne le comlwtttais plus pour s'emparer de moi tout entier, il se rendit* nécessaire, indispensable, et sut si bien me circonvenir, qu'il devint partie intégrante de mon être, et, de fiiculté qu'il était, il se métamorphosa en passion tyrannique. Seul, achevai, parmi des paysages magnifiques, suivi par des hommes qui parlent un langage inconnu, en communion directe et permanente avec la nature, on accomplit sur soi-même, en voyage, des évolutions et des tourncicmcnts continuels ; on est son point de comparaison avec toutes choses, on vit avec soi, on s'approprie le monde extérieur sans rien lui donner ; chacune de ces impressions multiples qui vous attendent à chaque pas devient un sujet de rêverie profonde. Je n'étais pas de force à résister à de telles tentations, j'y succombai et je fus perdu. J'étais parti sauvage, je revins insociable; j'étais parti souffrant, je revms incurable.
A mon retour, j'aimai une femme. Peut-être en m'attachant à cette branche que le hasard tendait au-devant de moi aurais-jepu me sauver; mais il n'en fut rien, ce fut une pâture de plus jetée à ma folie: je profitai de cela pour rêvasser davantage, et pour m'élever encore plus haut dans un inconnu stérile. Lorsque je dis que j'ai aimé cette femme, j'ai tort, car je n'en sais vraiment rien. Si je ne retrouvais dans mes notes et dans mes Ict-
* très des cris d'amour poussés vers elle, je n'aurais, certainement conservé d'elle que le souvenir d'un insurmontable dégoût et d'une lassitiule sans bornes. Cette liaison que j'avais eu grand'peine à former dura doux ans. La première année s'écoula à travers Ip satisfaction d'une curiosité assez tendre ; puis, peu à peu, jour par jour, le sentiment qui m'avait amené danî> ses bras s'é-
' moussa, s'affaiblit et finit par s'éteindre. Mon cœur ne remuait plus auprès d'elle. Ce n'était pas la satiété, il n'y a pas de satiété quand on aime, qui m'éloignait d'elle^ c'était une sorte de fatigue mal déûnie de jouer un rôle auquel je n'étais plus propre ; euOn elle m'ennuyait , et c'est là un crime que le? ' ^.i» es ne pardonnent jamais. Comme elle avait une fort bàle voix, je la faisais chanter constamment as pour me donner le plaisir de l'entendre, mais'\ e ne pas subir la dure nécessité de causer ave: jc. £*i afin aussi de ne pas être obligé à ce mensonge cuaiiable d'affirmer un amour qui n'existe ^Ai>ds. Je n'osais rompre, je craignais sa douleur ! Oh ! chères illusions du cœur humain ! je m'imaginais dans ma pauvre petite vanité que j'étais indispensable à son bonheur, et je me plaignais sérieusement d'être tant aimé. De nouvelles idées de voyages me tourmentèrent, et je
ne pus les mettre à exécution^ car je me considérais comme lié par le devoir sinon par la tendresse ; mon ennui s'en augmenta encore, je niai Tamour, et dans mon sot orgueil je m'écriais : Non, tu n'existes pas, sentiment bâtard et intéressé ; tu peux être un passe-temps agréable, une distraction momentanée; mais tu ne sauras jamais remplir une poitrine large, ni faire battre le cœur d'un fort; tu seras toujours le petit dieu badin, poudré à blanc, blond et joufflu, enrubanné de faveurs roses, humant sur^es autels rocucos des encens à la bergamote ; mais jamais tu ne seras le jeune homme pâle et sérieux qui marche d'un pas grave devant l'humanité pour lui ouvrir les voies nouvelles; jamais tu n'emporteras nos âmes dans les mystérieux pays de l'extase; jamais tu ne présideras à cette fonction sublime de la fécondation de deux cœurs Tun par l'autre; jamais tu ne «eras assez puissant pour endormir à l'ombre de tes ailes les' douleurs d'une vie entière ; jamais tu ne seras grand, utile et régénératem\ Comme ces vieux maîtres épuisés par Tàgo, tu vis sur ta réputation ancienne, et maintenant tu ne peux plus rien créer, pas même le désennui de Tcxistence.Tu fais des promesses, des serments, des imprécations, mais tu mens, tu mens toujours. Lâche, timide et fuyard, tu te sauves dès qu'on veut te ' saisir; tu t'effrayes pour un mol, tu t'épouvantes pour un geste et tu t'en vas bien vite en t'écriant : Je n'avai§ pas prévu cela! — Que Dieu te maudisse ! je ne crois plus à toi, et dorénavant je saurai si bien te recevoir lorsque tu viendras vers moi, que tu n'oseras plus m'approcher. Que le ciel me pardonne cet anathème impie ! j'étais fou et je niais ce que je n'avais fait qu'effleurer. Le temps
a modifié mes idées sur ce sujet et sur bien d'autres^ et maintenant, si je recommençais à vivre en gardant mon expérience, c'est à l'amour peut-être que j'irais demander ces enivrements qui font à l'homme une invulnérable armure. Quoi qu'il en soit, la vie me parut méprisah\e, je pris mon existence en aversion, ma maîtresse en haine ; je criai, comme toujours, à rinjustice d'un sort auquel je m*abandonnai lâchement sans lutte et sans combats ; je me demandai à quoi bon continuer cette route pénible indéfiniment ouverte devant moi, et je résolus de mourir. Je n'écrivis à personne, je ne laissai aucun adieu, je brûlai simplement quelques lettres et je m'empoisonnai. J'avais pris ime dose d'opium telle que mon estomac la rejeta. Je fus sauvé, puisque cela se noinme ainsi. Un tremblement nerveux me rappela pendant longtemps qu'on ne réussit qu'en se tenant dans une juste mesure.
Par un mouvement de réaction facile à comprendre, car l'homme est comme les artères, il n'agit qu'en vertu de \si systole et de la diastole, je devins momentanément plus attentif pour cette femme à laquelle j'avais préféré la mort; mais ce ne fut pas de longue durée, le dégoût cliassa de nouveau son reflux en moi jusqu'à noyer mon cœur, et je la quittai sans aucun de ces prétextes polis dont on couvre souvent un abandon immérité; je la quittai parce que sa vue même m'était devenue insupportable, et je m'éloignai de France pendant quelque temps, afîn de n'avoir même plus occasion de la rencontrer, soit dans mes promenades, soit dans les rares maisons oîi j'allais encore.
Puis vinrent des révolutions, je me mis im peu à la
D'UN SUICIDÉ Kl
fenêtre pour les voir passer ; elles passèrent. Je continuai cette vie contemplative et inutile à laquelle je consacrais Tact! vite fébrile que la nature a mise en moi; je grandissais en âge^ mais j'étais si bien enfermé dans mes habitudes de rêvasseries que je restais toujours en jachères et improductif.
Un événement qui s'eiplique amplement dans mes notes vint me frapper et me foiça presque à quitter encore la France. — Au reste, cela m*impor1ait peu; je n'ai pas de patrie, et je trouve qu'on dort aussi bien sur le sable tiède des déserts d'Arabie que sous les meilleurs édredons. — Je travei-sai l'Egypte et la Nubie, et lorsque je fus en Syrie, je m'arrêtai a Beyrouth. Je voulais y séjourner quelque temps, y demeurer peut-être, y ensevelir à jamais cette vie que j'ai toujours portée à contre cœur ; j'y rêvais le repos sinon le bonheur, lorsqu'une épouvantable catastrophe vint m'en chasser. Je repartis, comme Aashwerus sous la malédiction de Dieu; je courus le monde ancien, partout et sans cesse traînant avec molles énervements de ma lassitude et de mes défaiUances.
Après trois ans, je suis de retour dans ma maison, que la mort a vidée et dont nul à cette beure ne raUumera le foyer. Rien n'est venu qui puisse me distraire de ma tristesse croissante, rien n'effacera maintenant la saveur d'amertume dont mes lèvres sont empreintes; j'ai beau regarder du côté de l'avenir, je ne vois pas la colombe qui porte le rameau d'olivier; quand je tourne les yeux vers mon passé, je n'y retrouve que des douleurs; resserré entre le doute de demain et le malheur d'hier, mon présent est sans joie; je me roidis en vain contre une destinée dont je suis seul coupable; j'envie les autres
hommes sans avoir le courage de les imiter ; j'ai fait fausse route, et je sens qu'il est trop tard pour retourner sur mes pas^ je nourris en moi un cancer implacable qui me ronge le cœur et Tâme; inutile aux autres, impuissant pour moi-même, je ne crois plus en moi, je me hais comme mon pire ennemi: la vie m'ennuie, je veux mourir, je vais me tuer, et cette fois je ne me manquerai pas.
C'est ainsi que seul, dans cette chambre chaude oîi je marchais de long en large, je me racontais ma lamentable histoire, et continuant ce sévère procès que j'instruisais sur moi et m'encourageant dans la condamnation que je venais de prononcer, je me disais :
C'est un droit, un droit imprescriptible que celui dont je vais user. J*ai la libre disposition de mon être, puisque Dieu m'en a laissé la faculté. Lorsqu'un fait ne* doit pas s'accomplir^ lorsqu'il peut choquer les lois d'harmonie générale. Dieu ne le permet pas. La science, le travail, la volonté sont impuissants à prolonger la vie; il ne nous est même accordé de U donner à d'autres, et d'accomplir le devoir sérieux de la paternité qu'en vertu des desseins de Dieu; c'est une force momentanée qu'il nous prêle et nous retire selon qu'il lui plaît. Mais nous pouvons briser violemment notre existence, nous pouvons rechercher des caresses stériles, ct^mme si nous étions de nous-mêmes propres aux: œuvres négatives et impropres aux œuvi'es positives. Si au lieu d'attendre sa fin^ on court au-devant d'elle, on meurt d'une» idée au lieu de momir d une maladie; c'est toujours la même chose.
Loi*squ'un droit ne blesse personne, ne lèse aucun intérêt, ne détruit aucun bonheur, ne tix>uble en rien la
marche de rhumanité^ el que ce droite du seul fait de son existence, est tacitement consenti par Dieu, il est permis de s'en servir lorsqu'on en a besoin. Je suis en cas de légitime défense contre ma propre vie, je la tue^ et je fais bien.
Un brahmane était un jour assis aux pieds d'un mimosa sur les bords du Godavery. Un esclave Téventait avec des plumes de paon, un autre lui offrait dans un vase en bois de santal une infusion de lillipés où se fondait lentement une neige saupoudrée de cannelle. En face de lui se déroulait un étroit sentier par lequel marchait un homme ployé sous le poids d'un fardeau. C'était un coudra haletant, brûlé par les rayons dévorants du soleil, pieds nus dans la poussière, ruisselant de sueur et râlant de fatigue. Quand il fut arrivé auprès du brahmane, il lui dit :
— brahmane ! que tu es heureux de te reposer à Tombre I
— Continue ta route, chien, fils de chien, répondit Je brahmane.
— Avant de repartir laisse-moi te parler, dit le malheureux.
— Parle donc vite, repartit le prêtre de Wishnou.
— J'étais au village, reprit le coudra, je dormais à l'ombre de la pagode de Saraswati quand un homme passa qui me réveilla d'un coup de son bâton, afin de ne pas se souiller en me touchant lui-même. 11 m'emmena dans un endroit obscur, puis il me mit cet énorme ballot sur les épaules et me dit : Tu vas suivre la rive du Godavery en portant cela, et tu ifas ainsi jusqu'à ce que je te rejoigne pour te montrer où tu dois déposer ta
ttO MÉMOIRES
charge* Voilà trois heures que je marche^ je suis épuisé de faligue et je r:e vois pas venir l'homme qui m'a courbé le dos sous ce poids qui m'écrase. Que d.>is-je faire ?
— L'homme t'a-t-il pa^é d'avance ? demanda le brahmane.
— Non, répondit le coudra.
— Et tu es brisé de lassitude ?
— Je suis presque mort, et comme mes deux mains sont occupées à retenir en équilibre ce bailol maudit, je ne puis même essuyer la sueur qui m'aveugle en coulant de mon front.
— Cet homme est-il ton maître ? reprit le brahmane.
— Non, je ne le connais pas.
— Lui as-tu promis de faire ce qu'il désirait ?
— Non ! j'ai plié les épaules, et je suis parti sans dire un mot.
— Ëh bien ! s'écria le brahmane, jette là ton fardeau et va-t'en !
— Mais, objecta le coudra, si son propriétaire revient et s'il me trouve, peut-être me battra-t-il avec un bambou fendu.
— Tu ne sais à qui appartient ce ballot, tu ne ^is jusqu'où tu dois le porter, tu ne sais à qui tu auras à en rendre compte, tu ne sais ce qu'il contient ; tu ne sais qu'une chose, c'est qu'il est lourd, que tu es las, que tu tombes sous son poids, jette-le donc et va-t'en !
— C'est Ganésa, Dieu de la sagesse, qui parle par tes lèvres, ô brahmane, et je vais bien vite suivre ton conseil.
En effet, il se débarrassa de son fardeaii, fit un saut de joie, et se sauva tout heureux de sentir la liberté de f$es épaules.
Le ballot resta sur la route^ il y était encore lorsque le brahmane se leva pour rentrer, au coucher du soleil, et nul ne sut jamais si le propriétaire revint et châtia le pauvre coudra.
Je ferai comme le coudra, je jetterai loin de moi ce fardeau qu'on m*a imposé lorsque je dormais.
Sans date.
Les dix années que je passai au collège furent dix années de luttes incessantes, et si je reviens fréquemment sur cette époque de ma vie, c'est qu'elle a eu sur mon caractère une influence désastreuse. Elle a assombri mon humeur naturellement triste ; elle m'a dégoûté du travail en voulant m'y contraindre ; elle m'a éloigné des hommes en me prouvant que les enfants étaient tous légers, menteurs^ lâches et méchants.
Parmi les gens qui cultivent assidûment la Flore des idées reçues, les années du collège représentent « le plus beau temps de la vie. » J'ai beaucoup souffert, j'ai été souvent fort malheureux, mais je déclare que jamais je n'ai regretté ces jours écoulés sans liberté^ sans famille, sans tendresse,, loin de tout ce qui vous aime et sous l'implacable invariabilité d'une règle uniforme régissant à la fois cinq cents caractères diiïérents et près* que toujours appliquée par un maître d'étude au moins grossier s'il n'est vicieux. Jamais je n'a^ regretté les couloirs humides, les dortoirs glacés, les salles fétides^ le réfectoire infect, les escaliers usés où brûle un quinquet fumeux -, jamais je n'ai regretté les classes sans fin^
les coartes récréations^ ni môme les promenades aux Champs-Elysées d'où l'on revient si triste, parce qu'on a yu de jolies femmes dont l'image vous poursuit pendant les longues soirées d'hiver; non, je n'ai jamais regretté rien de tout cela, et je comprends la haine des écoliers pour ces grandes prisons dans lesquelles on enferme leur enfance sous prétex^te d'instruction, car cette haine je l'ai ressentie.
J'étais en opposition systématique et constante avec tous les règlements. Révolutionnaire fougueux, comme on dit dans les chambres, je ne rêvais que résistance, émeute, révolte, affranchissement et représaiUes; j'avais des spasmes de joie et des vertiges d'espérance en pensant qu'un jour peut-être le collège pourrait brûler ; je ne me sentais ni pitië ni merci pour ces hommes que j'accusais de torturer ma jeunesse. Grave et sérieux par tempérament, je ne cherchais pas de distraction à mes idées dans ces jeux qui amusaient mes camarades, je vivais presque solitaire , jetant ma pensée par-dessus les murailles, bien loin, dans les espaces où j'aurais voulu me perdre en liberté.
Un des rares élèves avec qui je fréquentais assidûment, avait autrefois habité la Corse et me parlait souvent des brigands qu'il me disait avoir -connus. Comme moi, il s'ennuyait et ne désirait rien tant que retourner à Sartène. L'imagination des enfants s'empare vite de toute-proie, et la nôtre n'était pas enabarrasséc pour traverser la MéditeiTance et galoper parmi les broussailles et les montagnes. Nous voulions, aux vacances prochaines, nous sauver ensemble, gagner la Corse, nous faire bandits et vivre dans les makis à chasser le mou-
non et le gendarme. Autrefois déjà j'avais voulu rester dans une ferme appartenant à ma mère^.afin de garder les moutims, de battre en grange, de sciTcr les foins, de vanner les blés et de courir joyeusement sous le soleil. Ce qui me dévorait, c'était un besoin immodéré d'indépendance.
A ces idées, qui me disposaient déjà fort peu à fa<re de bonnes études, se joignait une attraction puissante vers les choses littéraires. J'introduisais au collège et je lisais avec avidité tous les drames, tous les romans, tous le? poèmes qui paraissaient,* la petite pension que me faisait mon conseil de famille s'en allait à l'étalage des libraires, et mon infatigable curiosité n'était jamais satisfaite. J'écrivais moi-même, et avec quelle fièvre, grand Dieu! Un drame me demandait un jour, un ronaan une semaine, un poème un mois; tjus mes héros étaient de véritables monstres, la scène se passait invariablement au moyen âge, et il était rare que mes dénoûments ne fussent pas fantastiques.
Tout cela avait réussi à faire d^moi un fort mauvais élève et j'étais devenu un cancre, ainsi que disent messieurs les maîtres d'étude, dans l'aménité de leur langage.
On m'avait retiré de mon premier collège, parce qu'un jour j'avais été frappé jusqu'au sang par un pion, et j'étais entré dans un autre, rue de la Harpe, où je ne me sentais ni moins bien ni plus mal ; c'était toujours la même chose. J'ai quitté celui-là dans des circonstances asse'z singulières pour être racontées, car ce fut là que, pour la première fois, Tidée me vint de recourir au suicide afin d'échapper à la vie. J'avais quinze ans et demi ; c'était dans les premiers joiu« de décembre 1838, et ce
tre ! par la fenêtre ! se faisaient déjà entendre, lorsqu'un œuf vigoureusement lancé s'écrasa «u* milieu du visage de ce malheureux; il resta impassible, devint très-pâle et laissant tomber $a tête sur sa poitrine, il se pvit à pleurer ! Les enfants sont meilleurs qu'ils ne le paraissent ; la douleur de cet homme nous fit honte, et le bruit s'abaissa peu à peu jusqu'à ne plus être qu'un murmure confus. Rendu à sa colère par cette apparence de soumission, le professeur s'écria :
— Je vous traiterai comme des nègres...
Nous n'en entendîmes pas davantage, et le brouhaha recommença plus violent et plus étourdissant. Tout à coup, la porte s'ouvrit et le censeur parut. La rumeiu* s'abattit comme par enchantement; il se fit un grand silence. Le professeur essuyait en tremblant son visage souillé ; le censeur nous regardait avec des yeux terribles; six garçons de salle se tenaient derrière lui.
— Tout le monde debout ! dit le censeur^ Chacun se leva, croisa ses bras et se tint immobile.
— Nous ferons un exemple dont on se souviendra, reprit le censeur; quels sont les plus coupables?
— Tout le monde, s'écria le professeur, en faisant de la main un geste circulaire qui nous désignait tous.
— La classe entière sera privée de sortie pendant deux mois, dit le censeur, dont la. voix chevrotante indiquait l'émotion; mais enfin soixante élèves n'entrent pas ainsi en attaque d'épilepsie sans qu'il y ait une cause. Il y a un complot, je le sais; quels sont les meneurs ?
— Le troisième banc s'est signalé par ses vociférations, répondit le malheureux mathématicien.
— Que tous les élèves du troisième banc descen-
dent^ continua le censeur^ on va les conduire aux arrêts.
Je faisais partie de ce troisième banc qui s'était effectivement distingué par des hurlements de cannibales. Nous descendîmes au nombre de neuf; les six garçons de saile flanquèrent notre petite troupe sur les côtés, le censeur se mit à rarrière-garde, nous sortîmes de la classe en murmurant comme toujours : « C'est une injustice! » Nous traversâmes la cour, nous montâmes sept étages, on ouvrit devant nous une porte garnie de gros verrous et on nous poussa chacun dans une cellule séparée. C'était un vendredi ; il était trois heures.
Pour rintelligence de ce qui va suivre, il convient de placer ici une courte description de ce qu'on nommait les arrêts.
Une grande salle avait été coupée dans sa longueur par une muraille ; une de ses moitiés formait une façon de couloir où se tenait le pion chargé de surveiller les condamnés ; l'autre moitié, di\isée par des refends, avait été morcelée en huit cellules fermées par des portes en chêne dans lesquelles s'ouvrait un guichet qui permettait au gardien d'examiner à sa fantaisie la conduite et le travail des élèves. Une planche appuyée à la muraille formait table et traversait tous les cabanons ; une rondelle de bois fixée sur une barre de fer immobile servait de tabouret; un Christ étirait ses maigres bras sur une croix attachée à la muraille ; le jour venait d*en haut par un vitrage d'atelier. Ces arrêts étaient de construction récente; les murs encore tendres suaient l'humidité; il faisait très-fix)id.
Dès que je fus enfermé, mon premier soin fut d'examiner attentivement ma prison, afin de rec«mnaitre les
moyens qu'elle pouvait m'offrir d^écbapper à l'ennui. J'eus bien vite reconnu qu'une fenle très-mince existait dans chacune des murailles latérales^ à l'endroit même où la planche qui représentait la table y entrait pour aller faire le même office dans les cellules prochaines ; de sorte qu'en donnant à un papier une forme longue, étroite et aplatie, on pouvait, en le faisant glisser à travers cette Tissure, communiquer avec ses voisins. Au bout de dix minutes, par ce moyen, nous étions tous en correspondance les uns avec les autres.
Ce soir-là, à huit heures et demie, on nous fit sortir et nous gagnâmes le dortoir.
Le lendemain, samedi, à cinq heures et demie, nous fûmes appelés et reconduits dans nos cellules '^ il est inutile de dire que nous étions au pain et à l'eau ; nous avions dix-huit cents vers de Virgile à copier dans notre journée ; besogne abrutissante et bête qui n'apprend rien, ne laisse rien dans le cerveau et qu'on s'accoutume vite à faire machinalement tout en causant avec ses propres idées. Comme la veille, on nous garda jusqu'à huit heures et demie du soir.
Le dimanche, il en fut encore de même; mais nous supportions gaiement notre captivité; dès que notre pensum était fini, nous nous livrions à cette petite correspondance dont j'avais trouvé le facile secret; et puis nous pensions que deux jours et demi de cachot étaient une expiation sufGsanle pour une faute que nous avions commise en compagnie de tant d'autres ; nous venions de finir la semaine en prison, nous recommencerions l'autre en liberté, du moins chacun le croyait, mais chacun se trompait; car le lundi, comme, à cinq heures un quar
du matin, nous entrions à Tétude, la voix du garçon, que nous honorions du titre de geôlier, nous appela.
Notre stupéfaction fut grande, on se sentait indigné ; un éclair de colère passa dans tous les yeux. Néanmoins chacun prit son carton et sortit. Le cœur me battait, sans que je susse pourquoi, comme à l'approche d*un grand événement. Dès que nous fûmes réunis dans un de ces larges corridors que la pâle lueur des quinquets accrochés à ses murs laissait dans une demi-obscurité , ce fut un concert de malédictions qui éclata à voix basse :
— C'est une injustice!
— C'est une infamie !
— Je vais écrire à mon père, je ne veux plus rester icij j'aime mieux être mousse.
— Et puis, on gèle en haut; sous les toits au mois de décembre et pas de feu!
— C'est dégoûtant ! nous n'avons rien fait de plus que les autres !
Quant à moi, je marchais en tête, j'écoutais et je ne disais rien; une colère enragée me mordait le cœur.
— Que penses-tu de cela, Jean-Marc? me dit un de mes camarades.
— Je dis que vous êtes des lâches, si vous supportez cela; je dis que j'en ai assez comme ça de cette absurde tyrannie; je dis qu'il faut nous sauver coûte que coûte.
— Soit, mais comment faire ?
— Le guichet de nos portes est assez large poui* donner passage à notre bras, notre bras est assez long pour sitteindre le loquet et l'ouvrir ; nous sonunes neuf, nous nous jetterons sur le pion, nous l'attacherons, nous le
bâillonnerons^ nous le tuerons s'il le faut; nous sortirons des arrêts, et puis ensuite à la grâce de Dieu !
— A quelle heure ?
— Montons^ entrons dans nos cellules! Là^ nous nous ferons passer des billets pour convenir de tout. Êtes-vous bien décidés ?
— Ooi, oui !
— Eh bien ! fiez-vous-en à moi, et Tive la liberté I Fiesque ne sentit jamais l'orgueil de conspirateur qui
m'enivra à ce moment. Chaque élève m'avait serré la main en silence. Je réponds d'eux^ me disais-je, car je suis leur chef; du courage , de la prudence, et mourons plutôt que de renoncer à mon projet!
Dès que je fus enfermé dans mon cabanon, je me mis à ruminer mon plan, à peser toutes les éventualités et à raisonner sérieusement l'action que j'allais commettre et dont j'appréciais parfaitement les difficultés.
11 s'agissait en effet : 1® d'ouvrir la porte; 2^ de s'emparer du pion ; 3° d'aller prendre des chapeaux au dortoir afin de pouvoir sortir dans la rue; A^ de descendre sept étages sans rencontrer personne; 5° de tromper la surveillance du concierge principal, ou de s'en rendre maître, afin de s'échapper du collège.
Nous étions neuf, c'était assez pour paralyser le pion, c'était trop pour ne pas éveiller l'attention dans les escaliers. Je comptais bien, il est vrai, sur quelques défections, et je ne puis m'empêcher de sourire, à cette hernie, en me rappelant avec quel sérieux je me disais : « Hélas ! je connais les hommes, la moitié au moins m'abandonnera! )) Je les connaissais encore bien mal, comme on le verra tout à l'heure.
Je brisai un crayon dans la charnière du guichet^ afin qu'il fût impossible de le fermer extérieurement, et je me mis immédiatement en communication avec mes co* prisonniers.
Chacun me fit parvenir son plan particulier; on était assez généralement disposé à choisir midi pour l'heure de notre fuite, parce qu'à ce moment tous les habitants du collège, élèves, garçons et maîtres d'étude, sont occupés au dîner.
Q était à peu près sept heures et demie du matin; en pensant aux chances bonnes ou mauvaises qui pouvaient nous accueillir, je fis cette observation qu'il ne fallait pas laisser à mes camarades trop de temps pour réfléchir; maintenant, leur résolution était fraîche, armée, prête à la bataille, il était nécessaire d'en profiter, et je ne devais pas la laisser se refroidir et avorter honteusement; je pris donc un dernier parti et j'écrivis une note à peu près ainsi conçue :
« C'est au plus tôt qu'il faut agir. A huit heures un quart nous partirons. A ce moment, les élèves sont en classe, les maîtres d*étude sont absents, les garçons balayent les quai tiers. A Tavant-quarl, que chacun se prépare donc. Les portes seront ouvertes, ainsi qu'il a été convenu. Comme il est indispensable de savoir sur qui on peut compter, tous ceux qui venant sérieusement se sauver signeront ce papier, qui me sera renvoyé. »
Je fis passer cette note à mon voisin ; elle fit le tom* des cabanons en glissant à travers la muraille, et elle me revint couverte de la signature de tous les prisonniers. . 11 me restait encore envh'on une demi-heure avant le moment définitivement fixé pour l'action ; j'écrivis à une
Tiellle tante, que mes escapades désolaient souvent, et qui me faisait sortir quand par hasard je n'étais pas en retenue. Je lui expliquai ma position et les motifs qui me déterminaient, tout en la priant de me pardonner la peine que j'allais lui causer. Je lui disais que ma résolution était inébranlable et que je me rendrais chez elle dès que j'aurais mis à l'abri de toute recherche mes camarades auxquels je me devais exclusivement, puisque j'étais leur chef. Je terminai par celte phrase qui se ressentait peut-être trop du cours d'histoire romaine que je suivais alors : a Quand une tyrannie violente pèse sur un homme, il a son droit de s'y soustraire par tous les moyens possibles. »
Lorsque cette lettre fut écrite, je la pliai et la serrai dans ma poche, afin de la jeter à la poste dès que je serais dehors; puis j'attendis. Le temps me paraissait long et les battements de mon cœur sonnaient haut dans ma poitrine.
— Seigneur! Seigneur! toi qui as souffert comme nous et pour nous> délivre -moi et donne- moi ton secours dans l'œuvre sainte que je vais entreprendre, disais-je tout bas, en regardant vers le crucifix de mon cabanon.
C'était le premier événement sérieux que j'avais à accomplir, et, malgré mes quinze ans, je comprenais que l'acte le plus grave de la vie est la conquête de la liberté. J'étais anxieux et plein d'une indescriptible tristesse.
Le temps marchait lentement; les minutes nie semblaient des siècles; j'aurais eu besoin d'aller tête nue, dans le vent, au galop de quelque cheval emporté, et je tournais sur moi-même enfermé dans un trou de deux pieds carrés. Obéissant à cette exaltation qui pousse si
souvent au ridicule les gens les plus froids, je pris un crayon et j*écrivis sur la porte de ma cellule le fameux Ters du Dante ;
Lasciate ogni.speranza, Yoi che entrate !
On peut rire, et je le comprendrai; mais qu'on se rappelle mon âge, que depuis sept années je me désolais au collège, que je rêvais mon indépendance avec frénésie, et que la résolution en face de laquelle je me trouvais prenait à mes yeux des proportions gigantesques. Tout n'est-il pas relatif? Le prisonnier d'État se sauve du mont Saint-Michel, je me sauvais du collège; à Tâge près, n'était-ce pas la même chose? •
Enfin, huit heures sonnèrent à l'horloge. J'entendis la Sorbonne et le Val-de-Grâce qui répétaient lentement ces huit coups qui m'avaient semblé ne devoir jamais venir. Une angoisse profonde me serrait la gorge, mes artères battaient violemment à mes tempes, mes paupières étaient chaudes, une insupportable chaleur bmlait mes mains desséchées, une émotion puissante me contractait le diaphragme, et, comme disent les malades, je ne pouvais rattraper ma respiration; enûn, pour parler le langage scientifique, le grand nerf pneumo-gastrique communiquait à tout mon être les inquiétudes qu'il puisait dans mon cerveau.
Jamais dkns ma vie je n'ai retrouvé un moment semblable; j'ai eu des duels; je me suis vu attaquant une barricade et disparaissant au milieu d'un tourbillon de fumée; j'ai vu un père entrer l'épée à la main dans la chambre où je tenais sa fille éperdue sur ma poitrine;
dans les montagnes de Saint-Saba, j^ai fui devant une tribu entière qui me poursuivait à coups de fusil; à Ephèse, un jour d'orage, je suis tombé frappé par la foudre; au milieu de la nuit, pris dans mon sommeil^ je me suis sauvé à la nage à travers les eaux glaciales d^une inondation qui empoi*tait les cadavres^ les charmes, les bestiaux et les maisons; j'ai vu des spectacles terribles et d'épouvantables catastrophes, mais jamais, jamais je n'ai ressenti une anxiété aussi poignante, aussi dévorante, aussi effroyable.
L'avant-quart sonna. Le bruit sec et grêle de la cloche retentit dans mon cœur comme un coup de canon. Je me levai, je tâtai prudemment le volet du guichet pour m'assurer que son verrou ne le fermait pas, et je toussai pour avertir mes camarades que j'étais prêt. Le sang me sifflait dans les oreilles.
Le quart sonna enfin; je poussai le guichet avec violence, mon bras passa, ma main saisit le loquet, ma porte s'ouvrit. A ce moment, j'entendis un cri de douleur. Je m'élançai dans le couloir, je m'y trouvai seul, toutes les portes demeuraient fermées. Je sentis mon cœur défaillir. Je regardai le pion ; il était pâle et appuyait violemment sa main sur un guichet demi-ouvert d'où sortait un doigt ensanglanté.
Deux voix m'appelèrent.
— Jean-Marc, ouvre-moi^ disait l'une; le judas était fermé 1
— Jean-Marc, criait l'autre, tue-le si tu peux, le misérable me brise le doigt !
Je compris que si j'hésitais j'étais perdu. Je marchai vers le pion avec une résolution inflexible. Appuyé contre
Id muraille^ ramassé comme mi cbat^ je guettais tous ses mouvements a6n de les prévenir.
— Je Yous ordonne de rentrer dans Yotre cellule, me dit-il d'une Yoix presque tremblante.
— Jamais ! criai-je^ j'aime mieux mourir !
H s'aYança Yers moi; je reculai lentement. Évidemment il n'osait se déterminer à employer sa force.
— Je vous en supplie, rentrez, dit-il encore, et je vous promets de ne pas instruire le proviseur de votre conduite.
— Ah l vous coffMZy répondis-je en employant un tcime d'écolier.
— Je sam^ bien vous y contraindre, brigand que vous ctes!
11 fit ua mouvement et se trouva vis^'^vis de ma porte ouverte^ à laquelle il tournait le dos. C'est là que je l'attendais. Je me lançai sur lui tête baissée et je l'envoyai rouler au fond de mon cachot, puis je fermai la porte et j'aliai tirer les verrous de tous les cabanons.
Trois élèves seulement sortirent, les cinq auti^s refusèrent.
Nous tînmes un conciliabule rapide.
— Sortons vite.
— Il nous faut des chapeaux!
— Avez-vous de l'argent?
— Oui!— NonI
— Attendez-moi ici, leur dis-je ; n'ouvrez à personne |u'à moi, qui frapperai trois coups. Je vais au vestiaire du dortoir et je tâcherai de prendre des chapeaux. Que chacun des élèves qui restent vous rCâHette son argent; si quelqu'un résiste, usez de violence s'il le faut.
Avant de m'éloigner, je ne pus résister au désir de
faire une charge au pion ; j'ouvris le guichet et lui dis :
— Vous pouvez continuer mon pensum^ si vous voulez. 11 ne répondit pas. Je le regardai. Assis^ et serrant son
bras gauche contre sa poitrine^ il tordait son visage avec les signes d'une âpre douleur. Il se leva, son bras retomba inerte et droit le long de son corps.
— Vous m'avez cassé le bras> monsieur, me dit-il avec assez de calme.
Une sueur froide m'inonda le^ visage. Ce malheureux disait vrai^ en tombant sur la table, fixée dans la muraille, il s'était brisé l'humérus.
— Tant mieux! s'écria celui qui avait le doigt écrasé. Jean-Marc, dépêche-toi I
Je partis, je descendis les escaliers, je courus dans les corridors, j'entrai à notre vestiaire. Le garçon n'y était pas. J'empoignai quatre chapeaux au hasard, et dans ma case, une redingote que je mettais par-dessus mon uniforme pour aller en promenade pendant Thiver.
— Hélas ! pensais-je en revenant avec mon butin, j'ai cassé le bras à ce pauvre homme; je suis presque un meurtrier. Puis revenant à mes idées premières : Ah ! bah I me disais-je, notre liberté ne vaut-elle pas la vie d'un pion?
J'arrivai à la porte des arrêts; je frappai trois coups; on vint m'ouvrir et je reculai épouvanté, c'était un garçon de salle!
Et quel garçon ! notre terreur à tous. Cest lui qui se chargeait des missions difficiles, de conduire les élèves au cachot, de les traîner en retenue quand ils refusaient de .s'y rendre, et d'aller, moyennant deux sous, chercher nos balles sur le toit lorsqu'elles y re^^taicnt. Hérissé
d'une cherelure moutonneuse et crépue^ son visage était hideux^ noir, animé de deux yeux presque toujours hagardSy traverse par un nez démesuré coupé en deux par une Gicatrke, et encadré d'une paire de favoris épais et cr^seux. Il avait un nom ridicule, il s'appelait Bomichc, et comme, dit-on, il mangeait avec une gloutonnerie de bête féroce, les élèves l'avaient surnommé Pue-Fenire !
Ce fut ce monstre qui me reçut. Il nie prit le bras, et sans dire un mot me conduisit dans ma cellule, dont il referma avec soin porte et guichet. En passant, j'avais vu le pion assis à sa table et tous les cabanons clos au verrou.
J'étais anéanti. J'entendis le malheureux gardien dire :
— Bomiche, allez prévenir le proviseiïr.
Boi^ehe sortit. Je n'avais plus aucun ménagement à
garder, je voulus savoir la vérité sur cet événement que je ne comprenais pas, et à haute voix j'interrogeai mon voisin; nous l'appelions Stéphen, et tout à l'heure je dirai pofurquoi. Voici ce qu'il me répondit :
— Quand tu as été parti, le pion nous a fait des observations du fond de sa eeUule; nous l'avons envoyé promener, à l'exception de Gastaldy (un des trois élèves sortis sur mon invitation)^ qui est rentré de bonne grâce, parce qu'il a peur de son père. Puis la porte s'est ouverte et Bomiche est entré apportant le déjeuner du pion ; quand il nous a vus dehors, il s'est douté de quelque diosé, il noixs a enfermés de nouveau et a délivré k BHâtre d'étude ; puis on a attendu ton retour.
Je réi»ondis par un épouvantable juron.
— Tout cela vous coûtera cher, s'écria le pauvre pion qui geignait à chaque mouvement.
Au bout de quelques minutes d'une attente pleine d'angoisses, Borniche revint.
— On demande ces trois messieurs chez le proviseur. On ouvrit nos cellules et nous soilknes ; j'avais passé
ma redingote et mis mon chapeau. Le pion, souten^t son bras, et Borniche se placèrent derrière nous, et nous nous mîmes en marche. J'étais entre mes deux camarades.
— Que faire? me dit Stéphen, on va nous ramener à nos familles.
— Tout plutôt que cela, lui répondis-je à vohc basse; il y a peut-être encore de l'espoir.
— Comment cela? que faire?
— Je ne sais trop encore ; allons lentement, laisse-moi réfléchir, et faites tous deux ce que vous me verrez faire.
Nous descendions les escaliers avec une lenteur outrée.
— Marchez plus vite, dit le pion.
— Je ne peux pas, répondit impudemment Stéphen, ma main me fait mal.
Pendant ce temps, je combinai un nouveau plan dont la réussite allait dépendre de notre agilité.
Pour nous rendre chez le proviseur, nous devions tra^ verser une cour étroite assez obscure qui avait deux issues s'ouvram toutes deux sur la salle où séjournait le portier; l'une à droite donnant en face de Tescalier qui conduisait au cabinet du proviseur, l'autre à gauche faisant vis-à-vis aux couloirs de la cuisine et touchant presque à la petite porte de sortie. Il s'agissait de prend)^ ce chemin, qui nous détournait un peu de notre véritable direction.
— Attention ! dis-je à Stéphen, loi^sque je mis le pied dans la cour; imitez-moi, ou nous sommes perdus.
Je pris deux ou trois pas d'avance en marchant à gauche. Le pion ahuri nous suivit sans observation, le garçon en fit autant.
Comme j'allais franchir les deux degrés de la salle qui servait de loge, j'aperçus le cencierge, un homme athlétique, appuyécontre la porte, Pai' bonheur, il n'y touchait que par le dos, et son corps faisait angle droit avec cetlc porte qui ne fermait qu'an loquet. Il avait les bras croisa sur sa pc»trine et nous regardait d'un air goguenard.
Je n'hésitai pas; d'un coup de pied violent donné dans ses talons, je le Gs glisser, il tomba; j'ouvris la porte et je ine sauvai; Stéphen me suivit, notre irobiëoie camarade tarda un peu, puis il arriva enOn; mais son faahit était devenu veste ; les deux pans mûris par de longs services étaient restés entre les mains de Borniche, qui avait vouhi le retenir.
Nous montions la rue de la Harpe, lancés au galop de nos jeunes jambes ; on criait : Arrêtez l arrêtez !. au voleur! Des étudiants applaudissaient.
Sur la place Saint-Michel, Stéphen me cria : Prends un fiacre 1
— C'est un retard, répondis^je sans ralentir ma course.
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oncle qui voyageait alors eu IlaUe. Le concierge, qui
Te MEMOIRES
uoitnaissait le neveu de sou locataire, n'hésiterait pas sans dont* À lui remettre U clef de «on appartemenl; il Tut donc décidé qu'on irait d'abord chez l'oncle Dimon, ainsi qu'on le nommait.
Il serait peut^tre leropo de d^nontrer ici les deux complices de mon évaEicHi.
Stéphen, celui dont lei d<Hgts avaient été ei vigoureusement pinces dane le guichet de sa cellule, devait «m surnom à l'admiration proronde t^'il proCessait pour le roman d'Alphonse Karr : Saus les tilleuls. Celait im garçon d'un blond douteux, hardi, entreprenant, impatient de toute dominalion, spirituel, grassouillet et pardessus tout méridional. Il accomplissait avec nouf sa troisième fuite du collège : déjà deux fois il s'était sauvé, et n'avait dû qu'à l'iniluence de son père, haut administrateur en province, d'être réintégré parmi nous après une foute toujours punie de l'exclusion. C'est maintenant un des hommes du monde les plus charmants qu'il so puisse voir et qui a le courage de trouver la vie amusante.
Le second, beau garçon, brun, solide, inletligenl, était né à Saint-Domingue. Aiïectant une certaine prétention de langage comme la plupart des créoles, il se livrait à une liltén e de
marine, il ne la
nuit, et d que
l'enfer. 11 ions,
les pans i it ses
poésies co bou-
levard; pi ipré-
hensiblem pièce
d'afiection était Guillaume Colmann, et comme il en par-
lait sans cesse, on l'appelait Colmann; c'est ainsi que je le désignerai, car il est maintenant secrétaire important dans lin ministère, et il ne lui serait peut-être pas fort agréaUe de trouver ici son portrait et son nom.
Nous arrivâmes bientôt rue de TOdécMi, à la maison où Stéphen nous conduisait. Ainsi que nous Favions prévu, le concierge nous livra la clef sans objection. Nous montâmes trois étages et nous entrâmes chez l'oncle Dimon. Une antichambre, un saleo, une chambre à coucher : appartement de garçon.
Nous comptâmes d'abord notre argent, car 11 fallait vivre, même en état de liberté. Nos trois fortunes réunies formaient un triste total de trente-sept sous. Nous nous mîmes à rire, et je dis :
— J'ai sur moi une montre d'argent et quelques breloques en or, je les vendrai.
— Nous trouverons bien quelques pièces de cinq francs à emprunter à des amis, ajouta Stéphen.
Je jetai un regard dans l'appartement, mes yeux s'arrêtèrent sur une bibliothèque de deux ou trois mille vo-
lûmes.
— Voilà de quoi vivre longtemps, m'écriai-je, nous vendrons tou6 les livres.
^- Mon oncle Dimon ne s^a pas content, objecta Stéphen.
— Qu'importe, répondit judicieusement Golmann, puisqu'il est en Italie.
U fut donc décidé que je me déferais, le premier jour, de ma montre, et qu'ensuite on vendrait les livres, puis les pendules, les meubles, etc., etc., jusqu'à ce que nous nous fussions an'angés avec un journal pour publier nos
n MÉMOIRES
romans^ et avec un théâtre pour faire jouer nos drames. A quinze ans on ne doute de rien.
Il fallut ensuite nous habiller^ car nos uniformes de collégiens nous auraient promplement dénoncés à la police^ qui devait déjà^ selon la coutume^ être prévenue de notre évasion. Stéphen avait en dépôt chez son oncle une malle d'effets bourgeois; malheureusement ce n'était que des vêtements d'été^ et nous étions en décembre; cela importait peu. Il entra com^eusement dans un pantalon gris et dans une maigre redingote en mérinos. Golmann découvrit quelque part un vieux paletot à Tonclû Dimon^ il s'en empara et se coiffa d'une casquette dont les mites avaient fait une écumoire. Quant à moi^ mon pardessus en drap et mon chapeau me rendaient à peu près convenable. En furetant de tous côtés^ j'avisai une paire de lunettes bleues que je campai sur mon nez afin de déguiser mon visage^ et je m'armai d'une canne à épée que je trouvai dans un coin^ très-décidé à m*cn servir pour ma défense personnelle si quelqu'un tâchait de m'arrêter dans la rue.
Ainsi accoutrés^ noas sortîmes en ayant rimprudencc de dire au concierge que nous reviendrions le soir.
Nous fîmes deux ou trois courses infructueuses pour trouver de l'argent. Rue Samt-Denis^ je vendis ma montre et les objets en or qui l'accompagnaient pour dix-sept francs : cela nous parut ime fortune incalcultable y comme dit Balzac; nous ne pouvions croire à notre* bonheur. J*allai voir une vieille femme très-liée avec une bonne qui m'avait élevée elle me prêta encore dix francs; nous étions riches; vingt-huit francs quatre-vingt-cinq centimes; yxn veire de Potosc qui nous tournait la tôle!
— Ah! dit Stéphen a^ec un gros soupir^ si j'avais pu «prévoir cela^ j'aurais apporté mafmontre en or qui est en Provence; en la vendant^ nous aurions peut-être pu passer en Angleterre.
— On nous aurait refusé des passe*ports^ dis-je pour le consoler.
— C'est vrai, ajouta-t-il.
— Et puis je n'aime pas les Anglais, dit Colmann; on ne comprend jamais ce qu'ils disent.
Notre première dépense fut pour acheter des cigares, dont nous ne pûmes guère fumer que la moitié.
Notre liberté nous embarrassait, nous ne savions qu*en faire; nous marchions au hasard par les rues et sur les boulevards, regardant les boutiques, lisant les affiches, nous arrêtant à tout ce qui pouvait un instant tromper l'inquiétude, qui, malgré nos efforts, sourdissait au fond de nos cœurs. U fallait que nous fussions bien cruellement désœuvrés, car nous allâmes visiter la Bourse dont nous admirâmes les grisailles^- j'ai réQéchi souvent, depuis quatorze ans, sur cette action, et je n'ai jamais pu m'expliquer d'une façon suffisante son ineptie insensée.
En passant inie des Petits-Champs, où nous étions restés longtemps à regarder les tableaux exposés chez Durand Ruel, nous fûmes éclaboussés par un cabriolet d'où sortait une tête efiarée, et cette tête était celle du censeur; nous nous jetâmes vite sous une porte cochère; cette rencontre nous troubla; il était évident qu'on nous recherchait et qu'on essayerait par tous les moyens, per fas et nefasy à reprendre possession de nos jeunes indépendances.
Sous les aicades Castiglione, nous eûmes une idée tel-
lement incroyable que j'ose à peine la raconter. Nous savions qu'Alexandre DUmas demeurait, à cette époque/ iiie de Rivoli, 26, et nous décidâmes à l'unanimité qu'on irait lui faire une visite : 1^ pour lui porter les témoignages de notre sympathie; 2® pour lui présenter trois auteurs en herbe> mais pleins d'avenir; 3^ pour lui expliquer notre position et réclamer son appui auprès du gouvernement; 4° pour lui emprunter de l'argent, car nous éprouvions quelque honte à dévaliser l'oncle Dimon.
— Et en effet, disait Golmann, ne sommes-nous pas des littérateurs enthousiastes de romantisme; ne fuyons* nous pas un joug que nous mordions en frémissant de rage, comme disent les perruques de l'Institut? Que ré* clamons-nous? notre droit au soleil et un public que nous puissions émouvoir aux cris de notre cœm* ulcéré par la douleur...
— Et l'amour, ajouta Stéphen qui avait une grosse passion en tête. '
— Et l'amour, reprit Ciplmann ; nous raconterons à Alexandre Dumas nos projets et nos rêves ; il nous accueillera bien; peut-être nous fera-t-il recevoir nos pièces dans un théâtre? peut-être nous trouvera-t-il un éditem*?
La conversation dura sur ce ton pendant quelque temps, et lorsque nous arrivâmes rue de Rivoli, nous étions résolus à mettre l'illustre auteur de là Tour de NesJs au courant de nos œuvres. Golmann devait expliquer le sujet d'un drame qu'il méditait, Stéphen lire quelques pages d'un roman intime, et moi réciter plusieurs strophes d'un poème fantastique qui m'occupait depuis huit jours.
Notre confiance dans la réception qui nous attendait
s'ébranla quand nous montâmes l'escalier^ car, par une précaution puérile et pourtant pleine d'orgueil, nous ouvrîmes nos redingotes, afin que la vue des boutons de collège qui ornaient nos gilets prouvât que nous étions des honnêtes gens.
Nous sonnâmes, un domestique ouvrit, prit nos noms, s'éloigna, revint et nous dit que M. Dumas ne pourrait nous recevoir que le soir à sept heures.
Nous nous retrouvâmes dans la rue fort désappointés.
Il fut question, pour tuer le temps qui nous semblait long, d'aller voir le corps du maréchal Lobau, récemment passé de vie à trépas, et exposé au Louvre dans une chapelle ardente. Je ne me souviens pas de ce qui nous empêcha de réaliser ce projet.
— A quoi bon, s'écria tout à coup Colmann, perdre nos heures à la recherche des spectacles inutiles? commençons dès aujourd'hui cette vie de travail et de méditation à laquelle nous devons désormais nous consacrer. Allons boire aux sources des maîtres.
— Allons grandir notre intelligence par l'étude des chef&-d'œuvre, dit Stéphen.
— Allons mûrh* la pensée et féconder l'idée par la contemplation assidue de la forme, dis-je à mon tour.
Et comme nous nous promenions au Palais-Royal, nous entrâmes dans un cabinet de lecture.
La Journée entière s'y passa, et s'y passa rapidement dans la lecture du Roi s^amuse, de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, et des Souvenirs d'Jntony, d'Alexandre Dumas.
A cinq heures, la nuit était venue; nous sortîmes, et après un très-modeste dîner dans im restaurant à qua-
rante sous du passage Montesquieu, nous allâmes nous promener sm* le boulevard. Il faisait froid et humide; la tristesse nous gagnait malgré nous; des voitures roulaient bruyamment sur la chaussée, et leur murmure était comme Taccompagnement des pensées douloureuses qui nous oppressaient. Nous parlions peu, de longs silences coupaient nos phrases, et lorsque nousouviîons la bouche c'était pour nous communiquer les appréhensions pleines d'angoisses que nous avions sur notre avenir. La fièvre du matin était partie, il ne nous restait plus que la torpeur.
Je faisais de grands efforts pour ranimer la gaieté de mes camarades, mais j'y réussissais mal, et je me souviens'qu'en passant devant la rue de la Paix où habitait ma tante, un flot de larmes me monta jusqu'aux yeux ; je me détournai et remontai vivement les boulevards vers la rue Vivienne.
Notre spleen augmentait ; chacun de nous marchait à petits pas, les mains dans ses poches et la tète baissée ; il fallait en finir.
— Allons au spectacle, dis-je;.il sera temps de pleurer après.
Les affiches lues, discutées, commentées, on se rendit au théâtre du Palais-Royal ; en y aiTivant nous vîmes plusieurs sergents de ville auprès du péristyle; nous nous imaginâmes qu'ils étaient là pour s'empare? de nous et nous nous glissâmes rapidement à travers les personnes qui prenaient des billets.
On donnait la Pièce de vingt-quatre sous, Riquiqui et les Coulisses. Madame Leménil nous paient charmante et madame Wilrccn fort belle.
Pendant un des cntr'aclcs, je sortis seul. J'avais soif et je Youkis boire. Je n'osais pénétrer dans un café pour prendre une glace ou une limonade : uépositaire de la bourse commune^ je craignais de dépenser trop d'argent.
J'enfonçai mon chapeau sur mes yeux et j'entrai dans un cabaret.
— Un ven^e de vin! dis-je en rassurant ma voix.
— Un canon^ vous voulez dire ?
— Oui, un canon.
Ou me sei-vit un verre de vin sur un grand comptoir en étain ; j*avais la bouche desséchée, je bus avec délice.
— Combien est-ce ? demandai-je.
La fenune se mit à rire.
— Mais, c'est deux sous, vous le savez bien.
Je donnai vite dix centimes et je me sauvai. J'avoue que cet acte si rapidement accompli m'a causé une des plus profondes humiliations de ma vie. Tout se révolta en moi, lorsque je me vis dans cette sale boutique qui puait et où buvaient des gens grossiers.
Quand le spectacle fut terminé, je dis à mes compagnons :
— Avez-vous envie de dormir ?
Us répondirent négativement. Règle générale, un enfant répond toujours non à une question semblable.
— Eh bien ! repris-je, achetons du rhum, du sucre, des citrons et des bougies, nous passerons la nuit à boire du punch, Stéphen nous racoqjtera ses amours et nous en ferons un roman.
Le premier épicier venu nous permit de faire nos emplettes et nous primes notre route pour gagner la rue de rOdéon, où nous devions coucher dans l'appartement de l'oncle Dimon.
78 HÉMOIRES
Une mélancolie profonde nous enveloppait, nous étions tristes, tristes jusqu'à la mort; nous ne pouvions dominer l'abattement ^i nous écrasait. La comédie venait de finir, le drame allait bientôt commencer.
Arrivés au milieu du Pont-Neuf, nous nous assîmes sur le parapet. Cette action fut irréfléchie, mais au fond nous n'étions pas fâchés peut-être de retarder l'instant où nous serions livrés seuls à nos propres pensées.
De grands nuages sombres volaient dans la nuit obscure ; tout se taisait autour de nous, nous n'entendions que les pas réguliers de la sentinelle qui se promenait près de la statue de Henri IV ; le vent agitait les becs de gaz qui vacillaient devant l'hôtel de la Monnaie; la Seine noire et rapide se brisait aux piliers du pont, coulait en se rayant de reflets de lumière et semblait nous appeler par son murmure monotone et plaintif.
Nous restâmes là longtemps sans parler, accablés, éa&wés, vaincus, absorbés peut-être dans le regret de notre action, effrayés de ses conséquences et dése^rés de notre faiblesse.
Je ne sais lequel de nous rompit le silence^mais je sais qu'il dit :
— Pourquoi ne pas mourir?
Cette questitm répondait si bien à nos pensées, que nous sentîmes une sollicitation terrible se dresser en nous/ Nous nous levâmes simultanément et nous restâmes debout au pied de ce parapet sur lequel nous nous étions assis et que nous mettions maintenant comme une sorte de barrière entre nous et la tentation.
La conversation s'ouvrit ; elle fut grave, calme et sérieuse. Trois enfants, dont le plus âgé n'avait pas seize
aos^ discutèrent sur la Tie et la mort^ comme Socrate ayee ses disciples avant de boire la ciguë. Gela fut solen* nel> je ^6 jure ; chacun parlait à son tour et donnait ses raisons pour ou contre. Pendant une heure on causa ainsi^ et je dois le dire^ si la Seine ne charria pas nos trois cadavres pendant cette nuit sans lune, c'est que nous sentîmes couler dans nos cœurs les larmes de ceux qui nous auraient pleures.
On se dirigea lentement vers la maison ; deux heures da matin sonnaient à Saint-Germain TAuxerrois. Avant de mettre le pied dans la rue Dauphine^ je m'arrêtai.
— J'ai peur^ dis-je à mes compagnons; passons la nuit à marcher dans Paris^ mais ne rentrons pas chez Toncie Dimon. Savons-nous si notre retraite n'a pas été découverte et si nous n*allons pas être arrêtés.
On me traita de visionnaire; on me démontra que cela était impossible, et nous reprimes notre chemin.
En arrivant à l'entrée de la rue de rodéon^ voici ce que nous vhnes :
La rue éclairée par ses candélabres et avec cet aspect pAle et nettoyé que la nuit donne aux rues de Paris ; puis sur chaque trottoir un groupe de cinq hommes qui se promenaient, en sens inverse l'un de l'autre.
Nous nous tînmes immobiles comme pétrifiés et regardant de tous nos yeux.
—Nous sommes perdus si nous avançons^ dit Golmànn.
-^ Non^ répondit Stéphen, personne ne sait au collège que mon oncle demeure ici ; c'est quelque patrouille ; il n'y a pas de danger.
— Attendons^ ajoTitai-je à mon tour, nous allons voir Bi l'on vient de notre côté.
Les groupes continuaient paisiblement leur promenade sans faire attention à nous.
— Je savais bien que ces gcns-là n'étaient pas là à notre intention^ reprit Stëphen en faisant un pas.
— Nous avons tort^ affirmait Colmann^ inquiet et irrite ; que dis-tu de cela, Jean-Marc ?
— Je dis : A la grâce de Dieu ^ marchons !
Nous avançâmes ; les hommes ne se dérangèrent pas ; dès que nous eûmes frappé à la porte, elle s'ouvrit. Le concierge était levé, et comme nous lui demandions de la lumière et la clef qu'il paraissait chercher, la porte cochère fut ébranlée par plusieurs coups de marteau.
— N'ouvrez pas ! n'ouvrez pas ! cria Golmann.
— C'est le locataire du second, répondit le concierge.
— Montez toujours, nous dit Stéphen, le poi*tier va retrouver la clef et je vous rejoindrai.
Nous étions, Golmann et moi, au premier étage, quand nous entendîmes la porte se refermer ; puis aussitôt un cri de détresse vint jusqu'à nous avec la voix de Stéphen :
— Sauve qui peut, ce sont les argousins I
En deux secondes nous fûmes au cinquième étage. Une nuit profonde remplissait l'escalier. Fous de désespoir et de rage, nous tâtions les miu'ailles pour chercher une issue. Rien, une porte fermée et une fenêtre ouverte sur la cour, à soixante pieds du sol.
Nous entendions des hommes qui montaient les degrés.
— Malheur au premier misérable qui porte la main sur moi ! criai-je, en me plaçant debout, la canne à la main, sur la dernière marche.
On avançait toujours et je ne voyais rien ; les pas se rapprochaient de plus en plus.
Tout à coap^ je fus aveugle par une lumière éblouis* santé; im homme venait de débusquer une lanterne sourde de dessous son manteau et en. dirigeait Tinsupportable clarté sur mon visage. C'était un agent de police; il accompagnait deux garçons de salle et le directeui* des études. En me voyant chacun s'arrêta ^ et le directeur^ un . excellent homme au reste^ me dit :
— Voyons, Jean-Marc, pas de coups de tête. Nous sommes en nombre pour vous réduire. Cédez de bonne grâce et soyez convaincu qu'on vous traitera avec toif^ les égards possibles.
— Personne ne me touchera, ni ici, ni dans la rue, et demain on me conduira chez ma tante ? demandai-je en restant sur la défensive.
— Personne ne vous touchera, ni ici, ni dans la nie, je vous l'affirme sur l'honneur, répondit le directeur. Quant à vous conduire chez votre tante, c*est au proviseur seul qu'il appartient de le décider.
— Soit, monsieur, je crois à votre parole, et c'est à vous que je me rends, dis-je, avec une fierté de capitaine vaincu.
— C'est bien, mon garçon, reprit le directeur, vous n'aurez pas à vous en repentir.
Je descendis ; le groupe d'hommes se sépara pour me laisser passer ; Colmann venait derrière moi ; on avait eu l'imprudence de me laisser la canne que je portais, et qui, comme je l'ai dit, contenait un poignard.
Quand j'arrivai à ce petit palier élevé de trois degrés de pierre qui termine presque tous les escaliers des maisons de Paris, je vis le vestibule éclairé par des chandelles que le portier avait allumées en hàtc. Stéphcn se
tenait dans un coin placé entre deux gardiens et me jeta un regard qui me troubla le cœur. Le proviseur, le censem*, deux maîtres d'étude et deux garçons complétaient * avec les quatre personnes qui nous ramenaient les dix honunes que nous avions vus se promener sur les trottoii's et qui avaient si justement effrayé Colmann.
Dès que le proviseur m'aperçut, il ne put réprimer un mouvement de joie; il s'élança vers moi et me saisissant au collet :
— Ah I vous voilà donc enûn, misérable évadé que vous êtes, s'écria-t-il.
Je me dégageai par un mouvement brusque, et avant que personne eût pensé à m'arrêter, je levai ma canne et je l'abattis de toutes mes forces sur son visage.
Il poussa un cri en mettant la main sur ses yeux.
J^vaisdéjà fait un bond en arrière et j'étais acculé dans un angle de la muraille. On se précipita sur moi; on voulut s'emparer de ma canne ; je la défendis; oj\ essaya de me l'arracher; elle te sépara en deux, un bout demeura à mes adversaires et je restai avec un long et mince poi* gnard à la main. Tout le monde recula.
— Laissez ce fou furieux, dit le censeur.
Je fis trois pas en avant, et, me posant comme il con> vient pour une action théâtrale dont on ne veut pas perdre l'effet, je jetai dédaigneusement mon arme aux pieds du proviseur, en disant :
— Arrêtez-moi, messieurs, je ne veux pas aller en cour d'assises pour un drôle comme monsieur.
Je fus immédiatement saisi; le proviseur triomphait et me criait dans l'oreille :
— Vous avez brisé le bras d'un maître d'étude, vous
avez démis l'épaule d'un portier^ il ne vous manque plus que de me tuer pour être tout à fail assassin ; mais soyez tranquille^ vous commencez trop bien pour ne pas le devenir^ un jour TOUS périrez sur Téchafaud.
— Cela est possible, lui répondis-je ; mais je vous jure que vous ne m'y verrez pas monter!
Un garçon de salle me prit par le bras gauche, l'agent de police me serra la main droite en me tenant le pouce d'une façon particulière à ces gens-là et qui me faisait grand mal. Ma colère se calmait peu à. peu et je me disais : Que va-t-on faire de moi? Dans mon oreille j'entendais une sorte de bourdonnement : c'était le garçon qui me racontait qu'autrefois, étant en garnison à Givet, il s'était sauvé, que pendant trois jours il avait a fait la noce, » et que son colonel l'avait mis au cachot pour un mois; puis il ajoutait que je ne devais pas m'inquiétep, «parce qu'il faut que jeunesse se passe,» et encore a mauvaise tête et bon cœur. )> Ce bavardage m'irritait plus que je ne saurais dire et ne cessa qu'en rentrant au collège. J'entendis, comme un condamné à mort, se refermer la porte que j'avais si prestement ouverte le matin. Colmann fut dirigé sur le dortoir de son quartier, Stéphen aux arrêts, et moi, escorté du proviseur et toujours tenu par mes gardiens, je fus conduit à l'infirmerie. J'étais brisé par toutes les émotions de cette journée, je m'endormis d'un sommeil frère de la morty comme une bcte fauve longtemps chassée par les chiens et qui trouve enfin un gîte indécouvrable.
A cinq heures, on m'éveilla et on me conduisit au cachot ; Colmann y arriva bientôt, Stéphen y avait passé la nuit. Je fus réintégré dans ma cellule. Les murs ruisse-
laicnt d'humidité; la mèche du quinquet pétillait dans son verre terni, le ciel était tout noir à travers la fenêtre à tabatière, le Christ paraissait triste et râlant sur sa croix. J'éprouvai comme un vague sentiment de peur qui dura jusqu'au jour.
L*cxpérience de notre évasion avait déjà porté ses fi:ut}s^ car on avait embarrassé le guichet de nos portes d'un croisillon de fer qui empêchait d'y passer le bras.
Dans la matinée, le censear vint nous voir. Je lui dis ti'ès-fermcment que je voulais être mené chez ma tante et je lui demandai de quoi écrire.
On me remit des plumes taillées et ùeun feuilles de papier. J'adressai une lettre à ma tante, une autre au proviseur, ce qui me prit une des deux feuilles ; sur la seconde j'écrivis mes impressions de cachot. La mode était aloi^s aux impressions de voyage.
Je m'attendais, à chaque instant, à être appelé et à sortir enfin de ce collège maudit; mais la journée se passa et nul ne vint prononcer mon nom.
Je tombai dans une sorte de somnolence pleine de rêves étranges; je souffrais beaucoup; d'ardentes chaleurs me dévoraient la poitrine, et vers le soir j'eus un violent crachement de sang. L'humidité des murailles me pénétrait; notre nourriture se composait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau; dès que je m'endormais, des cauchcmars me réveillaient; j'étais réellement malade.
Je couchai aux arrêta mêmes, dans une cellule où l'on avait jeté un matelas, et je sanglotai longtemps, la tête perdue sous mon dur traversin. Pendant dix jouinécs, dix longues journées, il eu fut ainsi.
Chaque jour j'envoyais à ma tante des lettres qui rcs-
faient sans réponse^ et chaque jour aussi j'ëcrivais mes impressions.
Je les ai ]à^ maintenant^ sous mes yeux^ ces pauvres feuilles de mauvais papier couvertes d'une encre jaunie à demi eifacée; j'y relis toutes mes tristesses^ toutes mes angoisses dans un singulier style, d'une orthographe souvent douteuse, et je retrouve la trace des larmes que je versais.
Ce silence obstine de ma famille^ dont je n'ai su que plus tard la cause infâme, la solitude profonde et l'oisivetë absolue auxquelles j*étais condamné ; les inquiétudes qui nie dévoraient, mes accès de colère sourde qui se fondaient en pleurs, le froid, la mauvaise nourriture, le défaut même d'exercice qui avait fini par m'endolorlr les genoux, au point que le soir j'avais peine à gagner mon lit, les regrets toujours présents-de ma première enfance, les désirs de liberté qui criaient pAis haut que jamais dans mon cœur, Thumiliation d'avoir si mal réussi dans mon évasion, l'ignorance où je me trouvais dé l'avenir qu'on me préparait, tout n\'accablait, me menaçait, me désespérait. Ah! comme j'aurais voulu être im de ces joyeux étudiants dont les chants montaient jusqu'à moi malgré le tumulte de la rue! Quelle belle existence ils me semblaient avoir! N'avaient-ils pas l'indépendance, la jeunesse, le droit de vivre à leur guise ! n'étaient-ils pas heul'eu!, insouciants, aimés peut-être ! Le soir, n'emmenaientils pas leurs maîtresses pour s'en aller dans les bail, ou dans les Prés-Saint-Gervais s'asseoir à l'ombre des grands arbres! Ah! que leur vie me paraissait enviable et magnlGque ! — Hélas ! cette vie-là, dont tant d'autres se sont contentés, j'aurais pu la mener si j'avais voulu, mais dès que j'en eus approché, je m'en éloignai vite comme d'un
cloaque làngenx bon tout au plus pour y vautrer des pourceaux.
Le souvenir de ma mère me poursuivait sans cesse ; je me rappelais ce bon temps des vacances passé avec elle ; je la revoyais pâle et froide sur son lit. Ah ! comme elle m'eût arraché de là^ si elle eût encore vécu ! Un jour^ un orgue de Barbarie passa en jouant un air qu'elle avait rhabitude de chanter au piano, je me frappai la tête contre la muraille, et je poussai de tels cris de douleur, que le pion effrayé envoya chercher le médecin. Le médecin déclaia qu'il n'y comprenait rien<
Les idées les plus extravagantes travaillaient ma pau* vre tête troublée; il en est une qui revenait souvent, c'était l'envie de me faire musulman, aûn de fuir cette société que je jugeais méchante et impitoyable, car je me croyais abandonné par Ibus. Un de mes ouvrages favoris savait éïéVffistoire de la décadence de l'empire romain, par Gibbon; j'y avais lu tout l'épisode de Mahomet, pour lequel j'avais, dès cette époque, une .admiration sans égale; j'aurais voulu être un de ses ansariouns; je rêvais les palais des Mille et une nuits, les villes aux coupoles d'or, lesileuves d'azur, les forêts d'émeraudcs; je voyais les longues caravanes passant silencieuses et graves à travers les sables roses du désert; je galopais siur des chevaux plus ardents que le soleil, je maniais un cimeterre éclaflint^ je me représentais habillé en Turc avec un cachemire autour du front, et je me disais : Je serai, comme Kaled, le glaive de Dieu 1 Cette idée s'empara de moi ju8i|U'à me pousser au blasphème, car levant un jour vers le crucifix de ma cellule un regard assombri par la colère î
— Je ne crois plus en toi^ lui dis-je^ car tu ne m'as pas sauvé !
Cette surexcitation perpétuelle m'épuisatt^ je me sentais languir et devenir vraiment malade.
Un garçon de salle me prêta un volume dépareillé de YHislaire des naufragés , c'était mon unique lecture ; je recommençais dès que j'avais fini. Ce même garçon m'apprit que Colmann était rentré au collège à la condition qu'il resterait une année sans sortir. Je savais Stéphen prisonnier au cachot^ comme moi; mais nous ne parlions jamais^ on avait bouché avec du plâtre l'interstice par lequel nous faisions passer nos billets; il n'y avait plus moyen de correspondre. J'étais plus triste et plus glacé qu'un mort.
Ce fut là peut-être^ dans cette cellule étroite et dure^ aux prises avec les grossièretés malsonnantes d'un maître d'étude épais et sans éducation^ servi par des domestiques qu'une armée n'aurait pas voulu pour goujats^ et qui se moquaient de moi; ce fut là que je compris, pour la première fois^ que ma nature hautaine^ sensible, insociable à force de délicatesse exagérée, n'était point faite pour coudoyer impunément l'humanité. Je sentis déborder de moi im flot d'impitoyable mépris qui se déversa sur tout ce qui m'entourait. Les forces de la société me semblaient réunies pour écraser la faiblesse d'un enfant ; comme Jean-Jacques, j'étais tout prêt à crier : Carnifex I carnifex! J'embrassais dans une haine égale tout ce qui faisait partie du. collège, qui, pour moi, était l'univers : j'en voulais au proviseur de me retenir dans cette absurde prison; j'en voulais au pion qui me surveillait; j'en voulais à tous mes camarades de n'avoir déjà pas fait une
rcîvoUe et renversé les murs pour venir me délivrer ; je me disais : Ils ont regardé vers moi en criant : Fœ victis I Eh bien! je me passerai d'eux; je déteste les uns^ je méprise les autres^' ^t j*ir&i seul^ marchant avec courage dans ma solitade et ma fierté. Les dix jours que je passai là furent une retraite où mon cerveau reçut le germe de bien des pensées qui ont mûri plus tard et Font envahi de leurs broussailles épineuses. J'ai puisé là^ pour la force brutale^ une aversion qui ne m'a jamais quitté. Je hais la puissance inutile des athlètes^ des gens riches et des gens d'armes.
Un soir^ un jeudi, au lieu de nous apporter pour notre souper le morceau de pain et le verre d'eau ordinaires, on nous donna du veau, de la salade et un verre d'abondance. Que se passe-t-il donc? me demandai-je. J'appelai Stéphen, et je le^questionnai; avait le même souper que moi.
— C'est le repas libre, m'écriai-je, demain ils vont nous livrer aux bêtes.
— Nous tomberons avec grâce, répondit Stéphen.
— En criant : Liberté! repris-je avec enthousiasme.
— Et victimes de la tyrannie! ajouta Stéphen. Le pion n'essaya même pas de nous faire taire.
Le lendemain^ vers une heure, j'entendis des pas pesants venir dans le corridor et la voix de Bomiche qui disait :
— On demande l'élève Jean-Marc chez le proviseur. Dès que ma porte fut ouverte, je sortis.
— Est-ce qu'on vient me chercher enfin? demandai-jc à Bomiche.
— Oui, répondit-il, dépêchez^vous.
Gomme je m'éloignais, Stéphen me cria :
— Adieu ! adieu ! Jean-Marc, tu es bien heureux de t'en aller!
Je retournai sur mes pas et lui serrai la main à travers les barreaux de son guichet.
Il faisait un beau temps d'hiver, de petites nuées blanches couraient dans le grand ciel bleu. La lumière et le soleU m*éblouirent, je respirai une bonne bouffée d'air en passant dans la cour; je sentais mon cœur défaUlir.
J'entrai chez le proviseur; j'étais déjà tellement accoutumé aux murailles nues et tristes de mon cachot, que l'appartement me sembla meublé avec une somptuosité merveilleuse. Trois personnes l'occupaient : le proviseur, mon oncle et un inspecteur de l'Université, grand ami de ma famille. — Que ce dernier trouve ici l'expression de ma reconnaissance ; jamais nul ne fut meilleur, plus doux, i^us compatissant; jamais nul ne comprit comme lui ces sortes de frénésies qui jettent tout à coup les enfants dans des voies mauvaises ; jamais md ne fut plus intelligent pour faire le bien et pour sauver ceux qui vont se perdre. Aujourd'hui que je suis un homme, je lui dis merci avec une gratitude qui ne s'éteindra jamais.
Dès mon apparition, mon oncle prit la parole :
— Eh bien! Jean-Marc, tu fais de jolies choses, et tu ne penses pas, j'espère, que nous allons laisser sans punition une conduite semblable?
— Je sais toutes les observations que vous pouvez me faire, interrompis-je aussitôt; que me voulez-vous?
L'inspecteur de l'Université intervint , car il s'apercevait à la pâleur de mon visage, au tremblement mal dé-
guisë qui m'agitait^ que ma colère encore sourde allait bientôt éclater.
— Tu as commis en effet une grosse sottise, mon enfant, me dit-il, mais tu es jeune et rien n'est irréparable à ton âge ; nous Tenons te chercher pour te conduire à rinstitution F...
-- Je suis prêt à vous suivre ; je ferai tout pour quitter cet enfer auquel ce misérable m'a condamné , repris-je en désignant le proviseur; mais avant de partir d'ici, j*ai deux questions à vous faire. Où est mon tuteur?
— 11 est absent, et fort heureusement pour toi, répondit mon oncle.
— Bten, et maintenant, pourquoi ma tante ne vous a-t-elle pas accompagnés?
— Parce qu'elle est lasse de toi et de tes fautes, qui ressemblent à des crimes, dit encore mon oncle ; quand un travail assidu et ime conduite exemplaire auront fait oublier tes coupables escapades, elle ira te voir ; mais jusque-là elle te tiendra éloigné d'elle. *
-^ Alors je refuse positivement de sortir du collège ! Un cri de surprise accueillit ma réponse.
L'inspecteur de l'Université me prit la main en me disant :
— Y penses-tu bien, mon pauvre enfant!
— Oui, monsieur, répliquai-je, j'y pense, et j'y pense sérieusement; écoutez-moi, et vous me comprendrez. Depuis la mort de ma mère, c'est ma tante qui a pris SQjn de moi; je sais qu'elle est vieille, qu'elle est bonne, et toute la douletu* que j'ai pu lui causer; mais Je sais aussi qu'elle a accepté ce devoir sacré de veiller sur Inoi et qu'elle répond de son fils à celle qui n'est plus. Je vous
suivrai partout^ mais à cette condition qu'elle viendra me dire elle-même qu'elle me pardonne et qu'elle ne m'a pas ôté une afTection qui est la seule qui me reste encore.
On me fit de longues observations; je demeurai inébranlable.
^ Je vais lui écrire^ dis -Je ^ vous lui remettrez ma lettre^ et selon ce qu'elle répondra^ je saurai ce qui me reste à faire.
Je m'assis à une table ; ces trois messieurs réunis en conciliabule me tournaient le dos. Dans la coupelle de rencher^ je vis un canif^ Je le pris et le glissai dans ma mancbe^ certain maintenant de ma liberté^ et j'écrivis :
(1 Ma bonne tante^ on dit que vous ne voulez plus me » voir et que vous êtes décidée à abandonner celui qui D regrette amèrement les douleurs qu'il vous a c£(usces; » je ne puis le croire. Je refuse de quitter le collège tant » que WU8 ne viendrez pas me chercher vous-même, 11 » est une heure; si à six heures aujourd'hui je ne vous » ai pas vue, je vous dis ; adieu ! car j'aurai été rejoindre » ma mère, à laquelle vous aviez promis de la remplacer » près de moi. »
Je cachetai ma lettre^ et la remettant à l'inspecteur de rUniversité :
— C'est à vous que je la confie, lui dîs-je ; songez que c'est peut-être un arrêt de mort qu'on va prononcer contre moi. Puis, me tournant ^ers le proviseur, faites-moi ramener à la Bastille, lui criai-je avec un geste de mélodrame!
Le proviseur sonna, un garçon parut.
— Prenez l'élève Jean-Marc et reconduisez-le à son cachot, M dit-il; vom m*en réponde% sur voire tête.
Cinq minutes après, la porte de ma cellule retombait de nouveau sur moi. J'étais à bout de forces^ je m'assis^ j'appuyai ma tête sur mes bras croisés^ et je me pris à réfléchir.
Je fus assez calme jusqu'à quatre heures^ mais à ce moment-là^ je me crus tout à fait abandonné ; d'après mes calculs^ ma tante aurait dû être arrivée depuis longtemps.
—Bien ! pauvre Jean-Marc^ me disais-je^ on te repousse^ on te rejette, eh bien ! sache mourir et n'hésite plus.
On apporta le pain du goûter; je ne pus manger; une invincible émotion m'étouiïait^ ma bouche était desséchée^ mes mains tremblaient.
J'écrivis mes adieux à ma tante d'abord^ et ensuite à un de mes amis d'enfance. Puis je fis mon testament; j'ai perdu cette pièce de mon histoire^ et je me souviens seulement que je léguais toute ma fortune à une vieille bonne qui m'avait élevé et que j'aimais beaucoup. Quand cela fut fait, j'attendis.
Avec le canif que j'avais dérobé chez le proviseur, je comptais me couper les carotides et me débarrasser ainsi du cachot, du collège et de l'existence.
L'heui'e passait et mon émotion croissait de minute en minute!; des sanglots convulsifs soulevaient ma poitrine, un nuage de sang troublait mes yeux. Insensiblement j'en arrivai à une exaltation terrible; je me mordais les mains, je poussais des sone inarticulés, l'image de ma mère tournait autour de moi, car c'est elle que j'appelais. Enfin , je m'écriai dans un paroxysme de douleur :
— ma mère! ma mère! vois-tu ce qu'ils ont fait de ton fils! ils l'ont jeté dans un cachot et l'abandonnent, parce qu'il a cherché la liberté; ils. le laissent souffrir.
pleurer et mourir sans même lui donner un regard; ils ont menti à la parole qu'ils t'avaient jurée. Ma mère! ma mère! pourquoi êtes-vous partie?
Le pion attiré par mes cris se précipita dans ma cellule, il fut ififrayé de l'état dan« lequel il me trouvait. 11 me prit sm* ses genoux, me baigna le»< tempes avec de Teau froide. Je me remis peu à peu, et je rentrai dans mon cabanon en refoulant par un effort surhumain toutes mes émotions au fond de iQoi-même, tant je redoutais qu'on pût s'opposer à ma résolution.
J'étais plus calme; mon parti était irrévocablement pris; il était cinq heures, je m'étais accordé jusqu'à six heures un quart. Je m^agenouillai, «t, tourné Ters le crucifix pendu à ma muraille, je priai avec ferveur, avec désespoir, sentant des larmes couler le long de mes joues.
Quand j'eus fini, je contemplai longtemps ce canif, et je me rappelle que je le baisai avec amour, en disant : mon libérateur ! Puis je tâtai mon cou, afin de bien reconnaître aux battements des artères à quelle place il faudrait frapper.
Obéissant à ce sentiment dont j'ai déjà parlé, j'écrivis sur le mur auprès du Christ :
Ave! morituri le salutant.
Je sentais comme un mouvement de joie en pensant que tout allait bientôt finir, et cependant lorsque je songeais à toutes ces belles choses de la Tie que je ne connaissais pas et que je me figurais si splendides, je me désespérais et je pleurais ma jeunesse morte avant que d être née.
Ces moments-là furent peut-être les plus profondément affreux de mon existence.
A six heures moins un quart on m'appela de nouveau chez le proviseur. Je courus; ma tante m'attendait; elle poussa un cri en me voyant^ tant elle me trouva changé ; elle m'ouvrit sesbras^ je m*y jetai en éclatant en larmes. — Vous venez de me sauver la vie^ lui dis-je. J'appris tout alors et je compris pourquoi je n^avais pas eu de ses nouvelles.
Chaque jour elle m'avait écrite mais ses lettres étaient interceptées par le proviseur^ et malgré mes envois quotidiens^ eUe n'avait pas reçu un seul mot de moi.
Chaque jour elle venait pour m'enmiener^ mais le proviseur refusait de me rendre^ parce que, disait-il^ il fal* lait qu'une punition exemplaire servît d'expiation à ma faute. La menace seule de Tintervention du procureur du roi me fit relâcher. Comme on craignait la faiblesse de l'affection de ma tante, on exigea qu'dle ne viendrait pas me chercher elle-même, afin qu'on pût se rendro plus facilement maitre de moi, loin de l'appui de sa ten« dresse.
Cette excellente femme me gronda bien fort, me fit promettre de ne plus recommencer et se dépêcha de me faire sortir, car, disait-elle, dans sa bonté charmante, « cette maison me fait horreur. »
Le soir même, je fus conduit h, l'mstitution F... J'y trouvai des maîtres qui avaient au moins le mérite d*ètre polis, j'y trouvai des soins pleins de sollicitude et une sorte d'éducation de famille qui tenait aux rapports constants du directeur et des élèves ; j'y trouvai l'oubli de tout ce que j'avais souffert au coUége et une tranquillité
d'existence à laquelle je n'étais plus accoutumé depuis lorjgtenips. J'y terminai mes études , qui, grâces à ceux qiiiles dirigaient à cette heure, ne furent pas d'une trop désespérante nullité.
Novembre 1848.
Depuis que j'ai quitté Hadrienne, je m'ennuie, et ce*pendant je l'ai quittée parce qu'elle m'ennuyait. Ce n'est pas elle que je regrette, je le sais, c'est l'habitude que j'avais d'aller chez elle, d'y rester de longues heures, d'y écouter de la musique, d'y perdre mon temps. Je suis désœuvré de n'avoir plus ce désœuvrement.
Lorsque j'étais dans sa chambre, au coin du feu, assis sur ce grftnd canapé qui est auprès de son lit, je pensais à mon cabinet, à ma table ronde, à mon fauteuil de ma* requin et aux bonnes occupations dont je pourrais amu-* ser ma solitude; maintenant que je suis chez moi, libre et enfin débarrassé de cette insupportable chaîne, Je songe à cet appartement où j'ai été si souvent, je revois le piano couvert de cahiers, les rideaux en soie bleue, les étagères surchargées de bimbeloteries, et la pendule en porcelaine de Saxe. L'homme marchera-t-il donctoujom's entre le désir de ce qu'il n'a pas et le regret de ce qu'il n'a plus ?
Je ne retournerai cependant jamais chez Hadrienne; je ne me sens pas capable de recommencer cette longue voie douloureuse d'un amour éteint qui cherche à s'illusionner. M'a-t-eUe véritablement aimé? Je n'en sais
rien ; je suis^ mbi-mcme dans un doute étrange sur Tétat de mon propre cœur, et j'ignore si le sentiment qui m'a poiissé vers elle n'était pas un simple besoin de distraction à trouver et de curiosité à satisfaire. Nous avons été dupes l'un de l'autre ; nous avons pris pour une affection profonde cette exaltation naturelle aux jeunes gens lorsqu'ils touchent à des choses inconnues ou nouvelles, et nous eûmes bientôt perdu toute joie de nous voir quand nous en eûmes pris l'habitude. Nous ne nous sommes pas aimés; nous avons cherché l'un dans Tautre ce qui n'y existait pas, et nous nous sommes quittés comme on abandonne un champ épuisé et devenu irrémissiblement stérile. Je n'y retournerai pas, mais c'est égal, cette rupture me laisse du vide; je sens que j'ai perdu quelque chose, ne serait-ce que l'habitude de m'ennuyer à certaines heures et d'une certaine manièi*e.
Quand je Tai connue, je revenais de mon Voyage en Épire, j'étais à peine guéri d'une fièvre typhoïde; j'étais souffrant, convalescent et troublé par des désii*s de soleil et d'Orient. Je me sentais sombrer dans une faiblesse sans fond; mon oisiveté se doublait d'apathie; le flot montait et m'engloutissait chaque jour davantage; ainsi que les noyés, je tendis vaguement les mains au-dessus de ma tête, et je m'accrochai coomie un désespéré à ce qui passait auprès de moi.
Je vis Hadrienne; je me persuadai assez facilement qu'elle me plaisait et je me forçai à l'aimer. Sa longue résistance amassa en moi une somme de désirs que sa possession mit environ une année à épuiser. La lassitude vint d'abord, puis la satiété, puis le dégoût. Chaque mot était un sujet de discussion, chaque fait un motif à que-
relies. EUe était jalouse de mes amis, de mes occupations^ de mes rêves de voyage; moi> j'étais irrité des visites qu'elle recevait, des bals où elle dansait, des spectacles dont elle s'amusait. Chaque jour, en me rendant cbex elle, j'invoquais un accident qui piit me dispenser de cette corvée; j'entrais dans cette chambre comme un condamné dans son cachot; j'inventais des prétextes pour pouvoir venir plus tard et m'en aller plus tôt; je feignais des migraines violentes qui, en me permettant de dormir, me dispensaient de suivre une conversation devenue intolérable. Enfin, après bien des hésitations, bien des essais inû-uctueux, je lui ai écrit, il y a quinze jours, un adieu sur lequel je ne reviendrai pas.
Néanmoins, et malgré ma résolution, je suis triste, malheureux ; le cœur me fait mal, et plus que jamais je suis perdu dans mes rêveries sans fin. La journée passe encore, elle, s'écoule lentement à travers les mille petits incidents de l'existence et ne m'accable pas trop de sa détestable réalité ; mais depuis quelque temps des insomnies tourmentent mes nuits, et j'avoue que je suis sans courage pour les supporter. Je me couche avec l'espoir de perdre pendant quelques bonnes heures la conscience de ma vie, et souvent, maintenant, à peine le sommeil a-t-il bercé ma tête endormie que je me réveiUe.
Cest en vain que j'essaye de reconquérir le repos ; il me fuit et me laisse seul, perdu dans l'obscurité, irrité de ceUe veille dont je ne voudrais pas, face à face avec mes douleurs réelles ou factices, et tout prêt à les aggraver par l'exagération que leur apporte mon esprit insensé. 11 semble que la nuit ait une sorte de puissance lenticulaire qui augmente les souffrances et les rend monslrueuses
98 HÉMOIRES
lorsqu'elles ne sont peut-être qu'insignifiantes, semblable à ces microscopes qui d'un imperceptible ciron font un animal 'énorme et plus extravagant qu'un mastodonte
antédiluvien.
Lorsqu'après de vains efforts le sommeil ne voulait pas revenir, loin d'échapper à cette apparition funèbre des chagrins passés et des inquiétudes d'avenir, je les appelais, je les rassemblais, je les défiais, je leur donnais mon cœur à dévorer. Chacun alors prenait sa forme la plus douloureuse, chacun venait me mordre à la place sensible, chacun s'armait de l'anne la plus redoutée, et je restais immobile, étendu, comme un martyr livré aux léopards. Je fouillais ma vie entière pour trouver dans les événements oubliés pâture à ces gaules insatiables; je leur jetais tout : mes dégoûts, mes regrets, mes rêves, mes amours, mes joies et mes espérances. A des faits véritables, j'inventais des conséquences iraagmaires qui me désespéraient; je me faisais de lamentables romans sur moi-même, et j'admirais la science d'imagination que possède l'homme "pour se faire souffrir. Cet état moral amenait invariablement des crises nerveuses qui 86 manifestaient par des contractions violentes et des larmes abondantes. Les plçurs coulaient lentement de mes yeux, chatouillaient mes joues pâlies et se perdaient sm^ Toreille où mon visage, en changeant de place, les retrouvait refroidies et presque effacées.
Parfois un repos profond succède à ces spasmes qui fatiguent mas forces physiques. La fraîcheur du matin m'endort, je me réveille alors avec le seul souvenir des larmes, et je ne conserve de ces douleurs qu'une mélancolie qui chante en moi ses notes attendries et pleines
de charmes. Mais^ aujourd'hui^ Tinsomnie m'avait battu de telles verges , que le sommeil épouvanté s'est enfui bien loin sur ses ailes violettes. Je me suis levé brisé, anéanti, et je suis sorti bien vita de chez moi, n'osant plus rester là où je venais de tant souffrir.
Je m'en allai, laissant errer mes pas au hasard. Je marchais, insensible aux bruits de la ville, insouciant des passants qui me coudoyaient , isolé parmi la foule. Je traversai un grand jardin plein d'arbres et de statues. C'était le Luxem|)Qurg. Je me souvins que, dans mon enfance, je venais souvent jouer dans ses allées; je revis le bassin où j'allais laver mes petites mains souillées de poussière ; je revis la place où ma bonne s'asseyait pour me surveiller. Le souvenir m'arriva des choses passées, et le regret me ramena à mes premières années. Je sortis de Paris; je me trouvai sur une route, je la suivis sans projet et sans but. Nous sommes en novembre; les champs sont nus et vides jusqu'à l'horizon. Les feuilles jaunissantes s'éparpillaient au soufQe du vent, les ormeaux découpaient la silhouette noire de leurs branches contournées sur les nuages grisâtres qui voilaient le ciel. Derrière moi, j'entendais le murmure confus de la grande ville. A mes côtés passaient^ au bruit du fouet, des diligences emportées au galop; ceux-^ viennent, ceux-là s'en vont! Heureux sont-ils les voyageurs! J'apercevais parfois à travers les arbres, dans les brouillards de l'horizon, le clocher pointu dé quelque pauvre village. Il me semblait que là mûrissait doucement une vie paisible et calme, loin de tous les soucis que je portais en moi; je me prenais à envier l'existence des laboureurs. Je rapportais tout à moi-même, j'exaltais ma pensée, je me
drapais dans ma douleur^ et^ en soulevant sous mes pieds la poussière du chemin^ je pleurais ma jeunesse flétrie et je me croyais l'être le plus misérable de la terre. J'avais déjà traversé plusieui's bourgades et j'avançais toujours. Je longeais une sorte de petit village échelonné sur la route^ lorsque ma rêverîe fut distraite par un cortège qui passait.
Un prêtre, précédé d'un enfant portant une croix, marchait devant. Derrière venaient quatre hommes soutenant une manière de coffre couvert d'un voile noir que suivaient quelques personnes en pleurs. Par instants, un chant grave et profond résonnait lugubrement. C'était un enterrement. Une curiosité me poussa, et je me mêlai au cortège.
Le cimetière était proche. Une fosse, nouvellement creusée, bâillait et attendait sa proie. On y descendit le cercueil avec de grosses cordes qui grinçaient sourdement. On psalmodia des prières; les assistants répondaient en chœur. Je ne sais quelle joie amère j'éprouvai à contempler ce spectacle. Ce cadavre cloué entre ses six: planches me faisait envie, et j'aurais voulu être à sa place.
Gomme les autres, j'égouttai l'eau bénite sur le corps, et quand tout fut terminé, quand les fossoyeurs comblèrent ce trou qui recelait un homme qui avait vécu, aimé, souffert et prié, je me demandai, plein d'aspiration vers la dernière heure, quand viendrait enfin le jour où la terre tomberait aussi sur les planches sonores de mon cercueil.
« Je repris ma course; la nuit venait, les ombres s'allongeaient sm* le chemin, je ne savais où j'étais; quelques maisons m'apparaissaient à une courte distance.
D'UN SUICIDÉ iOl
— Quel est ce village? demandai-je à un yoiturier qui sifnait près de ses chevaux.
— C'est Ghâtillon^ me xépondit-il.
Là encore c'était iin souvenir^ car c'est là que j'avais été nourri.
J'arrivai bientôt. Je ti*aversai deux ou trois rucs^ j'avisai une chaumière de pauvre apparence et j'entrai^ certain de ne pas me tromper. Ma nourrice, que je n'avais pas vue depuis cinq ou six ans, jeta un cri en m'apercevant : « Dieu du ciel, est-il grandi I »
Je m'assis auprès du foyer et je regardai cette chambre délabrée où j'avais bégayé mes premiers cris, où j'avais traîné les premiers pas de mon existence. Tout alors me*^ revint à la mémoire : l'escalier de bois, les cbBises de paille, limage de Juif errant accrochée à la cheminée, et jusqu'aux chenets tordus qui soutenaient le feu. A travers la fenêtre ternie , je revis la mare où j'avais sans doute barboté bien souvent, et j'aperçus le platane à l'ombre duquel, pendant les jours de soleil, ma nourrice s'asseyait pour me donner le sein. Ce spectacle d'un passé si éloigne me serra le cœur et je sentis mes yeux se mouiller.
— Qu'as-tu, mon enfant, comme tu es triste! Moi qdl te croyais heureux, tu es si riche 1 Et la bonne femme me prit comme autrefois la tète entre ses mains et me baissa au front. Bois cela , ajouta-t-elle en m'offrant une tasse de lait, ça te fera du bien.
— Et Juliette, ma sœur de lait, où donc est-elle? disje au bout de quelques minutes.
— 11 y a deux ans qu'elle est mariée à un charron du voisinage ; à Noël dernier, elle a mis au monde un bon
gros garsy bien rose et bien frais^ que nous avons appelé de ton nom, afin de ne jamais t'oublier, mon pauvre nourrisson. Çà, j'ai peut-être tort de te tutoyer, car maintenant tu es tout à fait un monsieur, et tu as bien vingtquatre ans pour le moins.
Quelques instants après^ Juliette entrait dans la chambre. Elle se jeta à mon cou. J'étais touché de cette affection que j'avais presque oubliée et dont le hasard venait de rouvrir la source devant moi. Elle me montra orgueilleusement son fils, je le pris dans mes bras, je l'embrassai.
-^ mon enfant ! lui dis-je tout bas, sois plus heureux que ton aîné I
Je passai la soirée avec ces braves gens. Leurs attentions, leur amitié calmèrent peu à peu mon cœur bouleversé. On ne voulait pas me laisser pailir, cependant la nuit était venue.
— On va te faire un lit, disait ma nourrice ; demain, nous te ferons du bon café à la crQpfie, comme tu n'en prends jamais à Paris; toutes vos laitières sont des voleuses, je le sais bien.
J'insistai pour partir, quoique je les quittasse à regret. • — Attends au moins qu'on attèle la cairiole, reprenait Juliette, mon homme te reconduira; tu as l'air si fatigué I
Je les remerciai, je les embrassai encore une fois et je repris le chemin de Paris.
Quand j'y arrivai, la ville était éteinte et endormie, et le bruit de mes pas troublait seul le silence. Je passai dans la rue qu'habitait Hadrienne. Quand je fus devant sa maison, en face de cette porte dont j'avais si souvent
soulevé le marteau^ je fus pris d'un impérieux besoin de la revoir et de rechercher à ses côtés des enivrements que je n'y avais jamais rencontrés.
J'étais arrêté, je regardais ses fenêtres comme pour en mesurer la hauteur, afin de mieux les escalader. Malgré le trouble que ma présence aurait apporté, j'hésitai, et ce ne fut pas sans un grand effort sur moi-même que je parvins à vaincre la tentation; demain, je me serais retrouvé plus perdu encore.
Maintenant, je suis chez moi, et mon parti est pris. Puisque je suis assez lâche pour ne pas demander à un IravaQ sérieux et soutenu un soulagement à ces rêveries qui m'épuisent; puisque j'ai si peu de courage que je regrette ce qui m'a fait souffrir; puisque, si je reste à Paris, je rechercherai les occasions de revoir Hackienne, afin de retomber dans les voies toutes tracées de l'habitude, je partirai; je traverserai la mer, j'irai en Algéfie, sur la lisière du Sahara; j'irai demander Thospitalité à une tribu voyageuse, je dormirai sous la tente, je chasserai la gazelle avec les Bédouins , je mangerai le kou»coussou apprêté par les femmes, je porterai le bumouB, je ferai la razzia sur les peuplades ennemies, et quand j'aurai retrempé ma lassitude dans cette vie jeune et sauvage, quand j'aurai redonné à mon être une sève qui lui fait défaut, je reviendrai ici tenter encore une fois les destinées de mon existence. ^
lOi , MEMOIRES
Mars 1847.
Geilnidc, cette vieille amie de pension de ma mère, a donné hier une petite soirée. Comme elle n'a jamais été mariée et qu'elle n'a ni frère, ni neveu, elle m'avait prié d'aller chez elle pour l'aider à faire « les honneurs de son salon, v c'est-à-dire pour sourire gracieusement aux dames, offrir un nuage, un soupçon de crème aux personnes qui prennent du thé et donner des cartes aux joueurs de whist; Gertrude m'a vu tout enfant et je l'akne beaucoup ;; je m'empressai donc de me rendre chez elle, malgré ma répugnance pour ces sortes d'exhi bitions. J'arrivai le premier ; la pauvre femme calculait sur ses doigts le nombre de ses invités; nous devions être dix-huit; elle en perdait la tête; il n'y avait pas de quoi cependant, ear les choses se passèrent pour le mieux. Les verres de lampes n'éclatèrent pas, les gâteaux furent en suffisance, les femmes zinzibulèrent selon leur coutume, les hommes restèrent debout, on ne s'amusa ni plus ni moins qu'ailleui*s , ce fut une soirée comme toutes les soirées possibles; qu'il y ait vingt ou cinq cents personnes, c'est toujours la même chose; tant mieux pour ceux à qui cela plaît. J'y avais été avec la ferme résolution de m'abandonner au courant des choses, d'entendre sans colère la conversation des bourgeois et de ne penser à rien qu*à rire en dedans de moi-même. Malgré cela, j'en suis revenu très-préoccupé et voici pourquoi :
Parmi les invités se trouvait une jeune fille de vingt ans environ. Petite, svelte, gi*acieuse sans être belle.
D'UN SDIGID-E 105
elle répandait autour de sa charmante pei'sonne un parfum adouci que je respirai à pleines narines et qui m'enivra. La nuance cendrée de ses cheyeux blonds semblait faite poui* s'harmoniser avec la couleur de ses yeux bleus. Ses mains fines et patriciennes^ — j'ai l'idolâtrie des mains élégantes^ — dansaient comme de {Petites folles sur le cla- Ylerdu piano. Elle est musicienne.exquise et chante avec une Toix pure et sonore comme un timbre de cristal ; elle comprend ce qu'elle chante^ ce qui est fort remarquable et m'a paru une anomalie digne d'observation.
Pendant que chacun se taisait en l'écoutant^ j'étais assis dans un com derrière un groupe de femmes^ et je la considérais attentivement entre les têtes pommadées de mes voisines. A force de la regarder, je me sentis pris du bucolique désir de l'épouser et de vivre avec elle une vie nonchalante et heureuse, pleine de tendre affection et de nombreux enfants. Je me demandais s'il ne valait pas mieux laisser là les rêves et les amours intellectuels dont je me suis nourri jusqu'à cette heure, entrer courageusement dans la réalité et mener avec cette jeune femme, à la campagne, dans quelque jardin bien touffu et bien fleuri, cette existence grasse des bons époux qui dînent toujours à la même heure, lisent régulièrement le feuilleton du journal et se cadenassent si bien entre l'habitude et la nullité que jamais plus ils n'en peuvent sortir. Cela m'a rendu fort triste; j'ai cru entrevoir un instant les joies du ménage et de la paternité. Elle chantait toujours, je la regardais. et je me disais : — Misérable ! à quoi oses-tu penser ? Sens-tu s'agiter en toi cette force du bien, cette volonté de l'abnégation qu'il faut pour faire le bonheur des autres? Ne te connais-tu pas
assez pour savoir que toute chaîne te deviendra insupportablement lourde^ dès que tu ne pourras pas la briser? N'as-tu pas déjà fait Texpérience de la mobilité de ton cœur et de Tindëpendance de tes allures? Ne sais -tu pas que tu serais doublement malheureux^ malheureux pour elle et malheureux pour toi. De quel front^ toi qui as tnaudit ton père^ verras-tu grandir sous tes yeux des enfants que tu auras engendrés? Âs-tu le droit d'être père? non^ cent fois non ! Quand bien même tu devrais donner à tes Gis les trésors d*Hyderabad^ la beauté de Krishna et la force de Rama^ tu ne seras jamais le maître des circonstances qui les environneront et les détourneront de ce bonheur vers lequel chacun cherche à marcher ; jamais tu ne pourras faire à leur existence une litière assez douce pour qu'ils la traversent sans se blesser les pieds. Laisse les indifférents^ les imprudents et les égoïstes essayer des joies qui te sont défendues. Rêve , puisque c'est là ton mal , puisque tu as un ulcère dans la cervelle^ mais rêve les Indes ^ les étoiles > les mondes inconnus^ rêve les accouplements monstrueux des époques préadamiques^ mais ne donne plus ta pensée en proie à la banalité des désirs ordinaires.
Quand elle eut fini de chanter, je m'approchai d'elle presque involontairement. Je lui parlai longtemps ; elle est intelligente et douce ; chacun en dit le plus grand bien ; ce serait une bonne femme et une bonne mère. Tant mieux pour celui qu'elle épousera !
Cela m'a laissé triste et j'y pense beaucoup. Ce soir, j'étais chez ma tante et j'y ai fait un voyage qui m'a heureusement distrait de toutes ces idées conjugales qui me troublent, quoi que je fasse.
Ma vieille tante tricotait au coin de la cheminée^ respectant avec sa bonté ordinaire le silence invincible qui me fermait la bouche. J'étais assis en face du feu^ la flamme me fatiguait les yeux et brûlait mon visage, je pris un écran pour me garantir. C'était un écran chinois.
Un châssis circulaire emmanché d'ivoire soutenait un morceau de soie orné de peintures merveilleuses : un petit tableau digne des moines miniaturistes. Un ciel sombre, marbré de nuages rougeâtres, s'éclairait d'une lune blafarde vers laquelle s'avançait un monstre terrible armé de griffes rouges et de dents énormes, écailleiix, se battant les flancs avec une queue tortueuse et regardant par deux gros yeux violets injectés de sang. Au-dessous s'étendait un calme paysage ilbiminé par une clarté pâle et nacrée. A côté d'un étang ou nageaient des oiseaux fantastiques s'échevelait un saule pleureur, son ombre s'étendait jusqu'à un pavillon construit en bambous, d'où sortait une jeune femme oscillant sur ses imperceptibles pieds, inclinant la tête sur l'épaule et jolie comme la Vénus du Céleste Empire :
Elle a les yeux retroussés vers les tempes.
Les ongles longs et rougis de carmin.
Le teint pluà clair que le cuivre des lampes. Le pied petit à tenir dans la main I
Un bon gros mandarin pansu venait vers elle; son veiitre chamarré des étoffes les plus magnifiques s'appuyait magisti'alement sur l'encolure de son cheval café au lait ; une fine moustache se soulevait légèrement au souffle des brises du soit ; un chapeau énorme abritait sa tête importante : près de lui marchait un esclave qui portait h frêle pipe à opium. De cet écran émanait une sorte *
de parfam exotique qui rappelait le bois de santal et complétait l'impression. Je considérai ces peintures machinalement d*abord^ puis plus attentivement et enfin avec un intérêt si profond ^ que j'eus envie de partir pom* la Chine et d'aller baigner mon visage dans les eaux du fleuve Jaune. C'était un long voyage^ mais je le fis tout de suite. Je dédoublai mon être, et pendant que je restais engourdi dans une douce chaleur^ perdu pour tout ce qui m'environnait^ je me vis accomplissant cette longue route oïl l'aspiration de Tinconmi me guidait par la main.
La traversée était heureuse et je prenais terre à Alexandrie ; un petit bateau à vapeur me conduisait au Kaire ; pendant deux jours seulement j'y restais^ courant vite aux mosquées d'El-Azar et du Morostan^ faisant une rapide visite aux tombeaux des khalifes et^ avec le regret de n'avoir pas eu le temps d'aller escalader les Pyramides, je m'enfermais dans une petite voiture en bois que deux chevaux au galop emportaient à travei*s le désert de Suez.
Un bateau à vapeur m'attendait, encombré d'Anglais de la Compagnie des Indes ; nous partions joyeusement au souffle du vent d'ouest qui nous poussait à travers la mer Rouge et nous faisait franchir, sans trop de malheurs, le terrible détroit de Bab-el-Mandeb. A Aden, où j'achetais de jolis moutons blancs et noirs, nous relâchions pour renouveler l'eau et le charbon. Nos roues clapoteuses tournaient de nouveau, battaient de leurs palmes bruyantes les flots de l'océan indien, et nous reprenions notre route. On s'arrêtait d'abord quelques heu- •res à Bombay, défendue par son énorme citadelle, en-
suite à Ceylan^ l'île des éléphants et des palmiers gigantesques ; à Calcutta^ on restait plusieurs jours devant les innombrables bouches du Gange^ père de l'Inde. Pois nous passions parmi les îles Merghi, dans le détroit de Malaka^ nous suivions les côtes de Comboge où pousse la cannelle ; nous nous reposions dans le canal de Formose du coup' ie vent qui nous avait assaillis au golfe du Tong-Kin, et enûn^ après avoir doublé le promontoire de Shan-Tung, nous jetions l'ancre dans le golfe de Pékin.
C'est là que je débarquais et que je conunençais réellement mon voyage.
Salut! salut! terre antique de la Chine I pays de la porcelaine^ des lanternes et des mandragores I Salut! patrie des magots^ des mandarins et des lettrés! Je viens fumer l'opium à Tombre de tes mimosas et chercher des jeunes filles sur les grands radeaux de tes fleuves !
Je m'étonnais à chaque pas et je restais de longues heiu'es en contemplation devant toutes les merveilles qui m'arrêtaient. Je regardais curieusement défiler des régiments entiers de tigres-de-guerre vêtus de costumes bariolés, portant sur l'épaule un ti'ident de fer et au bras un large bouclier d'osier orné de tètes monstrueuses. Des esclaves, poussant des cris^ couraient en soutenant un palanquin tout garni de sonnettes^ dans lequel sommeillait un gros mandarin orné du bouton de Jade. Sur le fleuve^ des jonques pavoisées^ éclairées de feux de toutes couleurs^ voguaient au bruit des tam-tam et des flûtes de roseau. Dans des plats plus transparents que des ailes d'abeilles^ de riches marchands habillés de soie jaune mangeaient des nids d'hirondelles et du riz assai-
sonné de cubèbe et d'huile de ricin. Des oiseaux étranges passaient dans les airs ou se perchaient sur des arbres de formes inconnues^ des animaux à gros ventre blanc rampaient sur la terre, qui sentait le thé; de beaux poissons rouges et verts nageaient dans des bassins sous la feuille des lotus azurés. Des femmes toujours muettes passaient leurs petites têtes de porcelaine fine à travers les bambous de leurs fenêtres. Autour de moi résonnait un bruit incessant de clochettes et de grelots.
J'avais pris le costume du pays : une robe de soie violette bordée de fleurs et de papillons tombait jusque sur mes pieds entourés de sandales, j'avais laissé croître mes ongles ; de nui chevelure je n'avais conservé qu'une longue queue tressée avec soin; ma barbe était rasée^ car, n'ayant pas encore trente ans, je n'avais pas le droit de porter des moustaches. Je causais souvent avec les bonzes* touchant l'éternité de l'âme, et j'allais n^e prosterner dans les temples de Bouddha.
J'habitais une maison charmante à moitié cachée par des buissons de verveine, mouillant ses pieds dans une rivière remplie de longues herbes et appuyée à des jardins où des paons se promenaient en étalant leurs plumes à lombre des pêchers en fleurs et des açokas. Là je vivais heureux, demeurant de longues journées couché sur mes nattes, aspirant la douce fumée d'un opium odorant et rêvant à une jeune fille que j'avais aperçue à travers les rideaux entr'ouverts de son palanquin.
Malgré ses ponunettes saillantes, ses yaux retroussés et ses cheveux noirs disposés en larges nappes comme des voiles de navire, elle ressemblait à celle que j'avais vue chez Gcrtrude; je l'aimais^ et un bouquet de jon-
quilles jaunes qu'elle avait laissé tomber à mes pieds enhardissait ma tendresse. Je )a demandais en mariage^ et après de longs pourparlers^ son père m'accordait sa main, à condition que je prendrais une charge à la cour de l'empereur^ Fils du Ciel. Des musiciens, grattant des rebecks^ frappant des tam-tam, soufflant dans des flûtes à sept trous^ battant du tambourin et heurtant des cymbales, venaient me chercher pour me conduire vers ma fiancée. On jetait déjà des fleurs sous mes pas, des jpngleurs s'étaient empressés qui faisaient des tours pour honorer mon mariage, j'allais partir... Lorsque nui tante, fatiguée sans doute de mon inmiobilité, me frappa sur l'épaule.
— A quoi pensefr-tu donc, Jean-Marc? me dit-elle.
— Je pense, lui répondis-je, que j'ai oublié de me teindre les ongles avec du cinabre.
Ma tante se mit à rire ; mais, voyant à l'expression do mon visage la douleur presque aiguë que me causait ce rappel violent à la réalité, elle passa sa main dans mes cheveux :
— Hélas ! dit-elle, mon pauvre enfant, conmient tout cela finira-t-il ?
— Elle était si Jolie! répliquai-je avec un soupir.
Ma tante me crut fou, elle hocha la tâte en silence, et arrangea le feu, qui était presque éteint.
Mars 1848.
Une révolution a passé sur la France et Fa ébranlée jusqu'au plus profond de son être. De longtemps le pays
oscillant ne pourra retrouyer son équilibre. Les ministres ont collé de fausses moustaches sur leurs lèvres^ ils ont coupé leurs favoris^ ils ont rois des lunettes vertes et se sont bravement sauvés sans regarder en arrière. Les uns disent : C'est bien fait ! Les autres disent : C'est épouvantable! Moi^ je ne dis rien; la politique ne m'importe pas. Ce qu'il y a de certain^ c'est que personne ne s'y attendait et que chacun a été troublé dans son cœur. Un de mes amis^ haut fonctionnaire dans le nord de la France^ fut violemment destitué. Pris à l'improviste par cette ruine des efforts de toute sa vie^ il eut besoin d'argent et s'adressa à moi^ ce qui est bien et ce dont je le remercie. Malheureusement, je n'étais guère plus riche que lui, et je me trouvais alors dans un de ces moments de gêne comme tous les jeunes gens en ont subi et qui étaient, au reste, fort communs à cette époque de panique insensée. J'allai immédiatement trouver un négociant que ma mère avait autrefois sauvé d'une faillite en lui prêtant une importante somme d'argent qu*il me devait encore et que je laissais entre se§ mains, quoiqu'elle fût depuis longtemps exigible. Je lui exposai mes embarras, je lui dis qull me fallait quinze cents francs, soit comme prêt, soit conune remboiu^ement partiel. Il me répondit que ma demande était juste et qu*il comprenait parfaitement que c*étalt pour moi une loi d'honneur d'obliger un ami malheureux, mais en même temps il s'excusa sur les difficultés nouvelles et refusa net. Je sortis sans mot dire, blessé jusque dans mon âme,» furieux^ car je le savais en mesure de me rendre facilement le service que je réclanoais^ et me juraift d'exiger vite la somme entière qui m'était duc.
Ce refus m'a été très-pénible; cette impudence d'ingratitude a choqué tous mes instincts; j'en ai pl^ré de douleur et de rage. Mon notaire^ que j'ai été voir, m'a fait de la morale et m'a dit que la révolution avait annulé toutes les affaires; le pauvre homme est éperdu. Jamais je n'ai senti mon impuissance comme maintenant; j'ai beau regarder autour de moi, je ne vois personne sur qui je puisse m'appuyer. Cela est bon, au reste, et plein d'enseignements : tu es jeune, profite, examine, compare, et surtout souviens-toi; ce sont là des études sérieuses qui mûrissent et endurcissent aussi, ce qui vaut mieux: On serait, en vérité, bien sot de garder en soi quelques sentiments encore pitoyable? quand on vit dans de semblables cavernes.
Axiome : L'ignominie humaine est un océan dont nul plongeur n'a pu trouver le fond.
Au reste, tout m'irrite. Les plus forts sont terrifiés, et dans l'air plane une vague inquiétude qui rejaillit sur moi par les ennuis qu'elle me cause. Je n'entends parier que de cette révolution qu'on déplore si amèrement et qu on a laissé faire avec tant de bonne grâce. Je suis las de la stérilité de ces conseils rétrospectifs par lesquels chacun essaye de se consoler. « Ah ! si l'on avait su ! si 1*00 avait fait cela 1 ah! si Ton m'avait cru! ï> et toujours et sans cesse les mêmes discours répétés avec des mines de circonstance.
Hier soir^ chez ma tante, la conversation engagée sui* ce sujet en était arrivée à ce point de persistante bêtise qui fait comprendre les souhaits extravagants de Tibère 6t de Galigula. Une impatience pleine d'amertume' dé-
bordait ma volonté de rester calme. Je pris mon chapeau et je sortis.
J'allai devant moi^ sans but ; je montai les Champs- Elysées déserts, je traversai le pcmt d'Iéna^ je côtoyai le Champ de Mars^ déjà bouleversé par le travail des ateliers -nationaux^ et je gagnai les boulevards extérieurs.
Un vent humide et chaud passait en muettes rafales dans les arbres sans feuilles ; des nuages voilaient et dévoilaient la lune; j'étais seul et comme perdu dans ces lieux inhabités. Une tristesse sans bornes avait remplacé ma mauvaise humeur; j'éprouvais comme une lassitude organique. A quoi bon vivre? me disais^je.
Je m'assis sur Therbe d'un fossé et je restai^ la tête dans mes mains, absorbé par des idées de désolation. La solitude de ma vie m'effrayait ; je n'avais plus rien, ni frère, ni sœiu*, ni père, ni mère, ni maîtresse; je ne savais à qui donner ces besoins d'affection qui me dévoraient. Cela me rappelait ce temps de mon addiescenee où, sentant toute la douleui* de ce vide que la mort a fait autour de moi, je descendais de mon cheval sur les grandes routes, et je l'embras'sais en pleurant, et lui parlais comme s'il avaitpu me comprendre. Au reste, connaissonsnous les mystères de Dieu et savons-nous si les animaux Ae compatissent pas à nos douleurs et à nos joies!
Je souffrais de cet abandon et j'enviais ces idiots qui, restés enfants jusque dans leur vieillesse, ne connaissent de nos souffrances que le froid et la faim ; j'enviais ceux ^ui aiment, j'enviais ceux qui croient ; comme René> j'enviais ceux qui ont pour occuper leurs pensées le poids d'nn malheur réel, je jalousais l'humanité entière et je
rêTais comme toujours de m'en aller vivre avec les sauvages des montagnes Rocheuses ou du L*rador.
Des hommes qui passèrent en chantant je ne sais quel refrain patriotique me réveillèrent de mes réflexions. Il était tard, je me levai et je repris ma route, parlant à demi-voix dans Tobscurité et récitant des vers*
Je m'emportais à mon propre lyrisme, je marchais à grands pas, poussé par la violence de mes idées, ardent et déraisonnant sur mon état moral que je ne pouvais impartialement juger. J'en finirai bientôt, disais-je en jetant mes phrases au vent; je ne veux plus de cette existence sans tendresse et sans foi, je veux aller retrouver ceux qui sont morts, j'irai voir de l'autre côté de l'éternité ce que Dieu nous réserve, et sur ma ton^e on écrira Fanathème de Frank :
Malheur aux nouveau-nés 1 Maudit soit le travail I maudite Tespérance ! Malheur au coin de terre où germe la semence. Où tombe la sueur de deux bras décharnés 1 Maudits soient les liens du sang et de la vie ! Maudite la famille et la société !
Malheur à la maison, malheur à la cité !
Et malédiction sur ik mère patrie I
J'avais de nouveau traversé les ponts, et je me trouvais dans les environs du Palais-Royal, vers ces quartier^ tranquilles et reposés qui s'étendent entre la rue Saint-^ Honoré et la rue des Petits-Champs.
11 m'aurait fallu les attendrissements de Tamour pour donner à mon cœur le calme qu'il ne pouvait trouver. N'ayant pas la proie, je voulus avoir Fombre; sachant que la réalité ne m'était pas possible, je voulus au moins serrer une illusion dans mes bras.
Je frappai aune gi*ande porte surplombée par un balcon couvert d'arbustes morts; elle s'ouvrit et retomba lourdement denière moi.
C'était une de ces maisons impures que protège la police> que recherche la débauche et que remplissent la pai*esse et la misère. J'y venais^ chassé par ma tristesse, comme ces malades abandonnes de leur médecin^ qui demandent une guérison impossible à l'empirisme des charlatans.
Je montai un large escalier de -pierre. Au premier^ je fus reçu par une femme luisante à force d'être grasse, marquée de petite vérole, et portant à ses grosses mains des ongles démesurément longs. Elle me fit entrer dans une grande chambre dont les rideaux cachaient soigneusement les fenêtres; un épais tapis couvrait le parquet; des meubles en soie fanée étaient symétriquement rangés le long des murailles où pendaient de mauvaises gravures; un feu brillant flambait dans une cheminée ornée d'une pendule arrêtée et de deux candélabres que la femme alluma avant de s'éloigner.
Je traînai un fauteuil près du foyer et je m'assis. J'ouvrais fixement les yeux sur ce feu qui m*engoui*dissait, car j'avais très-froid. Tout à coup, une main se posa sur mon épaule, je me retournai; une jeune fille se tenait debout à mes côtés. Ses épaules et ses bras nus sortaient d'une robe de satin bleu; deux lourdes torsades de cheveux blonds tournaient autour de sa tête; sa taille molle et flexible se ployait à chacun de ses gestes; elle me regai*dait et souriait. Elle était jeime et belle à ravir; je la contemplai et me sentis plus froid qu'un trépassé.
— Quel âgeavez-vous? lui demandai-je.
— Dbt-sept ans^ répondit-elle; et d'un bond de chatte die s'assit sur mes genoux.
Je gardais le silence^ je ne sais quelle émition me serrait le cœur et me fermait les lèvres.
•— Ce n'est pas drôle^ un homme qui ne dit rien I s'ccria-t-elle au bout de quelques nûnutes; mais parlez donc^ mon cher ; vous êtes donc sourd et muet.
— Non^ lui rëpondis-je machinalement; j'ai mal à la tête.
•— Eh bien ! il faut mettre vos pieds à l'eau. Moi^ quand j'ai la migraine^ je bois du vulnéraire suisse^ et ça me fait du bien.
Puis elle se mit à chanter quelque chose d'atroce et de singulier dont j'ai retenu ces vers :
On lui coupa le ventre Pour en tirer sou enfant !
EUe en mourut la Madeleine 1 Elle en mourut la Madelon !
Elle battait la mesure avec son pied dont la pantoufle tenait à peine. Elle se leva^ arrangea ses cheveux devant la glace et se retourna ensuite vers moi.
— Si je ne vous conviens pas^ dit-elle^ il ne faut pas vous gêner^ je ne suis pas seule ici; vous poturrez choisir ! Franchement^ vous n'avez pas Tair de vous amuser beaucoup. Tiens^ ajouta-t-elle^ vous avez là une belle chaîne^ ça ferait un fameux bracelet !
J'ôtâi ma montre et la lui remis entre les mains. Elle entoura scmbras avec la gourmette^ et ouvrant un médaillon noir qui y pendait :
— Ce sont des cheveux de ta maîtresse ? demandatelle.
— Non, répon4lis-je ; je n*en aipas.
— Âlors^ ce sont les cheveux de ta mère ?
Je baissa la tête en signe d'affirmation.
— Est-ce qu'elle est morte ?
Je fis le même geste.
— Pauvre petit, tu m tout seul, s'écria-t-elle en se jetant à mon cou, c'est pour cela que tu es si triste !
Je ne peux exprimer le bien que me firent ces paroles. Cette misère effroyable qui comprenait la mienne et me tendait la main me remua jusqu'au fond des entrailles. Elle reprit sa place sur mes genoux; je sentis un flot de larmes monter jusqu'à mes yeux, et appuyant ma tête sur son épaule tiède, je pleurai abondamment. Elle me tapotait la joue avec sa main et me disait, de cette voix adoucie qu'on prend pour parler aux enfants :
— Pleure, pleure, pauvre petit, ça te soulagera! va, je je sais ce que c'est, et ce n'est pas moi qui rirai de voir pleurer un homme; ça n'est pas leur barbe qui les empêche d'avoir du chagrin.
Un allégement infini descendait en moi. A cette irritation nerveuse qui m'avait agité succédait un calme charmant. Je me baignais dans la pitié de cette enfant, et je sentais ^'amollir toutes les cdères dou}oui*euses qui m'avaient fait soufifrir.
Une sorte de lassitude attiédie détendait mes m^bres et coulait lentement dans mon être rasséréné.
Elle murmurait à mi-voix une chanson qui Ressemblait à un bourdonnement plaintif, se balançait et me dodelinait doucement la tête comme pour me bercer, elle s'interrompait pour me parler.
— Tu as tort de n'avoir pas de maîtresse^ me disait-
elle ; c'est bon, vois-tu, ne serait-ce que pour aller chez elle quand on est triste. J'aimerais tant cda, moi, un homme qui serait pâle et sérieux ! Quand tu Tennuieras, vieDs me voir, ça^e distraira, et tu verras comme je suis bonne fiUe. Si tu veux, un de mes jours de sortie, nous irons à la campagne, dîner au bord de l'eau, à Neuilly ou à Suresnes, et nous nous promènerons sur la rivière.
Elle se mit à rire aux éclats en frissonnant.
-*- Tiens, dit-elle, tes larmes ont coulé sur ma poitrine, ça me fait froid et ça m'a donné la petite mort!
Pendant longtemps elle me parla ainsi d'elle, de moi, de toutes choses, avec un mélange de sollicitude et d'insouciance qui me stupéfiaient, engourdissant par ses paroles une douleur dont elle ignorait la cause, que j'aurais été peut-être fort embarrassé de lui dire. Je me laissas aller à la musique de sa voix, muet et jouissant du bienêtre qui m'envahissait. Enfin, après un assez long silence pendant lequel cette jeune fille avait reconmiencé à chanteronner tout bas :
-*- Et vous, lui dis-je, est-ce que vous n'avez pas d'amant?
Elle se leva, s'appuya contre la cheminée, et me regardant avec une indéfinissable expression :
— Si, répondit-elle, j*ai tout le monde I
—Mais, enfin, parmi tous, n'en est-il pas un que vous aimez?
— Il y en avait un, reprit-elle ; je l'aimais bien, mais je l'ai quitté.
— Eh ! pourquoi cela?
Elle haussa les épaules et détoitma la tête.
— Est-ce qu'il vous battait et vous prenait votre argent? continuai-je avec intérêt.
iSO MÉMOIRES
— Oh ! ce D'est pas ça, répliqua-t-eile; ce n'est pas pour ça qu'on se sépare d'un homme, quand on Taime un peu.
— €*est donc lui alors qui vous a abandonnée pour une autre femme? *
— Non! noni dit-elle rapidement; écoûtez-moi, c'est bien simple. Il était garçon coiffeur au Palais-Royal ; c'était un grand jeune homme brun, avec de belles moustaches; il s'habillait bien; il avait une tournure de femme, et je Taimais beaucoup. Mais quand il m'embrassait et me prenait la taille, il faisait toujours des taches à ma robe avec ses doigts pleins de pommade. Malgré ce que j'ai pu lui dire, il recommençait toujours; à la fin, ça m'a fatiguée, et je Tai quitté. 11 n'a fait aucune démarche pour me rejoindre; alors, l'ennui m'a prise, et je suis entrée ici.
Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues; je lui pris la main.
— Laissez-moi, s'écria-t-elle, c'est bête de me faire raconter cela, ça me fait pleurer; j'amai les yeux rouges, et madame me grondera.
Je me levai pour prendre mon chapeau et partir.
— Tiens, vous vous eu allez, dit-elle. Après tout, vous êtes le maître. Donnez-moi votre adresse, et, si vous voulez, j'irai vous voir.
— Je pars demain pour un long voyage, lui répondis-je; car je savais trop que des émotions si bienfaisantes se retrouvent rarement deux fois de suite, pour ne pas fuir toutes les occasions de la revoir. Cependant, je ne voulais pas m'éloigner sans emporter au moins un nom que je pusse mettre siu* son souvenir. Comment vous appelez-vous? lui demandai-jc.
— Laurence^ répondit-elle.
— Écoulez, Laurence^ Je suis venu ici triste jusqu'à la mort, et je m'en vais consolé ; c'est à vous que je dois cela; je pars heureux de ce hasard qui a peimis qu'un grand bienfait me vînt de vous ; croyez que je n'oublierai jamais cette soirée passée près de vous.
Elle me regardait avec des yeux étonnés et semblait ne pas me comprendi^e.
— Tenez, repris-je, voici la chaîne de ma montre; faites-en faire ce bracelet que vous désirez, et n'oubliez pas le bien que vous avez fait à celui qui vous l'a donné.
Elle tenait la chaîne dans sa main, indécise, et ne croyant pas sans doute que je parlais sérieusement; je la baisai vite sur le front et je me sauvai.
— Les saints simoniens ont raison, m'écriai-je quand je fus dans la rue, le nom de Dieu est écrit sur toutes les plaies!
J'écouterai le conseil de cette fille, me disais-je en marchant, j'ai tort de n'avoir point de maîtresse, j'en aurai une; mais ce ne sera point parmi ces pauvres créatures perdues que j'irai la prendre. Je suis d'un caractère jaloux, et j'entendrais toujours sonner à mon oreille les baisers que d'autres ont reçus. Les jalousies rétrospectives sont les plus implacables, et ce sont celles qui me travaillent le plus, moi qui fus assez lâche pour frapper sur l'épaule d'une femme qui s'affaissait sur mon cœur, et pour lui dire ; A qui pensez-vous?
Être jaloux du présent d'une fenune, ce n'est rien. On se raisonne, on se rend compte, on examine, on tâte le danger, on marche vers lui, on le combat ; il y a lutte, victoire ou défaite. On peut se convaincre de la vérité
OU de la fausseté de ses croyances inquiètes ; on va vers la lumière^ la main sur son cœur^ le laissant battre de joie ou de douleui*^ selon ce qui se révèle; et puis^ on a parfois la fortune de tenir au bout de son épée celui dont la pensée vous tourmente ; parfois^ on a le ravissement de le voir mourir ; ceci est boni
Mais être jaloux de son passée c'est un intolérable supplice! se battre sans cesse contre un fantôme; n'avoir rien à donner en pâture aux douleurs qui vous harcèlent; chercher^ s'informer^ mendier des renseignements pour arriver à une clarté qui vous désespère ; vivre toujours dans une époque écoulée qui n'a pas existé pour vous et qui a appartenu à d'autres; se désoler à la vue d'un portrait qu'on voudrait briser sous ses pieds; ne point oser parier de ses angoisses, sentir l'injustice de ses reproches, et obéir fatalement à l'impérieux besoin d'en accablei* une femme désolée et réellement innocente ; s'épuiser en effî)rt8 honteux et tracassiers pour deviner le bijou donné parmi ceux qu'elle porte; exiger avec des récriminations, souvent amères et toujours injustes, le sacrifice de cette relique d'un temps peut-être plus heureux, c'est une torture incessante, jamais calmée, toujours renaissante, absorbante et sinistre, et que je ne souhaite à personne, pas même à ceux qui l'ont méritée.
Ces jalousies-là sont plus que mauvaises; elles sont méchantes, impies, criminelles et en dehoi^ de notre droit. On est bien malheureux de les subir. 11 faut les combattre, les vaincre, et trouver dans son intelligence assez de force et de courage pour réduire au silence les cris de son cœur. Pourquoi les fenunes seraient-elles condamnées à une constance inimuable, tandis que nous
usons si largement de notre mobilité? Il est temps cependant qu'elles soient conviées à cette égalité^ qui nous semble dangereuse parce que nous n'avons pas les vertus nécessaires pour la rendre moralisante et belle.
Resserrées dans une éducation bigote et £Btusse ; jetées sans apprentissage à travers les joies difficiles de Tamour et de la maternité; affaiblies *par une direction compressive et rarement bienveillante; tremblantes d'obéir à ces mouvements spontanés du cœur qu'on leur impute à crime; risquant leur honneur^ leur repos et leur vie lorsqu'elles écoutent les irrésistibles appels des passions; forcées de reporter sur leurs «enfants ces tendresses profondes conmae l'infini qu'elles cachent en elles; ardentes^ irritables et nerveuses; remuées par leurs sentiments^ avec d'autant plus de violence qu'elles les combattent davantage et que la société leur a imposé l'implacable loi de les dissimuler^ les femmes souffrent plus que nous^ aiment mieux que nous, et ne méritent pas les injustices dont nous les accablons. Elles nous rendent au centqpie le bonheur que nous leur offrons ; elles fécondent notre cervelle comme nous fécondons leur sein^ et si nous soHffiaes le père de leurs fils, elles sont souvent la mère de nos idées les meilleures. Nous devons tout respecter en elles, tout, jusqu'à ces caprices que nous avons tant de peine à comprendre, et quir sont souvent un impérieux besoin de leur natiu'e maladive, opprimée et multiple.
Hélas ! il 7 a deux ans à peine, je niais l'amour et je niais les femmes ! Par quel prodigieux changement en suis-je donc arrivé là ! £st-ce la vue de tout ce qui reste encore de bon dans cette pauvre fille dégradée ! est-ce le soulagement que sa pitié m*a apporté qui a pu ainsi bou-
leverser ma pensée ! Qu'importe? La Providence sait toujours tirer une conséquence morale des faits même \ùs plus immoraux; tâchons d'être assez grand pour faire comme elle!
Quoi qu'il en soit, je rechercherai les femmes, je tâcherai d'en aimer une et j'essayerai de devenir enfin heureux. Que trouverai-je? joie ou douleur? Qu'importe encore? Aimons, et Dieu fera le reste!