‹ Mémoires d'un suicidéChapitre 3 sur 6 · ÉPISODE · texte numérisé non relu

ÉPISODE

LETTRE A MADEMOISELLE GERXRCOE Vf,

Sans date.

Vous souvient-il, ma vieille amie, d'une soirée que j'allai passer dernièrement chez vous? Nous étions seuls dans votre petit salon,- assis près d'une fenêtre ouverte, pendant qu'un magnifique soleil d'été se couchait derrière les grands arbres qui entourent votre maison. Vous faisiez de la tapisserie, et tout en tirant votre aiguille, vous essayiez de me faire sortir de ces silences mornes dont je suis souvent la proie, et qui, ce soir-là, m'avaient envahi plus encore que de coutume. Je répondais par des monosyllabes à vos bienveillantes questions, et je retombais vite dans le mutisme obstiné qui me possédait. Lasse sans doute de cette conversation qui n'était pour vous qu'un fatigant monologue, vous prîtes le parti de vous taire aussi, et je restai libre de suivre les pensées qui m'emmenaient bien loin et qu'avait fait surgir en

moi la Yue de ce soleil couchant. Malgi*é rimmobilitd de • mes yeux, je vous voyais souvent lever sur moi, pardessus vos besicles, ce beau regard bleu qui vous rend si charmante avec vos cheveux blancs. Vous étiez inquiète; je sais ce que pouvaient peindre les traits de mon visage; leur expression vous troublait, et vous eussiez voulu savoir quel souvenir douloureux les contractait ainsi.

Quand la nuit fut venue, et que le domestique eut apporté les lampes, je reviqs à moi, et comprenant que ma conduite avait dû vous paraître au moins singulière, je vous baisai la main et vous dis :

— Pardonnez-moi; je suis parfois souffrant, et alors mon mal se traduit par une sorte d'impossibilité de parler.

Un sourire passa sur vos lèvres pendant que vous me répondiez :

— Vraiment ! mon cher Jean-Marc ! et comment appelez-vous ce vilain mal qui vous rend muet comme une tombe?

— Je ne sais, répliquai-je, en me sentant rougir; ce sont peut-être des diables blexis,

— Ah! fi! les méchants diables que vous avfz là; faites-voUs exorciser au plus vite par le curé de votre paroisse, afin qu'ils vous permettent de causer désormais avec une vieille amie qui vous a vu naître.

Je baissai la tête et ne répondis rien. Après avoir joui de mon embarras pendant quelques secondes, vous me tendîtes la main en disant : '

— Vous serez toujours un grand enfant, mon cher Jean-Marc; je vous connais depuis tant d'années, que je vous sais par cœur; vous souffrez ou vous êtes amoureux, et, un de ces jours, vous viendrez, les yeux gros de lar-

mes, me faire tos confidences. Je suis toujours votre bonne amie, comme tous m'appeliez jadis. J'étais la grande dépositaire de vos importants secrets, quand tous étiez tout petit. Lorsque votre bonne vous avait grondé parce que vous étiez tombé en voulant grimper sur un afbre, lorsque vous aviez été mis en pénitente pour n'avoir pas su votre géographie, lorsque votre mère se fâchait et vous appelait : Monsieur! c'est à moi que vous accouriez vite raconter vos chagrins; ne l'oubliez pas, et quand vos peines seront trop lourdes, venez comme au-trefois m'en donner la moitié.

Je vous quittai ingratement sans vous dh'e le sujet de ma tristesse; je m*en suis repenti depuis; souvent j'ai voulu aller vous voir, afin de laisser déborder auprès de vous mon cœur gonflé d'insupportables souvenirs , et je n'ai jamais pu m'y résoudre; je craignais vos reproches ; je me rappelais vous avoir entendue dire un jour : a Quand un homme aimé d'une femme l'abandonne aux tortures d'un époux instruit de sa passion, cet homme est tout près d'être un misérable. » Vous aviez raison; ce mot mon avenir y que tout homme jette à la femme qui veut fuir pour lui les douleurs conjugales, n'est qu'un mensonge plein de faiblesse et d'égoïsme. C'est un crime souvent; et ce crime, je l'ai presque commis, 6ar j'ai lâchement obéi à une femme qui me disait : Va-t'en! car je n'ai fait aucun effort pour l'arracher aux peines que je prévoyais, et que lui r&ervaît un mari irrité d'un amour adultère qu'il venait de découvrir. C'est à cela que je pensais, le soir où vous m'avez mis sur la vote d'une confidence ; c'est cela que je n'ai pas osé vous raconter. Je n'ai plus longtemps à vivre; écoutez donc ma

confession et pardonnez-mai , car j'ai cruellement souffert dans cette lamentable histoire qui s'ouvre par un malheur et se ferme sur un désastre.

Vous TOUS souvenez sans doute d'avoir connu dans le monde Suzanne B...^ dont la disparition éveilla dans la société une curiosité passagère qui s'effaça bientôt sous le flux toujours montant de l'indifférence humaine? — Ces* d'elle que je vais vous parler. — Comment ai-je été amenéy par la rencontre d'une fille perdue, à rechercher les femmes; pour lesquelles je professais un éloignement dont vous ïa'aviez souvent blâmé, c'est ce qu'il est inutile de vous 4ire.

Ce fut à cette époque, où je retournai momentanément dans le monde pour y conquérir une maîtresse , que je rencontrai Suzanne; vous vous rappelez combjBn elle était affable et quelles magnifiques boucles blon^ tombaient sur ses épaules blanches. Elle m'accueillit avec bonté, m'invita à ses soirées, et bientôt je fus admis dans son intérieur, dont je pus alors apprécier les perpétuels tiraillements.

M. B..., son mftri, touchait à la cinquantaine. Usé par ses débauches passées, ignorant et médisant, M. B... faisait partie de ces bandes d'oiseaux de proie qui glapissent autour du veau d'or. Ancien amant d'une fille de théâtre, pour laquelle il av$it fait mille extravagances ridicules, vautré par habitude dans la crapuk des mauvais lieux, impudent et grossier, il avait obtenu autrefois iSie certaine célébrité de bêtise et de laideur. Ruiné dans je ne sais quelle opération d'une moralité obscure, il avait été admi^, par suite de recommandations, dans une des hautes administrations de la Belgique. Au bout de trois

ans, il s'en voyait chassé pour faux et concussions. Une intervention de haut lieu empêcha seule les scandales d'un procàf. Revenu à Paris, rejeté sur le pavé, pamTC et déconsidéré, tenant à la vie malgré ses hontes, espérant peut-être cacher ce que chacun savait, il tourna les yeux autour de lui pour chercher une planche de salut qui pût le sauver de son naufrage.

Suzanne avait alors vingt-deux ans ; elle était orpheline, libre et riche, trois conditions favorables aux sottises. Elle rencontra M. B... et prit pitié de ce misérable; elle vit une infortune à soulager, elle fut sollicitée par cet attrait puissant de dévouement qui tourmente toutes les femmes, elle crut à la reconnaissance, sinon à l'amour, et elle épousa M. B..., qui, le lendemain du mariage, disait en se frottant les mains : « J'ai fait une bonne affaire. »

SuzAbe eut bien vite reconnu à quel homme elle avait donné son existence; elle cacha précieusement aux étrangers la vue de ses chagrins, et se consacra uniquement à son iils, enfant sérieux et blond qui faisait toutes ses joies. 11 y avait dix ans que durait pour elle le supplice incessant d'une imion mal assortie, quand j'entrai dans sa maison, où je devais apporter le malheur.

Comment nous nous aimâmes, cela est bien simple : naturellement, fatalement, parce que nous étions jeunes tous deux, parce qu'elle était lasse de son intolérable ^ ie, parce qu'elle arrivait à cet âge où la femme a besoin d une tendresse violente pour remplir son cœur, parce que je cherchais moi-même à donner les trésors d'affection qui dormaient en moi, parce qu'il y avait dans nos deux existences, extérieurement si différentes, un point de similitude qui était la souffrance occulte qui nous dé-

Torait. n n'y eut séduction ni de sa part^ ni de la mienne; l'amour vint naïvement, et je fus son amant avant même d'avoir pensé que je pourrais le devenir.

Nous eûmes quelques bons jours; elle se sentait heureuse de cette tendresse dont je Tenvironnais et que depuis longtemps elle avait désapprise, et moi je me laissais aller à ces émotions nouvelles qui me donnaient pour vivre une force que j'ignorais. J'avais loué dans un quai*ticr isolé de Paris un petit appartement ouvert sur des jardins; j'en avais fait un nid charmant; c'est là que je recevais Suzanne. Nul ne soupçonnait notre liaison, et je commençais à croire qu'oa pouvait rencontrer des joies dans Texistence, lorsqu'une imprudence de Suzanne me rejeta pour toujours à travers des tourments sans fin.

Un matin que j'étais chez moi, occupé à écrire, j'entendis sonner violemment à ma porte; presque aussitôt mon cabinet s'ouvrit, la femme de chambre de Suzanne s'y précipita et me tendit une lettre en disant :

— De la part de madame ; lisez vite ; monsieur va venir I

Je décachetai le billet; il ne contenait qu'une seule li-^ gne tracée au crayon :

m II sait tout, nous sommes perdus! y>

Je jetai un cri et je sentis un grand déchirement dans mon cœur.

La femme de chambre reprît :

— Madame a dit que vous n'écriviez pas, mais qu'elle voudrait vous voir, et que vous pouviez me conGer une réponse verbale.

— Mais conunent tout cela est-il arrivé? m'écriai-je. . — Je ne sais pas. Monsieur s'habille pour venhr ici ;

madame est en larmes et m'a envoyée en toute hâte. Que faudra-t-il lui dire?

— Vous lui direz que cette nuit je l'attendrai dans votre chambre^ et que je suis prêt à faire tout ce qu'éUe.Toudra.

La femme de chambre sortit et je restai seul. Je ne pouvais tenir en place^ je maixhais. dans mon appartement, secoué par une inquiétude pleine de fièvre^ faisant mille projets par minute^ et ne pouvant prendre aucune résolution^ car je ne savais rien, sinon que mon bonheur venait de s'écrouler sur moi.

Au bout d'une dksmi-heure de cette incertitude poignante^ plus terrible cent fois que le mal lui-même, la sonnette vibra de nouveau. J'étais fort ému^ j'entendais le battement de mes artères, ime indicible oppression m'écrasait le cœur. Je m'assis machinalement et je pris un livre pour me donner une contenance.

Ma porte s'ouvrit, et M. B... parut. Son visage^ pâle et défait, me sembla vieilli de dix années. Je me levai pour le recevoir, et je jetai involontairement les yetiî sur deux épées de combat pendues à ma mm'aille. 11 surprit ce regard et en comprit sans doute l'intention^ car il me dit avec un calme dont je ne fus point dupe :

— Je suis armé, monsieur.

— Tant mieux pour vous, lui répondis-je en reprenant une assurance pleine de hauteur, nous pourrons en finir tout de suite.

— Mais, monsieur... balbutia-t-il avec étonflement.

— Je sais, repris-je, que vous connaissez la vérité ; qu*avez-vous à me dire? Je suis prêt à vous écouter.

' Je poussai un siège vers lui ; il s'assit, fort troublé ,- il était évident qu'D avait préparé un discours et qu'il se

trouvait trè&-surpris de me voir prendre une initiative dont il avait compte profiter.

11 tira lentement; et comme avec réflexion^ une lettre décachetée de son portefeuille et il me la donna.

Elle était de Suzanne et à mon adresse. Je la lus. Voici ce qu'elle contenait :

« Je ne puis aller chez nous aujourd'hui^ comme nous )) en étions convenus; mon fils est souffrant et je reste » près de lui. Ce soir^ viens nous demander à diner ; tu 1» sais que j*ai besoin de te voir et que je t'aime mainte- » nant et pour toujours. »

Lorsque j'eus fini^ M. B... reprit la lettre et la remit dans son portefeuille.

^ Eh bien ! monsieur^ lui dis-je.

11 parut se recueillir quelques secondes^ et me parlant avec une voix qu'il tâchait en vain de rendre calme, il me dit en pesant chacune de ses paroles :

-* En interceptant cette lettre, j'ai acquis la triste certitude que ma femme me trompait et que vous étiez son complice. Malgré les bontés sans nombre que j'ai eues pour eUe, malgré ma tendresse^ malgré mes soins assidus, ma femme ne m'aime plus ; c'est à vous que je le dois, c'est à vous que je dois le trouble de mon ménage et le malheur de ma vie entière. C'est vous qui n/avez appcHié le déshonneur et le ridicule. Vous avez brisé à jamais le repos d'un homme qui vous avait loyalement accueilli, vous vous êtes conduit comme un misérable...

Je l'interrompis avec vivacité, et lui saisissant le bras :

•^ Monsieur, lui dis-je, je comprends et je respecte tous les droits blessés que vous portez en vous; mais il en est un que j& ne vous reconnais pas et dont je vous

défends d^user, c^est celui de m'insultcr. Tout peut se terminer d'und façou convenable et sans injures. Soyez homme comme il faut^ je vous en prie ; si vous Tenez pour me provoquer, je suis prêt à me rencontrer avec vous où vous voudrez, quand vous voudrez et comme •vous voudrez.

— Ma résolution est irrévocablement prise de ne point me battre avec vous, me répondît-il avec un sourire forcé ; vous êtes jeune, je ne le suis plus ; et vous passez pour avoir certaines habiletés de spadassin dont je ne veux point faire Texpérience.

— Eb ! que venez-vous donc faire ici? lui demandaije révolté de sa réponse.

— Vous allez le savoir, reprit-il, si vous voulez m'écoûter. Comme je ne crois pas que Thonneur déchiré se raccommode à coups d'épée, je ne me battrai pas, ainsi que j ai eu Thonneur de vous le dire ; je suis maître de la position et je ne veux point la perdre. Vous comprenez que vous ne pouvez plus venir chez moi, car votre vue me serait insupportable; vous comprenez aussi que vous devez quelques satisfactions à mon repos que vou» avez si cruellement détruit; je viens donc vous demander de vous éloigner de Paris pendant quelque temps, et de me donner votre parole d'honneur que jamais vous ne chercherez à revoir madame B...; àces deux conditions^ je consens à excuser sa faute...

Je voulus l'interrompre.

— Pardon, dit-il, je n'ai pas fini. Si vous refusez d'accéder à ces demandes fort légitimes de ma part, j'e remettrai cette lettre entre les mains du procureur de la lépublique ; elle sufûra amplement à établir le délit, et

votre maîtresse et vous, tous serez condamna comme adultères. De plus, j'exige que tous me donniez toutes les lettres que madame B... tous a écrites, afin que je puisse les anéantir.

Ma^é ma douleur et ma rage, je sentab que cet homme arait raison et que le drâit de ta société était pour lui. Je restai immobile, réfléchissant et cherchant en raiu une issue à l'impasse dans laquelle je me trouvais enfermé.

— J'attends votre réponse, me dit-il après quelques minutes d'attente.

— Je vdusla ferai connaître dans vingt-quatre heures, répondis>je en me levant pour le congédier.

— le reviendrai moi-même la chercher demain à midi, et si elle n'est pas telle quejel'espère, àuneheuro je me rendrai au palais de Justice.

A ces mots, il me fit un profond salut que je lui rendis, et il s'Éloigna.

Je me débattais encore au milieu de mes incertitudes, car je ne voulais m'arrêler à aucune décision avant d'avoir tu Suianne.

11 m'était impossible de rester chez mol, oii je rongeais douloureusement mon impuissance sans savoir eu tirer un pvti I a cheval, et

tout te jo tous les che-

mins qui i ramenai la

malheure

Lorsqui nit un billet

de Suzar , femme de

chambre.

«Viens ue coûte, je

» monterai un instant chez Louiee, ne serait-ce que pour n t'embnuser une dernière (ois. L'a^-tu tu? le suis ■» morte d&douleur et d'angoissi'S. Quelque parti que tu B prennes, n'oublie pas que j'ai un fils, et que je ne puis p lui laisser lïe moi Md souvenir dont il aurait à rougir. B Que le ciel ait pitié de nous ! Je l'aime ! je t'aime ! »

La nuit me parut bien lente à venir. Ne sachant que faire de ma triste personne, j'allai à t'Opëra. J'avais besoin d'entendre de la musique et de sentir des harmonies couler dans mon cœur. Je pris une loge de baignoire afin d'être seul et invisible. On donnait les HugiunoU. Aux demiërea noies du duo de Raoul et de Valentine, j'éclatai en larmes. Que Mejerbeer soit béni pour le bien qu'il m'a fait ce u)ir-là I

Je sortis plus calme, prêt à tout, mais inébranlaMe dans ma résolidion de sauver Suzanne. Je me dirigeai vers sa maison; minuit venait de sonner. Louise m'attendait devant la porte cochère; elle me fît monter cinq étages de l'escalier de service, et j'entrai dans une de ces étroites mansardes sans espace et malsaines, qui servent de logement à la plupart des domestiques de Paris.

A toute éventualité, j'avais apporté mes pistolets, trèsdécidé à en faire usage si H. B... m'; réduisait par une présence inopinée. Je les déposai sur une chaise et j'attendis.

Une I de cuivre

' sur leq i au mur

battait quelques

kurdes latent par

momen ablante et

pâte, n Ire-bàiliée

de sa chambre. De temps en temps, nous échangions quelques paroles à voix basse.

-^ J'entends du bruit S

— Est-ce elle ?

^— Non ! c'est la ciâsmière du irolnëme qui ferme sa porte.

Puis nous nous taisions et nous n'entendions j^us que cette espèce de murmure aigu que produit le silence de la huit.

— Pourvu que monsieur ne se réveille pas !

— Où est la sortie sur l'escalier de service ?

— A la cuisine ; il faudra qu'elle traverse le salon et la salle à manger. Pauvre madame, elle qui est si bonne !

— Nentendez-vous rien ?

— Non ! Heureusement que le petit ebt malade^ ça lui fera un prétexte pour se lever.

Quatre heures, quatre heures mortelles et maudites se passèrent ainsi. Louise, épuisée d'inquiétudes et de fatigue, s'était assoupie sur une chaise adossée à son lit.

EnOn un bruit de pas amortis monta l'escalier, la porte s'ouvrit et Suzanne se jeta dans mes bras.

Elle était pieds* nus, dans sa robe de nuit, les épaules à peine couvertes d'un châle. Ce ne fut d'abord qu'un long sanglot, elle pleurait beaucoup, et en la regardant je compris dans toute sa valeur cette expression : les iarmes jaillissaient de ses yeux. Elle frissonnait, elle avait froid ; nous renveloppâmes dans une couverture arrachée au lit. Louise lui baisait les . mains et les bras.

— Madame, pauvre madame, disait^lle, ne vous faites donc pas de mal comme ça : il n'y a que la mort qui soit sans remède.

— y ai peur^ disait Suzanne^ si cet homme se doute que je suis ici^ il est capable de me tuer.

— Ne cra'ms rien, chère enfant, il n'oserait te toucher en ma présence.

— 11 m'a déjà b^^tue ce matin, reprit Suzanne en déplaçant son châle et en me montrant son épaule bleue et meurtrie.

Je ne crois pas avoir, dans ma vie entière, éprouvé une indignation plus terrible que celle qui me saisit à cette vue. Je poussai un tel cri de rage et de désespoir que les deux femmes se jetèrent sur moi comme pour m'arrêter.

— Ce n'est rien ! ce n'est riehl dis-je en les écartant ; aujourd'hui nous sommes les vaincus et il faut être résignés; mais un jour viendra peut-être où j'aurai ma revanche à mon tour !

Louise sortit, ferma en dehors la porte de la chambre où nous étions et s'assit sur l'escalier, ouvrant l'œil et l'oreiUe afin de nous avertir si quelque danger venait vers nous.

— Qu'allons-nous faire, mon Dieu! me dit Suzanne eh me serrant les mains.

— Avant tout, lui dis-je, raconte-moi comment cette catastrophe est tombée sur nous.

— Bien simplement, me répondit-elle; Dieu se ser^ des armes les plus ordinaires pour frapper ceux qu'il veut perdre. Je venais de t'écrire que je ne pouvais aller aujourd'hui à notre rendez-vous, la lettre était cachetée et je mettais l'adresse, lorsque M. B... entra; je fermai mon buvard, afin qu'il ne vît rien. Il me pria très-naturellement de lui remettre un bordereau qu*il m*avait donné

à garder. Je me levai et j*aliaile prendre dans ma charnbre à coucher; quand je revins, il tenait la lettre ouverte à la main et l'agitait sans pouvoir parler. Je tombai assise sur un fauteuil, la tête dans mes mains et priant Dieu, car je croyais qu'il allait m'assassiner; j'étais folle de terreur. Son premier mot fut une insulte si grossicro, que je n'ose pas te la répéter ; je voulus répondre : Taisez-vous, misérable, me cria-t-il; et saisissant une grosse tringle à rideaux qui se trouvait sur un meuble, il m'en frappa si violenunent que je tombai en jetant un cri. 11 était violet et conune suffoqué. Un instant j'ai espéré, à travers mon épouvante, qu'il allait avoir un coup de sang. ' Il balbutiait et répétait toujours : Misérable ! misérable ! mais qui est-ce qui se serait jamais douté de cela? J'étais à moitié agenouillée par ten*e, je pleurais et ne disais rien; je pensais à toi et à cette promenade si calme que nous avons faite ensemble, il y a un mois, à Yiroilay. Il marchait de long en large dans la chambre. Il parlait ! il parlait! m'accablant dlnjures, de menaces et me donnant des noms à faire rougir une fille publique; enfin, quand il eut épuisé ce vocabulaire des halles, il s'arrêta : Je vais chez votre amant, dévergondée que vous êtes, me dit-il, et nous verrons ce qu*il osera me répondre. Ce fut alors que je décrivis le mot que Louise te porta. 11 est resté absent toute la journée et n'est revenu qu'à six heures et demie, pour dîner. Demain, vous connaîtrez votre sort, m'a-t-il dit ; et ce fut tout. Il ne m'a pas adressé la parole une seule fois dans cette sobrée qu'il a passée au coin du feu. A onze heures il est rentré chez lui; jus^qu'à trois heures je l'ai entendu marcher et piétiner dans sa chambre; c'est pour cela que j'ai tai'dé si longtemps.

Quant à ce que je soufifre^ je ne t'en parle pas; je suis anéantie^ sans force, plus morte que vive, et je ne sais quel malheur il me réserve encore.

J'essayai de donner à Suzanne un courage dont je prévoyais qu'elle aurait besoin plus tard, je tâchai de la ooa« soler, et pour lui prouver que son sort ne serait pas aussi affreux qu*elle le craignait, je lui raccmtai en grands détails mon entrevue aveeM, B...

— Oh ! mon pauvre ami, me dit-«lle, il faut que tu aies le courage de t'effacer devant la volonté de cet homme, il faut faire tout ce qu'il demande ; il faut partir, me fuir, ne jamais me revoir; il faut hrûler mes lettres, oublier jusqu'à mon nom; il faut que tu m'aides à me sauver, à sauver mon fils dont il me séparerait ; il faut que tu m'aimes toujours, que tu m'aimes asses pour souffrir et te sacrifier à mon repos.

r- Je ferai ce que vous voudrez, Suzanne, lui répon* dis-je; mais aveK*vous réfléchi qu*enm'éloignant je vous laisse sans défense au pouvoir d'un misérable qui abu* sera cruellement de sa force? Je ne suis pas dupe de ce pardon qu'il vous promet, et vous allez avoir à lutter contre une tyrannie permanente devant laquelle vous serez obligée de vous courber et qui sera d'autant plus intolérable que vous ne pourrez en avouer la cause. Cette lettre qu'il garde et qu'il ne détruira pas sera entre ses mains une arme à double tranchant, dont il se servira pour exalter sa prétendue générosité et pour vous frapper sans relâche. Votre vie va devenir un insupportable sup* plice. Tout dans votre conduite sera un motif à récriminations Injurieuses; vos actes les plus simples seront interprétés et calomniés; vous allez marcher maintenant

entre la haine et la peur^ dévorée par l'une, écrasée par l'autre et regrettant chaque jour de n'être pas morte pour échapper à tant de douleurs. Si je reste ici, au contraire, pouvant accourir près de vous à votre premier appel, il craindra un éclat, une vengeance, que sais-je, une fuite peut-être; et ma présence, que je ne lui laisserai pas igQorer, lui inspirera sans doute des égards qu'il couver* tira en tracasseries journalières si je vous abandonne.

— Et pourrai-je te savoir près de moi sans- courir dans tes bras? s'écria Suzanne; il a tout pour lui, la loi, le droite l'opinion. Crois-moi, je le connais, il ne reculera pas devant • un scandale, et rien ne l'arrêtera pour me frapper jusqu'aux entrailles. On me tramera devant des juges, on me mettra en prison, comme on a fait à cette pauvre madame X...; on m'arrachera mon enfant; je serai chassée du monde, déshonorée, perdue; ô Jean- Marc, je t'en prie, je t'en conjure à genoux, fais tout ce qu'il deipandera, va-t'en, va-t'en si loin qu'on n'entende plus parler de toi. Laisse-moi reconquérir mon repos, laisse-moi vivi'e douloureusement entre mon fils et ton souvenir adoré, laisse-moi expier dans les larmes les joies infinies dont je me suis enivrée sur ton cœur.

-* Soit! lui dis-je, je pai*tirai! je promettrai de ne plus vous voir, je brûlerai vos lettres et je m'en irai par le mondé portant mes chagrins et le regret de vous avoir perdue.

Il y eut un moment de silence; Suzanne me regardait avec une expression, indéfinissable de stupeur et d'angoisses. Tout à coup, elle éclata en sanglots et se jetant sui* moi, elle me saisit convulsivement dans ses bras.

— Avant de partir, me cria-t-elle, jure-moi, jure-moi

lAO MEMOIRES

que jamais tu ne m'oublieras^ jure-moi que toujours tu me garderas ton bœur et que jamais tu ne cesseras d'aimer ta malheureuse Suzanne !

— Pat ma mère qui est morte, par le Dieu vivant, par mon âme éternelle, je te le jure, lui répondis-je en rétreignant contre ma poitrine. Hélas! j'étais de bonne foi en jurant ainsi!

— Bien ! reprit Suzanne, maintenant tu peux t'en aller, je te promets d'avoir du courage.

Effrayée par Tédat de nos voix, la femme de chambre rentra.

— Parlez plus bas, parlez plus bas, dit-elle, vous allez réveiller les voisins.

L'exaltation fiévreuse de Suzanne avait fait place à une prostration complète. Assise et courbée, la tête retombée contre le lit, elle pleurait. Je sentais mon courage m'abandonner aussi, la force factice dont je m'étais enveloppé pour cette entrevue suprême s'évanouissait devant mon désespoir.

^ Je vous la confie, dis-je à Louise, ayez-en bien soin, ne la quittez pas, et surtout venez me voir avant mon départ;

Je donnai un dernier baiser à Suzanne et je m'enfuis. Je n'avais pas descendu deux étages que j'entendis un cri déchirant qui me mordit au cœur, je me bouchai les oreilles en étouffant mes sanglots.

Il était cinq heures du matin. Paris s'éveillait; des marchands de vin ouvraient leurs boutiques; les garçons boulanger? rangeaient des pains dans de petites chairettes; des ouvriers se rendaient à leur travail.

— Tiens, dit Tun d'eux, en me voyant passer, voilà un

sieur qui revient du bal : sont-ils^eureux ces flâ"

monsieur neurs de riches !

Quelques heures après être rentré chez moi^ je reçus une boîte soigneusement cachetée. Je Touvris; elle contenait une tresse de cheveux blonds à faire pâlir d'envie Bérénice, dont la chevelure était si belle qu'on en fit une constellation, et un seul mot, celui que Charles Stuart dit avant d'allonger son cou sur le billot tendu de noir': Remember!

A midi, on m'annonça M. B... J'étais prêt à le recevoir.

— Avez-vous réfléchi à mes propositions? me dit-il.

— Oui, répondis-je, et je les accepte toutes.

En sa présence, je jetai au feu les lettres de Suzanne, je promis de ne jamais lui écrire et de m'éloigner de Paris pendant quelque temps.

— Ou irez-vous? me demanda M. B...

— Gela vous importe peu, lui répliquai-je; dans trois semaines je serai parti, cela doit vous suffire et dore notre conversation, ajoutai-je en ouvrant ma porte.

M. B... se retira. Je ne l'ai jamais revu.

Quand il se fut éloigné, quand j'eus accompli ce dur sacriQce où tout souffrait en moi, depuis ma tendresse jusqu'à mon oi'gueil; lorsque j'eus bien compris que Suzanne était à jamais perdue pour moi, je sentis mon cœur se noyer dans une amertume infinie; une lassitude énervante se répsm&it en moi, et je fus vaincu jusque dans la moelle de mes os.

Lo lendemain j'appris que M. B... avait emmené sa femme à la campagne.

Louise vint me voir; je lui racontai mes projets, afin qu'elle pût les redire à sa maîtresse; je lui remis Tiliné-

raire du voyage ^e j'allais entreprendre, et je pris différents arrangemSits avec elle afin d'avoir des nouvelles de Suzanne et de lui donner des miennes.

Vous vous étonnerez peut-être, ma vieille amie, qnV près ma promesse de cesser avec madame B... toute relation directe ou indirecte, je prisse des précautions minutieuses pour conserrer entre mes mains un bout de cette chaîne qu'on voulait violemment briser; cela est simple, cependant, et malgré Tombrageuse probité que vous me connaissez, ce fut sans efforts sur moi-même que je me conduisis ainsi. Comme Corneille de Witt, j'avais signé mon serment: Fi caactusl Au-dessus du droit étroit et abujsif d'un mari trompé, il y a le droit humain, passionnel, imprescriptible; et ce fut de celuilà que j'usai sans scrupule, avee la conviction profonde de rester honnête homme. Je vous avouerai même qu'avant mon départ j'essayai de revoir Suzanne, mais sans pouvoir y réussir.

Ce qui dominait en moi, au milieu de mes douleurs, de mes inquiétudes^ de mes appréhensions, c'était une haine folle pour M. B... Avant le maltieur qui nous avait frappés, je n'avais poiu- lui qu'une sorte de.bienveillance< banale qui se traduisait par une politesse assez empressée. Lorsque j'eus appris qu'il n'avait plus rien à connaître, j'eus vers lui un sentiment de pitié rédle et presque douloureuse; je plaignis sincèrement cet homme qui ne m'avait jamais fait aucun mal et dont j'empoisonnais peut-être la vie; maintenant que tout était consommé, je ne ressentais plus qu'une fureur d'exécration sans bornes qui s'échappait par des souhaits de vengeance et des imprécations forcenées.

A travers toutes ces tristesses, je faisais activement les préparatifs de mon voyage. Comme toujours»je me dirigeais vers rOrient^ que cette fSis je comptais parcourir dans tous les sens avisint de rentrer en France. Je n'em^ menais avec moi que mon grand lévrier persan^ ce beau Boabdil auquel vous avez donné tant de morceaux de sucre^ et mon vieil Arnaute^ Bekir-Aga^ que vous appeliez plaisamment mon mamamouchi. Vous savez dans quelles circonstances Je lui ai sauvé la vie dans ma première tournée en Ëpire^ et de quel attachement ce pauvre homme a récompensé ce triste service. Vous souvenezvous encore de votre étonnement lorsque vous Tentendîtes pour la première fois me tutoyer dans Tincompréhensible jargon qu'il parle en guise de français? J'eus grand'peine à vous faire comprendre qu'il obéissait à un usage de son pays, et qu'il ne commettait point une familiarité aussi choquante que vous le pensiez.

Donc un matin, nous partîmes tous trois : Dekir-Aga^ heureut d'aller revoir le soteil des pays musulmans, et moi, triste^ navré et laissant derrière moi une partie de mon être ouverte à tous les tourments de l'absence et de l'oppression.

A Marseille, où Je passai deux Jours en attendant le départ An bateau à vapeur le Léonidas, qui devait me porter à Alexandrie, je reçus une lettre de Suzanne; cette lettre, la voici :

« Je ne veux pas, au milieu de mes douleurs, avoir la » a'ainte que tu puisses m'accuser d'ingratitude. Non, » non, malgré tout le mal que m'a causé ton amour, je » t'aime de toute mon âme, je t'aimerai toute ma vie. » Je n'ai plus un instant de repos; je suis misérable;

» toutes les foudres du ciel sont déchaînées contre moi. Y> Pour mon enfant^ je me plierai à tout^ je supporterai » tout; mais ce qu'il mS faut pour m'apporter du cou- T» Tùge, c'est la certitude que ton cœur m'appartiendra Y> toujours. Je ne dois jamais te revoir^ je le sais, mais )> au moins je veux être assurée que de loin ta tendresse » planera sur moi. Mon avenir est entre tes mains^ com- » prends-le bien et ne le hasarde pas par des impi*udences » où te pousserait cet amoiu* qui m'a rendue si heureuse. ï> Va, voyagé, cours le monde, instruis-toi, grandis en- » core; mais ne m'oublie jamais. Je ne vis plus, je ne » pense plus, je deviendrai folle. On me sépare de tout )> ce qui vient de toi, de ces mille niaiseries qui me sont », si chères; on me prend tout; mais mon cœur, on ne D me l'arrachera pas, et il t'appartient, cher Jean-Marc » adoré. Je suis surveillée, gardée à vue; cette lettre, je D te récris, la nuit, à la lueur de ma veilleuse, sur mes » genoux. Que personne au monde ne la connaisse, il » faudrait même la cacher à ton ombre. On m'avait fait » jurer sur la tête de mon fils que je ne l'écrirais jamais. » Que Dieu me pardonne de manquer à mon seiment et » ne m'en punisse pas encore.

)) Adieu, Jean-Marc, adieu pour toujoui*s ! Si je meurs p pendant ton absence, c'est à toi et non pas à Dieu que » je rendrai mon âme, car c'est toi qui m'as créée, c'est » par toi seul que j'ai vécu. Ahl sans mon enfant, je ï> voudrais mourir. Un dernier baiser, et puis adieu, jus- T» qu'à la mort; aie pitié de mes tortures en ne m'ouï> biiant jamais! »

Celle lettre renouvela mon désespoir et mes colères. Un instant j*hé$itai si je ne rctoui*ncrais pas en arrière

pour aller vers Suzanne, renlever, elle et son fils, et fuir dans quelque île de la Grèce^ loin de ce monde que je détestais de toute la violence de ma douleur. Ah I si ] V Tais pu prévoir l'avenir^ comme j'aurais vite exécuté ce projet, et que d'irréparables infortunes je me serais épargnées.

Quoi qu'il en soit des suites de cette triste aventure^ je répondis à Suzanne :

« Du courage, chère enfant, ne te lasse pas d'en avoir; » là est ton salut et ton repos futur. Je suis écrasé moi- » même, et maintenant je ne pourrais guère te donner » l'exemple de la fermeté. Mon impuissance dans toute 1» cette histoire, mon impossibilité de te secourir, de te » soulager, de t'apporter les encouragements de ma ten- » dresse, me désespèrent et me tuent. Ma pensée con- » stante, incessante était toi, toujours toi. J'arrangeais » l'avenir de notre existence, je nous voyais vieillissant )> côte à côte^ je te sentais vivre jusqu'au fond de moi- » même; misère de moil tout cela est-il donc perdu? » Non, non, car tu es à moi, bien à moi ! Les serments » qu'ils t'ont arrachés sont nuls et ne détruisent pas ceux » que tu -as jurés dans mes bras; tu es- à moi comme le D sang qui coule dans mes veines, comme le cœur qiii » bat pour toi dans ma poitrine; tu es à moi! De quel ^ droit se plaint-il donc, cet honune qui a rineffable bon- » heur de s'agiter à tes côtés, de vivre de ta vie, de te » Toir chaque jour, et de pouvoir embrasser son enfant? » Ah! ma pauvre chérie, je suis bien malhem*euxl Tu A m'as dit adieu I je ne veux pas de ton adieu; jo te » dis : au revoir f mais non pas adieu! Si tu pouvais » voir l'inébranlable résolution et l'inflexible énergie qui

» se dressent en moi malgré l'atonie de ma douleur, ta D comprendrais peut-être de quelle tendresse tu es aimée. )i Tout ce qu'on me demandera encore^ tout ce qui » pourra contribuer à ton repos, je le ferai; mats je te » re verrai. Les promesses qu'on a exigées^ je les ai faites; » qu'importe ! c'est vis-à-vis de toi que je ne peux pas, » que je ne veux pas être parjure. Non, ce n'est pas ton )) dernier baiser que tu m*as envoyé; l'avenir est à nous. D Si cet homme ne meurt pas, c'est que la volonté hu- » maine est sans force ; je m'en vais maintenant porter D le deuil de sa- vie, comme d'autres porteront le deuil D de sa mort.

» Quand je pense que je n'entendrai i^us ta voix chanter 9 les airs que nous aimons, que mes soirées s'écouleront » sans toi, et qu'il va me falloir passer de longs jours » sans te voir ! Oh! que de douleurs il y a en moi! Tu as » bien fait de m'écrire; écris-moi encore, et que Dieu te )i bénisse pour chacun des mots que tu m'enverras.

D Adieu, chère tristesse de mon cœur; je donnerais » ùia vie maintenant pour t'apercevoir. Tu me dis de ne 1» point f oublier! Jamais! jamais! Souviens-toi que je )) t'appartiens, que je suis ton époux d'élection; que tu »' m'as juré d'être toujours à moi ; souviens-toi que je suis i> ta chose, qu'à ton premier geste je serai prêt, et que )> pour te délivrer, si tu veux, je suis aussi bien préparé y> pour un crime que pour une bonne action.

9 Au revoir! au revoir! je t'envoie mon cœur et mes D lèvres. »

Si je vous cite textuellement ces deux lettres qui n'ajoutent aucune clarté apparente à ce récit, ma Tieille amie, c'est pour vous prouver à quel degré d'exaltation

nous en étions arrivés Tun et l'autre et combien dut être douloureuse celte séparation yiolente qui s'accomplissait malgré nos yoloniés et au milieu du libre exercice d'une passion sérieuse. 11 me fallut alors un grand courage et la nécessité d*un devoir impérieux à remplir, pour quit* ter la France et me jeter à travers les hasards d'un voyage au moins pénible, sinon dangereux. J'avais pris la surexcitation de mon cœur pour un sentiment réel et profond; ma tendresse heurtée par un obstacle inrâcible avait grandi tout à coup, et à ce moment je la croyais éternelle. Je jurais à Suzanne de l'aimer toujours, je le voulais alors, je le pensais; mais je ne deisii pas tarder à voir cette tempête d'amour se calmer bientôt pour faire place aux nonchalances de ratUédissement , sinon de l'oubli

Ce fut par une froide matinée de décembre que je montai sur le navire à vapeur ; il pleuvait; le ciel gris s'étendait à perte de vue au-dessus de la mer livide. Pendant que le batea\i, secoué par les efforts de sa machine, marchait en luttant contre le vent, je contemplais les côtes décharnées de la Provence qui se repliaient dans les brouillar4s du lointain ; je pensais à ce chaud appartement ignoré de tous où je voyais Suzanne, je me rappelais une à une noes ressouvenances lés plus chères, je me la figurais désolée et pleurante, immobile et son» géant k moi.

-^ Hélas! me disais-je pendant que la pluie d'écame soulevée par les palettes mouillait mcm visage; hélas! dois-je donc ainsi porter malheur à tous ceux qui m'aiment? La solitude doit-elle se faire à mon approche? Tout ce que je construis doitpU s'écrouler, et tout ce qu»

j'aime mourir ? Mon cœur sera-t-il toujours forcé de soulever des tombes ou de se glisser à travers des infortunes pour ti^ouver pâture à des besoins d'amour? Pour* quoi n'étes«vous pas là^ afin de me consoler^ ô ma mère que j'ai tant aimée!

Longtemps je restai appuyé contre les bastingages ^ perdu dans mes réflexions^ bercé par le bruit monotone du balancier et le sourd bourdonnement des roues qui plongeaient dans les yagues^ regardant toujours du côté de la France. Quand sa dernière montagne eut disparu sous les nuages, un sanglot monta jusqu'à mes lèvres^ et je poussai le cri des matelots en péril :

— Adieu-va !

Ce fut seulement en abordant la terre d'Egypte que je retrouvai un peu de tranquillité et de courage. La grande poésie de ce merveilleux pays adoucit ma tristesse et me rendit des forces. Je marcbais sans cesse par les paysages Nsplendides dont la beauté sereine et pacifique envahissait mon être et le ranimait. Toutes les fois que j'ai été réel* lemeot malheureux^ je me suis trouvé bien de me réfugier vers les choses de la nature. C'est l'histoire d'Ântée qui reprenait sa vigueur en touchant la terre^ Yalma parens que jamais nous n'aimerons assez.

Je remontai le Nil jusqu'à Korosko; là je pris des dromadau:es et je gagnai le Sennâar par le désert d'Abou- Hamet. A travers toutes ces pérégrinations, je pensais constamment à Suzanne; non plus avec cette violence qui m'arrachait des cris dans les crémiers moments de notre séparation, mais avec une mélancolie profondément attendrie qui tenait aux fibres les plus moUes de mpn cœur. Ce çUer fantôme m'accompagnait partout. A

force d'y songer^ j*ayais fini par trouver dans cette triste aventure une sorte d'ëlëment nouveau à ma vie ; j'en avais fait un roman que je me* racontais sans cesse et auquel chaque jour j'ajoutais un chapitre. Ne me préoccupant jamais des moyens et considérant seulement les résultats que je voulais obtenir, je me voyais vengé de M. B..., rentré en possession de Suzanne et passant enfin avec elle une existence débarrassée d'agitations. Ce fut là une belle] proie dont s'enpara vite mon penchant à Id rêverie et dont il se nourrit amplement pendant de longs jours. J'admirais avec quelle singulière facilité le cœur humain sait trouver des éléments de consolation dans les événements mêmes qui le déchirent le plus cruellement ; c'est là l'instinct delà conservation morale I Mais je ne m'apercevais pas qu'à force de vivre en dehors de la réalité de cette histoire, j'en étais presque arrivé à ne plus là regarder que comme un accident insignifiant auquel j'avais autrefoisdonné beaucoup trop d'importance.

Quant à Suzanne, elle souffrait et se désespérait, ^s lettres, que je recevais assez régulièrement, me prouvaient que j'avais trop bien prévu les misères qui l'attendaient au seuil de ce pardon menteur accordé par son mari.

a Sais-tu ce dont je m'aperçois? me disait^elle dans » une de ses lettres, c'est que j'ai exigé de toi un sacri* )» fice qui est au-dessus de mes forces et que par pitié » pour moi tu aurais dû refuser d'accogçiplû*. Depuis que D tu es parti, il n'y a pas une heure, pas une seconde » où je ne f aie appelé : je m^étonne d'avoir eu le cou- » rage de te dire : Va-t'en ! J'étais bien folle, j'aurais dû » à tout prix, coûte que coûte, te conserver à mes côtés

1» ou fuir avec toi; il 7 avait quelque chose de plus pré- » deux que mon honneur et mon repos, c'était ma ten- » dresse. Mais que veux-tu^ je n'ai pas voulu me montrer a inférieure à la prétendue générosité de M. B...^ j'ai » fait tout ce qu'il demandait et j'en sfuis épouvantable- )» ment punie. Si tu savais ce que c'est que ma vie, tu p frémirais 1 C'est un supplice incessant, continuel; le » caractère aigri de cet homme ne me laisse plus un 9 instant de tranquillité; ce sont des scènes qui sere- » nouvelknt dix fois par jour, pour les motifs les plus 1» futiles : pour une pendule arrêtée, un meuble dérangé, n pour une cheminée qui fume, que sais*-je ; tous ces

V rien^ de chaque moment lui donnent autant d'occa- » sions de tourmenter. ma triste existence. Je supporte » tout, je courbe la tète, je pleure et je pense à toi; je » te regrette et je t'invoque. Si tu étais ici, B n'oserait » pas me faire si malheureuse. Croirais^tu qu'il a été » assez lâche pour revendiquer l'accomplissement de ces

V horribles devoirs conjugaux et pour reconquérir par » la force des droits que ta pensée me rendait hideusen ment insupportables? Pardonne-moi, pardonne^mol; )» tu le sais, je suis faible, sans volonté^ et puis cet homme T» me fait pem*! Ah ! cher ami ! tu es heureux, toi, tu es n libre, tu as l'air, tu as l'espace, et tu n'es pas obligé » de vivre ployé sous la crainte d'un maître ridicule et

- » méchant. Tout ce que je supporte ne serait rien en- Y) core, si je voy^ poindre dans le lointain le jour de la » délivrance! Sais-tu jusqu'où va ma folie? Lorsque par p hasard il «st en retard et n'est pas rentré à son heure v ordinaire, je me dis : Peut-être a4-il été écrasé sous » quelque voiture 1 peut*être va-t-on me le rapporter sur

» une civière! Ab ! comme j'aurais besoin de te voir, » mon pauvre Jean-Maro! Te souviens-tu qu'un Jour tu D étais accoudé à la fenêtre près de moi; je te demandai » l'heure ; tu tiras ta montre et^ par un mouvement nud» » adroit, tu la laissas tomber dans la rue; je jetai un cri » et tu te contentas de dire en souriant : Mon pro« )> fesseurdè mathématiques avait raison : la vitesse croit » comme la racine carré0^des espaces parcourus. Je te )) demandai et tu me donnas Teiplication de ces paroles » que je n'avais pu comprendre. Eh bi^, sois-en certain. » ram(mr vrai ressemble à la vitesse ; il croît comme la » racine carrée des espaces parcourus. Plus tu t'éloigiies, 9 plus le temps s'allonge entre nous deux, plus je t'aime » et plus je te regrette. »

Ces lettres-là me causaient des q^èr^ violentes et ravivaient cette passion dont la séparation adoucissait chaque jour les âpretés premières. Je répondais à Suzanne avec une tendresse qu'elle aurait pu cependant trouver un peu banale ; je lui envoyais des conseils et, comme toujours, je lui criais : Courage I N'étant point sans cesse rappelé comme elle au souvenir de l'absent par ces persécutions d'une vengeance étroite et jalouse qui la forçaient de penser à celui d'où étaient venues ces douleurs et que naturellement elle* aimait d'autant plus qu'elle souffrait davantage, je sentais dans ma solitude et dans ma liberté Taction dissolvante du temps qui, après avoir endoFmi mes peines, affaiUissait lentement sous sa pression latente et continue ma tendresse naguère si inquiète et préparait mon cœur à recevoir des impressions nouvelles.

Je terminai mon voyage de Nubie et d'Egypte, et je gagnai la Palestme à travers le désert de Sinaï, Lagaba,

dont les cheikhs me rançonnèrent^ Pétra et Hébron^ où je fis une ennuyeuse quarantaine de douze jours. Après être resté un mois à Jérusalem^ après avoir pai^eouru cette terre sainte dont les paysages désolés et maudits sont le plus habile commentisdre de la Bible, je me rendis à Beyrouth. Fatigué par une année de voyages, accoutumé aux pays arides que je venais de parcourir, je trouvai Beyrouth le lieu le plus charmatnt du monde et je me résolus à y rester.

-^ Pourquoi ne pas vivre ici, me disais-je, dans la nonchalance orientale, tuant Tennùi par l'engourdissement et les chagrins par le bien-être? Le matérialisme absolu des musulmans a peut-être son bon côté ; il faut en user ; peut-être me donnera-t-il un repos que j'ai cherché en vain, Q'jmporte la patrie, si le cœur est tranquille !

Je louai une maison à Romaïl, à une demi-lieue environ de la ville. C'était une façon de petit palais à terrasses, avec un grand patio soutenu par des colonnes et couvert de plantes grimpantes. Un horizon incomparable s'ouvrait devant moi : la mer inmiense, bleue et profonde, les montagnes du Liban aux flancs desquelles se suspendaient des villages blanchissants, la forêt de pins et les miUe chemins ombreux qui se croisaient dans la campagne. J'ai vu là des couchers de soleil que je n'oublierai jamais.

Je montai ma livrée, à la tête de laquelle je mis natu« rellement mon vieux Bekir-Âga ; elle se composait d'un cuisinier, de deux domestiques et d'un Nubien de Korôsko que j'avais amené d'Egypte avec moi. ,11 était fort laid, borgne, se nommait Hadjirlsmaêl et me servait de sais.

c'esl-à-dire qu'il prenait soin de récuric et courait devant moi^ le jour avec un fouet; la nuit avec une lanterne^ lorsque je sortais à cheval. Tout cet attirail doit vous sembler bien luxueux^ chère amie ; mais n'en soyez pas surprise et ne m'accusez pas de prodigalité^ la vie orientale est facilement magnifique à bon marché.

Vous savez avec quelle ardeur je me livre à mes projets nouveaux^ j'avais hâte de jouir de cette existence que j'allais essayer. Je faisais meubler ma maison. Les Orientaux^ qui sont des sages^ n'ont point embarrassé leur vie de cette multitude de besoins qui nous tyrannisent sans cesse de leurs exigences. Contre les murailles de larges divans^ sur le parquet de fines nattes du Kordofâl; une moustiquaire^ quelques longues pipes^ un tabouret en marqueterie sur lequel se pose un large plat d'étain chargé du repas^ un chapelet pour rouler entre SCS doigts et des armes pour passer à sa ceinture^ tels sont les meubles qu'exige le confortable musulman. Quant 'à mon costiune^ vous me connaissez suffisamment pour savoir que je portais la longue robe et le turban.

Vous m'avez souvent reproché d'être petite-maîtresse et d'aimer les belles étoffes et ces mille inutilités dont on fait des trophées pour cacher la nudité des murs. Cela est vrai^ je le confesse : je chéris les armes curieuses^ les potiches du Japon^ les magots de la Chine^ et j'ai de tout temps été fort porté au bric-à-brac . Ce fut en vertu de ce goût dominant que je partis pour Damas^ accom- 'pagné du seul Bekir-Âga^ afin de chercher dans les bazars quelques vieilles singularités dont je pourrais orner ma maison nouvelle.

Presque aussitôt mon arrivée dans cette ville> où^ selon

la tradition^ Mabotnet refusa d*entrer^ parce que son paradis ne devait pas être de ce inonde, je m'étais lié avec le prévôt des marchands^ Cheikh-Bandar, Abdout-Kadir, AbiywLahUhrChakray ce qui veut dire : le chef des marchands^ serviteur du Tout-Puissant^ père de la barbe blonde ; il devait ce dernier surnom à la couleur dorée de ses moustaches. Quant à moi, comme mon nom français était trop difficile à prononcer pour des lèvres arabes^ et qu'on me voyait sans cesse Accompagné de mon lévrier^ on m appelait communément : Jbou-KeW, le père du chien.

Le Cheikh-Bandar se montrait fort aimable pour moi ; il me croyait aux trois quarts musulman et faisait, pour mon compte, toutes les emplettes dont j'avais besoin.

Un jour, après m*ètre longtemps promené dans le bezzazistan (bazar aux armes), j*entrai chez Cheikh Bandar. Pendant que j'étais accroupi sur les coussins en fumant un narguiléh, un homme entra. Quand le eheiUi et lui eurent terminé ces longue^ politesses musulmanes qui sont l'indispensable préliminaire de toute conversation^ le nouveau venu, après avoir savouré la tasse de café qu'on lui avait offerte, prit la parole et dit :

— O Cheikh-Bandar, tu es le marchand le plus riche de Damas la Sainte, sur qui soient les bénédictions de Dieu ! Tu es beau comme une source dans le désert, et quand une feomie te voit, elle oublie ses yeux sur tes pas.

Gheikh-Bandaf resta impassible. Bekir-Aga, qui m'a* vait accompagné, se pracha à mon oreille et me dit à voix basse :

— C'est im Djellab (marchand d'esclaves) .

Après quelques instants de silence pendant lesquels le

Djellab étudiait l'effet de ses paroles sur son interlocuteur^ il reprit :

— Les femmes arabes ne sont point un suffisant régal pour un négociant magnifique comme toi ; il te faut ces houris vivantes que Dieu a créées pour le bonheur des vrais croyants ; il te faut ces filles blanches des montagnes qui sont la joie du foyer et le parfum de la maison.

— Celles-là sont réservées pour les gouverneurs de province^ répondit Çbeikh-Bandar, et non pour un pauvre marchand que les pachas accablent d'impôts*

— Si tu voyais celle que j'amène^ répliqua le DjeDab^ tu oul^ierais les impôts des pachas^ et tu vendrais ton âme à Schitan le Maudit^ pour pouvoir l'appeler la mère de ton fils.

Gbeikh-Bandar leva la tête et fit claquer imperceptiblement sa langue^ en signe de refus.

— Ecoute-^noi, dit encore le Djellab avec insistance^ tu es le premier auquel j*en ai parlé dans la ville^ parce que la réputation de tes richesses est venue jusqu'à Bagdad^ ma patrie ; si tu vois cette esclave^ tu ne pourras jamais en rassasier te? yeux; ses cheveux sont un fleuve d'ébène qui coule derrière elle; son visage est blanc et rond conmie la lune levée depuis deux heures, ses yeux sont plus profonds que la mer, ses seins sont deux grenades à peine mûries et sa démarche est celle d'un jeune taureau qui n'a pas encore porté le joug. Par le Prophète, sur qui soit la gldire de Dieu, je te la vendrai à peine ce qu'elle m'a coûté ; elle a trois coffres remplis de beaux vêtements, et dans sa chevelure des ornements d'or pour quatre mille piastres.

— Je ne puis l'acheter, répliqua Cheikh -Bandar;

adresse-toi à Ahou-Kelb, qui est riche, ajouta-t-il en me désignant de l'œil ; il la mettra dans son harem. Le Djellab jeta sur moi un regard rapide et répondit :

— Celui-là est un incirconeis et ne peut posséder d'esclave blanche.

— £t à quoi vois-tu que je ne suis pas musulman ? lui demandai-je.

— A la longueur de tes ongles et à la manière dont tu roules ton chîapelet.

— Il est vrai, repris-je en souriant, que je ne suis pas un croyant ; mais Yoici mon Amaute, Bekir-Aga, qui peut acheter cette esclave, si je le lui ordonne.

— Oui, s'il plaît à Dieu, répondirent à la fois le cheikh, le Djellab et Bekir-Aga.

Pardonnez-moi, ma vieille amie, la mauvaise action que je vais commettre, mais j'avais de tout temps rêvé d*avoir une esclave à moi; j'allais mener à Beyrouth une vie tout orientale qui ne pouvait être complète qu'avec le harem, et je n'étais pas certain de jamais retourner en France d'où tant de chagrins m'avaient chassé. — Essayons encore de ce moyen d'être heureux, me disaisje ; si plus tard je dois quitter Beyrouth, je donnerai une dot à l'esclave et je la marierai à quelque bon Turc dont elle fera le bonheur. — Cheikh-Bandar et le Djellab causèrent quelque temps à voii très-basse, et le dernier se tournant vers moi, me dit :

— Tu es bien décidé à faire acheter cette femme par ton Amaute, si elle te convient ?

— J'y suis très-décidé, répondis-je.

— Tu ne viens pas seulement pour lever son voile et t'en aller après quand tu auras satisfait ta curiosité?

: — Si l'esclave que tu veux vendre est aussi belle que tu Tas annoncé 9 je te promets de te la payer en belles espèces sonnantes.

Le Djellab me regardait encore avec hésitation.

— Abou-Kelb n'a jamais menti^ dit sentencieusement Cheikh-Bandar. •

— Par le chien des Sept dormants et le cheval d'Ali, qui auront place au paradis, ajouta Bekir-Aga, il est homme à acheter toutes les esclaves du Grand Seigneur.

— Viens donc, dit alors le Djellab.

Je le suivis avec Bekir-Aga; nous traversâmes différents bazars et nous arrivâmes au magniQque khan qui ouvre sur le bazar au Café son large portail orné de colonnettes torses et de stalactites en marbre blanc et noir.

Un nègre qui appartenait au Djellab, et dont la voix grêle et criarde annonçait la triste profession, poussa devant nous une porte en bois qui nous donna accès dans unechambre meublée d'un divan sur lequel une femme était couchée.

— Holà! Setti-Zaynèb, lève-toi, dit le marchand, voici des seigneurs qui veulent Remmener pour te donner un avan1>-goût du paradis.

L'esclave se leva; je fus ébloui de sa beauté! C'était une Circassienne.

Dans ce pays d'Orient où l'épouse n'est qu'un objet de luxe, une sorte d'animal c^pmant doué de la parole, un être qui vit toujours en dehors de la vie des hommes, et qui ne connaît que les fonctions de l'amour et les souffrances de la maternité, la femme qu'on achète s'apprécie comme un cheval. 11 me fallut subir les démons-

tratiomi du Djellab, malgré tous les insUacts civilisés qu'elles choquaient en moi.

Il lui fit montrer ses dents pour nous prouver leur blancheur, lui ordonna de marcher en nous faisant remarquer ses belles aUures; il dénoua ses dieveux, lui frappa sur le dos, nous découvrit ses jambes et mit à nu sous nos yeux sa poitrine et ses bras. U lui dit de chanter en s'accompagnant d'un téhégour posé sur le divan. Puis il ouvrit ses coffres, nous étala tous ses costumes^ ses bijoux, ses miroirs.

— - Voyez comme elle est riche, disait41.

La pauvre créature avsdt obéi sans murmures, sans efforts; à chaque commandement elle avait tourné la tête, (ait claquer ses dents^ levé les bras, chanté, joué de la mandoline. Pendant que son maître déployait ses vêtements, elle 5*était assise et renouait avec indifférence sa ceinture de cachemire que l'exhibition presque complète de sa personne avait fort dérangée.

— Sais-tu, me dit Bekir-Aga, dans son jargon ordinaire, ce n'est pas une petite affaire; eV^ tient une bonne prestance ! Quelle langue parle-t-clle ? demandat-il au Djellab.

— Elle ne sait bien que le turc, répondit celui-ci, mais elle est assez jeune pour apprendre vite tout ce que vous voudrez.

Gela me convenait parfaitement^ car de tous les lan> gages d'Orient, le turc est le seul qui me soit familier.

— Veux-tu venir avec moi et me suivre à Beyrouth^ dans ma maison? dis-je à Setti-Zaynèb.

— Si tu m'achètes, je le veux bien, répoudit^elte avec

une profondeur de regard qoe soa indifférmee apparente ne m*aurait pas fait soupçonner.

Nous sortîmes et retournâmes chez Cheikh-Bandar, où le marché devait définitivement se condure.

— L'esclave me convient, lui dis-je.

— - 11 te faut aussi, répondit-il, acheter une négresse qui sera sa servante; tu ne peux pas eiiger qu*une Tcherkesse fasse sa cuisine et se serve eUennême.

On apporta les pipes et le café, pais nous entrâmes en . poiuparlers sur le prix.

C'était surtout entre Bekir-Aga et' le Djellab que la discussion avait lieu. L'un dépréciait la marchandise dont l'autre exaltait toutes les beautés. Enfin^ après trois heures de paroles, de dispute, d'invocations au Prophète, de cris et de protestations, le contrat fut arrêté sur les hases suivantes :

Le Djellab me livrait Setti-Zaynèb avec ses costumes et ses bijoux; de plus, il me trouverait une négresse sachant le turc, et suffisamment cuisinière pour préparer le repas de sa maîtresse, moyennant qum je lui ferais compter par Bekir-Aga, réel acquéreur, en présence du CheikhrBandar, quinze cents gazies d'or du sultan Se* lim, c'est-à-dire environ sept mille cinq cents francs.

J'envoyai Bekir-Aga chercher cette somme chez mon banquier de Beyrouth, et cinq jours après l'acquisition, je soldai le Djellab, qui naturellement me demanda en* core un hatchis.

Bekir-Aga était ravi.

— Enfin, disait-il, tu vas donc vivre comme il convient à un seigneur de ton espèce, et, de cette façon, il ne ^'arrivera plus malheur avec les (emmes que tu aim^ai.

Si celle-là t'ennuie^ nous Id jetterons à la mer^ ajoutat-il en riant beaucoup de cette féroce plaisanterie.

Je le fis partir avant moi avec Setti-Zaynèb, la négresse qui portait le nom fort désagréable d'Osneh (la jument), et la plupart des objets que j'avais achetés à Damas. Je les rejoigi}is quelques jours après son arrivée à Beyrouth, où je trouvai ma maison en état de me recevoir. Dès que Hadji-Ismaêl m'aperçut, il vint à moi :

— Gomme ton esclave est belle ! me dit-il ; c'est le soleil ; elle a des yeux qui te feront mourir.

— Tu l'as donc Vue, coquin ? lui demandai-je.

— Elle était montée sur la terrasse, répondit-il avec un gros soupir; je Fai vue, mais je ne Tai pas regardée.

*- Si tu en pai'les encore, dit Bekir^Aga en survenant, mon courbach deviendra rouge sur les épaules.

Hadji-Ismaël s'éloigna sans répondre, et j'entrai dans mon appartement, oîi Setti-Zaynèb m'accueiUit avec quelques démonsti-ations de joie.

Bekir-Aga lui avait expliqué à sa manière le rôle nou" veau qu'elle était appelée à jouer :

— Ton maître e^t bon, lui avait-il dit; tu seras heureuse, si tu veux; il ne te refusera rien, si tu es soumise et obéissante ; mais si tu cherches à te révolter contre ses ordres, il te battra comme un petit enfant.

— A-t-il d'autres femmes? damanda Sei^i-Zaynèb.

— Non, répondit l'Arnaute, tu es et tu resteras seule; à moins que, par ton ingratitude, tu ne le forces à acheter d'autres esclaves.

— Bien! bien! répliqua-t-cUe, puisqu'il n'a pas d'autres fenimes, je Taimerai beaucoup et je le coucherai tout entier dans mon cœur.

J'en voulus un peu à Bekir-Aga d'avoir promis^ en mon nom^ des mauvais traitements à l'esclave si je n'étais pas content d'elle ; mais il me renvoya mes reproches et chercha à me .démontrer qu'il avait eu raison.

— Les femmes musulmanes ne sont pas comme tes Parisiennes^ me dit-il ; on ne les conduit pas avec des raisonnements. Dans nos harems on les fouette^ on les emprisonne, on les met au pain et à l'eau. Setti-Zaynèb le sait, et il était bon, au moins pour la tenir en garde contre elle-même, de lui foire comprendre qu'on saurait toujours rester son maître. D'ailleurs le Prophète n'a-t-il pas dit : a Vous réprimanderez celles dont vous aurez à » craindre l'inobéissance ; vous les reléguerez dans des » lits à part; vous les battrez ?»

— Gela est possible, lui répondis-je, mais il y a un autre législateur qui dit : « Ne battez jamais une femme, » même coupable de cent fautes, fût-ce seulement avec » une fleur! »

— Ah! répliqua Bekir-Aga, je ne connais pas le législateur dont tu parles.

Je me trouvais donc en possession d'une femme, et j'allais passer tout à coup, et sans transition, d'une solitude absolue à la société d'un être que je connaissais à peine. 11 en fut de cela comme de toutes les sottises possibles, je n'en appréciai la portée qu'après Tavoir commise. Que Dieu me le pardonne ! En achetant SeU^Zaynèb, j'avais obéi peut-être à ce besoin de nouveauté qui tourmente les hommes; je trouvais charmant d'avoir une esclave à moi, et de faire le sultan au petit pied. Piqué par les défiances du Djellab, je voubis lui prouver que je pouvais lui donner raison contre moi-même, et, sans ré-

flexion, saiè sagesse, sans vertu, j'introduisis dans ma

vie un élément qui devait la troubler à jamais.

Ma maison se divisait en deux corps de logis réunis par une terrasse; j'occupai l'un et j'abandonnai l'autre à Seiti-Zaynèb, qui s'y étabfit avec sa'ftégresse. Elle avait vite adopté à mon contact certaines habitudes européennes qui lui convenaient; ainsi, elle se promenait sans voile h travers les appartements, et passait une partie de ses journées dans une grande pièce où je travaillais; mais la sauvagerie de ses mœurs premièp» reiwenail souvent le dessus, et dès qu'un étranger entrait chez moi, elle se sauvait en cachant son visage.

Je l'étudiai avec soin; cette fille était une brute. Ignorante et superstitieuse comme toutes les femmes musulmanes, gourmande, indolente et sensuelle, elle passait volontiers de longues journées étendue sur un divan, se teignant les ongles avec du henneh, mangeant des confitures^ ou tourmentant un malheureux singe que je lui avais donné. Elle avait des colères d'enfant, pleurait, se désespérait et battait sa négresse pour les motifs les plus fu^tiles. je m'étais promptemènt accoutumé à ne jamais intervenir dans ces sortes dé démêlés. Elle se conduisait à sa fantaisie dans ses appartements, mais je ne lui çprmis jamais de se livrer en ma présence à ces ridicules emportiements. Une fois, qu'elle était venue toute en larulMC plaindre à mpi de ce que sa négresse n'avait poi^^cjté ses ordres, je la renvoyai avec une semcmce qui lui ôta pour longtemps l'envie de m'appeler désormais à son aide.

11 y avait loin de là aux qualités qui abonddiait en Suzanne; mais Sctti-Zaynèb était telle que je lui pardon-

nais tout, en reconnaissance de sa beauté! Jamais créature rê^ëe ne fut plus sjdendide, jamais statue antique animée sous le souffle du désir ne fut (dus puissanunent attractive^ jamais l'artiste le [dus amoureux de la forme ne créa un plus merveilleux assemi)lage de toutes les perfections humaines. Je ne l'aimais pas cependant^ mais ^le avait mis en moi une curiosité matérielle que rien ne pouvait assouvir^ et qui grandissait à mesure que Je cherchais à la satisfaire.

Âfiaibli par les luttes sans cesse renouvelées que j'avais eu à soutenir contre moi-même^ impatient de trouver enfin un repos que les d^auts inhérents à ma nature devaiept toujoiu^ repousser loin de moi^ énervé par les mollJSs langueurs des pays orientaux^ je m'abandonnais à cette vie facile^ pleine de tièdes nonchalances. J'étais tranquilie, sinon heureux^ et comme un soldat fatigué d'avoir doublé son étape jouit enfin de l'immobilité de son corps, je jouissais de Timmobilité de mon âme, après tons les tourments qui m'avaient assailli.

Le inilieu où je me trouvais convenait aux côtés dominatràrs de mon esprit; toutes mes fantaisies étaient res» pedées avec soin, et chacun s'empressait d'obéir à mon premier signe. Je ne sentais plus peser sur moi la tyrannie du monde extérieur qui, comme vous le savez, représente la fatalité et dérange souvent les efforts de notre libre arbitre.Et puis, je régardais cette existence nouvelle comme l'apprentissage de mes destinées futures; car, à cette époque, je comptais très-sérieusement me faire musulman.

Ne croyez pas, ma vieille amie, que ce fût dans un but religieux bien défini, et que je préférasse Mahomet à Jésus; non, vous savez que je suis un panthéiste positif

16i MÉMOIRES

très-déterminé; Dieu est partout^ dans le Koran comme dans l'Évangile^ dans le Deçatir conmie dans le Zenda- Yesta; peu importe la forme sous laquelle on Tadore^ peu importe le langage qu*on lui parle en le priant^ il suffit de le reconnaître et de suivre les imprescriptibles lois de morale fraternelle et bienfaitrice qu'il a dictées par la boucbe de tous ceux qui ont cherché à révéler son essence. Ce n'était donc pas pour rencontrer une formule supérieure à la nôtre que je m'étais résolu à embrasser l'islamisme. C'était simplement pour avoir le droit de faire le pèlerinage de la Mekke; ce désir me tourmentait violemment, et dans notre temps d*aspirations vers les mystères de l'avenir^ un chanorement de religion n^ semblait un fait trop insignifiant pour avoir pu faire seulement osciller ma résolution. Je voulais, me joignant à la grande caravane de Bagdad et de Damas, traverser TArabie, faire le tour de la ville sainte et séjourner quelque temps à la Mekke, afin de causer avec les imans, les cheikhs et les ulémas; je voulais arracher à l'islamisme le dernier mot de ses traditions, je voulais descendre au cœur de cette foi aveugle qui a bouleversé le monde et le bouleversera encore lorsque les Wahabis auront franchi le golfe Persique et la mer Rouge.

Tout entier à ce projet, j'étudiais ardemment l'arabe, je lisais et me faisais expliquer sans relâche le recueil des soixante mille traditions du Prophète réunies par El- Bokhari et commentées par Mouslim; je cherchais à comprendre les opinions diverses des quatre sectes orthodoxes, hanafites, mâlékites, chaféitesethanbélitcs; puis, je me reposais auprès de Setti-Zaynèb de mes fatigues intellectuelles, et peu à peu j'oubliais Suzanne.

Elle m'écrivait cependant souvent, la pauvre femme, et chaque mois le courrier de France m'apportait une lettre d'elle, lettre toujours tendre, pleine de regrets des temps écoulés et de désirs vers la liberté. «Oh ! me disait- » elle dans une de ses lettres, comme j'envie le sort de » ceux qui te servent et passent leur vie auprès de toi I » comme je voudrais aller te trouver dans ta retraite et » habiter à tes côtés cette maison de Beyrouth où lu » penses à moi, où tu m'appelles! Je suis heureuse, »- malgré mes douleurs, de te savoir fixé quelque part; » je puis mieux me figurer ta manière de vivre; ma » pensée; qui toujours va vers toi, sait enfin où te pren^ » dre ; je vis autour de ta chère personne, je suis dans ta » solitude, et je me figure les longs regards que tu lèves » vers la mer en songeant à moi. Je n'ai plus qu'un rêve, » c'est celui d'aller te rejoindre, d'aller cacher bien loin » une yie qui a été si misérable et qui deviendrait rayon- )> nante et heureuse, si je pouvais te la consacrer désor- » mais. Ah! sans mon fils! — Jean-Marc, il y a des jours » où je regrette presque d'être mère! »

Le temps, hoc tempus edax, avait accompli son œuvre en moi; chaque jour Suzanne s'eflaçait de plus en plus de ma mémoire, et je ne l'apercevais plus que comme une forme indécise à demi disparue au fond des sombres avenues de mon souvenir. Pourtant, je répondais à ses lettrés, mais avec peine et fatigue; je cherchais mes phrases, je ne savais de quoi lui parler, et je poussais un soupir de satisfaction quand j'en étais enfin arrivé au bas de la quatrième page.

Quelquefois cependant, lorsque soufflait le vent du khamsin, lorsque l'atmosphère embrasée desséchait mes

ie« MÉMOIRES

mains et m'allanguissaii jusqu'à m'cmpêcher de travailler^ je m'abandonnais au cours de mes rêveries^ qui, resnontant les dernières années de ma vie, me ramenait souvent au temps où Suzanne était à moi. Je regrettais alors ce que j'avais perdu, je me plaisais àifoe raconter toutes les joies qui m'avaient ravi jadis, et je me livrais à ces souvenirs adoucis qui baisaient mon cœur comme des lèvres tièdes. Mais ces moments-là devenaient de plus en plus rares et menaçaient^ je dois le dire^ de ne jamais plusse renouveler.

Un jour cependant qu'une grande tristesse était en moi et que j'avais beaucoup pensé à la patrie absente, mon esprit s'était jeté sur les traces de Suzanne. Après être resté longtemps engourdi en face de sa chère image, je tirai d'un coffrel cette longue tresse blonde qu'elle m'envoya le jour* même où je la vis pour la dernière fois; je F^tendis sur ma main, je la contemplai quelque, temps avec une émotion rajeunie, et je la portai à mes lèvres; à cet instant Setti-Zayneb entra :

— Que fais-lu là, me dit-elle, quels sont les cheveux que tu embrasses?

— Cela ne te regarde pas, répondis-je en les renfermant dans leur cassette, une femme soumise ne questionne jamais son maître.

-^ Va! val reprit-elle en hochant la tète, je sais bien pom*quoi tu es triste; ta penses aux femmes blondes que tu as aimées dans ton pays, ta voudrais les revoir, et alors tu ne fais plus attention à moi. Ce n*es( pas de ma faute, eyouta-i-elle, si j'ai des cheveux noirs.

— Tu es folle, lui di»-je en tournant le dos.

Ce n'était pas la première fois, au reste, que je voyais

se développer en Setti-Zaynèb un sentiment de jalousie. Sa seule occupation étant Tamour^ elle ne pouvait comprendre qu'on en eût d'autres; elle interprétait à sa guise toutes mes actions^ et me reprochait sans cesse de ne pas Taimer assez.

Lorsque j'allais à cheval faire quelque promenade dans la montagne^ eUe m'accueillait à mon retour avee un visage irrité. . ...

— Les femmes du Liban ne sont pas plus béHes que moi; pourquoi donc me quittes*tu pour aller lès voir? me criait-elle avec colère. <

Les lettres que je recevais de France Finquiétaient surtout outre mesure.

— Ah! disait-elle, ce sont des talismans qu'on t'envoie afin de prendre ton cœur, et de te forcer % traverser la mer pour rejoindre ta patrie.

Je ne répondais rien à ces boutades auxquelles je n'attachais aucune importance.

Donc vous voyez, ma chère amie^ comment ma vie s'écoulait entre un travail plaisant et la satisfaction constante de mes désirs. Le pâle fantôme de Suzanne ne m'apparaissait plus qu'à de longs intervalles, et j'étais tout à l^t accoutumé à SeUi-Zaynèb.

11 y avait à peu près six mois que durait cette existence, lorsqu'un matin, un jour de courrier, Bekir-Aga revint de la poste, où je l'avais envoyé, avec plusieurs lettres pour moi.

La première que j'ouvris était de Suzanne; elle ne contenait que cette ligne foudroyante :

« Jean-Marc, Dieu w^a. maudite I mon fils est mort î »

Cela me saisit au cœur comme une main de fer. Setti- Zaynèb était auprès de moi.

— Va-t'en ! va-t'en! lui dis-je; je veux être seu].

Elle s'éloigna sans parler, foute ma conduite m'apparut alors et me sembla monstrueuse. Comment avaisje tenu mon serment? Qu'avais-je donc fait pour m'unir au moins par la pensée à la douleur qui la dévorait loin de moi^ et que faisais-je encore pendant qu'un malheur imprévoyable s'appesantissait sur elle? J'eus lumte de moi^ et je me sentis mal à l'aise dans ma conscience.

Louise, la femme de chambre de Suzanne, m'écrivait aussi. Elle avait pleuré sur sa lettre. « Nous sommes dans » la désolation, disait-elle; le pauvre petit est mort, il y » a quatre jours, d'une fièvre cérébrale; on l'a saigné, » on lui a mis des sinapismes aux pieds, de la glace sur »la tête; les meilleurs médecins de Paris étaient là, » mais ça n'y a rien fait; le bon Dieu l'a repris. Madame » vous ferait pitié; elle a l'air d'une statue qui pleure. » Hier soir, quand je suis entrée chez elle pour la désha- » biller, elle s'est jetée dans mes bras et m'a dit : Ah ! si » Jean-Marc au moins était icil Ce matin, l'abbé Persin, » vous savez, celui qui Ta connue toute petite, est venu » la voir. Quand il est parti, elle l'a reconduit jusqu'à la » porte. Là, il lui a dit en lui serrant la main ^ Croyez » en Dieu, ma fille ! Mais cette pauvre madame a secoué » la tête, comme si elle voulait dire : A quoi ça me ser- » vira-t-il? ça me rendra-t-il mon enfant? Monsieur est » bien triste aussi, mais il tourmente toujours madame à » cause de vous. Heureusement qu'il va aller passer trois » semaines en Angleterre; ce sera toujours ça de gi^né. »

Je répondis à Suzanne, et cette fois sans fatigue et sans

peine. Je n'avais pas besoin de chercher mes phrases^ mon cœur ulcérë me les dictait d'abondance. Je me figurais sa douleur; je m'en accusais presque^ et dans ce premier moment d'exaltation^ je me demandais si mon devoir n'était pas de tout quitter pour la rejoindre, comme autrefois mon devoir avait été de tout quitter pour la fuir. Je fis là des réflexions cruelles, croyez4e, nia vieille amie, et je m'aperçus que jamais il ne faut s'endormir dans la vie, car on est toujours réveillé par un malheur.

yéta]^ profondément triste; les gaietés de SettirZaynèb, qui, ne connaissant rien de mon chagrin, ne pouvait s'y associer, m'irritaient. Le désastre qui frappait Suzanne avait ravivé son souvenir dans mon cœur; c'était elle que' maintenant je désirais et non pas l'esclave. — ma pauvre Suzanne, me disais-je, comme tu dois tendre tes bras vers moil — Quelque chose semblait me parler toujours d'elle ; j'avais beau chasser sa pensée, elle revenait sans cesse et ne quittait plus ma mémoire. On eût dit que l'air ambiant où je marchais était plein de ses effluves. Ma maison, où tout travail m'était à cette heure impossible, me paraissait insupportable, et je passais mes jour* nées à courir à cheval par la montagne et sur les grèves.

Mon sais, Hadji-Ismaël, m'accompagnait dans ces longues promenades. Depuis longtemps je remarquais en lui un changement que je ne m'expliquais pas. Ce garçon, autrefois hâbleur et joyeux comme ceux de sa race, semblait tombé maintenant dans un abattement maladif et profond. U maigrissait, ne parlait plus, et au lieu de chanter tout le long du jour, comme jadis, il demeurait assis, les mains sur ses genoux, immobile comme un sphinx d'Egypte. Bekir-Âga, que j'avais questionné sur

170 MÉMOIRBS

rélat de Ha^iHsmaê)^ m'avait répondu : — Les Nubiens sont toujours tristes quand ils sont loin de leur pays^ — et je m'étais contenté de cette explication.

Cependant^ un jour qu'après avoir longé k bord de la mer j'étais arrivé aux rives de Nahr el Kelb ( le fleuve du Ghien^ l'ancien Lycus)^ je m'arrêtai pour fumer à Fombre d'un bouquet d'azeroliers. Mes yeux^ qui d'abord avaient suivi un vol de cigognes passant dans le ckl^tom* bèrent et se fixèrent sur Hadji-lsmaêl, qui tenait mon cheval en face de moi. Son visage avait revêtji celte teinte verdâtre qui est la pâleur des nègres, son œil sem: blait approfondi par une tristesse dominante et tenace, sa» tête retombait sur sa poitrine.

-— Es-tu malade? lui demandai-je.

H me regarda^ comme étonné du son de ma voix, et après quelques secondes de réflexion, employées sans doute à se répéter ma question qu'il avait entendue sans la comprendre, il me i:épondii :

— Non.

— Tennuies-tu avec moi ? veux-tu retourner dans te» pays? continuai-je.

— Non ! non! s'éaia-t*il, je veux rester auprès de toi, je ne veux pas te quitter, ma vie est enfermée dans ta maison!

Je fus surpris de l'espèce de terreur que lui avait causée ma proposition, et voulant connaître enfin le motif des souffrances très-visibles de ce malheureux, je repris :

^ Écoute, Hadji-Ismaêl, tu sais que j'ai toujours été bon pour toi, que jamais je ne t'ai battu et qu'à mon service tu vis dans une abondance que tu ne soupçonnais pas autrefois; dis-moi la vérité, dis-moi pourquoi tu es

heureux; c'est un sort qu'elle m'a jeté, et je souffre beaucoup. Il y a un mois^ je ne sais en quoi j'avais mal fait^ elle m*a battu; les coups dont me frappaient ses petites mains me semblaient plus doux que des baisers. Tu as voulu savoir qui j'aimais : j'aime Setti-Zaynèb. Maintenant tu es le maître^ tu peux me tuer et jeter mon corps dans le fleuve; personne ne le saura jamais.

— Je ne te tuerai pas, mon pauvre sais, rëpondis-je, assez surpris de cette révélation ; tâche de te guérir de cet amour, et n'ouUie pas que si tu avais l'imprudence de parler de cette folie à Setti-Zaynèb, je te renverrais immédiatement dans ton pays.

— Je ne dirai rien, répondit Hadji-Ismaêl; je me contenterai de la regarder et d'envier ton bonheur.

Hélas! je ne savais pas en écoutant cette confidence, à laquelle je n'attachai, sur le moment, aucune importance, qu'elle me servirait un jour à frapper Setti-Zaynèb d'une punition terrible.

Cependant l'habitude reprenait possession de moi, j'oubliais insensiblement le malheur qui avait si vivement rappelé Suzanne dans mon cœur, j'étais retourné à Setti-Zaynèb, et peu à peu, comme on chante dans les opéras-comiques, le calme renaissait dans mon âme.

Depuis six semaines environ j'avais appris la mort du fils de Suzanne, lorsqu'un matin, pendant que Setti- Zaynèb se gorgeait de confitures sur un coin du divan, et que, couché sur une carte, j'étudiais l'itinéraire des pèlerins de la Mekke à travers la Mésopotamie, ma porte s'ouvrit avec fracas, et Bekir-Aga se précipita vers moi criant dans son jargon :

— La madama ! la madama I

D'UN SUICIDÉ i73

Je me levai sans comprendre, et presque aussitôt une femme pâle et vêtue de noir se jeta dans mes bras avec un grand cri. C'était Suzanne.

Ce qui se passa pendant quelques minutes, je ne saurais le dire ; ce furent des mots entrecoupés, des éti*eintes, des cris de joie et des sanglots.

— Enfin, te voilà! te voilà! répétait Suzanne, pendant que je fatiguais vainement mon esprit à chercher une cause raisonnable à cette incompréhensible apparition. Quant à mon cœur, il n'éprouvait rien qu'une stupéfac^ tiou sans bornes.

— Ah ! voilà un moment qui paye toutes les douleurs de ma vie ! s'écria Suzanne en s'élançant à mon cou. Dans ce mouvement, son chapeau tomba, et ses cheveux dénoués roulèrent sur ses épaules. Une sorte de rugissement douloureux se fit entendre derrière nous; je me retournai, et je vis Setti-Zaynèb debout sur le divan, blanche comme une trépassée et fixant sur nous ses yeux approfondis par la colère.

— Quelle est cette femme? dit Suzanne avec effroi.

— La fille de Bekir-Aga; elle soigne le linge dans la maison, elle est un peu folle, répondis-je en toute hâte.

Cependant Setti-Zaynèb nous regardait toujours. Elle descendit du divan et marcha lentement de noti*e côté avec ces ondulations de hanche particulières aux femmes musulmanes. Arrivée près de nous, elle prit dans sa main la longue torsade blonde déroulée sur les bras de Suzanne et dit en scandant chacune de ses paroles, qu'elle prononçait d'une voix étranglée :

— Tu viens ici avec cette chevelure pour m'arracher le cœur. Tes cheveux, je les connais; il les a baisés de-

Tant mol. Il fa eomidérée avec des yeux qu'il n'a jamais eus pour moi. Je te maudis^ femme souillée par les regards de tous! Pourquoi es-tu venue? tes yeux bleus ne pourront supporter le soleil de nos pays. Songes-y bien : Abou'Kelb est à moi^ et si tu essayes de me l'enlever^ chienne et vipère^ la mort t'aura servi d'ombre sur le seuil de cette porte.

— Que dit-elle? demanda Suzanne, car l'esclave avait parlé en turc.

— Rien, répondis-je ; et me tournant vers Setti-Zaynèb : Cette femme est ma sœur, lui dis-je. Écoute bien mes paroles et écris-les dans ta mémoire pour ne les oublier jîimais. Tu vas lui baiser la main, je le veux; si tu refuses, si tu fais un geste, si tu hésites, je t'envoie à Damas et je te fais revendre au bazar, à la criée, comme une ânesse ! ^

Les yeux de Setti-Zaynèb devinrent tout blancs. Elle fit un effort désespéré sur elle-même, s'inclina vers la main de Suzanne et la porta à ses lèvres.

— Bien, lui dis-je ; maintenant, tu vas rentrer dans ton appartement, et je te défends d'en sortir avant de m'avoir vu.

Elle ne répondit rien et sortit; mais en ouvrant la porte elle leva sur Suzanne des yeux si Implacables que j'eus peur.

— Quelle singulière créature! dit Suzanne; elle est bien belle, mon ami, et je ne m'attendais guère à toir votre solitude aussi bien partagée.

Je fis toutes les protestations qui purent éloigner de Suzanne la vérité qu'elle soupçonnait; j'accumulai mea-

songes isRirtiiaisonges^ et je réussis à la rassurer presque complétem^it.

— Et qu'importe cette fille, que je ferai jeter dehors si tu le désires, lui dis-je; ce n'est pas d'elle, mais de toi, de ton cher toi, qu'il doit être question; disnnoi donc Tite par quelle bénédiction de Dieu te voici enfin dans cette maison où je t'ai appelée si souvent.

— Ah ! Jean-Marc, quand j'eus perdu mon fils, répondit Suzanne, je crus que j'allais mourir et je t'appelai avec une telle ferveur que je m'étonne encore de ne point t'a voir vu m'apparaitre; ma haine pour M. B..^ s'accrut de tout mon malheur, et je restai hébétée, insensible, n'ayant plus qu'un désir, celui de te revoir. La douleur de H. B... fut sans pitié; ce ne fut pas de la douleur, ce fut l'aigrissement d*une colère extravasée dans son cœur. « C'est par votre faute que votre fils est p mort, me disait-il; si vous n'aviez pas eu sans cesse la n tête occupée du misérable qui voub a séduite, vous » auriez mieux soigné votre enfant; c'est une punition )) que Dieu vous envoie, et vous vieillirez sans famille D^ comme une femme perdue. » Je ne répondais rien et je réfléchissais. Il me semblait que la. mort de mon pauvre petit me déliait de tous mes serments, brisait toutes mes chaînes et rompait, par une épouvantable infortune, le cercle maudit où j'étais enfermée. « Le seul » lien qui m'attachait encore à cet homme que j'exècre, D au inonde dont je n'ai que faire, me disais-je, vient 9 d'être fatalement brisé; aucune consolation, aucune » joie n'est plus ici pour moi ; tout ce qui me reste de 9 bonheur est loin : c'est mon droit de marcher vers lui^ » j'irai retrouver Jean-Marc. » Et je mûrissais mon pro-

jet. M. B... partit pour l'Angleterre^ où rappelait le recouvrement d'une créance importante et douteuse ; en le voyant s'éloigner, je bus avec délices ma première gorgée de liberté. Je fis part de mes projets à Louise ; cette brave Me, qui est à mon service depuis plus de vingt ans, me seconda de son mieux. Je vendis mes châles, mes diamants, je pris mes économies, enfin je réalisai toutes mes ressources, et après avoir laissé à une de mes amies une dizaine de lettres qu'on devait faire parvenir une à une à M. B..., afin qu'il ne se doutât de rien, je partis avec Louise pour la Belgique. De Bruxelles je gagnai Vienne, de Vienne, par le Danube et la mer Noire> j'arrivai à Constantinople; là, je pris un bateau à vapeur du Uoyd autrichien, le MahmiidU, qui aujourd'hui m'a débarquée en rade de Beyrouth. J*ai laissé Louise se débarrasser comme eUe le pourra au milieu des bagages et des portefaix; j'ai couru au consulat; un homme habillé en turc m*a conduite jusqu'ici, et me voilà. Je n*ai pas voulu te prévenir, mon pauvre ami, afin de jouir de; ta joie et d'augmenter la mienne !

— Et maintenant, enfin, lui dis-je en lui tendant les bras, nous aUons vivre heureux-

Vous dirai-je la vérité, chère amie, la présence de Suzanne me causait plus d'étonnement que de joie, et je lui en voulais d'être venue aussi inopinément me sm*prendre en flagrant délit de vie orientale. Si j'avais été prévenu à l'avance, j'aurais eu au moins le temps de faire disparaître Tesclave; mais, pris ainsi à Timproviste, je me demandais avec un (rouble que vous comprendrez : Que vais-je faire maintenant entre ces deux femmes? Je redoutais tout du caractère violent et obtus

de Sctti-Zayncb^ et je ne pouvais pas espérer cacher longtemps la Térité aux susceptibilités inquiètes de Suzanne. Ma vie^ naguère si paisible^ allait donc se trouver aux prises avec les mille déchirements d'un drame intime ; toutes ces pensées se heurtaient en moi pendant que je faisais éclater sur mon visage une satisfaction que je ne ressentais pas,

Quel|ues heures après l'arrivée de Suzanne^ je me rendis dans l'appartement de Setti-Zaynèb ; je la trouvai accroupie sur des coussins^ les sourcils froncés^ les lèvres pâles et Tœil immobile. Dès qu'elle m'aperçut^ elle se leva et vint à moi.

— Tiens, me dit-elle en saisissant ma main, vois comme j'ai chaud, j'ai la fièvre.

— Tu es une enfant, lui répondis-je en m'asseyant; cette femme, dont la présence te tourmente, est ma sœur, et tu peux être certaine qu'elle ne m'empêchera pas de t'aimer.

Setti-Zaynèb me regardait avec défiance et me prouvait par l'expression de ses traits qu'eUe n'ajoutait aucune foi à mes paroles; je repris :

— Seulement, comme il n*est pas convenable que tu viennes maintenant chez moi, tu feras harem ; tu resteras dans ton logis, où j'irai te voir tant que durera le séjour de ma sœur.

— Si je fais tout ce que- tu veux, dit Sctti-Zaynèb, tu ne me feras pas vendre à Damas?

— Non, et je te garderai toujours avec moi.

— Alors, répltqua-l-elle en baissant la tête, je resterai dans mon appartement et je n'irai point déi*anger tes plaisirs avec la femme blonde.

Je IcYai les épaules avec impatience.

— Ne te fâche pas, s'écria-t-elle ; je croirai,- je ferai tout ce que tu voudras.

Je sortis plus calme, »non rassuré ; je fis appeler Bekir- Aga, et tout en me promenant avec lui sur les terrasses :

— Je te recommande de surveiller très-attentivement Setti-Zaynèb, lui dis-je, j'ai grand'peur qu*elle ne fasse quelque sottise.

— Hum! elle en est bien capable, répondit TArnaute; que comptes-tu faire?

— Je compte laisser aller les choses naturèHemeat pendant trois semaines ou un mois, atin que les deux femmes puissent se rassurer; puis à cette époque je par-^ tirai avec Suzanne pour la montagne, en ayant soin de dire ^ Setti-Zaynèb que je vais à Rhodes, et que tu es chargé de l'amener au-devant de nous ; alors tu partiras avec elle sur un paquebot ottoman, tu la conduiras de gré ou de force jusqu'à Gonstantinople. Tu en as le droit, tu es son véritable maître, puisque la vente a été faite en ton nonv. Arrivé là, tu lui achèteras une maison, tu lui constitueras une dot suffisante pour qu'elle trouve à se bien marier, et tu reviendras ensuite me rejoindre ici, après avoir eu soin de lui dire que je suis retourné en France.

— Tout cela est facile, répondit Békir-Aga, et je le ferai, s'il plait à Dieu!

L'appartement que j'occupais était assez grand, j'en abandonnai une partie à Suzanne, et je m'improvisai aisément une chambre à coucher dans mon cabinet de travail, çn y transportant le hamac dans lequel je dormais^ et dont mes longs voyages m*avatent donné l'habitude.

D'UNSUICIDÉ 179

Les premiers jours se passèrent bien ; nul trouble apparent ne vint remuer notre existence; Selti-Zaynèb ne sortait point du harem^ Suzanne était toute à la joie de m'avoir retrouvé^ et moi je m'abandonnais aux charmes d'un sentiment que j'avais cru mort et qui n'était qu'endormi. Aux premières caresses de Suzanne^ il s'était vite réveillé dans toute sa puissance, plus violent, plus fort que jamais, armé de toute l'énergie qu'il avait puisée p<3)dant ce long repos. Toujours dupe de moi-même, je croyais comprendre à cette heure que je n'avais jamais aimé que Suzanne^ et que c'était son souvenir que seul je poursuivais encore à travers les joies dont m'avait gorgé SetU-Zayrièb.

^ Enfin! enfin! répétait Suzanne à chaque minute^ voilà mon rêve accompli et je m'en vais donc coaunen? cer à vivre l

La présence de l'esclave dans cette marâon me dése&« perait et me pesait comme un remords; j'attendais avec impatience que le moment fût venu de l'envoyer à Constantinople, car je sentais maintenant cpmlûen peu valaient les plaisirs sensuels qu'elle m'avait offerts en com-. paraison des tendresses intellectuelles auxquelles Suzanne me conviait. Mcm amour pour cette dernière s'était doublé de toute l'irritation que me causait sa rivale. •

Depuis trois joinrs je n'avais pas poussé la porte du harem, lorsqu'un matin, avant le lever do soleil, comme je dormais dans mon hamac, je fus tiré de mon sonuneil par un léger bruit; j'ouvris les yeux, et sur les nattes, près de moi, je vis Setti-Zaynèb assise, la tète sur ses deux bras croisés.

— Que fiaôs-tu là? lui dis-je.

— Je pleure, rëpondit-clle, en découvrant son Visage mouillé de larmes. Tu ne m'aimes plus, Âbou-Kelb, et moi je sens des feux étranges qui brûlent la moelle de mes os et me dévorent les entrailles.

— Je n'ai rien à te dire, répliquai-je en colère^ tu me fatigues avec tes reproches.

— J'ai fait des charmes^ reprit-elle sans paraître m'en^ tendre, ils m'ont tous appris que tu voulais me quitter; j'ai fait des signes sur du sablc^ ils ont tous été funestes. U y a quelques jours à peine tu m'aimais encore et tu paraissais joyeux quand j'arrivais près de toi; maintenant tu me défends de sortir du harem^ ton Amante épie toutes mes actions, tes yeux ont oublié mon visage, et tu passes tes journées à parler d'amour avec une femme blonde qui est venue de ton pays.

— Setti-Zaynèb, je te ferai battre avec des cordes^ si tu parles encore ainsi de ma sœur.

— Tu mens, s*écria-t-elle, ce n'est pas ta sœur. Quand elle est entrée et qu'elle s'est jetée dans tes bras^ j'ai vu un chien noir qui emportait l'âme de mon père mort depuis dix ans. Gela est un avertissement que mon bonheur est Uni.

— Retourne dans le harem dont tu ne dois pas sortir^ lui dis-je avec emportement, et ne viens pas me rompre la tête avec tes sornettes et tes histoires de chien noir.

— Oserais-tu me jurer que de toute cette nuit tu n*as pas quitté ce hamac où tu es étendu niaintenant? me dema:nda-t-elle en fixant sur moi ses yeux tristes et entourés d'un cercle bleu.

— Eh! que t'importe? Va-t'en!

— Oh! dit-elle en se dressant debout et en levant le

bras vers la chambre où donnait Suzanne^ oh ! si j'allais près du lit de ta chrétienne, je trouverais à ses c^tés une place chaude encore et sur son oreiller des cheveux noirs qui ne lui ont jamais appartenu.

Elle ramena son voile sur son visage et sortit lentement sans ajouter une parole.

Le même jour^ quelques heures après, Çuzanne me disait:

— Vraiment, mon cher Jean-Marc, il n'est point convenable que vous gardiez dans votre maison cette femme qui est si belle et dont Bekir-Âga est le père. Je n'en suis pas jalouse, croyez-le bien : vous m'avez affirmé que cette fîUe n'avait rempli chez vous qu'un office de domestique, je le crois; mais une tendresse aussi profonde que la mienne est ombrageuse, et vous êtes trop bon 4)our' ne pas m'accorder cette satisfaction qui vous sera fort indifférente, si, conmie je le crois, vous m'avez dit la vérité.

— Vous avez raison, Suzanne, lui répondis-je, Setti- Zaynèb sortira de chez moi, soyez-en certaine, je veux qu'elle s'en aille, mais je ne veux pas la chasser. Laissezmoi agir conune je Vax résolu, et je vous promets qu*avant quinze jours elle sera partie pour ne jamais revenir.

— Vous êtes le maître, répondit Suzanne, ce que vous ferez sera bien fait, et croyez que je ne vous demanderais pas ce sacrifice si je pensais qu'il pût vous être pénible.

Cette soumission passive de Suzanne me touchait et m'étonnâit , car autrefois elle ne m'avait pas toujours accoutumé à une abnégation aussi complète. Avec quelque réflexion, je m'expliquai ce changement. Par le seul fait de sa volonté, Suzanne avait rompu hardiment avec la société où jamais ù cette heure elle ne pouvait rentier;

ISS MÉMOIRES

au lieu de continuer à ^ivre malheureuse et honorée, elle préféra perdre sa considération pour gagner ce qu'elle croyait être son bonheur; eUe s'était donc mise hors la loi^ elle n^avait plus au monde qu'un seul être qui s'intéressât à elle : moi. Moi parti , c'était le vide. Aussi lui inspirais-je, à mon insu, une terreur singulière. La pau- Tre créature Tirait dans la crainte âe me blesser, de^'me fatiguer, de m'ennuyer; elle respectait minutieusement mes caprices, mes susceptibilités, mes fantaisies; elle ne redoutait rien tant que m'irriter, et tremblait sous cette idée qu'elle avait bénévolement suspendue au-dessus de sa tête, que si une rupture venait jamais à nous s^[>arer, elle était irréinissiblement perdue. Rendue folle par la ^ mort de ison fils, elle voulut à tout prix reconquérir une affectioB pour remplacer celle qui venait de la quitter ; éllé s'enfuit alors de chez son mari, échappa à cette tyiannié tracassière et injuste, et sans réfléchir à autre chose qu'à ses joies futures, elle arriva chez moi. Elle s'apercevait peut-être maintenant avec effroi qu'elle s'était livrée à merci sans conserver rien qu'elle pût jeter dans le plateau de sa balance ; aussi, saisie de crainte pour les chances d'un avenir auquel elle n'avait point songé, elle s'efforçait de ne peser en rien sur une existence qu'elle voulait être appelée à partager désormais.

Je comprenais toutes ces angoisses, et je faisais en sorte de les calmer en redoublant de soins et de tendresse pour elle. Le départ de Setti-Zaynèb était définitivement résolu dans mon esprit , je n'attendais plus que l'instant favorable de le faire exécuter. Dans les courtes et rares visites que je faisais au harem, Tesclavê m'accablait de * reproches et de prières; j'étais las des uns, je repoussais

les autres^ et j'en étais arrive à me demander comment j'avais pu avoir du goût pour cette créature ennuyeuse. Un Boir^ à dix heures (c'est bien tard en Orient)^ Suzanne étant déjà retirée^ je faisais des comptes aGn de savoir de quelle somme j'allais pouvoir disposer pour le douaire de Setti-Zaynèb, lorsque Bekir-Aga entra avec un air de mystère.

— Ehl me dit-il^ selon son invariable formule^ sals-tu ce qu'il y a de nouveau?

— Non 9 mon vieux Bekir^ mais si j'en juge par ta mine^ cela doit être fort important.

— Eh ! ehl reprit rArnaute en riant d'un rire saccadé qui lui était propre» c'est au «moins quelque chose de particulier ; voilà Tesclave qui se venge.

— Gomment cela? demandai-je avec inquiétude.

— Bien simplement : en f imitant de point en point ; un homme vient d'entrer dans le harem.

A cette déclaration , j'eus tm& mouvements ^Kttincts. Au premier^ je me dis : tant mieux ! voilà un moyen tout trouvé de m'en débarrasser ! — Au second : quelle in* famîe ! Ah ! je la punirai cruellement de sa trahison ! — ^ Au troisième : c'est impossible ^ cette fille m'aime trop pour avoir un amant I .

Le premier répondait à mon intérêt personnel.

Le second paiiait d'un sentiment d'injustice brutale.

Le tr^sième rassurait ma vanité blessée.

Vous voyez^ ma vieille et bonne amie^ que je suis bis-' humblement à confesse.

— En es-tu bien certain? dis-je à Bekir-Aga.

— Je me méfiais de quelque chose, répondit-il ; j'avais vu sortir ce soir la négresse Osneh; je me suis caché der-

rière les mûriers du jardin^ et tout à l'heure elle est revenue avec un homme; Setti-Zaynèb Tattendait sur le seuil du harem; elle lui à pris la main et l'a fait entrer, puis Osneh s|est retirée dans sa chambre.

— C'est incroyable ! disais-je.

— Sais-tu^ reprenait Bekir-Aga en ricanant, toutes ces femmes turques, elles ne valent pas le diable. Au resle, ajouta-t-il au bout de quelques secondes, si tu doutes, viens voir. Une lucarne de l'appartement de l'esclave donne sur la terrasse; par là tu pourras te convaincre que je t'ai dit la vérité.

Je suivis Bekir-Aga en faisant mes pas légers, et fanl- . vai bientôt à une petite fenêtre ouverte à hauteur d'appui dans la muraille de la chambre de Setti-Zaynèb ; un rayon de lumière en sortait ; un murmure confus de voix prudemment abaissées venait jusqu'à moi : je regai*dai lEÎte avec anxiété et je vis un spectacle étrange.

Setti-Zaynèb, accroupie sur les nattes, côntemplsdt un homme assis en face d'elle et dont le visage était tourné dans la direction de la Mekke. Cet homme était un canton fort connu et très-respecié dans le pays. Sorte de mendiant sale et déguenillé, vivant d'aumônes, dormant à la belle étoile, savant, disait-on, dans le grand art de la cabale , il jouissait d'une réputation de sainteté qu'il exploitait habilement.

— Et c'est ce misérable qu'on introduit chez moi? dis-je à voix basse à Bekir-Aga.

— Chut! me répondit-il en mettant le doigt sur ses lèvres, écoute et regarde ; ils vont faire des sortilèges.

En effet, sur la demande du canton, Setti-Zaynèb alla ' chercher un réchaud allumé qu'elle plaça devant lui. 11

D'UN SUICIDÉ i83

se prosterna alors, et en se dandinant il récita le fatha (premier chapitre du Koran).

n tira de sa ceinture un long encrier de cuivre et sept petits paquets qu'il posa près de lui. Puis^ se tournant Ters Setti-Zaynèb, il lui dit :

— J'ai jeûné trois jours, ne mangeant que des raisins, fruits l2,énis dont nous boirons le vin dans la vie future, des figues qui représentent la maternité, et des olives, essence de clarté spirituelle émanée de Dieu même. C'est aujourd'hui vendredi, nuit qui tombe sous l'influence de Vénus, planète fécondante; la lune est dans son second quartier, période croissante propre aux bénédictions; trois fois j'ai piuiôé mon corps par de longues ablutions ; j'ai récité quatre-vingt-dix-neuf fois les quatre-vingt-dixneuf attributs d'Allah, et quand le soleil s'est levé, j'ai brûlé de l'ambre au nom de Dieu clément et miséricordieux. Le moment est propice, tout est favorable; depuis trois jours, je me prépare à accomplir l'œuvre; me voici prêt, que veux-tu?

— Je veux un talisman qui me fasse aimer, répondit Setti-Zaynèb ; je veux que ma rivale soit délaissée à son tour.

•— Je vais le faire, s'il plaît à Dieu, répliqua le canton.

n déploya alors les sept paquets déposés près de lui, il en tira successivement le contenu et le jeta dans le bra-> sier, en prononçant chaque fois des phrases singulières, qui toutes commençaient invariablement par la formule consacrée : Au nom de Dieu <;lément et miséricordieux ! et il disait :

— Ceci est du sel! qu'il pétille sm' les charbons, et qu'il annule le mauvais œil de ceux qui pourraient nous voir l

— Ce sont des graines de coryandre; que leur parfum te rende favorable^ 6 Yémis, planète salutaire!

— Voilà du iaissoùk; que sa fumée réduise à néant le sort que tes rivales ont pu jeter sur toi ! •

— Que ce laudanum se fonde lentement et qu'il soit agréable aux génies bienfaisants!

•— Voici du mastic de lentisque; que son odem* résineuse et pénétrante conjure le mauvais Touloir deà génies malfaisants !

•— Je jette dans le récbaud de Tassa-félida; que son parfum Acre et pestilentiel chasse d'ici les djinns prêts h mal (aire!

— L'ail va se fendre et gémir dans la flamme; qu'il ferme les yeux ouverts des péris ^ afin qu'ils ne puissent être choqués de rien.

Puis, il répéta plusieurs fois : Dieu est le plus grand ! Dieu est le plus grand !

Après cela, il prit encore dans sa ceinture six peUts morceaux de papier taillés en triangle; il y dessina des caractères d'une forme particulière en murmurant tout bas des paroles que je ne pouvais entendre. U les plia ensuite précieusement et les remit à Setti-Zaynèb.

— Tu vas, lui ditp-il, en brûler trois, les uns après les autres, en même temps que je mettrai moi-même de f ambre dans le réchaud; tu te tourneras vers la Mekke (sur qui soit la bénédiction de Dieu!), et pendant que chacun de ces papiers se consumera, tu passeras trois fois ton pied droit par-dessus la fumée en récitant comme moi : puissant! ô magnanime! ô généreux I

Setti-Zaynèb obéit; le canton priait à haute voix, l'ambre répandait un doux parfum autour de nous.

— je yais partir^ dit le canton en se levant; je te laisse ces trois autres talismans; tu placeras le premier sous la porte de la maison de celui que tu aimes ; tu tremperas le second dans une eau que tu boiras; tu tremperas le troisième dans une eau que tu feras boire à celui qui ne Vaimeplus. Puis, quand je me serai éloigné, tu prendras le brasier, tu descendras jusque dans le jardin, et là tu jetteras les charbons enflammés par-dessus ton épaule en disant : Que le mauvais sort qui m'accable soit lancé loin de moi, comme les charbons de ce réchaud! Demain soir, tu te parfumeras avec du sel et dé l'alun, et tu prieras.

— Et il m*aimera? demanda Setti-Zaynèb.

— 11 t'aimera, répondit le canton.

— Et quand le saurai-je? reprit l'esdave.

— Avant trois jours I

— Et s'il continue à m'éloigner de lui?

— Alors envoie-moi chercher de nouveau par ta négresse, et je reviendrai.

Setti-Zaynèb prit la main du canton et la lui baisa, fl s'éloigna, et s'arrêtant au moment d'ouvrir la porte :

— N'oublie pas, dit-il, de manger des feuilles de b^te; c'est la plante que chérit la planète Vàius!

L'ombre nous envahissait ; le canton sortit sans se douter de notre présence. Nous restâmes immobiles, et au bout de quelques minutes nous vîmes Setti-Zaynèb qui marchait portant le brasier cabalistique. Elle descendit jusqu'au jardin, et là nous Tentendimes qui disait:

— Que ie mauvais sori qui m'accable soit lancé loin de moi, comme les charbons de ce réchaud !

— 11 n'y a là rien de bien dangereux, dis-je à Bekir-^ Aga en rentrant chez moi.

— Faudra-t-il lui prendre ses talismans? demanda-t-il.

— Garde-t'en bien^ répondis-je; laisse-la s'amuser de toutes ces niaiseries et n'y fais pas attention.

— Hum ! dit-il en secouant la tête^ le canton est un saint homme très-habile en sorcelleries I

Je me mis à rire des appréhensions de Bekir-Aga^ qui ne me semblait pas trop rassuré ; au reste^ il y avait dans cette scène de quoi terrifier un musulman. Un musulman esprit fort pourra peut-être ne pas croire à Dieu, mais soyez certaine qu'il croira toujours au diable.

Le lendemain, en sortant de ma chambre, j'aperçus un petit papier posé sur le seuil de ma porte; je passai par-dessus sans paraître le remarquer. Le même jour j'allai voir Setti-Zaynèb.

— Je t'attendais, me dit-elle.

— Eh! pourquoi?

— Parce que maintenant tu vas m'aimer; je le sais, quelque chose me le dit. Et puis, si tu veux, ajoutât-elle, nous ferons faire des talismans afin que mes cheveux deviennent*, blonds, puisque ce sont ceux-là qui te plaisent !

Elle fut très-calme, très-douce, et au fond de mon cœur je remerciai le ^nton qui, avec ses amulettes, avait eu le talent d'apaiser enfin les colères de cette sauvage créature.

De son côté, Suzanne, toujours aimante et bonne, semblait avoir oublié l'esclave dont elle ne me parlait plus, elle respirait à l'aise dans l'atmosphère de liberté où maintenant elle vivait ; son esprit enfin rasséréné recouvrait son charme attrayant, et sa santé, ébranlée par tant de secousses, se raffermissait peu à peu auprès de ma

tendresse et sous les émanations de la splendide nature qui nous entourait.

— Comme je suis heureuse, Jean-Marc ! me disait-elle ; il me semble que maintenant j'ai des forces pour exister jusqu'au delà de rëtemité ; ton amour est descendu en moi comme un rajeunissement, et si je ne portais en mon cœur le deuil de mon pauYre petit, je serais la femme la plus enviable du monde entier.

Hélas! cette joie paisible et profonde devait bientôt s'envoler. Ma destinée, lasse sans doute de mon long repos, allait jeter dans ma vie un malheur irréparable.

Quatre jours après la scène du canton, le soir, vers neuf heures, j'étais assis seul sur la terrasse et je fumais. La lune illuminait le ciel sans nuages de ses molles clartés et allongeait sur la mer les ombres gigantesques des' montagnes du Liban. Des parfums de chèvrefeuille embaumaient l'air; mon lévrier dormait à mes pieds. J'étais perdu dans une de ces contemplations muettes et sérieuses qui vous prennent parfois en face des magnificences que Dieu a créées pour nous. Je restais immobile et réfléchissant, lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule; je me retournai : Setti-Zaynèb se tenait dobout près de moi. Vue ainsi aux rayons de la lune qui l'édaîrait de toute sa lumière, elle me panit pâle et maigrie comme une convalescente ; ses yeux brillaient d'un feu singulier; son haleine saccadée et brûlante frappait mon visage.

— Que veux-tu? lui dis-je durement.

— Je viens te chercher; il y a deux longues journées que je f attends, répondit-elle ; laisse-moi parler, ne m'interromps pas. Hier, pourquoi n'es-tu pas venu? ton des-

tin te poussait dans mes bras; tu as tort de lui résister. Tu as bu une eau qui dirigera tes volontés vers moi, je f en préviens; ne lutte donc pas contre ton sort, et obéis à ton cœur qui t'ordonne de m'aimer. Tu auras beau faire et te débattre, les esprits sont pour moi, je les ai conjurés, et ils ont dit que tu allais me chérir encore.

— Tes esprits t'ont trompée, ô Setti-Zaynèb, car je ne te suivrai pas !

Elle parut accablée de ma réponse; un rire forcé décomposa tous ses traits.

— Ah I tu veux plaisanter encore, dit-^lle; n'est-ce pas, que tu vas venir? N*est-ce pas que tu ne veux pas me condamner à pleurer toujoiurs comme une vieille veuve qui a perdu son fils unique?

— Je te Tai dit et je te le répète pour la dernière fois ; je te défends de sortir du harem, retoumes-y, ou j'appelle Bekir-Aga.

— Oui, j'y retourne, Abou-Kelb, j'y retourne, mais je femmène avec moi; viens, j'ai brûlé du bois d'aloès; ma négresse t'a fyéparé des sorbets au jasmin; viens, yiens, <youta-t-elle en me prenant le bras.

— Va-t'en! va-t'en! criai-je en me dégageant; je te défends de jamais reparsdtre devant moi!

Elle recula de plusieurs pas, elle inclina sa tète dans ses mains, et je l'entendis pleurer.

-» Vous paraissez bien en colère, mon ami> dit à ce moment derrière moi Suzanne qui survenait tout à coup. *

Aux accents de eette voix qu'elle détestait, Setti-Zaynèb fit un bond en arrière, et crachant avec fureur jusque sur les pieds de Suzanne :

— Que tes entrailles soient maudites! s'écria-t-elle ; que ta maternité soit brisée pour toujours l et qu'Abou- Kelb meure dans tes bras puisqu'il est assez lâche' pour te préférer à moi 1

— Que dit-eUe? que dit-elle? demandait Suzanne; elle me fait peur avec ses gros yeux pleins de colère.

— Elle est folle 1 Bekir-Âga! Bekir-Agal appelai-je en toute hâte.

L'Amaute accourut.

— Prends Setti*Zaynèb , renferme-la dans le harem^ et si elle résiste^ traite-la comme ta religion permet de traiter les femmes rebelles.

— Je m'en vais ! je m'en vais ! dit Setti-Zaynèb en s'accrochant aux habits de Bekir-Aga; mais laisse-moi parler encore. Je t'en prie^ je t'en supplie , me dit-elle avec uh accent de prière qui, malgré mon irritation^ me troubla jusqu'au fond des entrailles , renvoie la femme blonde dans son pays^ et aime-moi comme tu m'aimais autrefois.

— Emmène-k donc! dis-je à l'Amaute qui l'entraîna. Au moment d'entrer dans le harem ^ elle s'arrêta et se tournant vers moi :

— Abou-Kelb^ me cria-t-elle^ tu as fait passer un fleuve de misères au travers de mon cœur. Mais prends garde^ les vieilles femmes de mon pays m'ont appris leurs secrets, et tu te souviendras de moi !-

— Retirez-vous, je vous en conjure, dis-je à Suzanne; il faut en finir^ je -vais parler à Bekir-Aga.

Suzanne rentra; elle était fort émue, car il lui avait été facile de deviner au moins le sens des paroles qu'elle ne comprenait pas.

Dès que mon Arnaute fut revenu près de moi , je pris avec lui toutes les dispositions pour Téloignement de Setti-Zaynèb^ dont le séjour dans ma maison ne pouvait plus se prolonger sans péril. Dans deux jours^ lui dis-je^ je partirai avec Suzanne pour Edcn; la saison est belle, la montagne est maintenant dans toute sa splendeur; nous resterons un mois à la maison des Lazaiistcs; j'emmènerai seulement le cuisinier et Hadji-Ismaêl. Je dirai à Setti-Zaynèb que nous allons à Rhodes, ainsi que nous en sommes convenus ensemble; dans huit jours tu l'embarqueras avec toi pour Constantinople, ^us prétexte de me rejoindre, et tu sais alors ce qu'il te reste à faire. Demain on fera tous les préparatifs de notre départ pendant que j'irai moi-même à Beyrouth retenir des chevaux et des moukres et que je pousserai jusqu'à Djunié pour faille disposer les logements de notre première étape.

Le lendemain, après avoir prévenu Suzanne de nia résolution, je partis au lever du soleil, car j'avais une longue course à faire; je ne rentrai que fort tard, comme la nuit était déjà close. •

— n n'y a rien de nouveau? demandai-je à Bekir- Aga.

— Rien, répondit-il.

— Qu'a fait Setti-Zaynèbî

— Une heure après ton départ, elle est sortie avec sa négresse, et elle est i:entrée conmie on allait annoncer la prière de trois heures.

— Que fait-elle maintenant?

^Je ne sais, je ne Tentends pas remuer, je *croi5 qu'elle dort.

— C'est bien; demain on unira de plier les bagages qiû

partiront le soir, et après-demain, de grand matin, nous prendrons la route de Tripoli, pour de là gagner Edcn; j'ai déjà écrit au supérieur des Lazaristes afin qu'il veuille bien faire mettre sa maison à notre disposition.

Je dis un rapide bonsoir à Suzanne, car j'étais trèsfatigué, et je me jetai vite dans mon hamac. Je dormais depuis deux ou trois heures environ, lorsque je me réveillai en entendant ouvrir ma porte; je soulevai ma tête et je vis Suzanne debout sur le seuil. **

Enveloppée dans un peignoir blanc, tenant d'une main une bougie qui l'éclairait et lui donnait l'air d'un spectre, elle m'épouvanta. Ses lèvres pâles s'agitaient sans parler, son visage était marbré de taches rouges; son œil injecté, presque sorti de son orbite, semblait inunobile.

— Jean-Marc, me cria-t-elle, je vais mourir I

Je courus à elle, je la pris dans mes bras, je la reconduisis dans sa chambre, je l'élendis sur son lit.

— Qu'as-tu? qu'as-tu? lui disais-je, où souffres- tu?

— Là, me répondit -elle d'une voix étranglée par la douleur, en portant la main à la région précordiale, j'cprouve là une angoisse inexprimable !

Son pouls battait avec violence; des convulsions la secouaient tout entière.

A mon premier cii, les domestiques accoururent; Louise resta avec moi auprès de sa maîtresse, Bekir-Aga sella un cheval et pailit au galop chercher un médecin grec que je connaissais et. qui demeurait heureusement hors de l'enceinte fermée de Beyrouth.

— J'ai soif! j'ai soif! s'écriait Suzanne. Ah! dit^lle, dans un moment où son mal semblait se calmer, c'est cette horiible limonade qui m'a brûlé les entrailles.

— Je r avais bien dit à madame, ajouta Louise; elle a eu tort de boire ainsi ayant si chaad.

Quelques gouttes de la limonade qu'on préparait chaque soir pour Suzanne étaient restées au foiid du terre ; j'y trempai mon doigt et le portai à totès lèvtes; je sentis une sorte de saveur doucereusement amèrê. Un doute terrible passa dans mon esprit.

— Un vomitif! de l'eau chaude! de l'éméliqUc! ce que vous voudrez, dis-je tout bas à Louise , ou nouîi sommes

perdus!

Une surexcitation étràhge se faisait en Suzanfie; elle s'agitait, elle criait, elle voulait marcher, et aU bout de quelques pas revenait s'abattre sans force sur son Ut. Ses pensées flottaient à vide dans son cerveau 5 le délire combattait sa raison.

— lean-Marc, disalt-elle, oii est ttiott fils? J'd dès fers rouges dans la poitrine. Pourquoi ne pas i^nvoyer cette fille qui me fait peur? Hier soir, j'en ai pleuré ! Il ne tout pas dire à M. B... que je suis à Beyrouth ! Ah ! ouvremoi les entrailles, il y a dedans quelque chose qui me

fait mal!

Je la soutenais dans mes bras et je tremblais de tous

mes membres.

Louise revint avec un vase plein d'eau émétisée. J'en fis boire à Suzanne; elle se tordait en criant :

— Oh! tuez-moi, je souffre trop I

— C'est peut-être le choléra, me dit Louise avec tetreur. Une sorte de calme sembla se répandre tout à coup sur

Suzanne; elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller; sa face devint très-pâle et la respiration fut plus régulière.

— Oh I comme j*ai envie de dormir, dit-elle.

D'UN ÔUIGIDÉ 195

Je la regardais avec une anxiété que vous co*DprendreE, chère amie; je suivais les progrès de la .décomposition de son visage, et un grand trouble s'était emparé de moi. En la Toyant assoupie, je reprenais espoir^ je pensais qu*elle venait d'éprouver seulement une indisposition aussi violente que passagère, et qu'elle en serait quitte pour une lassitude de quelques jours, lorsque tout à coup je vis ses mains s'agiter vaguement au-devant d'elle, avec ces mouvements doux et indécis que j*avais autrefois remarqués chee ma. mère mourante; je compris tout alors et je tombai à genoux en pleurant :

— Suzanne! Suzanne! lui ci*iai-je, regarde-moi, je t'en supplie.

— Je ne puis pas, me répondit*«l)e d'une voix à peine distincte^ j'ai un bandeau de plomb sur les yeux.

A ce moment, M. Galaxhidis, le médecin, arriva.

— Oh! docteur! cher docteur! lui dis-je, eniui pressant les mains, sauvez-la, et de moi vous ferez après ce que vous voudrez ; et je lui racontai rapidement ce que j'avais vu et ce que j'avais fait.

Sans me répondre il s'avança vers Suzanne, l'examina avec soin, essaya en vain de la fkire parler^ tira ses lancettes^ lui fit une abondante saignée, et ordonna des boissons acidulées. 11 vint vers moi, et me conduisant à part :

— Étes-vous sûr de vos gens? me dit-il.

-^Pourquoi?

«^ Cette femme est empoisonnée.

Je jetai un cri.

<— En êtes^vous certain^ docteur?

'— Très-certain, et empoisonnée par un narcotique ^ par un poison végétal. Tenez, ajouta-t-il froidement, en

i96 MÉMOIRES

me prenant la main et en m'cnlraînant près du lit de Suzanne,. voyez, les yeux viennent de s'ouvrir, mais ils n'ont plus de regard; l'intelligence les a déjà quittés. Tout à l'heure, m'avez-vous dit, il y avait une excitation exti-aordinaire des facultés physiques et morales, la face était colorée et l'œil saillant; voyez maintenant, un invincible affaissement s'est appesanti sur la malade, une prostration générale engourdit ses membres ; sa pâleur est livide, une sueur froide coule lentement sur ses traits bouleversés, et par instants ses extrémités sont agitées de tremblements nerveux. Elle est empoisonnée, vous dis-je, et je suis arrivé trop tard.

— N'est-il donc plus d'espoir? lui demandai-je, en suspendant ma vie à ses lèvres.

— Dieu seul le sait, me répondit-il.

Pendant deux heures, il s'occupa en vain autour de

Siusanne.

Agenouillé près du lit, tenant dans ma main la main de la mourante, écrasé, épouvanté, je ne pouvais comprendre encore le malheur qui m'accablait. A travers mes larmes j'aperçus Bekir-Aga.

-* Setti-Zaynèb, lui dis-je avec un signe qu'il comprit.

— Je Val enfermée, la vipère, me répondit-il, demain

nous la tuerons I

Un profond silence se faisait autour de nous. Louise étouffait ses sanglots. On entendait la respiration courte et haletante de Suzanne.

Tout à coup elle essaya de parler; ces sons inarticulés me réveillèrent de ma torpeur ; je me levai pour recueillir ses paroles, et dans le murmure confus qui s*échap-

paît de ses^ lèvres déjà violettes^ je reconnue les premières notes du Stabat de Pergolèse. Elle chantait^ la pauvre enfant, elle chantait un air qu'autrefois elle avait souvent dit pour me plaire. ma vieille amie^ mon cœur est plein de larmes !

Je sentais sa main se refroidir dans la mienne ; la vie semblait jouer avec cette chère créature qu'elle quittait et reprenait vingt fois par minute.

Tout à coup elle se souleva et dit d'une voix distincte et ferme : « Je veux aller à Beyrouth ! » Puis elle s'affaissa avec un grand soupir. Je vis le médecin qui secouait la tête ; j'entendis Bekir-Aga qui disait : Il n'y a d*autre Dieu que Dieu, et Mahomet est l'apôtre de Dieu ! Louise poussa un sanglot qui retentit jusque dans ma poitrine. Je me dressai en senlant un frisson passer dans mes os ; je lâchai la main de Suzanne ; son bras se détendit naturellement et resta immobile ; je me jetai sur ses lèvres^ elles étaient froides; je mis la main sur son cœur, il ne battait plus.

Suzanne était morte. 11 y avait dix-sept jours qu'elle m'était revenue I

Deux heures après, j'étais dans mon cabinet avec le docteur Galaxhidis, qui me récitait certaines phrases banales dont le premier refrain était : « Nous sonuncs tous mortels ; » et le second : « Un homme ne doit pas pleurer comme une femme, » lorsque Bekir-Aga entra. — Voilà ce que j'ai trouvé dans la chambre de l'esclave, dit-il en jetant siu* le divan où nous étions assis des fragments de plantes coupées.

Le docteur les prit, et après les avoir examinées pendant quelques secondes :

—1 Parbletf, ft-écna-t-U» j'étaiç bien certain dû ne pas me tromper. Voici la racine de YcUropa mandaqora et le fruit du solanum sodomeumy la Pomme du Piable^ comme disent ces iroquois d^ Arabes, deux narcotiques puissants dont vous avez pu, comme moi, apprécier les effets. Je ne connais pas de savants plus forts en toxicologie qu'un musulman. Mon cher monsieur, ajouta t-il en se levant, vous êtes Français, je suis Grec, je ne connais pas votre consul, vous ne connaissez pas le mien ; dans ce pays-ci Tautoritç est turque, et je m'en moque, comme vous, sans doute ; vous êtes un galant homme, ce qui se passe chep vous ne me regarde pas; cette jeune dame s^est empoisonnée par imprudence, j'en suis convaincu, et j'ai l'honneur d'être votre serviteur.

Il sortit enfin et me laissa face à face avec mon lévrier qui hurlait doucement en me regardant pleurer.

-^ mou pauvre Boabdil, lui dis-je en l'embrassant convulsivement comme j'aurais embrassé un ami, resteras-tu donc seul pour survivre à ton maître!

Seul avec Louise, accablée comme moi, je rendis à Suzanne ces derniers et pénibles soins qu'on appelle la toilette des morts. Je coupai sa chevelure, je réunis sur sa poitrine ses mains pâles et déjà roidies, je l'enveloppai dans un grand burnous blanc qui me couvrait dans mes nuits de voyage, je la déposai dans le cercueil, et je garde encore sur mes lèvres Timpression du baiser suprême que je lui donnai.

Le lendemain, œ fut l'enterrement. Des femmes ohrétiennes, conviées par Bekir-Âga, accompagnèrent le cortège en pleurant et en se déchirant le visage, selon la coutume orientale. Sans force et comme disparu dans

D*UN SUICIDÉ i99

une douleur insensée, je suivis Suzanne jusqu'à sa dernière demeure. El)e repose sur le bord de la mer^ sous de grands acacias^ parmi les lauriers-roses, dans un jardin plein d'ombre où se lamentent deslourterelles. Devant cette tombe ouveiie, qui allait engloutir l'apparence matérielle de ce que j'avais aimé, un lazariste français pai'la. Je n'entendis rien, sinon qu'il disait :

(( La poudre retourne à la poudre^ l'esprit remonte à Dieu qui Ta créé !»

Lorsque je rentrai chez moi, dans cette maison où tout me rappelait aux tourments d'une réalité terrible^ je tombai désespéré^ et trop faible pour être résigné J'éclatai en imprécations : « Espérance ! espérance ! m'écriaije^ je te maudis, et pour toujours je te chasse de moi^ • car toujours tu m'as menti ! » Des larmes' abondantes abattirent cet orage, et je ne sais depuis combien de temps je pleurais, la tête enfoncée dans un coussin, loi'sque je sentis des lèvres brûlantes effleurer ma main. Je tournai les yeux et je vis Setti-Zaynèb agenouillée devant moi. A mon premier mouvement, elle se traîna à mes pieds, me tendit ses mains jointes, et se renversant avec des sanglots, elle me cria :

— Grâce ! grâce !

Je me levai, pendant que le démon du meurtre parlait dans mon cœur ; je mis mon pied sur l'épaule de l'esdave et je la rejetai en arrière. Elle tomba en poussant un cri. J'eus honte de mon action, et je mis ma tète dans mes mains. A ce moment, Bekir-Aga entra. Ses armes étaient passées dans sa ceinture. 11 ferma la porte avec soin et s'assura en l'egardant par la fenêtre que personne ne passait sur la route. Setti-Zaynèb, réfugiée dans un

angle, fixait sur FArnaute des yeux égarés de terreur.

— Veux-tu donc me tuer ? lui dit-eUe.

— Oui, répondit Bekir-Aga en tirant son yatagan. Je me jetai devant lui.

— Ah î tu m'aimes encore ! s'écria Setti-Zaynèb en se .précipitant à mes genoux qu'elle embrassait de ses deux bras.

— Non! lui répondis-je, je te hais et je ne t'ai jamais aimée.

— Ah ! dit-elle avec une voix mourante, tu te venges cruellement. Écoute-moi : J'étais heureuse quand cette femme est venue. Tu m'aimais alors ; à l'instant même qu'elle a mis le pied dans cette maison, tu m'as chassée^ tu m'as répudiée, tu m'as enfermée dans le harem ! Je n'ai rien dit ; j'ai attendu, et tu m*as laissée veuve. J'ai fait des charmes, j'ai Composé des philtres, j'ai fait écrire des talismans; mais cette femme sans doute en savait de plus puissants, car tu n'es pas revenu. Je t'ai prié, je t'ai supplié, je t'ai conjuré de la renvoyer dans son pays; tu es demeuré inflexible et tu m'as fait emmener par ton Arnaute. Une voix me disait que tu me préparais un malheur. Cette femme se dressait comme une muraille entre nous deux, je croyais qu'en la faisant disparaître tu retournerais dans mes bras. Pardonne-moi, Abou- Kelb, c'est Schitan le Lapidé qui m'a conseillée. Je suis sortie avec la négresse, j'ai cueilli des plantes et alors...

— Tais-toi ! tais-(oi ! lui dis-je ; est-ce que je ne sais pas ce que tu as fait? est-ce que je ne sais pas que tu as brisé à jamais le bonheur de ma vie ?

— Ah ! répondit-elle, tu l'aimais trop !

D'UN SUICIDÉ ÎOI

— Il faut la tuer ici tout de suite et jeter son cadavre aux chiens^ reprit Békir-Aga.

— Non^ dis-je^ pendant que mon cœur se soulevait de dégoût pour cette fille et d'horreur contre cette proposition ; non^ mais je vais lui donner un châtiment sans exemple.

— Tu feras de moi ce que tu voudras, miumura-t-elle en pleurant; mais je t'en conjure par le Dieu que tu pries, ne me chasse pas loin de toi.

J'ouvris la porte et j'appelai Hadji-lsmaêl. 11 parut presque aussitôt.

— Tu aimes toujours Setti-Zaynèb? lui demandai-je.

— Oh! fit^l avec un soupir si profond qu*il ressemblait à un rugissement.

— Eh bien, prends-la, je te la donne!

Bekir-Aga fit entendre son rire guttural; Ismaêlme regarda sans comprendre; Setti-Zaynèb avait jeté un cri d'épouvante en disant :

— Je ne veux pas! je ne veux pas!

Je m'approchai d'elle, je la saisis, et la poussant dan$ les bras du nègre :

— Mais prends-la donc ! lui dis-je.

n la serra contre sa poitrine avec un geste et un regard que je n'oublierai jamais.

Setti-Zaynèb s'était dégagée de son étreinte, et marchant résolument vers moi :

— Je suis une femme blanche et ne suis point faite pour appartenir à un nègre borgne. Tu es un incirconcis et un chien, je ne suis pas à toi, tu n'as pas le droit de me donner, ce n'est pas toi qui m'as achetée; j'irai devant le cadil J'appartiens à Bekir-Aga, et jamais un mu-

sulman^ sache-le bien, n'imposera un palefrenier de la Nubie à une Circassienne; il faut êtfe chrétien pour cela! Je te méprise^ ajouta-t-elle a^ec un geste de lèvre indescriptible; j'ai bien fait d'empoisonner ta femme blonde.

Ces derniers mots me rendirent ivre de fui^eur, et je ne sais à quels excès de vengeance j'allais me livrer, lorsque Bekir-Aga intervint.

«- Moi, Bekir-Aga-ben-Abou-Hamet, ditril, moi qui suis ton réel acquéreur, moi x\\n t'ai payée quinze cents gazies d'or du sultan Sélim, ainsi qu'il appert du contrat passé avec le Djellab par-devant le cheikh Bandar de Dapias, je te doàne au sais Hadji-Isn^êl, pour qu'il fasse de toi à son bon {daisir« Demain j'irai avec lui chez le cadi de Beyrouth, afin qu'il écrive ma donation en bonne forme, jurée par Dieu l'unique et par notice seigneur Mahomet, son apôtre.

En entendant ces paroles lentement, et solennellement prononcées, Setti-Zaynèb fut prise de convulsions; elle se roulait en éciunant.

— Emportd-la, dis-je à Ismaêl qui restait tovyours immobile, stupéfait et comme pétrifié.

11 la prit dans ses bras vigoureux, la chargea sur son épaule, ainsi que le matin même il avait placé le cercueil de Suzanne, car c'est lui qui l'avait descendu, et U disparut.

Quelques minutes après, il entr'ouvrait la porte et demandait :

— Ebt-ce bien vrai? N'est-ce pas pour l'effrayer que tu fais semblant de me la donner?

— Non, non! rcpondis-je, je te jure qu'elle est bien à toi!

— Et tu me permets d*en faire ma femme? ajouta*t*ii avec hésitation.

— Non-seulement je te le permets^ mais je te l'ordonne; va! et surtout^ rends-la malheureuse!

Il fit un bond et sortit avec un cri de joie auquel un cri de détresse ne devait pas tarder à répondre.

Le soir même, je quittais cette maison n^audite où j'avais un instant rêvé d'ensevelir ma vie, et comme je descendais pour la dernière fois son escalier de marbre, j'entendis quelques sons de mandoline et une voix qui psalmodiait un air triste et plaintif. Étonné qu'après de telles infortunes on osât chanter chez moi, je m'arrêtai en écoutant; c'était Hadji-Ismaêl qui improvisait, à la mode nubienne, une romance en s'accompagnant d'un téhégour quMl avait décroché quelque part.

a Ohé! ohé! disait^il; elle est belle comme une pou- » liche de bonne race! Ses cheveux sont si longs qu'ils » feraient le toiu* du mont Arafat.

» On me l'a donnée, la belle fille des p^ys froids; je » Tai mise dans ma maison, comme Dieu a mis le soleil » dans le ciel.

» Elle m*a battli; elle m'a dit : Tu sens mauvais! mais )) je l'ai prise dans mes bras et elle y est restée ! ohé ! ohé !

» Je l'emmènerai dans mon pays, sur les bords du grand fleuve; elle dormira dans ma hutte de limon; » elle allaitera mes enfants, assise sur une natte que. 9 j'aurai tressée.

» Les femmes noires en mourront de jalousie, et les » vrais croyants diront en me voyant : Ah! comme il est » heureux ! ohé ! ohé ! »

Je n'en écoutai pas davantage^ et je partis avec des sanglots dans le cœur et sans oser me relouraer.

J'avais hâte de fuir; je pris le premier bateau à yapeur en partance, et je gagnai Constantinople, où Bekir-Âga me i-ejoignit au bout de trois semaines. 11 avait résilié le bail de ma maison^ vendu mes chevaux et mes meubles^ ainsi que je lui en avais donné Tordre.

— Et l'esclave? lui dis-je.

— Le sais l'a emmenée de force en Egypte sur une caravelle de Damiette, il va la conduire à Korosco; elle est folle de fureur, et lui, il est fou d amour I

— Pauvre fille ! dis-je si bas que je fus seul à m'entendre.

Je restai quelque temps à Gonstantinople ; puis je me rendis dans le Caucase, où je me liai avec Qiamyl-Bey, dont vous avez admiré chez moi le long poignard circassien.

Mai 1853.

Depuis un mois je suis de retour à Paris, et mon ennui est tel que j'en souffre comme d'un mal aigu. Je ne sais que faire, je ne puis me résoudife à aucune occupation; ma pensée tourne en moi comme une bête fauve en cage. 11 faut cependant en finir avec ces énervements où je me complais d'abord, et qui ne tardent pas à se convertir en douleurs ; je ressemble à ces voyageurs égarés dans la neige; ils s'endorment avec joie et se réveillent perclus, si même ils se réveillent. Dans les derniers mois de mon voyage, je regrettais Paiis, ma maison^ mon'

existence civilis^c^ la musique et lesjhéàtrcs; maintenant que je suis rentré en possession de tout cela, je regrette le désert, les nuits sous la tente^ la marche des caravanes^ les forêts de palmiers et les sources où les troupeaux vont boire. Ce sera donc toujours la même chose ! j'ai le mal du pays où je ne suis pas.

La joie présumée de mon retour se calma dès que j'eus mis le pied sur la terre de France. A Marseille, où je laissai à Bekir-Aga le soin des douanes et des roulages, je pris la malle-poste pour gagner plus rapidement Paris. Assis à côté du courrier dans le cabriolet qui surmonte» le fourgon plein de dépêches, enveloppé dans mes bui*nous^ emporté au galop de quatre chevaux, silencieux et triste, je regardais les paysages et je les trouvais laids. La pâle verdure des arbres fraîchement renouvelée se détachait mal sur Tazur fané d'un ciel trop blanc; les montagnes estompaient à Thorizon la maigre silhouette de leurs lignes sans candeur; les rivières, sillonnées de lourds bateaux, rétrécies par des quais désagréablement réguliers, enjambées par des ponts éclairés de réverbères, me faisaient penser avec amertume aux fleuves larges et pacifiques qui coulent sans contrainte entre leurs rivages libres etdéshabités. Tout me parait mesquin : les villes, les villages, les maisons et les hommes, tout jusqu'à ce soleil blafard qui semble avoir les pâles couleurs. Quand nous nous arrêtons pour relayer, les paysans entourent la voiture et disent en regardant mon costume étranger :

— Sûrement que c'est un général [de Bédouins qui va voir Abd-el-Kader !

Alors le courrier se met a rire, et le postillon fixe sur moi ses gros yeux étonnés. A Moulins, des enfants m'ont

suivi dans la nie^ tout cela m'irrite. Ces gens-là n'ont donc jamais rien vu?

 Nevers^ je suis monté dansnin wagon du chemin de fek* où je m'endormis bientôt de lassitude et d'ennui; je ne tardai pas à être réveillé par la conversation de mes voisins; c'étaient deux blatiers qui causaient entre eux.

— Mes farines sont en trame^ disait l'un.

— Les miennes sont gruauteuses^ criait Tautre*

— Heureusement^ repi*enait le premiek* , que le blé avrillet [^'annonce bien; quant au métcil^ il n'y faut pas » penser.

— Moi^ ajoutait le second , je ne veux plus que du taganrok; c'est le seul que la carie n'attaque jamais et qui fait le meilleur pain.

^ Oui, mais il coûte cher.

— Ah ! baste ! on le mélange.

Et ils se prirent à rire comme deux bandits.

Le premier, celui dont les farines étaient en ittkme, se tourna vers moi et en me saluant :

— Monsieur doit venir d'Orient, ça se voit à ses habits; pourrait-il me dire combien le boisseau de froment s'est vendu cette année à Constantinople?

Je levai les épaules sans répondre et je i^fermai les yeux.

— 11 ne comprend pas le français, reprit mon interlocuteur, c'est ennuyeux; il nous aurait dit combien il a de femmes dans son sérail.

J'éprouvai une vague envie d'étrangler cet imbécile et de le jeter par la portière. Je m'apaisai en songeant judicieusement que la plupart de mes concitoyens jouissent d'une bêtise au moins égale, et je me rendormis en

D'UN ÔÛÎGIDÉ 207

murmurant au fond de ma pensée le chant des bateliers du Nil.

Quatre heures du matin isoniiatent au jardin des Plantes quand nous arrivâmes à Paris. Un jour douteux et bleuissant commençait à éclairer la ville^ des bandes jaunâtres s'allongeaient dans le ciel; sUr les quais^ des hommes marchaient vite qui éteignaient les réverbères ; la Seine bourbeuse semblait froide et triste. Personne ne passait dans les rues; les portes, les fenêtres, les boutiques étaient fermées encore; Paris avait l'air d'une ville abandonnée.

Un cabriolet me conduisit jusque chez moi; j'eus grand'peine à réveiller le portier, et je montai dans mon appartement où nul ne m'attendait. Mes livres, mes tableaux, mes amies étaient à leur place, mais couverts d'une couche grise de fine poussière; des araignées avaient filé leur toile dans led angles des murailles ; un bouquet de fleurs desséchées avait été oublié dans un vaVe; on respirait partout cette odeur fade et neutre qui est comme le parfum de l'absence.

J^avais froid ; je fis du feu et m'assis près de ma che^ minée. Je contemplais les flammes sans penser; je sentais un grand vide dans ma tête, je n'avais d'autre impression que celle d'un abattement inexplicable et sans bornes.

Les heures coulaient lentement, et ne sachant que faire pour distraire mon ennui jusqu'au moment où je l)ourrais sortir, je pris un carton dans lequel j'enfermais autrefois des dessins, des plans, des gravures, et je me mis à regarder ce qu'il contenait.

J'y trouvai une lithographie faite par Eugène Leroux

d'après un des tableaux les plus remarquables de l'œuvi*e / de Decamps : le Suicide, et je la considérai longtemps

sans pouvoir en détacher mes yeux.

Dans une mansarde étroite et désolée^ sur un grabat maigre et sans drap^ un jeune homme était étendu. Une couverture, dernier vêtement de jour et de nuit que lui a laissé la misère, enveloppe son corps ravagé par la souffrance ; une de ses mains pose sur sa poitrine, l'autre pend sans force et traîne jusque sui* les caiTeaux froids et usés : sa tête, en retombant pour toujours, a rejeté en arrière ses longs cheveux souillés de sang; à terre, près du lit, un pistolet encore chaud a été l'instrument de li- ])erté dont s'est servi ce malheureux. Près de lui, contre la muraille, s'appuient les outils divins qui n'ont pu le faire vivre : un chevalet, une palette tachée de couleui's humides encore, car il a dû lutter jusqu'au dernier jour. Pli^s haut, sur une planche inégale et rugueuse, sont rangés quelques livres, une statuette en plâtre et une tête de mort qui regarde avec ses grands trous celui qui viait d'échapper à la vie.

Gela est sinistre et terrible. G'e&t le dénûment d'un drame long et incessant, de chaque heure, de chaque minute. 11 avait sans doute rêvé la gloh^e à défaut de la fortune, et avec le dévouement sublime de la jeunesse, il avait choisi la route ingrate de l'abnégation, du travail, de Tintelligence, regardant avec mépris les méprisables efforts des ambitieux à qui rien ne coûte, ni défection, ni bassesses, ni apostasie de soi-même, ni trahison des autres, pour arriver à la réalisation des vœux de leur cœur atrophié. 11 s'était dit ; la vie ne vaut pas le sacrifies de sa conscience, cette bonne divinité intime si douce

et pourtant si effroyable. U avait courageusement résolu de marcher droit et juste à travers le cloaque immonde de rbumanité; il a succombé à la peine^ vaincu, mais iné* branlable en sa foi. C'est la faim^ la misère^ le froid qui chaque jour lui ont fait monter un degré de la résolution sainte en haut de laquelle le suicide l'attendait pour lui donner le baiser du repos. U est mort en martyr, en héros peut-être ! 11 n'est plus à plaindre, et son sort me (ait envie. Mais moi, grand Dieu ! qui me guidera vers celte extrémité à laquelle j'arrive, ce sera Tennui, la p^ resse, le désœuvrement, et peut-être aussi une sorte d'organisation morale particulière qui a mis des tristesses de vieillard et des langueurs de moribond dans mon cœur de jeune homme.

Engendré par un homme mourant, j'ai porté pendant ma vie entière la pein'e de l'imprudence impie de mon père. 11 m'a légué les mélancolies de la mort qui venait vers lui; je me suis toujours débattu contre les attractions d'une fin prochaine qu'il a mises fatalement en moi parce qu'il les ressentait, et auxquelles je succomberai comme on succombe à une tache originelle. Son âme, prête à prendre son vol et déjà sollicitée par les promesses de liberté et de délivrance que la mort murmure aux oreilles de ceux qu'elle va choisir, m'a transmis des besoins d'indépendance contre lesquels tout s'est biîsé. Tout m'a semblé un asservissement, le travail, l'amour, la recherche de la fortune, l'existence même; et à force de vouloir être libre, j'ai uni par vivre seul, en dehors du milieu commun, et je suis devenu malheureux. J'aime la mort conune d%utres aiment la vie. Jean-Paul a raison :

qu'on meure quand on voudra, on a toujours assez vécu !

ti9 MÉMOIRES

Gela est singulier, cependant, que le premier objet qui aH frappé mes regards à mon retour dans ma maison> soit comme un appel vers les mystères de rëternité! Est-ce donc un signe que je vais bientôt partir pour mes destinées futures? Seigneur, que votre volonté soit iHitet Quand Theure fut venue où je pouvais sortir, je descendis dans les rues, qui m*ahurîrent par leur fhicas, comme le matin elles m'avaient glacé par leur sf.litudc. J'allai voir mes amis, ils me reçurent bien, comme s'ils m'avaient rencontré la veille, banalement et sans effusion. Us me dirent tous : a Tiens, te voilà, je ne t'attendais pas si tôt, as-rtu fait un bcm voyage? » Puis ils me parlèrent de leurs affaires, de leurs maîtresses, de leurs places, dé leur argent. Je n'ai pas le droit de me plaindre^ je l'ai voulu. Je me suis retiré d'eux et ils m'ont délaissé; tant pis pour moi, vœ solif

Une curiosité bien explicable m'entraîna vers la rue qu^vait habitée cette pauvre Suianne; j'allai interroger le portier, qui me reconnut. M. B... avait quitté la maison après le départ de sa femme, et maintenant il vivait maritalement avec une manière de fille entretenue qu'il fréquentait déjà et du temps de madame. )) Son ancien appartement était à louer, j'en pris les clefs et je montai seul, poussé peut*ètre par l'implacable besoin d'exagérer une émotion douloureuse.

Je parcourus les chambres vides, dont on avait renouvelé les papiers et repeint les plafonds; je contemplai cette alcôve où souvent elle avait pleuré en m'appelani; je revis la place de son piano où eue jouait mes airs favoris, et je m'appuyai contre cette cheminée auprès de laquelle j'avais autrefois passé de si bonnes soirées. En

me regardant dans une glace, je fus effrayé de ma pâleur. ((C'est par moi qu'elle est morte, mç disaiç^je;, c'est moi qui l'ai tuée ! »

}e descendis, et je quittai le portiçr sans oser lui p^- 1er de nouveau. Dans la rue, il y avait des hoipmes et des femmes qui criaient : ((Voici ce <)ui vient de paraître ! » et qui lisaient le récit d'un meurtre et le résumé des débats de la cour d'assises. Je fus pris d'uue folle terreur et je hâtai le pas : il me semblait qu'ils criaient m^ condamnation.

Je sais que Louise est revenue à Paris, où elle c'est établie lingère avec une petite somme qi^e je lui ai remise avant d'abandonner BeyroKth^ je ne me sens pa^ le çou-; rage d'aller la voii*, et cependant je voudrais bieii trqu^ ver quelqu'un qui pût me parler dç. Suzanne.

Ce fut là ma prerpière journée; elle m'a laissé une imipression que j'essaye en vain de secouer; j'^i d'abord trèsimpatiemment attendu que Qekir-Aga fût revenu aveQ B^on chien; l'habitude que j'ai de toujours être ftvec eux me faisait croire que leur présence m'apporterait quelque douceur; depuis trois semaines, ils sont arrivés et rien n'est changé en moi. J'ai presque envie de repartir tout de suite poiu: de nouveaux pays.

J'ai parlé de mon état moral à plusieurs pel^onnes, car je commence à m'en inipiiéter sérieusement. Chacun m'a offert des avis qu'il m'est inipossible de suivre.

Lès uns m'ont donné le conseil banal qu'on garde à, l'usage des honunes de trente ans; ils m'ont dit : (( }Aar riez-vous, n Non, j|e ne me marierai pas ; j'aurais deux misères à supporter au lieu d'une, et voilà tout. J'ai cherché le bonheur par les femmes, et je ne l'ai point

ïl2 MEMOIRES

trouvé ; je n'ose plus les nier systématiquement, car ma conscience me dit que j'ai tort; mais je les redoute, elles me font peiu*, et je les trouve insuffisantes. J'ai eu des maîtresses que beaucoup m'auraient enviées, j'ai possédé des créatures belles comme la beauté, j'ai vu des femmes assez désirables se jeter à ma tête, et je leur ai dit : Je ne veux pas de vous ; j'ai dormi sur le sein brun des femmes de Qôseir, qui reçoivent dans leurs bras les pirates de la mer Rouge ; j'ai essayé de bien des amours, et pas un n'a su consoler ce qui se lamente dans ma poitrine. Une femme légitime me rendra-t-elle heureux? Non.

Sous les chênes verts de la Ghiaja, je les ai vus, les jeunes époux, muets, immobiles, les mains enlacées, regardant vers la mer et se jurant une tendresse étemelle ; j'ai pu leur envier ces moments-là, mais jamais je n'ai envié leur vie. Le mariage ressemble au Vésuve, il commence par des bois charmants et des prairies veloutées ; il continue par une poussière ai'ide et des blocs de lave qui déchirent les pieds, il se termine par un volcan. Qu'ils se promettent un bonheur sans fin, qu'ils rêvent les douceurs d'un amour immuable, qu'ils aperçoivent à leur horizon une agréable vieillesse entourée de beaux enfants, cela est au mieux I Mais quSls trouvent les lassitudes, qu'ils rencontrent les trahisons et l'ennui, qu'ils atteignent, au travers de mille souffrances, un âge empoisonné par l'ingratitude, la méchanceté et les indépendances de leurs fils ! cela est probable.

Je ne me marierai pas; pourquoi me marierais-je? Pour avoir une famille? Le dernier mot de la famille de l'avenir est tout au long dans VÉvangile : La mère, l'enfant et un pèrç nourricier,

Les plus sages m*ont dit : <( Prenez une occupation en Yous-mème^ puisque tous avez une répugnance excessive pour tout ce qui ressemblerait à un état ou à une fonction; utilisez les connaissances que vous avez forcément acquises; faites appel à votre mémoire^ coordonnez tos notes et imposez-vous cette tâche d'écrire vos voyages. »

Ecrire mes voyages, j'y avais bien pensé ; mais à quoi bon? Certes, j-'ai vu des choses curieuses, j'ai visité des pays singuliers, et je me suis mêlé à des mœurs étranges; mais avec quel intérêt recevrait-on mes livres? Qui s'occupe à cette heure de ces contrées d'Orient où se jouera encore une fois le sort du monde ? Ma voix parlera dans le désert, et nul ne comprendra qu'il a fallu des années de travail et de voyage pour rassembler les matériaux d'un livre qui sera lu au bout de deux heures et oublié au bout d'un jour.

Écrire 1 écrire! ils en parlent bien à leur ai€e> ces gens-là qui n'ont jamais écrit que des invitations à dîner. « Le poète a charge d'âmes; » ils ne le savent pas sans doute. La mission de l'écrivain est la plus difficile, la plus élevée, la plus calomniée, la plus sainte qui soit sous les étoiles! Comment pensent-ils donc que je puisse la remplir? Suis-je de la tribu de Lévi pour oser prétendre au sacerdoce?

Môme date.

Écrire ! écrire ! Cela me fait peur. A ceux qui me tourmentaient trop en me poussant vers ce but, j'ai montré une lettre que j'ai adressée à un enfant que j'aime et qui

veut marcher vers les gloires Ultéraires. Cette lettre, pleine d'tiésilatlons et qui recule devant une conclusion définitive, la voici 5 j'y parle de bien des choses qui m'épouvantent, je Ta voue, et que jfe ne me sens pas le courage de braver hardiment.

« Mon cher Probus,

r> J'ai reçA, il y à trois jours, la lettre où tu mè dis que 9 tes études sont enfm terminées, et que tu es plein de » trouble etd'lrréfeoliitloti sur le choix d une carrière. Au » collège, tu as fait beaucoup de vers français, conmie la i> plupatt de tes camarades; tu as lu un grand nombre » de romans; tu as écrit quelques nouvelles avec un style D rempli de réminiscences; tu te crois du talent, sinon » du génie, et tu veux te faire poêle ! La diplomatie où » ton père, usant de ses influences, voudrait te faire en- » tref)' répugne à ta jeune indépendance. Tu me fais làn dessus des phrases qui sentent convenablement son )» Spartiate; cela est au mieux; mais as-tu bien réfléchi, » et sais-tu ce que tu vas faire?

y> Tu es jeune, tu as dix-neuf ans, tu vois tout en beau ii et tu n'as encore bu dans l'existence qUe le miel qui 9 nage à sa surface, Tabsinthe est dessous; prends garde, )) tu ne tarderas pas à la trouver. Tu rêves des gloii*es et )) des apothéoses, sans savoir, pauvre enfant, quelle voie » douloureuse il te faudra traverser pour les atteindre r> peut-être après ta mort. Ici-bas chacun souflre sa pas- » sion, le poêle plus que tout autre, car son front saigne n incessamment sous une com^onne d'épines, car chaque « jour, on (enfonce une lance dans son flanc, à chaque D minute Téponge du vinaigre est pressée sur ses lèvres.

1» Tu sais ce que disait Zorriila sur la tombe de don José Y> de Lara qui avait préféré le suicide à la faim : « Le ï> poète, dans sa mission sur terre^ est une plante mau* V dite qui donne des fruits de bénédiction ! » Il avait raison> p chacun flagelle Técrivain, et il faut que Fécrivain panse » les blessures de chacun. Ton martyre sera de tous les y> jours^ ta lutte de toutes les heures, lutte incessante et » terrible» lutte du plus faible contre le plus fort, lutte » de l'unité contre la pluralité, lutte contre l'envie^ la » calomnie, la colère, la compas'sion, la méchanceté, » l'hypocrisie, la sottise, le mensonge, l'opinion, Tinjus- D tice, la défiance, la vanité, Tindiscrétion, le mépris et )> la haine!

)) Tu n'as pas fait encore les premiers pais vers ce but » idéal qui n'est pas maintenant de ce ipondel tu n'as » pas encore mis en mouvement la machine qui doit » broyer ton coeur; écoute-moi, et si ton courage n'hé- » site pas en présence des douleurs qui t'attendenti ceins 7) tes reins alors, prends le bâton blanc de ton pèlerinage^ » et sans trembler, sans regarder en arrière^ ^ans pâlir, p va, impassible et sérieux, à la conquête des idées de » lumière, comme jadis les chevaliers errants allaient, » malgré les enchantements et les périls^ à la conquête » d'un talisman d'amour et d'immortalité.

» Tu quitteras le monde de la noblesse auquel tu ap^ 9) partiens pour monter dans le monde de l'intelligence ; » tu abandonneras le monde qui assoupit, pour t'élevet n dans le monde qui dévore; le premier ne te pardon- » nera jamais d'avoir déserté ses habitudes mesquines, » ses trahisons puériles et l'immoralité de ses allufes; le » second te dira : Sois le bienvenu! car il accueille. fra-

D teraellemcnt et sans distinction tout ce qui porte en 1» soi une valeur propre et une force intrinsèque. Sois » prudent aiors^ travaille sans relâche et sans cesse, rap masse ta vigueur pour frapper un coup décisif; imite » le Tali-Pat qui remue in visiblement sa sève pendant p un siècle et qui laisse enfin ëclore une fleur incompan rable. Ne cherche pas tout de suite à monter au soleil, » souviens-toi des ailes d'Icare, dont le trépas fut glorieux » cependant, car

» Il mourut poursuivant une baute aventurç!

» Ne te presse pas; regarde autour de toi avant de » commencer, et surtout ne t'illusionne pas sur les des- » tinées qui t'attendent. Le monde où tu as vécu jusqu'à p cette heure s'igoagine trop facilement que les écrivains ï> mènent volontiers des existences de Sardanapale et » que toutes les joies défendues sont leur pâture habip tuelle. Tu seras surpris, cher Probus, de les voir dans » la libre manifestation de leur existence; tu t'étonneras p de l'austérité de leur vie, et tu admireras leur abnéga- » tion courageuse. Ouvre René, et relis cette phrase qui p est» toujours vraie : « Ces chantres sont de race divine, p ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait » fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et p sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, p et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme p des immortels ou comme de petits enfants; ils explip quent les lois de l'univers et ne peuvent comprendre p les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont des p idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en p apercevoir, comme des nouveau-nés! p Tu compren-

» dras, en les voyant de près^ toutes les insuffisances qui » les accablent, et les chagrins qui les rongent. Vivant » sans cesse dans un monde idéal oîi ils se réfugient loin » des tourments qui les harcèlent comme une meute » aboyante, obligés de se jeter à travers des rêves insensés » pour échapper aux morsiu*es de la réalité, ils en arri- » vent à développer outre mesure des besoins que nulles » richesses no pourraient satisfaire. Ils parlent tout bas » avec le dieu qui les habite, ils écoutent le murmure p inefiable de leurs pensées, ils aiment Tètre charmant i> que leur imagination a créé, et ne s'inquiètent plus p alors ni des discours idiots qu'ils entendent, ni des » idées ridicules qui leur font obstacle, ni des créatures » vendues qui apaisent leurs désirs. Au milieu de la son eiété qui les entoure, ils sont conune une secte sacrée » qui parle un langage hiératique intelligible pour eux p seuls; à travers tout, malgré tout, ils poursuivent la » marche ascensionnelle d&leur extase, et meurent sou- )) vent sur un graliat, à côté d'un morceau de pain bis, » gardés par une femme repoussante et vieille, rêvant » les habitations d'Héliogabale, les caresses de Cléopàtre » et les festins de Vitellius.

9 Cette maladie-là est mortelle, crois-moi, Probus, je » le sais par expérience !

D Avant-garde de l'humanité qu'ils précèdent d'au )> moins un siècle sut les obscurs chemins de l'avenir; » pionniers envoyés par Dieu au défrichement des mo- » raies, des croyances, des religions que nous n'apercen vous pas encore; calomniés parce qu'ils ne sont pas » compris, méprisés parce qu'ils sont calomniés, re- » poussés parce qu'ils sont méprisés, ils se voient déclassés.

31d MÉMOIRES

y> appauvris^ isolés au milieu de leurs contemporains » qu'ils flétrissent tous, nobles, banquiers, marchands, y> artisans et prêtres, du titre de bourgeois I la plus vio- » lente injure de notre langue. Ils travei*sent les hommes » qui les environnent sans daigner faire Un effort pour » descendre jusqu'à euï, et sont forcés par la persistance )) originale de leur personnalité même à ne jamais s'y )) mêler, comme ces fleuves qui coulent parmi des lacs )) et gardent au milieu des vagues étrangères la couleur )) particulière de leui'S eaux. Leur destinée est d'être mé- )) connus, de pâtir, de pleurer au dedans d'eut^mêmes )) en gardant un sourire sur leurs lèvres, de ne jamais » reculer devant le supplice, de ne jamais demander » grâce et de faire rire à leurs dépens la foule imbécUe, » s'ils osetit crier : Je soufi*re !

» Ce sont ces douleurs-là qui font leur fofce, me diras^ y> tu, je le sais; fls seraient moins grands s'ils n'étaient » pas si misérables. Tu sais ce que dit Jean-Paul : L'âme )) humaine ne donne son parfum que lorsqu'elle est » froissée. Cela est vrai : l'âme est comme la graine de » sésame qui ne laisse échapper son huile que si elle est » écrasée, broyée, triturée, anéantie. Qu'est-ce qui les » sauve donc de tant de tortures? Forgueil! ce péché » capital inventé par ceux qui ont voulu abâtardir l'homme » pour en faire un automate dont ils manieraient les » ressorts; l'orgueil, cette vertu sublimé qui est la con- » science de sa propre force, comme la vanité en est l'il- » lusion. L'orgucfl fait supporter le martyre, mais ne le » rend que plus horrible; n'auras-tu pas peur quand il » te saisira?

» As-tu réfléchi aux vertus qu'il te faudrait avoir, et

» les connaîs-tu bien? L'artiste, et surtout le poète, doit » être une sorte d'androgyne qui réunit en soi la séré- » nilé et la sensibilité, la force et la tendresse; homme » par rintelligence, femme par le cœur, héros par son » courage invisible, il doit toujours planer au dessus de » ses passions, comme le pétrel au-dessus des tempêtes : » elles doivent augmenter sa puissance au lieu de la dé- » biliter; son coeur doit être subordonné à son cerveau, » et même dans ces moments divins où l'extase l'em- » porte sur ses ailes d'or, il doit conserver son calme, sa » placidité, sa sagesse pour comparer, apprendre et se » souvenir.

» Plein des douleurs du monde extérieur qui entreront j) en toi comme des glaives aigus, surexcité sans cesse » par les irritations que tu puiseras dans tes propres in- » stincts intentionnellement exagérés, tu feras souffrir » tous ceux qui t'aimeront; tu deviendras un être con- » tagieux, tu répandras autour de tes tendresses les cha- T) grins, les inquiétudes, les angoisses qui vont se nour- » rir de toi, et rien qu'à l'aimer, une femtne deviendra » malheureuse, car elle aura respiré sur tes lèvres l'en- )) ivrant parfum de la tristesse. Je te plains alors, car n peut-être, te sentant dangereux comme une épidémie, » fuiras-tu loin de celle qui te tendrait les bras et que » tu aurais pu aimer.

» Ce n'est pas tout! As -lu songé à la misère? Je sais » que, sans être riche, tu as une fortune suffisante aux p besoins d'une existence ordinaire, mais je sais aussi » que cette fortune peut être perdue et que demain tu » peux te réveiller ruiné. La vie ne fourmille-t-elle pas » d'aventures semblables? Tu travailleras, tu écriras, tu

y> vendras tes œuvres! cher innocent^ on ne gagne pas » d'argent avec la littérature, tu connais la vieille chan- » son :

» Pégase est un cheval qui porte » Les grands hommes à i*hôpital.

» Tu auras heau faire, si tu veux rester inaltérable, tu » sentiras la faim mordre tes entrailles; il te faudra cinq » ans, dix ans, vingt ans peut-être avant d'arriver à payer » ton pain. Ou bien alors tu te feras journaliste politi- » que, ce qui est triste à en pleurer; ou tu agiras en D vertu de cet axiome d'un déplorable écrivain qui fut » ministre : La littérature sert à tout, à condition qu'on » en sorte. Et tu imiteras ces intrigants vulgaires qui ont )> pris les lettres comme un marchepied pour amver à )) quelque place grasse et tranquille, et qui n'ont jamais » été utiles à ce qui les avait nourris.

)) Vois ce que la France fait de ses poètes ! Elle leur » élève des statues après qu'ils sont morts de faim. Va, D c'est toujoms la même histoire que du temps de » Louis XLY, surnommé le Grand sans qu'on puisse de- » vincr pourquoi, et qui laissait

» Molière sans tombeau, Coracille sans souliers.

» Si tu gardes les quelques mille livres de rente que » t'a léguées ta mère, tu conunenceras une ère de dévoue- )> ment et d'abnégation dont jamais tu ne devras essayer y> de sortir. Dès que tu seras entré dans cette lamentable » famille des artistes et des poètes, tu ne t'appartiendras » plus en propre, tu seras à eux comme ils seront à toi, » tu seras solidaire de leurs tourments dont tu réclame-

D UN SUICIDÉ Ml

» ras ta part, tu ouvriras deyant eux ton cœur et ta main, }>' et tu détesteras ce monde injuste et méchant d'où tu » sors, qui, lorsqu'il les voit terrassés, se jette de tout son » poids dans la balance en criant : Malheur aux vaincus ! » Si tu d^ens pauvre, ce sera la Boliême, comme ils » disent! Oin Thorrible chose! User sa vie dans des com- » bats stériles et sans grandeur^ dépenser à la conquête n du pain quotidien plus de temps qu'il n'en faudrait » pour faire un bon livre ; subir tous les tiraillements , » toutes les humiliations, tous les déboires de la pau- » vrcté ; loger dans des mansardes glaciales en hiver et » brûlantes en été ; aller à l'hôpital quand on est malade » et tâcher d'y prolonger son séjour, parce qu'au moins » on y est nourri;, chercher peut-être dans des accès de » débauche des consolations qu'on ne trouve pas; sentir D ses facultés baisser sous la pression permanente de la » misère et du désespoir; être réduit à im travail re- » poussant qui ne donne même pas à manger, être ex- » ploité par les uns, vendu par les autres, repoussé par I» tous; vivi*e ainsi de longues années et s'apercevoir un D jour que les lassitudes de toutes ces douleurs ont brisé 9 vos forces au moment x)ù peut-être on allait aniver si- » non à la gloire, du moins à la possibilité d'exister, voilà » ce que c'est que la Bohême. Nous savons ceux qui ont » été assez doués de Dieu pour pouvoir la traverser et en Y> sortir sains et saufs, mais savcms-nous ceux qu'elle a n engloutis? savons-nous ceux qui ont sombré dans l'éy> nervement des désolations? savons-nous ceux qui ont » allumé un réchaud ou qui sont devenus commis dans » une compagnie d'assurances, ce qui est la même chose? D Si tu dis cela dans le monde, sois certain qu'il se trou-

» vera un monsieur^ qui aura toujours eu cinquante mille y> livres de rente, dont toute ToriginaUté consistera à avoir » un crâne en forme de pain de sucrQj et qui te répon- » dra en fredonnant :

» Dans un grenier qu'on est bien à vingt^s I

» une sottise dite en mauvais vers par M. J.-P. de Béran- » ger, qui e$t un mauvais poêle foil appréçié.de^ tempéy> i^ments lymphatiques,

» Prends garde, cher Prohus, d^ lâcher la proie pour » Tombre. La principale affaire de Texistence doit être D la tranquillité , à défaut d^ Tintrouvahle bonheur ; ne » recherche pas les rentiers pleini dVpines^ marche par » les chemins battus aplanis ^ous les pieds de la foule, » e( accepte , en fermant le^ yeu](, cette carrière <( dans » laquelle ton père veut te poM^^ser. » Ta vie sera char- » mante et fort enviée de tous ^s camarades. Tu auras » un bel uniforme, une épée à poigaée de naore et faci- D lement quelques décorations étrangèi*es ; tu verras ce » qu*on appelle la bonne compagnie; tu prendras Iç ton, D c'est-à-dire que tu deviendras incolore et que tu ra- » boteras vite les angles de ton originalité aGn de pou- » voir entrer dans le moule con^nun queles poètes, dont » nous parlions, font éclater dès qi^'ils y touchant. Les )) grand'mères te déclareront un jeune homqDÇ distin- » gué, les petites filles un joli garçon, les femmes ma- » riées te regarderont du coin de Tœilj et tu te rengorge- » ras dans ta cravate blanche. Tu voyageras à 1«^ çuile » de ton ambassadeur^ tu auras ta place dans tous ces » bons plaisii*s officiels qui sont plus ennuyeux qu'un » concUiabule de députés; tu offriras galamment la main

» aux dames; tu ramassera» le bouquet de la princesse; » tu tiendras Téventail de la marquise^ et les jeunes di* » plomates des cours étrangères en sécheront de jalousie, )) Pendant le jour^ tu seras dans ton cabinet^ un cabinet » grave, sévère, comme il convient à un bomme sérieux, » mais où tu laisseras cependant adroitement traîner )) quelques fleurs fanées > quelque petit gant mignon, » peut-être même un portrait entr'ouvert, afin qu'on » puisse dire de toi : « C'est un heureux mortel; il est » au mieux avec M"»***.» Là, tout entier à tes travau]^ » importants, tu caché teras de? dépêches, tu plieras des » enveloppes, tu dessineras des tambours-majors sur la » oouverture de tes livres > tu feras des cigarettes, tu » tailleras des plumes, tu bâilleras souvent, et ei^suit^ )) tu sortiras à cheval, si le temps p'est pas trop mau-* » vais. Quand tu auras suflfisamment fait cela dans un » pays, tu iras lé faire dans tin autre, et parfois tu re- » viendras à Paris te montrer dans quelques salons où D il est bon qu^un jeune bonune soit admis. Au bout de » di^ ans de cette existence, tu ne penseras plus à faire des vers, je t'assure, et si tu rencontres quelque part » un véritable poète, tu lui diras : Ah! parbleu! je con- » nais ça; j'étais comme voua autrefois; qu'est*ce qui » ne fait pas un peu rimer amours avec toujours ? ce » n'est pas dangereux, allez ; c'est une manie dont vous yt guérirez vite et qui, du reste, ne mène à riqn, » Et tu » te trouveras fort heureux. Tu passeras pour un homme » profond en employant certaines formules toutes faites )) à l'usage des pauvres d'esprit; tu prendras Thabitudû » d'être réservé, afin de faire croire aux autres et de fi- » nir par croire toi-même que tu penses beaucoup, et

2i4 MÉMOIRES

» quand tu auras trente ans, ton père te fera faire un Y> mariage de convenance qui te vaudra de l'avance- » ment. Le ministre signera à ton contrat^ ta femme te » rendra père de plusieurs enfants qui ne te ressemble- » ront pas^ tu les feras danser le soir sur tes genoux et tu » seras au comble de tes vœux !

» Je t'entends dire comme les montagnards à Frank :

» Tu railles tristement et misérablement.

» Oui^ tristement et misérablement; car je me sens le » cœur débordant d'amertume. Hélas! tout cela est vrai I » et selon les gens du monde ^ tu serais un fou digne de m Charenton^ si tu hésitais entre ces deux positions qui » se résument ainsi : nullité et bien-être; intelligence et » martyre. Choisis maintenant.

» Mai$ si tu as conservé cette âme ardente et gêném reuse que je t'ai connue lorsque tu étais enfant^ si tu » es toujours ce cher Probus que ma vieille tante sury> nommait en riant : Cœur-d'Airain; si tu es vraiment » digne de manger le pain des forts et de souCTrh' pour » la cause sacrée de l'esprit et de l'humanité , alors tu » ne balanceras pas, et tu diras comme le Grec prisonnier » j}L Syracuse : Qu'on me mène aux carrières ! Si tu as ce )9 courage^ je te dirai : Sois béni^ et que Dieu te donne la n persévérance!

» Alors^ sois inébranlable^ va en avant sans compter » les obstacles^ n'abandonne jamais ton drapeau^ et meui's » sur la brèche plutôt que de reculer d'une ligne ; aime r> ton art par- dessus tout^ par-dessus les amis^ tes maîm tresses et toi-même; donne-lui^ s'il le faut^ ton cœur à » dévorer. Tu veux être écrivain : aime la littérature

» exclusivement à toutes choses^ c'est une grande dame » qui ne veut point de rivale ; songe à ceux qui l'ont » aimée et enorgueillis-toi de tâcher de marcher sur leurs » traces; souviens-toi que ceux qui Font chérie ^ idolâ- » trée^ encensée^ glorifiée^ déifiée, étaient des génies que » Dieu avait tirés peut-être du plus profond de son es- » sence. C'est Homère, Aristophane et Plutarque; c'est » Horace, Plante et JuvénaJ ; c'est Chanfara, Sadi, Imrou- » 1-Keîs; c'est TArioste, le Dante et Boccace; c'est Cer- » vantes, Lope de Vega, Calderon; c'est Gœthe, Schiller » et Jean-Paul ; c'est Milton, Byron , Shakspeare ; c'est )) Ronsard, c'est Rabelais, c'est la Fontaine, c'est la » Bruyère, c'est une myriade d'astres illustres qui gra- Y> vitent sans cesse autour de l'humanité comme le sys- » tème planétaire de Tintelligencc et du génie.

V Verse en riant jusqu'à la dernière goutte de ton en- » cre et au besoin de ton sang ; que ton sacrifice soit com- » plet, absolu, radical! N'aliène jamais ton indépendance, y» car sans indépendance il n'y a plus ni force ni vertu ! x> Ne regi*ette jamais de n'avoir pas suivi une autre route, )i jette ta pensée par delà la mort et espère! Tu le sais, » celui qui sème ne récolte pas toujours; mais la graine D tombée en terre n'est jamais perdue : qu'elle nomTiise » rhomme ou Foiseau, qu'importe ! Dieu la conduit là où » elle est utile.

» Sois impitoyablement juste, aide de toutes tes forces T» ceux dont la faiblesse aura besoin de ton secours; mais » ne pardonne jamais l'apostasie, et quand tu verras un » de ceux qui ont essayé de se faufiler dans vos rangs tra- 9 bir par intérêt la sainte fraternité de Tail, tu le regar- » deras au visage et tu lui diras : Judas!

n Je te souhaite, cher Probus, un courage que je n'ai

D pas eu; je prie Pieu qu'il t'éclaiie, qu'il te protège,

» qu'il te soutienne dans la passion douloureuse que tu

D vas subir, et je le supplie qu'il ne te réduise pas à crier

» comme son fils cleué sur le gibet : Ayez pitié de nXoi! 9

JuiUet 1862.

Encore une page à marquer d'un signe de deuils encore un Miserere à chanter dans ma solitude : Sylvius vient de mourir. C'était un de ceux que j'aimais le mieux, et vers qui j'allais porter le trop plein de mes tristesses. Ah! si Thomme voulait rebrousser le chemin de son existence, devant cofnbien de tombes ne devrait-ii pas s'agenouiller et pleurer avant d'être revenu à son point de dépari? Au reste, cette séparation contre laquelle se roidit en vain notre inintelligent égoïsrae, cette séparation qui met tant de sanglots à nos lèvres, cette séparation n'est qu'illusoire. Ils vivent autour de nous, en nous, ces pauvres morts dont nous pleurons l'absence; leur souvenir, qui est une portion de leur âme, remue sans cesse en nos pensées; nous les gardons à' l'état de regrets comme ils nous emportent vers leurs vies futures à l'état de réminiscence ; leur âme s'est assimilée<à la nôtre comme la nôtre à la leur; et plus tard, quand nous les retrouverons sous une forme nouvelle, nous nous sentiions attirés vers eux par des sympathies singulières, qui seront les efforts accomplis par les molécules de leur monade pour rentrer au foyer dont jadis

cUee étaiest parties afin de venir k noue. Quand noiu aimons une femme outre mesure, c'e^t qua à^k nom l'avona chérie dang upe eiiilenca précédente, et que, i notre insu peut-être, nom «ommea pouasdi yen elle par ]es refHouvenanceH de nutre ime qui le rappelle avoir été heureuse auprès d'elle. La mort n'est qu'une phase de la vie; pourquoi donc tant la déplorer?

Sylvlus avait eu à l'Opéra je ne sais- quelle querelle avec un étra ns firent mollement leur de-

voir; une rt inévitable, et hier matin on

est accouru i e Sjlvius avait ëlé rapporté

mourant chi indis en toute h&te, emme-

nant Bekir-A ans le cas où j'aurais besoin

de ses services dans ces terribles moments.

J'entrai chei Sjlviug; il était couché. Un pAle soimre éclaira son visage liH^qu'îl m'aperçut; il me tendit la main avec un effort douloureui. Deu linges ensanglantés s'éparpillaient sur te tapîB, un mouchoir mouillé de vti naigre était placé près des oreillers; le» rideaux fermas obscurcissaient le Jour; les témoins, mornes et coniteiv nés, causaient à voix basse dans un coin de la chambre. Une blancheur mate avait décoloré le visage du blessé, aes lèvres farineuses semblaient desséchées par la io(f, une lueur ardenle brillait dans ses yeux agrandis; Il regardait fixement une Mater doloroM accroché^ en face de lui. ,

Le docteur Lacère, le plus célèbre des jranes praticiens, s'agitait autour de Sjlvius. 11 ^'int vers moi, et «l'attirant dans une embrasure de fenêtre, il me paria à l'oreille.

r— Votre ami est perdu, me dit-il; toute science hu-

maine est aclucllement impuissante à te Eauver. U s'est battu au pistolet] il a reçu une balle dans le ventre, à uo pouce au-dessous du nombril; le péritoine est travers4, les intestins sont déchirés; dans quelques heures une péritonite aiguë se déclarera, et demain tout sera fini.

— Une péritonite! dis-je comme malgré moi, encore! Jeconnais cette maladie, docteur, et je sais toutes lesdouleurs qu'elle renferme.

— Ah ! il ne goufTr rit le chirurgien; sa blessure est mourut Armand Carrel.

— Parles plus haï site voix vibrante particulière ai jar la fiërr«, je sais que je vais mourir !

Une servante foii dévote avait été chercher un prêtre. 11 arriva et marcha vers Sjlvius, auprès duquel il s'arrfila. A ce moment, Bekir-Aga, qui était resté avec moi, alla lentement se placer au chevet du lit, en face du prêtre.

— Uon fils, dit l'homme noii-, dont les vêlements sentaient cette odeur, de cire et d'eucens qui est le parrum des sacristies, mon (lis, voulez-vous que je sois seul avec vous, afin que je vous délie de vos péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit?

— Non, répondit Sylvius, ce que j'ai à dire, tout le monde peut l'entendre.

Le dialogue continuaainsi par questions et par réponses :

— Crojez-vous à la religion catholique, apostolique et romaine?

— C'est la religion pour laquelle j'ai reçu le baptêoac et dans laquelle j'ai été élevé.

— Voulei-ïous réciter avec moi le Symbole des .apôtres î

— Non, Je ne le veux pas. Je crois à Dieu, père et générateur tout-puissant^ je crois à la vie éternelle ; mais je ne crois pas que Jésus-Christ soit le fils unique de Dieu. ; — Eh quoi! mon enfant, vous ne croyez pas à la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ?

— Je crois à Jésus-Christ, apôtre, prophète, verbe de Dieu; mais je ne crois pas à Jésus, fils unique de Dieu !

— Tu as raison ! tu as raison, ami de mon maître ! .s*écria tout à coup Bekir-Aga, qui écoutait chaque phrase avec une attention dont je ne l'aurais jamais cru capable ^ tu as raison I Le Prophète n'a-t-il pas dit : « Dieu ne peut avoir d'enfants, loin de lui ce blasphème. )> Et encore : « Le Messie, fils de Marie, n'est qu'un apôtre; d'autres apôtres l'ont précédé. » Et ailleurs : « Infidèle est celui qui dit : Dieu, c'est le Messie, fils de Marie ! Le Messie n'a-t-il pas dit lui-même : enftmts d'Israël! adorez Dieu^ qui est mon Seigneur et le vôtre! Quiconque associe Dieu à d*autres dieux, Dieu lui interdira l'entrée du jardin, et sa demeure sera le feu! » Crois-moi, tu peux aller, quand l'ange noir de la mort t*aura frappé de son glaive qui jamais ne s'émousse, tu peux aller dans les jardins bénis où coulent des fleuves immenses, sur des sables d'or^ oii s'épanouit l'arbre Tuba, où des ci éatures toujoui-s vierges et plus belles que des étoiles te recevront éternellement dans leurs bras, où tu boiras sans ivresse le vin des vignes célestes, où des anges te serviront à genoux en t'appelant : croyant I Dieu est généreux, sa miséricorde est infinie, et tu peux jouir de toutes les félicités qu*il a promises aux fils d'ismaêl, si tu dis avec moi, et du fond de ton cœur : « Il n'y a d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est l'apôtre de Dieu! »

ttO HÉMOIRES

Le prêtre se recula avec indignation. Un sourire passa sur la face de Sylrius^ qui répondit :

— Bekir-Aga! je dirai comme toi : « Il n'y a d'autre dieu que Dieu^ et Mahomet est Tapôtre de Dieu; » mais j'ajouterai : Et il y a eti et il y aura bien d'autres apôtres de Dieu! Non, Jésus n*est pas le seul fils de Dieu; non^ Mahomet n'est pas le sceau des prophètes !

->— Allez-Tous admettre les dogmes fatalistes de ce mécréant? dit le prêtre a^ec emportement. Votre raison ne se révolte^t-elle pas contre cette fatalité mensongère qui est la base de l'islamisme?

— Veui-tu nier la toute-puissance de Dieu? reprit promptement Bekir-Aga, en croyant qu'un fait^ si insigniGant qu'il soit^ puisse se produire sans sa volonté expresse.

Bylvius tourna VeM moi ses yeux où tâchait de reluire un rayon de gaieté.

-^ Ne trouves-tu pas^ me dit-il, que je ressemble à Robert le Diable^ lorsqu'au cinquième acte il est tiraillé par Alice et Bertram?

«— J'ai peur que cette discussion te fatigue, rëpondls-jc.

— Laissez, me dit le docteur Lanèrecn me tirant par la lijanche, il s'apercevra moins des approches de la mort.

Au reste, sans m'écouter, Sylvius, péniblement soulevé et se tournant vers chacun de ses interlocuteurs, avait déjà tepris :

— Je crois à mon libre arbitre, force intérieure et personnelle qui me sert à diriger mes pensées et mes actions; je crois à la fatalité, force extérieure et étrangère qui pèse sur mes pensées et mes actions pour les entraîner hors de la voie que je leur ai librement choisie ; je

D'UN SU.ÎCIDÉ 231

crois à l'existence nécessaire, indispensable de l'un et de l'autre^ car entre les deux, à une distance variable, s'allonge une ligne qui est celle de la Providence, celle qu'il faut suivre, celle où nous venons naturellement 5 c'est un théorème de mécanique qui peut se démontrer par le parallélogramme des forces. Si j'obéis seulement à l'objectif (fatalité), ou seulement au mbjectif (libre arbitre), je m'éloigne de la vérité, de la sagesse, de la vertu, de la rémunération, qui sont la ligne intermédiaire immobilisée dans la volonté du Seigneur. Mon libre arbitre peut entraîner et vaincre la fatalité; il peut, dan& certains moments de passion et d'extase> contraindre Dieu même à l'attirer jusqu'à lui. Donc, je crois au libre arbitre, à la fatalité et à la Providence.

Le prêtre et Bekir-Aga se regardèrent mutuellement avec des yeux dont l'expression étonnée prouvait qu'ils n'avaient rien compris aux paroles du mouratit. Cependant le prêtre, voul nt trouver le côté converiifesable de cette, raison rebelle à ses efforts, reprit avec insistance :

— Tous croyez au moins à l'immortalité de Tàme? '

— Non, répondit Sylvius, je crois à son éternité!

— Ce malheureux, dit le pauvre prêtre en se retournant vers nous, a été.empoisonné par les doctrines subversives qui ont déjà fait tant de mal à notre époque.

— Il est permis à tous de chercher la vérité, lui répondis-je.

— Vous êtes des impies, murmura-t-il.

Une animation étrange illuminait le visage de Sylvîus; il agitait les lèvres comme s'il avait récité quelque prière. Chacun se taisait, on entendait les battements de la pendule.

— SoulenezHmoi, dit-il, je veui parler encore.

Nous renlourâmes, on releva les oreillers aplatis, et nous le soutînmes, le docteur et moi, sur nos bras entrecroisés. 11 resta quelcpies instants immobile, comme absorbé par ses pensées; puis il dit :

— Non! je ne suis pas un impie, car je crois en toi, ô mon Dieu ! source de toute vertu, de toute vérité, de toute intelligence, de toute justice et de toute miséricorde; je crois en toi! Tu es en nous comme nous sommes en toi, tout est en toi comme tu es en tout; tu jouis et tu souffres en nous, ô Père compatissant 1 tu es la grande âme qui remue les mondes, tu es la vie éternelle qui Circule dans toute k création et jusque dans ces parfums subtils qui sont peut-être des animalcules odorants. C'est ton irradiation parmi les choses de la nature qui les fait si belles; c*esl toi, toujours toi, que nous recherchons, que nous limons à travers les passages, les femmes, les astres, le ddbku; c'e^t vers toi que nous tendons, c'est pour nous rtpprodier de tôt, c'est pour mieux comprendre les mystères de ton essence infinie, que sans cesse nous tâchons à augmenter notre intelligence et notre cœur; ô mon IMeu! je crois en toi, tu es l'idée, puissance indestructible, invincible, persistante, inaltérable, toujours croissante, grandissante et fortifiante, mère de la foi, de re^[»érance, de la charité et de la réhabilitation, agent mystérieux qui parle dans la conscience de chacun et embrase le cœur de tous, fluide insaisissable que rien ne peut fiàire immobile, qui avance lentement mais impitoyablement vers son but et qui entraîne tout à son aide, même ses ennemis, les obstacles et les persécutions; tu es ridée, fleuve fécondant qui coule au travers de l'hu-

manitë et qui la pënctre comme Tcau pénètre une éponge I Tu es Tamour, attraction irrésistible qui rend frémissantes toutes les molécules de ton essence répandues dans le grand tout^ et qui les ))ousse sans cesse Tune vers l'autre^ afin que deux parties de toi puissent se rejoindre momentanément dans une union pleine d'extase; cette extase^ les matérialistes Tont appelée l'ivresse des sens^ et c'est peut-être la vibration de ta béatitude qui se révèle en nous ! mon Dieu ! je crois en toi.

Je crois en \f>i, qui connais tout par le souverain souvenir et la prescience souveraine; je crois en toi^ moteur de progrès^ en toi qui tires les effets les meilleui*s des causes les plus coupables; je crois en toi^ qui toujours de ton doigt divin nous montre les choses futures et qui jamais ne détruis le passée alii; qu'il serve à améliorer l'avenir^ car tu es comme la loi^ ô Père de justice!. et ta puissance n'est jamais rétroactive; je crois en toi^ tu es l'âme dans laquelle nous vivons^ tu es l'âme qui vit en nous; je crois en toi, je crois en toi!

Je crois à mon âme, émanation essentielle de Dieu, partie intégrante de lui, et divine comme il est divin; je crois à mon âme, immatérielle et progressive de sa nature, intelligente dans ses opérations, éternelle dans sa destinée !

Je crois à mon âme, douée d'ubiquité, car elle existe facilement en plusieurs lieux à la fois : dans le cœur de mes amis, dans l'âme de ma maîtresse, dans le souvenir de ceux qui sont loin, dans les animaux qui me servent, dans les paysages que j'aime, dans les océans que j'ai travei^és, dans les étoiles que je regarde, dans les déserts où j'ai dormi, dans les morts qui m*ont précédé !

Je crois à mon âme> aggrégation de monades diverses.

légion composée d^cssences différentes empruntées aux autres âmes que j'ai rencontrées, aimées ou haïes, vaincues OU' aidées, perdues ou sauvées pendant mes existences précédentes I Ce sont ces portions d*âme, qui sont chacune en soi comme une âme, qui s'agitent avec mes passions, mes vertus et mes vices; ce sont elles qui, dépositaires des réminiscences de mes vies antérieures, en font mes antipathies, mes sympathies et mes idées innées; ce sont elles qui tour à tour, et selon ce qui les suscite, regardent par mes yeux et leur donnent ces expressions variables de méchanceté, de douceur, de colère, de charité, de courage, de peur, de bonté,' de tendresse.

Elles sont réunies en moi comme une sorte d'assemblée

délibérante qui discute, juge, dirige, condamne, approuve, corrige, retient, excite, excuse mes pensées et mes actions. Chacune d'elles donne ses raisons pour et ses* raisons contre, et la résolution est prise à la pluralité des voix, excepté cependant lorsqu'une circonstance imprévue et grave fait surgir tout à coup une décision unanime enlevée par l'éloquence irrésistible d'une des monades intéressées; alors, comme disent les bonnes gens, je cède à mon premier mouvement. C'est cet ensemble qui va toujours croissant en intelligence et en nombre qui constitue mon âme étemelle.

Elle est éternelle mon âme; elle a toujours existé, elle . existera toujours.

Elle a vécu déjà sous une forme palpable et elle vivra encore; elle ira gravissant l'échelle ascensionnelle de l'agrandissement intellectuel ; quand elle sera devenue la monade la plus élevée de cette planète, elle pressentira la venue prochaine des temps noureaux, elle acti-

yerala marche de rhumanitc illuminée de ses rayons, et Tentraînera tout entière à sa suite vers les mondes supérieurs où nous irons tous ensemble jouir de sens plus parfaits et plus nombreux, de sensations plus multiples et plus vives, d'une raison plus haute, d'une compréhensivité plus étendue ; c'est elle qui guidera les monades ses sœurs, dëpouiUées de leurs instincts prévaricateurs, vers l'essence même de Dieu, qui est la suprême justice, la suprême intelligence, la suprême vérité, le suprême amour.

'Le bonheur dans la vie est une chose insignifiante à Dieu; l'intelligence seule et les vertus qui en découlent valent à ses yeux ; plus l'homme est intelligent, plus il est près du Seigneur, plus il est près de la béatitude. Qu'importent les malheurs et les misères? N'est-ce pas le feu qui épure les métaux? L'intelligence, don direct de Dieu, est la récompense du travail accompli dans les existences précédentes; elle seule se rencontre en suivant la ligne providentielle; les autres biens sont souvent sur la route du libre arbitre ou de la fatalité; heureux celui qui a Tune et les aulres en partage. On dit des poètes et des apôtres qu'ils sont au-dessus de l'humanité ; cela est vrai; la voie divine dans laquelle ils s'avancent pacifiquement domine de bien haut tous les intérêts mortels du moi et du non moi.

Je crois à la persistance du moi, force latente dont je suis certain et qui parfois surgit dans toute sa clarté , conscience endormie, mais toujours vivante, qui se réveille le jour uù la mort se rend maîtresse de mon corps. Bientôt je vais mourir, c'est-à-dire bientôt je serai approprié à une transformation nouvelle; alors mon âme.

dépouilli^e de cette enveloppe charnelle qui remprisonnc et dont elle cherche toujours à sortir^ mon âme^ rentrée en pleine possession de l'exercice de son moi, comprendra tous les progrès qu*elle a déjà faits^ apercevra ceux qui lui restent à faire^ se rendra compte des effets et des causes et s*incamera joyeusement dans un autre corps, afin de continuer l'œuvre pour laquelle Dieu l'a choisie.

Je crois à la mission providentielle de ces hommes d'abnégation^ apôtres et prophètes, qui ont élevé l'esprit humain en l'initiant à des morales supérieures et qui ont jeté sur leur race des semences dont les générations venues ensuite ont récolte les fruits ; je crois à eux, je crois à Zoroasti^e, à Manou, à Abraham, à Moïse, à Confucius, à Socrate, à Jésus-Christ, à Manès, à Mahomet, à Luther et à bien d'autres encore ; je crois à ceux que j'ai vus de nos joui's, doux, bienfaisants, pacificateurs, réhabilitant la chair et fécondant l'esprit, et qu'on a abreuvés d'outrages, afin qu'ils aient aussi leur martyre comme le Fils de Thomme. Je repousse de toute ma raison ret épouvantail insensé de peines étemelles, d'enfers pleins de flammes, de diables encornés et de Satans maudits à toujours, fantasmagorie risible dont les méchants ont usé pom* terrifier les faibles; je crois à un Dieu d'indulgence et de miséricorde ; le Dieu de vengeance est mort et ne renaîtra plus; les temps sont passés des divinités de colère et de terreur; les cieux impitoyables sont fermés à jamais; Jehovah Sabaoth n'a plus d*armées, et voilà que le sang de son fils ne suffit plus à désaltérer l'humanité haletante !

Je veux dire la Prière, celle que Jésus enseignait à ses disciples sur les chemins poudreux de la Palestine, la

prière de ceux qui aiment^ de ceux qui ci-oient^ de ceux qui souffrent^ de ceux qui espèrent.

Et faisant un nouvel effort^ Sylviiis, levant les yeux vers le ciel^ récita lentement^ d'une voix qui s'affaiblissait de plus en plus :

« Notre Père, qui êtes aux cieux, que voire nom soit )) sanctiûé^ que votre règne aiTive, que votre volonté » soit faite sur la terre comme au ciel; donnez-nous au- » jourd'hui notre pain quotidien et remettez-nous nos » otTenses, comme nous les remettoas à ceux qui nous » ont offensés; ne nous induisez pas en tentation, mais D délivrez-nous du mail »

Quand il eut achevé, il se laissa retomber sur l'oreiller et resta muet, immobile, pâle, fatigué, épuisé.

Le prêtre Favait d'abord écouté avec grande attention, puis, ne comprenant sans doute rien à ces idées singulières, il s'était mis à marmotter tout bas en lisant dans son bréviaire ; quand le moribond eut terminé sa profession de foi, il feima son livre, et se tournant vers nous :

— 11 est fou^ dit-il, c'est une âme perdue; j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver ; que Dieu lui pardonne !

— Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand! cria Bekir-Aga.

Le prêtre se retira avec un salut fort poli en nous disant qu'il regrettait que sa mission eût été inutile; Bekir- Aga s*assit dans un coin ; le docteur Lanère et mol, nous restâmes près de Sylvius.

Son visage contracté indiquait ses souffrances; il se débattait, mordait ses draps et poussait des gémissements ; ses traits s'altéraient de plus en plus; des paroles incohérentes sortaient de ses lèvres amincies ; le délire

s'était emparé de lui; il pariait de ses amis, de sa mai« tresâe^ de ses voyages. Il confondait les époques et criait de douleur, sans se souvenir qu'il était blessé. Nous l'entourions de ces soins inutiles qu'on prodigue aux mourants avec la triste certitude de ne pouvoir les soulager^ mais seulement pour accomplir son devoir jusqu'au bout.

— 11 avait raison, me dit tout bas le docteur en écou<tant les discours insensés que tenait Sylvius, il a raison ; rame, en elTet, est comme une assemblée délibérante; voyez dans quel trouble singulier elle est maintenant; elle sent l'invasion de la mort et elle ('st folle tle terreur. Chacun des membres que représente une de ces molécules de monade dont il nous parlait, chacun des membres émet une* opinion contraire; déjà le président s'est enfui sans doute, et nul n'est là pour rétablir l'ordre; le se< rétaire-archiviste, qui veille sur les facultés de la mémoire, a de môme probablement quitté la réunion, aussi voyez comme les souvenirs se confondent, sans suite, sans logique, sans vérité. Chacun crie quelques phrases interrompues bien vite par les observations d*un autre. L'orateur qui tout à l'heure laissait lentement tomber du haut de la tribune sa profession de foi pleine de sérénité, est parti maintenant ; tous ceux qui, pendant son discours, avaient gardé le silence, s'agitent dans un inexprimable tumulte; quelques-uns disent des paroles sensées, mais la plupart débitent des folies sans pareilles. Il avait raison, l'âme est une assemble délibérante.

— Je vois, docteur, lui dis-je à mon tour, que vous ne vous en tenez pas, comme la majeure partie de vos confrères, à Topinion de Broussais, qui disait : J'ai disséqué bien des cerveaux, et je n'y ai jamais ti-ouvé d'âme,

— Ce root, qu'on a rendu ridiculement célèbre^ est plus qu'un paradoxe^ c'est un non*seps: vous aurez beau fouiller une maison, vous n'y trouverez jamais le locataire lorsqu'il en est sorti. Sylvius nous a dit : Je crois à la transmigration des âmes ; soit, la thèse est bonne; mais il aurait pu ajouter : et je crois aussi à la transformation de la matière; la matière est^ comme l'esprit, indestructible et éternelle; il eût pu dire : Je ne crois pas à la résurrection de la chair, parce qu'elle ne meurt jamais ! Les machines les plus formidables ne pourront pas anéantir un grain de sable.. Dieu lui-môme n'annihile rien, car il est éminemment cj'éateur; il transforme, mais il ne détruit jamais. Les mèitérialistes et les idéalistes sont fous de se combattre sans cesse, car Dieu est partout, aussi bien dans la matière que dans l'esprit. Un squelette, avec l'agencement merveilleux de ses os, prouve autant la divinité que le raisonnement philosophique le plus élevé; aveugles ceux qui nient!

Une lueur de raison semblait être revenue vers Sylvius, car il s'agitait en disant :

— J'irai, j'irai montant la spirale infuiie des créations supérieures, irradiant mon âme à celle de la nature en^ tière, attiré vers Dieu par la part de son essence que je garde en moi, gravitant autour de lui, comme un satellite autour de sa planète, et me rapprochant toujours de lui. J*irai, j'irai vers les récompenses de l'avenir; je retrouverai dans les existences futures les amours qui m'ont fait jouir et souffrir dans cette vie que je quitte sans regrets, parce que maintenant mes horizons vont s'élargir; j'irai et je rencontrerai le bonheur, car je porte en moi le droit d'être heureux, droit imprescriptible dont Dieu

a placé la conscience en mon cœur et qu*un jour j'exercerai librement. Ne pleurez pas! ne pleurez pas! j'accomplis une nouvelle délivrance. Des voies meUleures m'attendent où je marcherai sans fatigues; ne pleurez pas! Les Partbes avaient raison qui se lamentaient autour des berceaux et se réjouissaient sur les tombes ! Intelligence de Dieu, je te salue; tu m'appelles et c'est vers toi que je vais aller.

Ce fut son dernier moment lucide. Il s'affaissa sur luimême et n'eut plus qu'une sorte de somnolence remuée par le soufQe affaibli de sa respiration. Le docteur La- If ère le regardait attentivement; il suivait sur son bras les dégradations du pouls.

— Voici l'agonie, me dit-il.

Quelquefois Sylvius rouvrait les yeux, mais il ne parlait plus.

— Avez-vous déjà vu mourir? me demanda le docteur Lanère.

— Souvent, répondis-je.

— C'est un bon spectacle, reprit-il, et je ne sais pas trop ce qu'on peut y voir d'effrayant. Tenez, ajouta-t-il en se tournant brusquement vers moi, ce pauvre garçon ne peut plus nous entendre; il m'a presque troublé avec ses idées; voyez comme ce qui se passe prouve qu'il a raison ; l'âme est une légion, nous a-t-il dit, une assemblée, soit; il eût pu dire aussi, un corps d'armée; voyez. La mort, cet éternel ennemi de la forteresse humaine, fait activement le siège de ce corps déjà ruiné. Tant que la défense a été possible^ l'âme est restée forte, immuable, complète, et luttant avec courage, elle réunissait toutes ses molécules sur la brèche pour repousser Tas-

saillant. Mais maintenant que la résistance est devenue inutile^ qu'elle ne ferait que prolonger des douleurs atroces en laissant au corps sa sensibilité^ voyez comme elle se retire^ comme elle bat habilement en retraite. Le général en chef a évacué la place en entraînant à sa suite tous les soldats valides^ et il n'y a laissé que les infirmes^ les faibles qui ne peuvent plus être d'aucun secours et qui restent là seulement pour protester et pour prouver qu'on a essayé de combattre jusqu'à la dernière minute. La raison est partie^ et je ne vois plus^ de toutes ces facultés si vivantes tout à Theure^ qu'un soufQe insignifiant qui n'a même pas conscience du danger menaçant de sa On prochaine.

Gela dura longtemps^ toute la fin du jour et une partie de la nuit; vers trois heures du matin, Sylvius poussa un grand soupir et mourut.

— La citadelle est prise, dit le docteur, où retrouverons-nous les soldats qui l'ont défendue ?

— Quand nous serons morts, lui répondis-je.

— Est-ce adieu ! qu'il faut leur dire ?

— Non, docteur, c'est : au revoir !

Même date.

A l'époque où la mort de Suzanne et peut-être aussi le départ de Setii-Zaynèb me faisaient soufQir, j'avais éciit à Sylvius pour lui confier mes douleurs; il me répondit une longue lettre, qui est une bonne explication de mes fautes et des chagrins qu'elles m'ont valus : je viens de la relire, cette lettre qui pouiTait presque me

tenir lieu de confession; comme elle m^évitera la peine de la faire moi-même, je la donne ici :

« Décidément 9 mon pauvre Jean-Marc^ m'écrivait » Sylvius^ tu joues de malheur avec le sort^ et cette fois » je te plaindrai sérieusement^ car tu es sérieusement à 1» plaindre. Tu as toujours trop recherche les émotions 9 dangereuses de la douleur; la douleur est femme^ mon D ami^ elle a senti que tu Fatmais et elle ne veut plus te p quitter; elle s*est accrochée à toi et t'emporte vers des D abîmes dont ta xïhute seule connaîtra le fond. Tu m'é^

V cris asses naïvement : « Que veux-tu que je devienne^ D maiiitënant que j'ai perdu la seule créature que j'aie » pu aimer? » A cela je ie- répondrai que tu te conso* 9 leras d'autant plus facilement que tu ne Tas jamais

V aunée. Comme toujoui-s tu as été dupe de toi-même : )) tn as cru ne partir que pour obéir à Suzanne^ et tu ne p t'éloignais peut-être que pour satisfaire ce goût> immo- » déré de voyage qui t'a toujours poussé loin de nous; )) si tu l'avais réellement aimée> tu aurais fait^ au be-

. p soin^ une absence de quelques mois et bien vite tu sep rais revenu près de celle qui t'appelait. Ne m'as-tu pas p dit souvent : La première pensée d'un homme en face p d'une femme qui lui plaît^ c'est de l'avoir; sa première p pensée quand il l'a eue^ c'est de s'en débarrasser? Tu p as mis ta morale en action^ comme doit fau*e un p honune conséquent. Dans les premiers jours^ et en p proie à la douleur très-vivante d'être séparé malgré ta p volonté d'une maîtresse agréable^ tu as pris ta colère p pour de Tamour^ tu t'es laissé entrsdner à des serment» p que tu étais certain de ne pas tenir^ tu as écrit des letp très qui ont allumé dans le coeur de cette pauvre femme

» un feu que tu aurais dû éteindre; tu as mal agi. » L'absence a singulièrement calmé ces beaux élans de » tendre fidélité ; tant que tu as voyagé, tu as gardé à » Suzanne une foi que tu ne trouvais pas occasion de » violer ; dès que tu t'es arrêté, dès que tu as séjouné, » tu as bien vite acheté une esclave, afin de satisfaire, » non pas les besoins d'amour, mais les besoins de do- » minalion qui sont en toi. Tu m'écrivais alors : a Cette » Setti-Zaynèb est fort belle, mais elle ne réalise en rien » ce que je voudrais. » Lorsqu'un homme se plaint sans » cesse, comme toi, de toutes les femmes, c'est qu*îl est » un égoïsfe, c'est qu'il veut tout recevoir et ne rien » donner. La vie est un échange, tu as trop souvent mé- )) connu cfe principe, et c'est pour cela que tu as tant )) souffert.

» Quand Suzanne, courageuse pour elle et faible pour » toi, s'imaginant être aimée parce qu'elle t'aimait, eut » tout quitté, tout brisé, tout méprisé, tout rejeté pour » aller te rejoindre, et qu'elle te trouva occupé des non- » chalantes tendresses d'une Circàssienne, que fis-tu? tu » mentis d'abord, au lieu d*avouer une faute qu'on t'eût y> pardonnée, et ensuite, au lieu de renvoyer l'esclave à » l'instant même, tu voulus atermoyer, parce que tu j) avais peut-être conçu la possibilité de conserver ces » deux femmes côte à côte dans ta vie. Tu fus hoïiteux » vis-à-vis de Suzanne, et c'est pour ne pâS avoir à rou- » gir incessamment devant elle que tu contraignis Sètti- » Zaynèb à s'enfermer dans ses appartements. Lorsque tu )) poussais la porte du harem, y allais-tu seulement pour ' » donner à Vesclave des consolations ou des ordres? Je r> t'avoue que je n'en crois rien; tu n'es pas un homme

» avec qui le diable perd ses droits. Tu as expié trop » chcrement ta conduite pour que je te la reproche^ mais » tu as été bien coupable, et tu peux frapper ta poitrine I» en disant : C'est ma faute ! Sais-tu ce qui serait arrivé y> si Suzanne et Setti-Zaynèb avaient pu s'accoutumer à » vivre ensemble ? Tu te serais fatigué de Suzanne et tu » serais retourné à Setti-Zaynèb, que tu aurais quittée » ensuite pour revenir à Suzanne. Ne me démens pas; » tu sais que je dis vrai. Te souviens-tu de ce jour où je » te reprochais ta conduite avec Hadrienne? tu te tournas » vers moi en me disant : Tais- toi, tu es plus dur qu'une » conscience ! Aujourd'hui tu poiurrais me parler encore » ainsi, car tu sais bien que je suis ta conscience.

» Tu souffriras longtemps de ce malheur; mais pour » toi ce ne sera pas un remords, ce sera une occupation. » Ton caractère, naturellement enclin à d'orgueilleuses » tristesses, ne laissera pas échapper cette occasion

» De maudire le ciel et d'accuser les dieux !

» Tu te nourriras de ce souvenir douloureux, tu jette- Y> ras cette histoire dans le gouffre insatiable de ton cer- » veau, et de tout cela il ne surnagera peut-être qu'un » regret : celui d'avoir perdu Setti-Zaynèb. Tu la regret- » teras, malheureux rêveur, parce que tu n'as pas épuisé i> avec elle la somme des désirs qu'elle t'avait inspirés, » comme on regrette la coupe à demi pleine qu'on a H laiisée parce qu'on croyait sa soif apaisée. Dégoûté par » les essais infructueux que tu as tentés, croyant avec » bonne foi avoir réellement aimé Suzanne parce que ta » blessure saigne encore, parce qu'elle t'a été violemment » arrachée par la mort ; tu te dis : Je n'aimerai plus ; je

D'UN SDIGIDÉ Î45

» vivrai avec la mémoire de celle que j'ai perdue, et je » ne me consolerai pas ! Tu te trompes, tu aimeras en- » core, et cette fois je désire que ce soit sérieusement 5 » et tu te consoleras, car le cœur est fait de manière qu'il » se console de tout.

» As-tu vu sur les grandes routes travailler les canton- » niers ? Ils bouchent les ornières, rassurent les talus» » comblent les trous, font écouler les rigoles, ou, lorsque » le temps est beau, se contentent de balayer la poussière. » Alors vient la diligence qui roule facilement et joycu- » sèment au bruit des grelots et du fouet. A la moindre » averse, la route se défonce de nouveau, les pavés se » disjbignent, les eaux creusent des ravines, et la pauvre » diligence à moitié embourbée s'avance péniblement » en grinçant de ses efforts, avec de la fange jusqu'au » moyeu. Le cantonnier recommence alors son travail » toujours semblable, toujours utile ; un rayon de soleil » vient à son secours, et la diligence repasse au galop ; » et cela dure jusqu'à ce qu'il Fbit tant tombé d'averses, » jusqu'à ce qu'il ait passé tant de voitures que la route » devienne et demeure impraticable.

D 11 en est de même de l'homme.

» Le cœur, cette grande route des passions, est tou- » jours entretenu, réparé, nettoyé, remis a neuf par » le temps, ce cantonnier sublime. Lui aussi, il comble » les tix)us et bouche les ornières, afin que nos passions » puissent allègrement s'avancer sur un chemin uni ; » mais quand la fortune mauvaise déchaîne en nous » quelques-unes de ses bourrasques de jalousie, de tra- » hisons, de mensonge, de doute ou d'amertume, alors » tout s'embourbe et marche avec de grandes douleurs

» dans cette voie effondrée, jusqu'à ce que le temps ait » nivelé les précipices^ aplani les inégalités et rétabli tout » à sa place sur cette route où covu'ent sans cesse des » voyageurs nouveaux.

y> Sois donc calrae^ tu aimeras encore^ et au lieu de » t'épuiser stérilement en restait enfeimé dans les regrets » de ta vie passée, reprenJs courage, regarde vers Tave- D nir, laisse tes rêves de côté et prépare ton cœur aux » graves réalités de Tamour. La femme, je le sais, n'a » jamais été pour toi qu'une distraction ou un souffre- D douleur ; tu ne l'as pas comprise, tu as dédaigné de » l'élever jusqu'à toi sans t'apercçvoir que souvent tu res- » tais au-dessous d'elle. Obéissant à l'impulsion de cette » nature maladive dont je te parlais tout à l'heure, tu as » recherché en elle ce qui pouvait augmenter encore tes » dispositions chagiines, mais jamais tu »'as essayé de » trouver les consolations infinies qu'elle garde pour » ceux dont elle se sent vraiment aimée, et tu lui as » alors naturellement rendu au centuple la tristesse que » tu savais en tirjer- Tu as souffert atrocement desjalou- » sies rétrospectives, je le sais. Mais as-tu jamais compris » combien était sublime l'aveu de la femme à genoux qui » te racontait ses fautes passées et publiées peut-être ? » mais pe t'es-tu pas senU pris d'une adoraUon profonde » comme l'éternité, à l'aspect de ce visage noyé de lar- » mes qui te regardait avec des yeux suppliants ? Tu as » rêvé la mort, l'assassinat, l'extermination de ceux qui » t'avaient précédé ; mais lorsque ta colère était apaisée, » lorsque ton intelligence pouvait enfin te parler à travers » le tumulte adouci, n'entendais-tu pas sa voix qui te di- » sait : Et toi qui te plains et qui pleures, n'es-tu pas

» coupable aussi^ n'as-tu donc jamais eu d'autres tendresk » ses, n'as tu pas obéi à tes caprices, es-tu donc arrivé ïi Yierge dans les bras de celle que tu aimes maintenante » Que répondais-tu alors ? rien ; tu courbais la têtQ et tu » te contentais de dire : Je sais que je soufiVe, je sais » qu'un raisonnement ne prévaut pas contre un senti- » ment ! 11 le faut cependant, il faut que notre courage » étouffe notre peine. J'ai été l'amant d*une femme ma* 9 riée qai venait me raconter en gémissant que son mari » la trompait et qu'elle en était jalouse. Certes, le cas est » rare ! mon cœur a bondi de colère, mais j'ai compris s> que cette femme souffrait, et je l'ai consolée. 11 est juste ïi de dire que j'aime les femmes parce que j'aime l'amour ; » Jésus-Christ a dit : Laissez venir à moi les petits en- )> fants ! Celui qui viendra dira maintenant : femmes, » je vais à vous, car par vous seules Têtre est complet et s> réellement bumain ! Les dieux de l'avenir seront an* » drogynes, n'en déplaise à messieurs des congrégations ! » Je n'ai pas accompli comme toi, mon cher Jean- » Marc, de longs et beaux voyages ; mais enfin j'ai fait » aussi quelques tours sur notre planète, et j'ai été à Jé- » rusalem. Je l'ai parcourue en curieux, sans scepticisme » et sans impiété ; on peut ne pas partager une croyance, » mais toute croyance est respectable ; les athées seuls v me font rire quand ils ne me dégoûtent pas. La pre- » mière fois que je visitai le Saint-Sépulcre, ce fut un » dimanche ; en me rendant en ce lieu célèbre qui est à la » fois une tomba et un berceau, j'avais passé en face du » temple protestant nouvellement bâli par les Anglais ; )) j'y jetai un rapide coup d'œil ; cela ressemblait à une » étude de collège ou à une salle d'attente de chemin de

» fer ; des hommes Yétus à rewt)péenne^ nu-tête et assis » régulièrement sur des bancs fourbis et brillants, écouïi talent un niinîstre qui portait quelque chose de blanc » sur rëpaule et lisait la Bible. Je me suis senti le cœur )» serré ; une religion qui ne satisfait que la raison est » incomplète ; j'aime mieux l'idolâtrie qui s'adresse à » toutes nos facultés; le protestantisme mourra de ce qui » Ta fait naître : du libre examen ! Je continuai ma route » et j'arrivai devant les arcades arabes ^e l'église du n Saint-Sépulcre ; les portes étaient ouvertes entre deux )> haies de mendiants déguenillés; j'entrai. Tu sais comme y> moi ce que je vis : un assemblage de chapelles, d'autels, » de tribunes, d'endroits traditionnels, réunis sous des » constructions bâtardes, sévèrement gardés par leurs » possesseurs et que chaque jour, sans vergogne et sans y> foi, se disputent les Arméniens, les Grecs, les Latins et )> les Coptes. — Les Grecs sont des voleurs, me disait un y> frère latin ; — les Latins sont des brigands, me disait » un moine grec. — Ghrist, me disais-je, comme ils » te crucifient tous les jours dans ta propre maison ! » Pour monter au Calvaire, je donnai un pourboire, ï> pom* entrer au Tombeau, un pourboire. Rien n*cst T» changé à Jérusalem, les vendeurs sont toujours dans le » Temple ! Je parcourais avec étonnement les galeries, la )) coupole, les vestibules, les escaliers oîi s'agenouillent Y) les chrétiens du pays ; des chants, de criardes psalmon dies retentissaient sous les voûtes ; des parfums d'en- » cens planaient comme un nuage ; appuyé contre un y> pilier, je regardais ce mouvement, j'écoutais ce bniit, )) et je me disais :

» Tout cela aussi est uni et ne sera bientôt plus qu'une

» chose historique; comme au temps de Constantin^ une » voix a crié : Les dieux ^'en vont ! Me voici, moi, clird- D tien baptisé, me voici froid, insensible, regardant sans » émotion toutes ces cérémonies diverses d'un culte » qu'on proclame le même; je ne vois à travers ces dis- » semblances qu'une chose vivace et vigoureuse, c'est la » haine qui dévore et sépare toutes ces sectes qui en- » censent le même Dieu. Voilà des pappas insolents, des )> moines envieux, des Arméniens avares, des Coptes » avides, quelques pauvres Abyssins refoulés parce qu'ils 1» sont faibles^ et voilà aussi, dans la maison de Dieu, des » soldats turcs qui gourdinent sans pitié les mendiants et » les chercheurs d'aumône. Tout cela est bien mort, et D Jérusalem est réellement le Saint-Sépulcre. Cette reli- » gion illumine encore les peuples, mais comme le jour » qui éclaire encore le ciel lorsque déjà le soleil a disparu. » Alfred de Musset a raison :

» Qui de nous^ qui de nous va devenir un dieu?

» L'humanité, lasse et fatiguée, se tourne de tous » côtés pour voir d'où lui viendra la lumière; elle presse » avec inquiétude ses flancs depuis longtemps stériles; )) elle demande à Dieu qu'lsaac naisse encore de la vieille » Sarah ; tourmentée, haletante, elle attend avec angoisse D celui qui doit féconder ses entrailles ; elle cherche son » générateur, et comme Thamar elle se donne à tous » dans l'espérance de concevoir. Qu'elle soit sans crainte, » il viendra ! Les croyances sur lesquelles elle vit depuis D dix-huit siècles et demi lui sont devenues insuffisantes, » quoi qu'elle fasse peut-être pour s'illusionner sm* ses » lassitudes ; chaque jour les idées nouvelles, ces idées

, pauvre fille qui avait si ëperdument aimé celui qu

n n'avait pas une pierre où reposer sa tête ; je mé la

9 figurai charmante et délicate^ perdue dans la foule des

n disciples^ marchant par les chemins rocailleux^ s'as-

» seyant sur le bord des lacs^ gravissant les montagnes

» et suivant toujours d'un regard ineffable celui dont les

» paroles lui remuaient le coeur^ celui qui avait laisse

» toml)er sur elle cette promesse divine : ce 11 te sera

» beaucoup pardonné^ parce que tu as beaucoup aimd ! »

Y) Je la voyais^ essuyant avec ses longs cheveux les pieds

» endoloris du Seigneur qu'elle avait mouillés de ses

» parfums et de ses larmes^ et plus tard se tordant de

» douleur et meurtrissant son beau visage en baisant les

» blessures de ce mort qu'elle avait adoré. Ce fut elle

» qui resta le plus longtemps et la dernière auprès du

» sépulcre ; ce fut à elle qu'il apparut d'abord^ car il

» était attiré malgré lui par cet amour immense qui

» gonflait le cœur de la pécheresse ; il fut forcé d'obéir

» au désir insensé qu'elle avait de le voir; ce fut à elle .

y> qu'il dit : Marie ! ce fut elle qui lui répondit : Maître !

» Elle l'avait pris pour le jardinier^ et elle lui disait en

y> pieurant : a Si c'est vous qui l'avez enlevé^ dites>moi

» où vous l'avez mis^ afin que je l'emporte ! » Puis,

» quand il se fut en allé tout à falt^ quand il fut remonté

» vers son père, elle partit, gardant en elle rimpérissable

» souvenir de cette tendresse infinie, morte aux joies et

D à la vie, et rejetant toujours sa pensée vers ces mo-

» ments heureux où elle contemplait le plus beau des

n enfants d'Israël racontant les préceptes divins aux peu-

» pies qui reniouraient. On en a fait une repentante, on

» a eu tort^ crois-moi; elle ne se repentait pas^ clic re-

» grettait ; elle regrettait celui qu'elle ne se consolait pas » d'avoir perdu. Bien des peintres ont essayé de représenter )) la Madeleine aux pieds du Christ; ils n'ont pas réussi^ » car ils ne Tavaientpas comprime; le grand Léonard lui- )> même^ ce grec bel esprit et athée qui se préoccupait » peu de mysticisme^ et qui peignait le banquet au lieu » de peindre la cène, n'a pas senti la vérité vivante de la » légende évangéliqué ; un seul s'est approché de la » vérité : c'est Lesueur ; seul il a saisi le côté profon- D dément humain^ réel^ physique et naturel de cette » histoire.

)) Si j'ai été si ému dans cette pauvre chapelle déserte » dédiée à la Madeleine^ là même où elle a vu son Sel- » gneur pour la dernière fois, c'est' que je crois à l'amour » auquel tu ne crois pas, cher Jean-Marc; tu as tort; )) certains esprits forts le nient pai* principe, qui le su- D bissent en ayant honte d'eux-mêmes^ ceux-là ne mév ritent qu'un sourire et sont ridicules; d'autres en » souffrent, ceux-là je les plains; mais malgré des dou- » leurs compensées au reste par de célestes joies, il faut » aimer, aimer de toutes ses forces, de tout son cœur, » de toute son intelligence, aimer quand même, car c'est » la loi faite à l'homme sur la terre I Je sais que l'amour » a parfois des amertumes si grandes que le cœur en » reste troublé à toujours, mais quelle passion n'a ]^as » ses douleurs? quelle douleur n'a pas son influence fé- )) coudante? c'est parce qu'elle est malade que l'huître » donne ses perles! Des hommes ont dit : La femme étant » un obstacle à tout, ne doit jamais être uii obstacle à » rian! Qiquetis de mots! et voilà tout! Une femme qui » aime n'est jamais obstacle à rien; l'amour élève, déve-

» loppe son inlelligenocy et lui fait comprendre bien des » choses qu'elle ne soupçonnait pas. Elle derient un obsj> tacle lorsqu'elle n'aime pas assez, et elle n'aime pas )) assez lorsqu'elle n'est pas sufGsamment, convenable- » ment aimée. Sème la tendresse si tu veux la recueillir; » le sentiment vrai est comme une épidémie^ il faut le y> partager. Si tu avais eu le bonheur d'éprouver des j) amours violents, tu aurais remarqué im phénomène » singulier : on devient attractif pour les autres femmes, » qui s'émeuvent en se sentant pénétrées par les effluves » toutes-puissantes qui s'échappent de votre être. On a )) dit : Le bon moyen de devenir l'amant d'une femme, » est d'en aimer une autre ; cela est vrai; mais de ce fait » très-simple on a tiré une conséquence très-fausse. Les » gens qui veulent faire de l'esprit, cette inutilité peu » luxueuse, cette graine de niais dont chacun cherche à » se nourrir, débiient à ce sujet mille contes absurdes. » — La femme, étant naturellement envieuse, cherche à » s'approprier l'objet des affections d'autrui ! — La femme, » créature décevante et perverse, ne se plfidt qu'à faire le j) mal; —et l'on raconte avec mille enjolivements cette » vieille histoire du paradis terrestre. Tout cela est idiot, » c'est de la mauvaise et facile philosophie (en règle gé- » néraîe, dans le monde, tous les égoïstes sont réputés » philosophes), et rien de plus ! La femme se sentjat tirée, » non pas vers l'homme qui aime, mais vers la passion » vraie et sérieuse qu'il porte en lui; êe n'est point à cff » monsieur qui a des cheveux blonds ou des cheveux » noirs, qui a le nez aquilin ou le nez camard qu'elle » veut se donner, non; c'est à ce sentiment indéfînissa- » ble, profond et grave qu'elle veut s'associer; elle com-

D'tJN SUICIDÉ 2S5

» prend confusément que là il y a du bonheur; elle en » yeut sa part et fait bien.

» Axiome : Quelque égoïste que soit une femme^ elle ne saura » jamais comment elle peut être aimée.

f> Les Orientaux regardent la femme comme un être » supérieur à Thomme, et en cela, comme au reste en » beaucoup de choses, ils sont plus conséquents que )> nous. En effet, après avoir créé l'homme, Dieu créa » la femme; on ne peut pas admettre que la dernière » œuvre de Dieu soit inférieure aux premières; la femme » étant venue après toutes les autres, est naturellement » la plus parfaite ; ouvre un livre de paléontologie, et tu » te convaincras, au premier coup d'oeil, que Dieu n'a )) jamais procédé que prpgressivement, par essais et )) peut-être même par tâtonnements. Quand la femme » fut faite, il s'arrêta, à moins que tu ne croies à la créa- » tion de la sauterelle par la vierge, et de la chauve-sou- » ris par Jésus 1

» Les femmes sont infidèles et inconstantes! — moins » que nous, sois-en certain. Chaque être porte en soi un » sentiment indéfini d'inquiétude qui le pousse toujours » vers les choses nouvelles, où souvent il ne rencontre » que de dures désillusions. Ce sentiment, dont chacun » subit l'impulsion dans une mesure plus ou moins éten- » due, je l'appellerai le droit au bonheur. Nous avons le » droit d'être heureux, nous le savons instinctivement, y> et nous cherchons, Si nous ne cherchons qu'en nous, » nous ne trouvons pas; si nous ne cherchons que dans » les autres, nous ne trouvons pas davantage; nous ne » rencontrons que dans la ligne providentielle, qui est

» siluée h une distance égale du moi ci du non moi, » c'est-à-dire dans Tamour^ qui est un échange entre nos )) forces et celles d'autrui. Pour me rendre heureux^ il » faut la communion^ dans lUie somme semblable^ de » Vobjectif et du subjectif. C'est cette recherche du bon- » heur qui fait que nous nous trompons si souvent ; c'est V elle qui rend les femmes mobiles et les hommes infi- » dcles. L'histoire légendaire de don Juan est un sym- » bole. Je ne reviendrai pas sur ce sujet si rebattu. 11 D marchait^ dit-on^ d'amours en amours à la conquête » d'un idéal qu'il pressentait. Beaucoup de braves gens^ » du nombre de ceux à qui Rabelais dédiait ses livres, )) n'ont vu dans cet idéal qu'une maîtresse désirée, faite » d'une certaine manière et tournée d'une certaine façon; » ils se sont trompés. Il cherchail le bonheur là où il doit » réellement se manifester, dans l'amour; il ne le trou- » vait pas et se remettait en quête. 11 l'a rencontré de- D puis dans le monde qu'il habite, sois-en persuadé.

D Je crois que, dans les rémunérations futures, l'amour » sera récompensé comme une vertu; Dieu est une part » (le nous-mêmes, et il nous tient compte, crois-le bien, )) du bonheur que nous lui avons donné en nous rendant )) Iieureux. La vraie félicité est dans sa voie. «Aimcz- )) vous les uns les autres, » a dit le Maître.

» Pour les femmes, l'amour véritable se complète de )) la maternité, et c'est par là qu'elles sont parfois cruel- )) Icmcnt punies des fautes qu'elles ont commises dans » leurs vies précédentes. En Orient, la stérilité est re- » gardée comme une malédiction, et c'est à juste titre. » Iji femme qui a été mauvaise mère renaîtra stérile » dans les existences futures, et le désir immodéré qu'elle

» aura d'avoir des enfants ne sera peut-être que le regret » latent^ et pourtant perceptible^ de les avoir maltraités » autrefois. Éloigne-toi des femmes stériles, elles sont » frappées de Dieu.

» Sais-tu ce que sera la béatitude finale? Écoute-moi. » Parmi toutes les existences que nous parcourons sous » difféî*entes formes humaines, notre monade a aimé » une âme par-dessus toutes les autres. Elle la recherche )> toujours, elle la veut, il la lui faut; si elle ne la trouve » pas, elle soufire et devient malheureuse. Rien ne l'ar- » rête dans cette quête éperdue, ni les obstacles, ni les » distances, ni les dangers. Elle sait profiter dé nos goûts, )> de nos instincts, pour nous conduire à des actes qui » nous rapprocheront peut-être^de celle qui l'attire par » ses affinités électives. Cette réminiscence, dont nous » subissons l'influence tyrannique, nous jette à travers les » hasards de toutes sortes. As-tu songé quelquefois de )) quelle manière merveilleuse les événements se com- » binaient pour réunir deux êtres qui ne se connaissaient » pas physiquement et qui étaient destinés à s*aimer? » Eh bien! plus tard, dans les mondes supérieurs, ces )) è&ux âmes qui auront traversé les générations en se » cherchant, en s'aimant; ces deux âmes qui, par un » échange perpétuel, sans cesse renouvelé depuis des » siècles, ne forment plus pour ainsi dire qu'une même » essence, ces deux âmes seront réunies, mêlées, identi- » fiées à jamais dans la même monade, avec conscience » de leur indissoluble communion; ce sera alors l'amour )> délivré de ses tourments, ce sera l'extase permanente, » ce sera le baiser en Dieu dans l'espace infini. Remue » l'hnianité dans tous les sens et sur toutes les surfaces,

» tu ne trouveras à ses œuvres qu'un mobile vraiment » persistant et immuable : Tamour !

1» Et ne crois pas que l'humanité seule le ressente et » réprouve; tu te tromperais. La nature entière n'existe 1» que par lui. Les savants ont fait de gros livres de cal- » culs et de nomenclatures; ils ont expliqué les lois na- )» torelles avec des chiffres; ils ont tout vu avec leurs » lunettes^ ils ont tout mesuré à ftur règle ; il ne faut pas )» trop leur en vouloir d'avoir inventé des langages im- «> possibles afin de paraître profonds à force d'être obs- «> curs; c'est leur affaire; un savant n'est un savant qu'à » la condition de n'être pas compris^ c'est au mieux ; » mais il faut leur rendre cette justice qu'ils auront été 1» les boute-efirtrain de ta science (pardonneznnoi cette 9 sotte comparaison) et qu'elle est maintenant fort adou- D cie pour ses amoureux. Ceux qui viendront étudieront » la création sous le rapport de ses mcours et ils nous réj> vêleront les mystères magnifiques delà loi d*amour.

V Ils nous diront les joies infinies des plantes qui s'ai- » ment entre elles, et nous raconteront les efforts terri'*

V blés que font les métaux pour se réunir. Savons-nous, D pauvres ignorants que nous sonunes^ si une planèle ne

V mourrait pas de douleur en se voyant abandonnée par n un de ses satellites? Au commencement tout était tén nèbres et Vêlement humide s'étendait sur le néant. La Ti lumière fut créée qui féconda les eaux, et alors naqui-

V rf nt ces myriades de mondes qui peuplent l'inunensité I n Tout est mariage et jouissance dans la naturel Nous » nous arrêtons simplement au fait physique; nous sali Tons en profiter pour nos besoins^ mais nous ne re^ » cherchons pas assez les lois invisibles et morales qui

)> régissent la création tout entière. Lorsque le fer s'é- » lance yers Taimant et s'attache à lui dans un baiser » éperdu^ crois-tu que toutes ses molécules ne frémis- » sent pas de bonheur; quand la Ydlisnérie se sépare de D sa tige^ pendant la saison de ses amours, quand elle 9 s'en va inquiète sur le fleuve^ ballottée sur les vagues^ » submergée^ sumageanl^ j)rise de folie et recherchant )) la fleur ^qu*elle aim^ et qui l'appelle par ses désirs^ w n'est-elle pas soUicitée par l'espoir des caresses qui » Fattendent et poussée par des besoins d'amour? Ger- » tains corps n'aiment que par réminiscence : la plupart » des métaux, par exemple, qui ne peuvent entrer en ï> communion que liquéôés parle feu, comme s'ils se res- » souvenaient de leur état primitif, de cette époque » préadamique où ils coulaient librement l'un vers l'au- » tre comme des océans de lave. Les hurlements, les )) éruptions des volcans ne sont peut-être que les joies » d'amour des métaux entre eux. Les gaz qui se réunis» » sent^ l'hydrogène qui se précipite sur le chlore impré- » gné de lumière, tout ce qui s'attire se cherche^ se » ti*ouve et se mêle; tout aime, jouit et ressent d'inefifa- » blés voluptés; crois-tu que la terre ne tressaille pas )> d'aise lorsqu'elle reçoit les baisers du soleil?

D J'ai presque envie de m'écrier comme les poètes D classiques : Oii suis-je? Car en suivant ma pensée à » travers le labyrinthe des transitions, je suis arrivé bien D loin de mon point de départ. L'Évangile a dit : Cher- » chez, et vous trouverez ; je te dirai : Cherche, et tu troup veras; ne nie pas ce que tu n'as pu apprécier ; ne te D lasse pas, recommence vingt fois s'il le faut ton travail » de conquête; ce n'est pai du premier coup que le mi-

» neur trouve le filon d'or; sois-en certain, tu la ren- » contreras, celle qui doit calmer tes colères, attiédir ton ï> cœur , dissiper tes tristesses et chanter avec toi » THosanna des jours heureux. Ne dis pas : Je n'aimerai » plus, car il faut que tu aimes encore; il faut, en rece- » vant par la tendreise des forces inconnues et centu- » plées, que tu comprennes enfin que Tamour est l'ar- )> mure et l'armature de Thomme. Marche vers la vie )) nouvelle, vers la résiurection, vers l'accroissement de » toutes tes facultés, c'est-à-dire vers l'amour. Apprends » à aimer et donne-toi sans mesure; ton cœur battra plus » à l'aise dans ta poitrine élargie, une vie ardente et » jeune circulera dans tes veines, ton intelligence agran- » die brillera sur ton front comme une étoile, et quand » tu tiendras ta maîtresse sur tes lèvres, tu te sentiras en » communion avec le Seigneifr-Dieu. »

9 octobre 1852.

Oh! qui me donnera bien loin, dans quelque coin ignoré de la terre, sous de grands arbres tristes, une petite maison où je pourrais causer art et métaphysique avec mes amis? Je souffre ! je souffre ! Le monde qui m'entoure m'irrite et avive mes plaies; sa sollicitude m'impatiente, son indifférence m'exaspère. A qui la faute? à lui ou à moi? A moi sans doute, car les autres hommes vont et viennent, vivent et meurent sans ces intolérables supplices qui me déchirent. J*ai mal dans tout mon être. Oh! oh ! mes soupirs sont plus profonds que ceux de lady

Macbeth^ et je n'ai pas, comme elle, le bonheur d'avoir un remords sur lequel je puisse m'assouvirl

De quelle liqueur malfaisante et terrible Dieu a-t-il rempli mon sein, pour que sans cesse elle trouble mon cerveau et noie mon cœur d'amertume? Il fait froid dans le ciel bleu, le vent du nord soufQc par rafales, et sous le soleil je trouve la souffrance ; mes mains sont moites, mes oreilles bourdonnent, j'étouffe.

Hier, dans une maison où j'étais en visite, je me suis évanoui, sans raison , sans motifs apparents. Mon esprit fait souffrir ma chair, ma chair accable, mon esprit. Ah! comme j'ai envie de mourir !

J'ai écrit à celle qui me console et qui peut-être se fatigue déjà de mes incompréhensibles tristesses. Je lui ai dit : tt Je souffre, je suis insensé du désir de te voir, j'ai besoin de toi. Ah I si tu pouvais venir) » Puis j'ai attendu.

J'ai attendu, attendu, attendu; elle n'est point venue ! A chaque voiture qui passait dans la rue en ébranlant la maison, je courais regarder à ma fenêtre et je sentais mon cœur qui se brisait. Quand la nuit fut arrivée et que je fus bien certain que maintenant je ne la verrais pas, je me jetai sur mon fauteuil et je pleurai comme un petit enfant. J*ai les sept glaives dans la poitrine; j'ai le cœur gonflé de larmes et de haine, et j'entends monter en moi des colères qui seront effroyables.

Je mourrai, je veux mourir! Je suis las, à la fin, de cette existence qui n'est qu'une Passion sans cesse renouvelée. Où est Simon de Cyrène, pour m'aider à porter ma croix? Je me débats dans ma solitude; j'ai beau crier, nul ne m'entend; j'ai beau appeler, nul ne me répond ou ne veut me répondre; je mourrai !

mort^ je t'ai toujours aiinée! .Os ont fait de toi un fantôme hideux, squelette repoussant armé d'une faux et portant superbement ton linceul sur Fépaule. Dans Torbite de tes yeux ils n'ont point mis de regards; sur ta bouche grimaçante ils ont fait un signe de menace ; ton bras est toujours levé^ et tu galopes au travers des mondes sur un hippogriffe plus rapide que la lumière et qui broie sous ses pieds d'airain les générations pleines d'épouvantements. mort^ tu n'es point ainsi I

Si j'étais un grand sculpteur^ je prendrais un bloc de marbre et j*y t£ullerais une statue. Ce serait une jeune femme pâle et sérieuse; ses cheveux négligés^ d'oîi s'échapperaient des violettes^ côtoieraient ses joues amaigries et tomberaient sur ses frêles épaules; un sourire triste comme un adieu entr'ouvrirait ses lèvres décolorées; son regard voilé aurait d'irrésistibles attractions et serait doux comme un baiser. Vêtue d'une draperie transparente qui laisserait voir la beauté charmante de son corps, elle tiendrait d'une main une faucille d'or et tendrait l'autre vers ceux qui l'appellent et la prient; elle poserait un de ses pieds nus et minces sur des chaînes brisées ; auprès de l'autre germerait la verte fleur de l'espérance ; elle s'appuierait sur une colonne où je graverais les noms de Chatterton, Gilbert, Léopold Robert, Rabbe, Éscousse, Le Bas, don José de Larra, de Tierceville, Antonin Moine, etc., et quand ma statue serait ainsi terminée, je l'appellerais la mort consolatrice!

10 octobre 1853.

Cela est décidé^ je mourrai. Que Dieu me pardonne si je fais mal, mais je suis bien en. droit de demander à la mort un repos que j'ai en vain sollicité pendant ma vie. Qu'est-ce qui pourrait arrêter ma résolution? rien. Qui est-ce qui poiurait se jeter au-devant de moi en me criant : Pour être heureux, j'ai besoin de ton existence? personne. En effet, je suis seul; j'ai beau regarder autour de moi, je ne vois que le vide et la solitude; tout est ténèbres !

Des maîtresses, j'en ai eu. Si elles m'ont aimé, je les ai aimées ; nous nous somn^ quittés ; elles n'ont plus rien à me demander. Comment ont^lles compris l'amour? hélas! coDune je Fai compris moi-même: comme un passe-temps, une distraction, un échange de bons procédés, un va-et-vient de caresses agréables, coomie une occupation de quelques heures par semaine. Mais où donc est-elle, celle qui eût endormi mes douleurs et emporté mon âme vers les rayonnants pays de l'extase? Où donc est^Ue, celle qui eût tout quitté poiu* me suivre, tout méprisé pour me plaire, tout franchi pour m'atteindre? Oh I ingrat et aveugle que je suis! et Su* zannel Qu'importe, après tout; elle n'était qu'une illusion. Où donc est la vérité ? Sylvius a peut-être raison en me 'disant : a Cherche, et tu trouveras ; » mais je n'ai plus le courage de chercher, mais je suis trop las pour me remettre en marche !

Quand le voyageur perdu dans le désert^ haletant.

poudreux^ fatigué, a pendant plusieurs jours lassé le sable de ses pas sans rencontrer la source où il voudrait boire, il s'arrête et se couche, le dos tourné au soleil. Ses compagnons le tourmentent et veulent ranimer son courage ; « La fontaine n'est pas loin, lui disent-ils; nous i^rcevons déjà les palmiers et la coupole blanche des tombeaux. — Non, répond-il, ce n*est pas cette oasis après laquelle nous courons depuis si longtemps ; c'est le mirage; c'est encore ce mirage qui vingt fois me Ta montrée depuis hier; allez-y, mais laissez-moi mourir en paix, car je sens que jamais je n'atteindrai l'eau qui me ferait vivre ! » Les compagnons s'éloignent; ils trouvent le ruisseau ou le mirage, qu'impoile! il ne le saura ja< mais» ciur il meurt de lassitude, croyant que toutes les sources du monde sont tarifs pour lui.

Jei^ssemble à ce voyageur; j'aime mieux mourir de soif que de prendre tant de peine pour ne pas réussir peut-être à me désaltérer.

Quant à mes amis, je me suis convaincu qu'il ne fallait pas les fréquenter trop assidûment, si je ne voulais apprendre à les mésestimer. Gela est tris^, mais cela est vrai. L'homme n'admet guère la solidarité qu'à son profit; il ne la pratique que rarement pour les autres. J'en ai vu qui me disaient : «Je suis fort, énergique, à l'épreuve de tout. » Quand j'ai été. à même de les étudier de près, je les ai trouvés débiles, faiblissants, découragés à la seule idée de l'action. Lorsque j'ai voulu m'appuyer sur leur épaule qu'ils disaient si large, je n'ai plus mis la main que sui* une ombi*e qui fuyait. Ceux-là, je les ai délaissés, car ils avaient trahi plus que ma confiance, ils avaient trahi ma bonne foi; cela est pire qu'un vol do-

ûiestique. On m'a reproché d'avoir vécu trop seul; mais que faire? Quand j'interroge ceux qui m'entourent^ je reconnais des martyrs ou des apostats. La plaie des ims me fait pleurer ; la conscience des autres me fait vomir I

Ce qu'on appelle le monde ne m'aurait pas rendu heureux ; la banalité de ses relations m'a toujours singulië* rement dégoûté. Le monde est une fontaine publique dont l'eau est sans cesse troublée^ parce que chacun vient y boire; or^ j'ai l'estomac près des lèvres et j'aime les sources limpides. Les médisances^ les calomnies^ les pe- . tits scandales^ le& friponneries heureuses^ les trahisons voilées^ les vanités ridicules, les délaissements odieux^ les tendresses menteuses, les amours variables, les apostasies encensées^ les charités d'ostentation, les suffisances puériles, les sottises outrecuidantes, l'ignorance absobie^ les préjugés antédiluviens, les espoirs absurdes et les souhaits misérables, toutes ces pauvretés, tout ce clinquant, tout ce cuivre doré qui constitue Tintérêt de la société n'est pas compensé par le médiocre plaisir de passer quelques heures au coin d'une cheminée suffisam-» ment chaude, en présence de femmes décolletées et d'honunes grisonnants qui ont été, sont ou seront ministres, ou ambassadeurs ou rien du tout.

a II y a pourtant du bon, répétait Candide. — Cela peut être, disait Martin, mais je ne le connais pas. »

Si je voyais au mohis des préjugés enracinés conséquents avec eux-mêmes, je ne dirais rien; cela serait logique et naturel. Mais je vois de pauvres gens qui veulent jouer de bonne foi au gi^and seigneur, qui se laisseraient volontiers traiter d'Excellence par lem^ filles de cuisine ; qui se mettraient^ s'ils osaient, leur écusson sur

la poitrine, afin que nul n'en ignorât, et qui s'en vont chaque jour, en plein midi, grapiUer quelques gros sous à la Bourse avec autant d'orgueil que leurs ancêtres s'en allaient jadis, bannières déployées et lance haute, conquérir le royaume de Trébisonde ou le duché de Mésopotamie. C'est fort risible, en vérité. Maintenant ils battent monnaie avec leur blason et chauffent des locomotives avec leurs parchemins. Ils profitent de ce que leur père leur a laissé quelque argent, qu'il tenait lui^ même de son grand-père, pour vouloir en avoir plus encore. Ils savent bien que Fargent attire l'argent, asinus asinum fricat. Us méprisent les agents de change et se font agioteurs pour s'augmenter un peu; ils dédaignent les banquiers et spéculent sur le trois-six; ils se feraient juifs, tout barons chrétiens qu'ils sont, s'ils devaient y trouver du bénéfice.

Autrefois, chacun allait mettre sa montre à l'heure sur rhorloge des Tuileries, maintenant chacun va la régler sur celle de la Bourse. Ceci est un symbole, et plus vrai peut-être qu'il n'en a l'air.

Il y avait la flEuniUe qui aurait pu adoucir à jamais ma vie et la rendre au moins supportable ; les autres en ont, et moi je n'en ai plus. Mon père, je ne m'en souviens même pas; ma mère, je l'ai perdue au moment où j'allais pouvoir comprendre qu'elle devait être mon refuge et mon salut; des frères, des sœurs, -je n'en ai jamais eu. U me restait une vieille tante, celle qui prit soin de mon enfance et que j'aimais par-dessus toutes choses. Je l'ai vue mourir folle de douleur, pleine de pensées terribles, mais abaissant sur mon front ses mains bénissantes. Que son pardon descende sur ceux qui l'avaient offensée!

Donc les femmes ne m'ont point sauvé, mes amis me sont insuffisants^ le monde m'indigne^ et je n*ai plus de fÎEunille. Que me reste^t-il donc? Le travaill Ah! je Tai méconnu cet ami solitaire, fidèle et consolant, que doivent rechercher les forts 1 mon cœur atrophié, mon esprit habitué à des nonchalances irrémédiables ne sont plus maintenant dignes de le recevoir; je suis désaccoutumé de lui; il ne pourrait peupler le désert aride dans lequel je voyage sans cesse, il ne daignerait plus me visiter, aussi je vais mourir.

Ah! je connais ma plaie, et je plongerai mes mains dans ses lèvres béantes afin de mesurer hardiment sa profondeur; le grand œuvre de la vie se rencontre dans raction qui comporte la pensée, le travail et l'amour; j'ai follement et lâchement préféré rinaction, où j'ai trouvé la rêverie, la paresse et l'égoîsme.

La rêverie est à la pensée ce que l'hystérie est à l'amour;

La paresse est au travail ce que la paralysie est au mouvement;

L'égoîsme est à l'amour ce que la cécité est à la vue.

Dans les trois cas, c'est une maladie substituée à une iSonction: on en meurt. Je ressemble à un arbre dont on aurait brûlé l'aubier. Je l'ai dit quelque part, il me semble, j'aiTêvé à tout, je n'ai pensé à rien. J'ai rêvé que je pensais, que je travaillais, que j'aimais. Toute ma vie j'ai ressemblé à ces gens qui sommeillent encore et veulent se lever; ils rêvent qu'ils sont debout et restent endormis. Souvent il m'est arrivé de désirer ce qu'on appelle une position. Jamais je n*ai réfléchi aux moyens qu'il me fallait employer pour l'obtenir; jamais je n'ai examiné le chemin qui devait m'y conduire; je rêvais

ses MEMOIRES

que j'y étais parvenu, et je me prélassais dans la réussite supposée de mon ambition. J'ai toujours eu une inconcevable répugnance pour l'action; j'ai écrit dans ma tête de très-beaux livres dont je n'ai pas eu le courage de mettre un mot sur le papier. Je n'aime que les voyages, et seulement peut-être parce qu'ils fournissent une ample pâture à mes babitudes de songe-creux.

Ce matin encore, aujourd'hui même, je suis resté de longues heures absorbé dans cette idée que je ferais bien d'aller aux Indes. J'ai fait alors comme déjà pour la Chine, comme pour tous les pays que j'ai envie de visiter, je m'y suis transporté immédiatement. J'ai vu les temples d'Ellora, la pagode de Kédaram; j'ai salué la trimurti de Brahma, Whisnou et Çiva; j'ai marché sur les bords du Gange; j'ai fait danser les bayadères et j'ai gravi les cimes neigeuses de i'Hymalaya. Ce qu'il y a de plus positif dans tous ces désirs de voyages, c'est le besoin d'échapper au milieu qui m'entoure, et peut-être à moimême. Parfois je me croirais en quête d'une patrie dont je serais exilé; mais j*ai beau la chercher^ je ne la rencontre nulle part; elle ressemble à l'Ile d* Ithaque qui fuyait toujours devant Ulysse. Le meilleur moyen d'arriver est encore de mourir.

Un instant, j'avais pensé à me faire soldat, et cependant j'ai en grande répulsion toutes les choses militaires; mais lorsque j'entends un régiment passer au son des fanfares, je me sens des velléités belliqueuses et je rêve le homissement des chevaux blessés, les sourdes détonations de l'artillerie, l'odeur chaude du sang, les éclairs de l'épée et les cris de victoire. Mais à qui donner mon courage et ma force? Pour quelle cause maintenant pour-

rais-je aller combattre? Dans mes voyages^ j'ai vu les Nationalités; elles étaient couchées sur le dôs^ râlantes^ saignantes et mourantes; elles se tournaient Tune yei*s l'autre avec effort et se disaient à voix basse^ en écoutant le coq qui chantait dans la nuit : « Ma sœur, ma sœur^ ne vois-tu rien venir? » Les temps ne sont pas encore arrivés oîi celui qui veut être. réuni à ses {lères pourra glorieusement escompter sa mort ! Comme je les envie à cette heure, ceux qui combattirent pour la Grèce!

Je ne mourrai pas en héros de mélodrame, je finirai paisiblement, bourgeoisement, sans imprécations, sans anathèmes, sans colère, sans haine, sans désespoir et sans plaisir peut-être. Je tuerai ma vie comme on tue un cheval emporté qui vous enmiène à l'abîme. La forme que j'occupe m'est devenue insupportable, et je veux en changer à tout prix, quoi qu'il puisse advenii"!

Pourquoi donc, puisque l'existence est si amère à son début, les vieillards regrettent-ils leur jeunesse avec tant de violence? pourquoi ne se souviennent-ils de la saison passée de leurs amours qu'avec des spasmes de douleurs? Est-ce une aspiration désespérée vers le temps qui n'est plus? A chaque instant on maudit la vie, et les moribonds à cheveux blancs se relèveraient sur leur couche, secoueraient leur agonie et consentiraient à vivre mutilés et sans membres, pourvu seulement qu'ils vécussent, ne fût-ce qu'un jourj une heure, une minute de plus. Cela tient peut-être à ce qu'ils ne croient pas. Au delà d'eux ils ne voient sans doute que le néant; ils ont peur et reculent devant la mort, qu'ils regardent comme une dissolution définitive. A ce sujet, je pense comme Sylvius, je crois à la transmigration des âmes; pour moi, la

mort nVrien que de très-consolant^ car elle me fait faire un pas de plus vers l'état de perfection. Oui, toujours, plus tard, comme autrefois, je verrai la poudre d'or des soleils couchants, j'écouterai le murmure des grands fleuves, je dormirai sur la mousse des forêts, je lèverai mes yeux vers les cieux étoiles, je gravirai les montagnes, j'entendrai Tocéan se briser sur les rochers couverts de goémons. nature étemelle! je t'admirerai toujours, ici ou ailleurs, qu'importe! je t'admirerai plus belle si je te vois dans les mondes supérieurs!

Depuis que j'ai résolu de mourir, je suis comme allégé d'un grand poids et je me trouve presque joyeux; c'est une sensation nouvelle qui me surprend, car j'ai toujours été triste; toutes les fois que je me suis égayé, j'imitais ces enfants qui ont peur la nuit en traversant un bois et qui chantent pour se donner du courage. Et puis je sais que rien ne pourra maintenant ébranler ma décision; je me réjouis en pensant aux longs jours de repos que je vais avoir.enfin^ car en admettant que mon incarnation nouvelle s'opère inunédiatement, j'aurai au moins les mois de sommeil et les années dé l'enfance pour me reposer de mes longues fatigues.

J'ai fait comparaître ma vie devant moi-même, juge impartial que je ne récuse pas; je l'ai interrogée, elle est coupable^ mauvaise, désespérée; je l'ai condamnée à mort^ et bientôt j'exécuterai froidement la sentence.

18 octobre 1853.

Je viens de relire ces notes, qui sont le récit décousu de ma vie ou plutôt de mes impressions, et je trouve que j*ai parlé souvent de ma mère, trop souvent peut-être. Est-ce une forfanterie de regret filial? NonI c'est l'expression involontaire d'un souvenir qui a dominé mon existence. C'est à cette mort, qui est venue si prématurément faire le vide autour de ma jeunesse, que j*ai attribué l'exagération ridicule de ces douleurs ravageantes qui vont me jeter dans Fétemité. J*ai toujours senti que quelque chose manquait auprès de moi; j'ai cherché par tous les moyens possibles à fermer cette blessure par où mon sang s'échappait goutte à goutte, et je n'ai point réussi. Cette affection, sur laquelle je comptais pour appuyer ma vie, s'est éloignée de moi brusquement, et j*en suis resté chancelant et troublé. Comme un aveugle qui a perdu son guide, je me suis heurté à tous les arbres de la route> et je m*en suis pris aux arbres au lieu de m^en prendre à ma cécité. Ne pouvant raconter mes peines à celle qui aurait su les effacer, j'ai vécu de mes propres confidences extravasées en moi, j'ai été à la fois le vase et la Iti^ueur; le vase est fàible> la liqueur fermente) l'un est' sur le point de se briser, l'autre va se répandre. Rien n'a pu î^mpAs remplacer ces joies de fils que je n'ai pas eues; et si^e me suis souvent dégoûté de mes maitressesi c'est ]peut«étre Qi|rce qu'elles ne m'ont point assez maternellement aimé. Les femmes croient ttop tf dir aorompli k grand sacrifice de l'amour loi^

qu'elles ont îsli don de leur chair; elles se trompent. Je sais que la possession est la consécration sainte et sublime des tendresses humaines^ mais, au-dessus d'elle, il y a ces caresses merveilleuses de l'âme qui sont la consolation suprême offerte à ceux qui souQrent.

La mort de ma mère, qui était pour moi, orphelin et fils unique, comme une famille entière, a creusé dans mon cœur un vide d'affection qui ne s'est point comblé et où les méchantes passions se sont précipitées bien vite. Elles se sont rendues maltresses de mon être désemparé; elles ont tenu en moi leurs ténébreux conciliabules, et m'ont poussé dans des rêves éperdus où je me suis usé à désirer tout ce que je ne pouvais avoir. Si j'avais été un homme d'action, je serais devenu promptement coupable et même criminel. Rousseau n'a tué qu'un mandarin, j'en ai tué plus de mille. Tous mes mauvais instincts, encore développés par la solitude, s'en allaient sans résultat dans le cours de mes pensées invisibles, comme ces égouts qui s'écoulent dans un fleuve qui les confond avec ses eaux.

J'ai toujours été misérable, mais tout est relatif; beaucoup m*ont envié ma pauvreté, qui eût été une fortime pour eux, mais je doute que les richesses les plus incalculables eussent' jamais pu me rendre riche. J'ai réussi, à force de projets insensés, à me créer des besoins insatisfaisables; le revenu de l'empire romain paraîtrait insuffisant à mes fantaisies, et le serais pauvre avec les trésors de Golconde. Le luxe d'Héliogabale, qui faisait sabler de diamants les salles de ses palais, ne me semble pas très-extraordinaire, î«t la statue d'or de Néron me parait à peine digne d'un empei^r. Si j'avais eu une

très^grande fortune^ j'aurais été dangereux ; il vaut donc mieux que je sois resté pai^^re. Au reste, si je l'avais eue, je n'aurais été sans doute qu*un simple crétin fort désireux de l'augmenter, et peu soucieux de restaurer le Bas-Empire à la plus grande gloire des sopliistes, des gens de lettres, des histrions et des baladins. Et cependant quels voyages j'aurais entrepris! fuels théâtres j'aurais fait bâtir ! quelles fêtes j'aurais données aux artistes, aux poètes et aux femmes, ces manifestations divines de l'intelligence et de la forme I quels livres, quels tableaux, quels monuments> quelles statues, quelles symphonies j'aurais fait exécuter ! Quel dieu, à main toujours ouiverte, j'aurais été pour les élus de l'Ëspiit, pour les in- "venteurs et les hardis pionniers qui se jettent dans le pays de l'inconnu ! Quelles machines j'aurais fait construire pour explorer le fond des mers ! quels ballons gigantesques pour monter jusqu'aux étoiles! quelles ar-^ mées d'ouvriers pour aller arracher aux entrailles de la terre le dernier mot de leur secret!... Que Dieu me pardonne, voilà que je rêve encore I Hélas ! c'est cependant à rumuer sans cesse des folies semblables que j'ai consumé sans retour nSes facultés les meilleiures.

A travers tout ce que j'ai aimé, possédé, désiré, cherché, voulu, demandé, décidé, j'ai toujoui's décidé, de* mandé, vvoulu, cherché, désiré, possédé, aimé autre chose. Qui est-ce qui se souvient de la chanson de Gœthe : vanUas vanitatum?

Ma mère, en vivant près de moi, en surveillant mon esprit avec les sollicitudes inquiètes des mèreti, en dirigeant sm* elle tous ces besoins d'aifections qui me remplissaient et que je n'ai pas su utiliser, en engageant ma

jeunesse yers un but de tiavail assidu^ aurait-elle assex modifié ma nature pour m'empêcher d'être tout à lait malheureux? C'est là une question à laquelle je ne puis répondre lorsque je m^interroge impartialement. Les joies qu'elle me réservait me semMent peut-^tre grandes parce que je ne les si jamais connues. Je m'en serais peut-être lassé bifen.yite; je l'aurais peut-être délaissée pour aller à la conquête des affections faciles qui attirent les jeunes gens et les détachent du foyer. Où sont les fils qui aiment et respectent leurs mères ? Je ne les vois pas. J'ai connu des enfants quii^n riaient et qui parlaient des amants de celle qui les avait conçus. J'ai senti mon cœur se serrer de colère.

a Noé but du vin, s'enivra et se déGoa|pit dans sa tente.

p Gham, le père de Ghanaan^ ayant vu la honte de son père, le dit à ses frères, qui étaient dehors.

n Sem et Japhiet prirent une couverture qu'ils posèrent . sur leurs épaules, et, allant à reculons, ils cpavrirent la honte de leur père; le visage détourné, ils ne virent pas la honte de leur père! » ^

Cest sur nos mères surtout qu'il Sut jeter notre manteau, et au besoin nous tenir devant, debout, l'épée nue à la main, afin que personne n'y touche ! -

On dit : la tendresse d'un père; on dit : TaoNur d'une mère. Différence merveilleuse et qui n'e^t point irréfléchie. Tout a sa raison d'être dans le langage traditionnel.

Qu'eUe soit morte ou vivante, une mère ne quitte jamais son enfant. L*esprit de la mienne me visite souvent. Une fuis, en m'apparaissant dans un rêve, elle m*a sauvé la vie. 11 y a dix ans> je m'en souviens^ is^^t pendant la

nuit du 26 septembre, j'habitais un village des Vosges enfeimé dans une étroite vallée prise entre deux montagnes. J'avais été dans la journée chasser à qudques lieues de là, et te soir, fort tard, j'étais revenu à cheval par une pluie torrehtielle. J'étais mouillé, harassé de fatigue, très-désireux de repos, et je me jetai vite au lit, où je trouvai bientôt un sommeil profond comme la mort. Je dormais depuis quatre heures environ , lorsque j'eus un rêve singulier dont je n'ai jamais perdu la mémoire. J'étais tout enfant, couché dans. mon petit lit, et cependant j'avais une conscience confuse que mes vingt ans m'avfident fait homme. Je regardais les tableaux accrochés aux murailles et je reconnaissais un portrait de Washington et ime Vierge à la chaise, qui avaient autrefois décoré ma chambre d'enfant. J'entendais une sorte de murmure indistinct de voix, de piaffements de chevaux, de craquements de toiture, et surtout, dominant le tumulte, un bruit 3emblable au cours d'uA fleuve grossi; je grelottais, et je me promettais de gronder ma bonne de ne m'avoir pas mis un double couvre-pied. Un sentiment inexprimable d'effroi m'avait envahi, je ne sais pourquoi je me sentais mal à Taise; je n'osais tourner la tête dans la cramte de voir des fantômes, et comme ma peur allait toujours croissant, j^appelai à haute voix : « Maman 1 1> A peine avais-je parlé que ma mère paiiit, je ne sais par où elle entra. Elle était pâle et portait ses cheveux déroulés sur une camisole blanche^ comme le jour de sa mort. Elle accourut vers moi, s'assit sur le bord de mon lit, me prit la tête dans ses mains, et m'embrassa en me disant : « Qu'as-tu, mon pauvre petiot? » Je lui dis : « J'ai peur! n Elle me répondit:

c( Lève-loi. » Je la regardai avec des 'yeux étonnés ; elle me prit sur ses genoux et se mit à me bercer^ en me chantant^ sur un air très-doux^ ces deux mots^ qu'elle répétait toujours : <itLèYe4oil lève-toi !)> Le bruit que j'avais entendu augmentait de minute en minute et ressemblait à la rumeur de la mer. a J'ai peur ! j'ai peur ! disais-je. — Lève-toi! lève-toi! » répétait ma mère. J'eus alors un geste d'enfant maussade^ et je dis^ en faisant la moue : « Non^ je ne veux pas me lever. — Mais^ lève-toi donc! » cria, ma mère^ en me poussant avec violence contre la muraille. Je ressentis une douleur au front et je me réveillai. En dormant^ je m'étais effectiyement heurté contre les parois de l'alcôve.

J'étais bien éveillé et j'écoutai. Le bruit que j'avais entendu à travers mob sommeil et mon rêve était devenu distinct. Des cris de détresse, le fracas d'im torrent, le bondissement de la pluie sur le toit^ un tumulte sourd et prolongé qui venait de loin monta jusqu'à moi. Je me précipitai hors de mon lit> je courus à la fenêtre et je l'ouvris. Le ciel, sans étoiles, était noir comme du velours *noir, quelque chose d'un jaune assombri passait en bruissant sous mes fenêtres. J'entendais des voix lanientables qui parlaient. « Qu'est-ce qu'il 7 a donc? criai-je. — C'est l'inondation, répondirent les voix, sauvez-vous ! sauvez-vous ! » J'allumai une bougie, je sortis de ma chambre. La maison, jusqu'au premier élage, baignait dans l'eau; le flot montait froid et sablonneux jusque par-dessus Fescalier et commençait à remplir le corridor oii s'ouvrait ma porte. Je retournai à la fenêtre. À la itteur vacillante de ma lumière, je vis des meubles qui s'en allaient emportés par le com'ant qui les brisait

aux maisons. Sur les toits il y avait des Temmes qui pleuraient. La pluie avait gunOé une petite rivière qiii traversait le pajs, elle était sortie de ses rives et ravageait le village. Où sont les bateaux? criai-je à une des femmes que je voyais? — Au pont de la Maltardive, » me répondit-elle. Je grimpai sur l'^pui de ma fenêtre et je sautai dans celte eau, qui me saisit comme un bain de glace. Au bout de deux cents brasses, une barque mtf recueillit. Ha mère m'avait réveillé à temps.

Cette nuit encore elle m'a visité ; mais cette fois, dans un songe terrible dont le sens m'échappe. J'avais pria de t'opium, selon cette triste habitude qne m'ont donnée mes ennuis, et mon rêve s'est poursuivi avec cette continuilé lucide qui fait la joie des Ihériakis. En me réveillant, encore tout tremblant d'épouvante, rêve, tout de suite, avant d'essayer & me n je le copie textuellement.

Je me trouvais dans la salle à mai^er d'ui teaoents que j'ai habités, occupé à allumer un récbaud qui avait la forme d'une boite i feu se composait de mèches de coton qui et quand on y touchait, et qui répandaient une leur lorsqu'on s'en éloignait; au milieu il . cresson et des dessins à la miniature. Pendant que je soufflais cet étrange brasier, une femme, qui avait été autrefois au service de ma mère et qui s'appelait Julie, entra. Elle ôta son châle,- détacha son chapeau sans me voir, et s'adressent à une vieille bonne qui m'a élevé, elle lui dit : « Je viens de chez madame; elle vous dit bien des choses; elle ne va ni mieux, ni plus malj elle meurt toujours. »

En entendant ces paroles je me retournai; Julie parut consternée de me yoir.

« De qui parlez-yous? v lui dis-je^ en fixant mes yeux sur les siens^ afin d*y lire sa pensée tout entière. Elle hésita longtemps à me répondre; enfin^ elle remua les lèvres^ mais de sa bouche il ne sortit aucun bruit; je n'entendais pas ses pardes^ je les voyais^ je les lisais. Dans cette sorte de langage yisible^ elle me raconta que ma mère vivait encore. Autrefois, les médecins, afin d'éviter de plus longues angoisses à sa famille, s'étaient décidés, après délibération, à la faire passer pour morte. Dans le but de donner à leur mensonge une q[)parence irrécusable de vérité, ils avaient feint de faire une auiopaie, ce qui est très-facile le soir avec des verres grossissants et des instruments de chirurgie en porcelaine de Saxe. Ensuite, ils avaient mis ma mère dans le cercueil, puis l'en avaient retirée, et s'étaient en allés en écrivant une épitaphe sur leur carte de visite, toujours pour faire croire à la réalité de leur stratagème.. Depuis dix-sept ans, elle vivait couchée dans un appartement secret, mourant sans cesse de la même maladie, crue morte par tout le monde, et ne vivant que pour Julie qui allait la voir de temps en temps, et une servante qui faisait auprès d'elle les offices de garde-malade et de femme de chambre.

Malgré la stupeur que me causa cette révélation, il me sembla que déjà j'avais entendu une histoire pareille, que déjà cette confidence m'avait été faite, mais mes souvenirs me servaient mal, et je n'en pouvais préciser répoque.

J'ctEdonnai à Julie de me conduire auprès de ma mère> à l'instant, tout de suite.

D'UN SUICIDÉ ÏT9

Immédi&tement, et sans transition, je me trouvai montant l'escalier ie la maison oii pour la dernière fois j'avais vu ma mère. Alors, H me sembla que je me ressouvenais paribilementj tous les détails de cet événement revinrent à mon esprit, s Comment donc, me di&ais-je, ai-je pu oublier cette aventure? » Je poussai une porte qiie je reconnus et j'entrai dans une grande salle où s'élevait Un billard qui servait de lit. Les murailles étaient revêtues de stuc jaune, tout autour de la corniche s'allongeait une rangée de turbans verts; aux quatre coins, au-dessous du plafond, il y avait une tête de nègre qui remuait les jeui et saignait du nez. A la place du lustre, un moulin à vent pendait, renversé; i grande rapidité. Rien ne m être souvent venu dans cet ne voyais pas ma mère, et j avec un geste comme on er à cache-cache, elle souleva 1 je n'avais pas aperçue, en m et je vis ma mère.

Je m'approchai d'elle lentement, je pris sa tête dans mes bras, je l'ai^yai contre ma poitrine et je l'embrassai. Je fis cela avec beaucoup de calme, avec une sorte de (roideuf , comme une chose naturelle qui m'arrivait tous les jours; pourtant, j'étais trës-surpris de la voir encore existante.

C'était bien elle cependant; seulement elle me parut maigrie, et ses cheveux me semblèrent plus noirs. Elle me parlait comme à un enfant, et ainsi qu'autrefois, elle m'appelait : cher petiot. Je la câlinais beaucoup et je ne parlais pas. Elle toudia de ses doigts le ruban rouge qui

élait à ma boutonnière, et me dit : ■ En quelle composition a^tu été le premier? Tu as donc été bien sage que ton professear t'a donné la croix? » Je lui répondis en arabe, a Comme tu sais bien le latin maintenant, me ditelle. D Elle me parla de sa mère, je n'osai pas lui dire qu'elle était morte. Alors, elle me raconta son histoire :

« Ahl cher petiot, me disait-elle, avec une voix dont » les accents font nbrer mon cœur lorsque je me les » rappelle; ab 1 cher petiot, ça m'ennuie bien d'être » morte. Personne ne sait que j'existe; la police me tient • enfermée ici, me surveille et m'empêche de sortir; » mais je pense sans cesse à toi, mon pauvre enfant, tous » les ( t voir, parce que je sais que

■ ^est n collège. le ne vois personne,

» ni m », ni mes amies. Ah ! je m'eu-

n nuie le en jdeurant, et je suis fati-

n gaée hée. »

Elle :hambre etluidit: aRegardei

bien n econmuire désormais et de le

laisser entrer toutes les fuis qu'il voudra venir, a

Par une transition insaisissable et que je ne puis m'«ipliquer, à sa place je vis un jeune Turc à barbe blonde. Têtu d'une redingote verte, prosteiné, et qui égrenait un chapelet, en répétant: Yaialitl ja latif! yalatif! Cependant c'était toujours ma mère. Je lui dis ; « Maintenant, je suis un bomine; j'ai une grando fortune; si vous voulez, j'achèterai une maison de campagne bien retirée oii nous vivrons tous diux, heureux et inconnus du monde entier; vous passerez pour une de mes poientcs, et nul jamais ne saura que vous existez. •

Elle avait repris sa forme naturelle; elle se leva, a Vus

mon jai*din^ comme il est beau, me dit-elle. y> En effets par les fenêtres ouvertes, j'aperçus de larges tilleuls jaunis par l'automne. « Voilà dix-sept ans que je ne suis sortie, reprit-elle ; tu es grand, tu as de la barbe, tu pourras me défendre ; je vais m'habiller et nous irons nous promener ensemble. » Elle s'arrêta et se prit à rire. « C'est que je n'ai que des chapeaux d'il y a dix-sept ans, dit-elle, tout le monde va se moquer de moi dans la rue. »

Je l'engageai alors à se faire simplement une marmotte avec des dentelles noires, et je lui promis de la conduire dans un endroit où personne ne pourrait la recon* naître.

Nous descendîmes un grand escalier où des sources coulaient sous ks marches, et nous nous trouvâmes dans le jardin des Plantes. Elle était à mon bras et marchait lentement. Des oiseaux chantaient dans les arbres baignés de lumière; il faisait un temps magnifique; le ciel était tout bleu. Elle se réjouissait de cette nature splendide, elle respirait à pleine poitrine et me disait :

<i Ah ! comme je suis heureuse d'être avec toi, mon enfant ; ce soleil me fait du bien, il me retire la terre que j'avais dans les yeux. Mais dans quelle composition a&-lu donc obtenu la croix? »

Un Auvergnat, chargé d'un orgue de Barbarie, nous suivait en jouant le grand air de Piquillo, dont je chan^ tais les paroles à demi-voix.

Nous étions arrivés en face des bâtiments du Muséum ; autour du cadran de l'horloge, je reconnus les quatre têtes de nègres qui remuaient les yeux et saignaient du nez.

Au détour d'une allée, un homme .qui était gardien

t82 MÉMOIRES

des animaux féroces aperçut ma mère et lui dit^ d'une Yoix très-dure^ en la menaçant d'im fouet :

« De quel droit vous promenez-vous ici? Vous savez bien que vous êtes morte; je vais vous arrêter. »

Ma mère me prit à bras le corps^ et posa sur ma poitrine sa tête qu'elle agitait convulsivement. A ce moment tout disparut.

Je me trouvai ensuite^ toujours au jiardin des Plantes, dans la galerie intérieure des cellules où sont nourris les animaux vivants. Il y avait beaucoup de curieux et aussi TAuvergnat qui jouait toujours le même air dont je continuais de chanter tout bas les paroles.

Un gardien marchait devant nous et nous racontait l'histoire et les mœurs des différents animaux que nous regardions. Arrivé devant une hyène, il s'arrêta et dit :

a Ceci est la superbe hyène de Barbarie; son cri ressemble à celui d'un enfant, sa voix se fait entendre depuis le Sahara jusqu'à la place des Victoires, elle ne se nourrit que de cadavres, et ne comprend que le dialecte du Mogreb. d

Je regardai la hyène qui fixait sur moi des yeux pleins de larmes, et dans cet animal immonde je réconnus ma mère, a J'ai faim, me dit-elle; on ne me donne pas à manger ! i»

Je passai la main à travers les barreaux pour la caresser; elle se jeta sur moi et me coupa le poignet d'un seul coup de ses mâchoires.

Je poussai un cri et je me réveiUai. J'avais réellement crié, car mon lévrier, qui couche toujours dans ma chambre, était debout sur ses pattes et grognait sourdement.

Ce rêve m'a troublé plus que je ne voudrais ; il m'a

remis ma mère en mémoire; j'y ai pense tout le jour jusqu'à l'obsession. Au reste, chez moi, tout me la rappelle : ses portraits, ses meubles que j*ai pu sauver de la vente, son encrier qui est siu* ma table, sa lampe qui m'éclaire en ce moment. Ses chansons favorites sont restées dans mon souvenir avec les intonations qu'elle leur donnait et les accents de sa voix.

Lorsque j'étais enfant, le soir, avant de me coucher, elle me prenait sur ses genoux, et tout en bouclant mes cheveux elle me berçait en murmurant doucement quelque vieille romance. • Il y avait un air qu'elle chantait toujours; c'était un air doux, triste, lent, mélodieux, plaintif et cependant {dein d'une bravoure qui me ravissait; il y était question de dragons, de tambours, de trompettes; c'était, je crois, la chanson de Malplaquet. Elle le disait et le recommençait jusqu'à ce que ma tête appesantie fût retombée sur son épaule en fermant les yeux. Aujourd'hui cet air est revenu plus de vingt fois sur mes lèvres, et maintenant je le chante sur ma tombe comme autrefois elle le chantait sur mon berceau.

Ces souvenirs m'ont ramené vers mon enfance! J'ai revu le grand manteau de la cheminée où je m'asseyais pour épeler des livres à images. J'ai revu la pelouse verte où je courais après les poules qui s'enfuyaient en caquetant; j'ai revu le grand bois de chênes dont les ombres m'effrayaient le soir; j'ai revu le gros chien de Terre- Neuve qui jouait si doucement avec moi, et l'âne que je montais quand ma bonne me conduisait aux assemblées de village ! Combien loin tout cela, et cependant j'y touche encore ! Je ressemble à Charles Moore anéanti qui désirait redevenir enfant.

Ah ! que ne 8uis-je encore un insoucieux écolier sans regret de la veille^ sans appréhension du lendemain! Où est-il ce bon temps du collège? où est notre classe du soir et notre long sommeil dans nos Uts étroits? Où est la joie des vacances et nos larmes quand on rentrait au mois d'octobre? et la grosse horloge qui sonnait si tristement les heures? Hélas! voilà que j'en suis réduit à regretter le temps du collège dont j'avais toujours maudit la mémoire. Oh! mon Dieul mon Dieu! comme j'ai souffert!

Le Seigneur met ainsi parfois au monde des créatures destinées à beaucoup, à toujours souffiir, afin que les autres hommes puissent se reposer de leurs propres infortunes dans la contemplation du malheur d'autrui. Aussi j'aime mieux mourir; mais c'est au cœur que je tirerai et non pas à la tête, car je ne veux pas qu'ils soient souillés de sang et des jaillissements de ma cervelle, ces cheveux noii^ que ma mère avait tant de plaisir à boucler elle-même.

SO octobre 1852.

Ce matin j'ai voulu en finir tout à fait ; mais, je l'avoue, le courage m'a manqué; un vague instinct m'a dit de vivre encore. Est-ce l'espérance qui m'a parlé? Non 1 c'est cette peur de la mort que j'ai si souvent condamnée chez les autres. Si les prêtres catholiques avaient raison! s'il y avait réellement un enfer! Oh ! ce serait horrible ! Si j'allais sentir des fourches ardentes entrer dans ma

chair! si j'allais être brûlé par une soif étemelle! si Fange impassible allait mettre devant moi son épée flamboyante en me disant : « Sois maudit ! tu n'entreras jamais au séjour de repos et de béatitude! » C'est impossible; mon cœur et ma raison se soulèvent à cette pensée.

Je suis soni; j*ai été dans une église et j*ai longtemps prié. 11 y avait une messe de mariage ; des orgues jouaient de graves harmonies qui^ sous la nef^ se répandaient comme une tempête. J'ai beaucoup pleuré. Pendant que j'étais agenouillé^ un prêtre passa près de moi ; en voyant mon visage ruisselant de larmes^ il me dit :

— Pleurez etpriez^ mon fils! Dieu guérit tous les maux, il pardonne toutes les fautes et console toutes les infortunes.

— Ah ! qu'il me guérisse de la vie^ qu'il me pardonne l'action que je vais commettre, qu'il me console d'avoir tant vécu !

De là j'ai été dans les cimetières, afin de choisir la place où je veux reposer; tout y est laid, factice, pauvre, sans grandeur et sans charmes. Les morts sont entassés les uns par-dessus les autres, les tombes se touchent; c'est régulier et bête comme le parterre d'un jardin fran*çais ; il n'y a plus d'arbres, on les coupe pour faire place aux cercueils. J'ai cherché et je n'ai pas trouvé un seul endroit isolé,^ assombri par de grands saules pleureurs. Cela m'ennuie d'être enterré avec tout le monde; je ne voudrais pas être absorbé dans ce grand centre de putréfaction. Ah! si je pouvais être jeté à la mer! dans la mer Rouge! elle est si belle! j'irais, la face au ciel, pile et glacé, sur les vagues bleuissantes, déchiré par les

goélands voyageurs ei tiré en bas par les énormes esturgeons. J'aimerais mieux cela que d'être enfermé dans une bière; ce coffre étroit m'épouvante^ on n'a pas la place d'étendre les bras quand on est fatigué; puis encore on vous coud dans un linceul, et autour de vous parfois^ quand on est pauvre, on met du ^n, afin de vous empêcher de balloter; pour les riches, on met des coussins brodés et des étoffes capitonnées. En argot des pompes funèbres, cela s'appelle ccUer un mort. Pouah! c'est affreux !

Autrefois, au cimetière Montmartre, à droite en entrant, s'ouvrait une sorte de précipice rempli d'une végétation magnifique. Des cyprès, plus vieux et plus hauts que ceux de Scutari, montaient au-dessus des mélèzes et des saules pâlissants. Les tombes, renversées, effondrées, détruites, s'étaient égrenées sous les doigts du temps ; des lianes, des clématites, des aubépines, des chèvrefeuilles s'allongeaient sur les pierres disjointes et les avaient si bien embrassées de leurs longs bras flexibles qu'on ne les voyait plus; des ramiers roucoulaient sur les branches, des lézards couraient entre les racines. Bien souvent, lorsque j'allais visiter mes pauvres morts, je me suis arrêté à contempler toutes ces richesses et je me suis dit : a Cesi là que je voudrsûs dormir! » Un beau jour, on a déraciné les arbres, on a chassé les ramiCK, on a versé dans ce trou des charretées de terre, on a comblé le précipice, et maintenant c'est im terrain sablé, planté de tombeaux uniformes entourés dé bordures de buis. Je suis tourmenté de cette idée que je reposerai dans un endroit désagréable*

Bt puis je suis tiraillé par un regret si singulier qu'il

en est ridicule; je suis désolé de ne pas assister à mon propre enterrement; je voudrais me suivre moi-même à l'église et jusqu'à ma fosse ouverte. Je voudrais voir la figure de mes amis» entendre les commentaires et savoir la vérilé des opinions. Gomment sera le corbillard ? les chevaux auront-ils de beaux panaches ? parlera-t-on sur ma tombe? si l'on parle^ que dira-t-on? Et ceux qui m'ont aimé^ que feront-ils en quittant le cimetière? Ah! si je pouvais^ non pas me suivre tout à fait, mais seulement me voir passer! Bekir-Aga pleurera, et mon pauvre chien sera bien triste de ne plus me voir. Mon vieil Amaute rejoindra son pays où. Dieu merci, il sera désormais à l'abri de toute misère. Peut-être qu'on m*enterrera de très-bonne heure afin d'éviter la foule, parce que je suis un suicidé; alors personne ne viendra. Pourvu qu'en me tuant je q'aille pas me défigurer I cela me ferait beaucoup de peine... —.11 faut que je sois fou, vraiment, pour me préoccuper de tout cela. Qu'importe, quand je serai mort!

J'ai marché dans Paris; je me sens déjà si bien mort au dedans de moi-même, que j'allais avec précaution pour n'être heurté par personne : un cadavre, ça tombe dès qu'on le touche. Siu* le boulevard, des voitures passalent, des hommes et des femmes se promenaient. Le bruit m'a assourdi, et j'ai été étonné de voir tant de personnes vivantes. Un enfant m'a demandé l'aumône, j'ai vidé ma bomrse dans ses mains. Ce n'est pas par charité ; mais qu'est-ce que cela me fait? je n'ai plus besoin d'argent.

Je ne savais que faire pour employer mon temps; je ne Toulalu pas rentrer dm moi, mon appartement m'est

devenu insupportable^ et dès que j'y suis je prends de Topium afin de dormir. J'ai été au tir de Pirmet; j'ai tiré Tingt-cinq balles avec beaucoup d'adresse.

— Diable ! me dit le chargeur^ dans un cas donné monsieur ne manquerait pas son homme.

— Soyez en paix, lui ai-je répondu, je vous réponds que je ne le manquerai pas !

Une curiosité étrange, invincible, m'a fait remonter les quais et m*a conduit jusqu'à la Morgue. Je suis entré dans ce petit bâtiment sombre, froid, humide, et qui semble poussé sur les bords de la Seine comme un champignon vénéneux. On se pressait aux vitres ; on regardait à travers les carreaux ternis et enduits d'une crasse jaunâtre ; je me suis approché. Des loques hideuses et dépenaillées pendaient à des crochets de fer ; au-dessous, sur les dalles de marbre noir arrosées de riomuiable filet d'eau^ deux hommes étaient étendus, partiellement couverts de ce saie petit tablier en cuir qui a déjà servi à tant de cadavres. L'un était un enfant pâle et roidi ; un siUon bleuâtre le traversait de l'épaule droite à la hanche gauche et lui faisait comme une écharpe. A côté de moi des gens disaient : « U a été écrasé par un omnibus. » L'autre était un homme de quarante ans, gonOé, tuméfié, vert et livide; il semblait qu'à poser seulement le doigt sur son ventre ballonné, on y eût (ait un trou. Sa bouche tordue, son nez à moitié dévoré par les poissons, ses yeux qui n'étaient que des trous, faisaient faire à son visage une grimace sinistrement grotesque ; le bout de ses mains et de ses pieds s'en allait en lambeaux comme de la vieille chai'pie mouillée. Un tatouage se dessinait sur le biceps de son bras gauche, et repré-

sentait un autel d'où s'élançait une flamme entourée de ces mots : « Toujours pour mon Elisa ! »

La mort a quelquefois des aspects horribles; je suis très-troublé ; tout le jour, j'ai murmuré ces vers :

Bleuâtre^ enflé^ méconnaissable^ Bercé par le flot qui bruit^ Sur rhumide oreiller de sable Je dormirai bien cette nuit !

J'avais beau les chasser, ils revenaient toujours en m'apportant Timage de ce monstre que j'avais vu à la Morgue. Ils étaient comme le refrain de toutes mes pensées. La persistance de ce souvenir me fatigue. J'ai trouvé un air'pour ces quatre vers ; je ne les récite plus, je les chante.

Je suis, au reste, très-sujet à ces sortes d'obsessions. Souvent, pendant des semaines entières, je me redis, sans arrêter, une phrase, un refrain, un vers. On finit par en avoir la courbature. Après la mort de Suzanne, je nae souviens, à ce moment où je rêvais plus que jamais l'isolement, la solitude, la fuite de toute cette humanité méchante, je me répétais à chaque heure, à chaque minute du jour, ces vers de Louis Bouilhet :

Savez-vous pas, loin de la froide terre.

Là-haut, là-haut, dans les plis du ciel bleu. Un astre d'or, un monde solitaire Roulant en paix sous le souffle de Dieu?

Pauvre Suzanne ! c'est pourtant moi qui ai causé sa mort ! je vais lui servir de victime expiatoire. Où est-elle maintenant? dans quelles régions, vers quelles étoiles

s'est enMe son âme aimante et douce ? sous quelle forme nouvelle existe-t-elle maintenant ? à qui sera-t-ii accordé de la récompenser des douleurs que je lui ai infligées ? Cette histoire me donne des remords. Heureusement que bientôt je ne me souviendrai plus. Qui sait si mon existence future ne sera pas attristée pour le rachat de ce malheur !

Quant à Setti-Zaynèb^ je me sens rongé par des jalousies atroces lorsque je pense qu'elle est en la possession de ce nègre hideux. Pourquoi me plaindre? N'est-ce pas moi qui Tai voulu ?

34 octobre 1859.

n vient de m'arriver une aventure étrange ; j'ai la tête troublée, trës-troublée^ très-troublée. Cette molécule de mon âme qui -j^éside à la raison, comme aurait dit ce pauvre Sylvius, m'a-t-elle déjà quittée ? s'est-elle enfuie aux approches de ma mort ? Voyant que sa parole n'était plus écoutée, sentant que ses forces devenaient insuffisantes et inutiles dans le combat, elle est partie d'avance en éclaireur sur la route où je dois bientôt marcher ? Suis-je devenu fou, ou suis-je réellement encore dans mon bon sens? Je n'en sais rien. Voici ce qui m'est advenu :

Aujourd'hui, il faisait très-beau, il y avait du soleil; je suis sorti pour voir encore une fois des arbres avant de mourir ; les feuilles, roussies et colorées par l'automne, remuaient au souKle d'une brise tiède OHiime

D'DN SUICmË «t

dans one jouniée de printemps. J'allai am Talleries, je m'assis sous les marronniers et je regardai des enranls qui jouaient devant moi. Ils tournaient en rond, se tenant par la main, et chantaient :

Mon père n'avait d'enfant que moi, Dessus la raef il m'cnïoja, Saulei, mignonaesl Cœcilial abl CœcilUI

tristesseï me capide Apollonie qui isidérais tous ces et je me répétab nglais : « Les enr pitié les étouffer lorsqu'ils attelaient l'âge de raison. »

Une petite Me de deux ans environ jouait à côté de la chaise où j'étais assis, presque à mes pieds; elle mettait avec un grand sang-froid du sable dans un panier, puis en faisait de petits tas sur lesquels elles plantait des brancbettes tombées. Une femme se tenait à distance et ta surveillait avec sollicitude. Ce jeu dura quelques minutes, puis l'enfant s'assit par terre, dirigea ses yeux vers moi et m'aperçut.

Elle attacha avec une fiiilé singulière son regard sur le mien et, sans sourire, me contempla longtemps. I^t à coup elle se leva ; laissant là sa pelle et son panier, elle vint k moi, se plaça entre mes genoux et me dit sérieusement, dans son langage à peine ëbaucbé :

— Bonjour, monsieur!

Je me penchai vers elle et je l'embrassai. Bile devint

an MÉMOIRES

toute rouge, et dans ses yeux je lus tm seDliment si triste que i'en fus ému malgré moi. Je lui parlai en adoucissant ma voix et je lui demandai son nom.

— Je m'appelle la petite Marie, me répondit- elle.

— Eh bien! mademoiselle Marie, (tes-vous sage ordinairement?

Elle sembla ne pas comprendre ma question et ne ré- [diqua pas. Elle avait pris ma canne et jouait avec son cordon. EUe n

—Oh! mon

Puis elle esc osa sa

16te sur ma p< et ne

bougea plus. J

Sa bonne s' maih

telet, elle lui dit :

— Voyons, mademoiselle Marie, vous fatiguez monsieur; descendes.

. La petite fille jeta ses bras autour de mon cou, se mit à pleurer en criant : "'

— Non ! non ! je ne veux pas ! je ne veux pas '.

— Laissez-la, dÎE-je à la servante, elle ne me gène pas.

L'enfant s'était dressée sur mes genoux, elle m'embrassait avec ses lèvres fraiche.s; aucun sourire n'avait déridé son visage; elle me disait :

— Je veui que tu sois mon papa!

Je pris sa tête dans mes mains et je la considérai attentivement. Ses traits étaient arrondis et indécis comme généralement ceux des entants; une pâleur mate donnait un ton uniforme à sa Hgure qu'encadraient des cheveux trèe^oirs. En voyant ses yeux, je ne sais quelle réminis'

cence confuse passa dans ma mémoire. Us étaient d*un bleu foncé et presque violet; de longs cils recourbés en alanguissaient encore l'expression profondément navrée^ désolée et comme mourante. Je me sentais troublé d*une émotion vague sous la persistance de leur regard. Où donc avais-je vu des yeux semblables? Tout à coup le visage de Suzanne apparut à m^n souvenir^ et je reconnus ces deux yeux si tristes qui m'avaient contemplé si souvent. Suzanne! est-ce toi? Un frisson de terreur m'agita tout entier, mon cœur battit avec violence^ et, comme le Christ au jardin des Oliviers, je sentis une sueur d'épouvante qui coulait jusqu'à terre. Seigneur! Seigneur! est-ce donc une de vos révélations?

Je restais anéanti, frappé de stupeur, éperdu, immobile à cette idée que l'âme de Suzanne habitait le corps de cette enfant qui était venue vers moi, naturellement, sans sollicitations, sans efforts, et qui ne voulait pas me quitter. 11 y a aujourd'hui trois ans que Suzanne est morte. Au milieu de mes préoccupations sinistres, je n*y avais plus songé; cet incident étrange me rappelait violemment cet anniversaire.

La petite fille me caressait toujours; sa bonne la re-' gardait avec surprise :

— Faites excuse, monsieur, me dit-elle, jamais elle n'est comme cela; ordinairement elle ne parle à personne; elle est très-douce, mais elle ne rit jamais; elle a toujours l'air si triste qu'elle en donnerait presque envie de pleurer.

— Quel âge a-t-elle? demandai-je en me sentant défaillir.

Cette femme sembla faire un calcul mental, et me ré-

pondit^ sans remarquer le tremblement qni agitait mes mains.

— Tiens ! c'est drôle; elle a eu ce matin deux ans et trois mois. Ah ! je m'en souviens bien^ allez, car je l'ai Tue naître, moi, cette petitc>là; c'a été une dure matinée. Madame avait souffert toute la nuit; vers quatre heures, comme le jour allait paraître, l'enfant vint au monde, mais si chétive, si débile, si maigrelette, monsiern*, que c'était une pitié. Le médecin crut d'abord qu'elle était morte; enfin elle cria; mais elle est presque toujours malade, et nous avons bien du mal à l'élever.

Get^ enfant était donc née, neuf mois presque heure pour heure après la mort de Suzanne; je jetai un grand cri et je la pressai contre mon cœur. Alors un sourire que je n'ose raconter illumina d'une allégresse infinie son visage tout à l'hernie si pensif; elle laissa tomber sa tète sur mon épaule, et pleura, sans cris ni sanglots.

Gela est certain, Fâme de Suzanne est dans cette enfant.

Un instant j'ai eu la pensée de la voler, de me sauver à toutes jambes, de m'enfuir avec elle et de la garder toujours pour recommencer à vivre à ses côtés, car cette rencontre est providentielle. 11 doit y avoir en Bretagne, auprès de la mer, dans les environs de Fouesnant et de Goncameau^ quelque coin perdu où je pourrais peutêtre vivre encore paisible et heureux auprès .de cette petite fiUe^ auprès de cette Suzanne nouvelle. Rêve de folie que tout cela! Gettc domestique m'aurait dénoncé, et puis je n'ai plus de courage pour rien.

Pendant deux heures je suis resté avec l'enfant, absorbé, ne voyant rien autour de moi ; sentant une foi

profonde descendre dans mon cœur et remerciant Dieu de toutes mes forces. J'ai été bien sot de croire, une minute seulement, à cet enfer impie dont on cherche à nous épouvanter.

Quand le soleil déjà voilé des nuages du soir fut sur le point de disparaître, la bonne voulut emmener Marie. L'enfant s'était accrochée à mes vêtements et refusait de s'en aller ; elle disait en pleurant :

— Je ne veux pas ! je ne veux pas ! GVst mon bon ami à moi !

Ce fut une scène presque tenfole; la bonne ne savait plus que faire ; Marie criait et sanglotait ; quant à moi^ j'étais faible comme un mourant. Quelques personnes s'arrêtaient devant nous et commençaient à regarder curieusement de notre côté; je pris Marie dans mes bras et je lui dis :

— Sois bien sage, chère enfant, obéis à ta bonne; je reviendrai te voir; si tu n'es pas raisonnable, si tu ne veux pas rentrer, tu ne me reverras plus.

La pauvre enfaht comprima ses sanglots, et tournant vers la domestique son pauvre petit visage décomposé, elle lui dit d'une voix suffoquée :

— i- Viens-f en, ma bonne.

Puis elle m'embrassa; sa bonne la prit dans ses bras et partit avec elle. Aussi longtemps qu'elle put me voir elle regarda vers moi en m'envoyant des baisers avec ses mains.

Lorsqu'elle eut disparu derrière les grilles, je me ré- • veillai de ma torpeur et je me sauvai en pleurant.

Cela est ma conviction enracinée, inébranlable, immuable, que Suzanne existe et que je l'ai vue.

35 octobre 1859.

J'ai voulu revoir celte enfant, ma Suzanne. Tout le jour je Tai cherchée en vain, j'ai couru par les Tuileries, le Luxembourg, les Champs-Elysées, les boulevards, les rues et les places. J'ai regardé tous les enfants qui passaient et je ne l'ai point trouvée. Hier j'aurais dû la suivre. Je suis rentré brisé €e lassitude.

Je me suis peut-être troublé à tort. Les enfants sont sujets à ces affections subites auxquelles ils ne pensent plus quelques minutes après ; ce rapprochement si singulier de sa naissance et de la mort de Suzanne n'est peut-être qu'une des mille combinaisons du hasard. Je n'aime pas à croire au hasard. Et puis ces yeux, ces grands yeux tristes, et leur expression de douleur ineffable ! Oh ! qui me dira la vérité ? J'ai des bourdonnements dans la tête^ j'ai le cervelet pincé comme avec des tenailles, je seiis que mes idées n'ont plus de suite. Je souffre beaucoup. Je crois que si je mettais de la glace sur mon front, cela me ferait du bien. Toute la nuit j'ai rêvé que je voyais Suzanne berçant une tête d'enfaçt qui lui ressemblait.

Cette apparition est plus qu'un appel, c'est un reproche. Sylvius avait raison, je ne l'ai pas aimée comme je l'ai cru, et depuis j'en aime luie autre ; Sylvius avait raison encore. Celle-là aura eu les derniers souffles de ma vie ; je lui écrirai, je vais lui écrire ; je n'ai même plus la force d'être heureux.

Hem*eux ! tout le monde me semble rétre, excepté moi ; j'envie tous ceux que je Tois et je les prends en haine^ parce que leur repos parait insulter à mes souffrances.

Ah ! maintenant que je vais recevoir sur mes lèvres le froid baiser de la mort, maintenant que tout est fini et que demain mon cadavre sanglant sera couché sur le dos, si Ton me demande quelle pensée, quels regrets, quelle aspiration ouvre ses ailes dans mon âme, je répondrai : Oh ! comme ils doivent être heureux, ceux qui ont une jeune femme blonde qui entoure leur cou de ses bras charmants et qui voient grandir un enfant qui les appelle mon père! Ils habitent la campagne; une pelouse verdoie devaut la maison ; quand ils sortent, un gros chien les suit qui porte le petit enfant. Ils ont pris dans la vie les joies de la famille. Comme il doit êlre heureux celui qui veille la nuit, le* front courbé sur un livre et laissant retomber pai* instants sa tête pleine de méditations! quelquefois il se lève pour aller regarder des mixtures étranges qui fermentent dans des vases de cristal. Il a pris dans la vie les joies de la science. Gomme il est heureux le peintre qui monte et descend son échelle, la palette à la main, le statuaire qui frappe son marbre, le compositem* qui pâlit en écoutant les mélodies qui chantent dans son âme, l'écrivain qui revêt sa pensée de . formes magnifiques ! Us ont pris dans la vie les joies de l'art. Gomme il est hem^eux le capitaine habillé de sou beau costume qui le fait regarder par les femmes ! il commande à des soldats aussi braves et aussi bêtes que lui, il moun^a de bon cœur pour sauver la frontière ou pour empêcher un chien d'entrer aux Tuileries ! Il a

pris dans la vie les joies de la gloire et de Tasserrissement. Gomme il est hem'eux le secrétaire d'État qui décacheté des dépêches qu'il ne lit pas et signe des papiers qu'il n'a pas lus I II baise gracieusement la main aux dames, il ne parle pas afin d'avoir Tair de réfléchir, il se courbe devant les broderies qui passent, car il veut devenir ministre. 11 a pris dans la vie les joies de Yeaor bition. Gonmie il est heureux le banquier qui aligne ses chiffres, compte son argent, regarde avec amour les cinquante serrures de sa caisse sohde et gagne quatre-vingts pour cent le plus honnêtement du monde ! 11 a pris dans la vie les joies de la richesse. Gomme il est heureux le jeune honune qui s'en va la nuit, le cœur battant et le pied léger vers la fenêtre de celle qui l'aime ! peut-être en escaladant la muraille se brisera-t-il les reins, mais qu'importe, puisqu'il peut tenir dans ses bras celle qu'il appelle sa chérie.. Il a pris dans la vie les joies de l'amour. Gomme ils sont heureux ! comme lLs sont heureux tous ceux qui ne sont pas moi; tous ceux qui ne sont pas rongés par les dévorantes inquiétudes de rêves impossibles!

J'envie tout le monde, et cependant je ne voudrais être à la place de personne. Une seule chose peut-être aurait pu me faire heureux, la misère; parce que la nécessité de travailler pour soutenir ma vie aurait étoufié ces rêves insensés qui m'ont tant endolori. Peut-être est-ce que là-dessus je me trompe encore; il y a d'autres pauvretés que celle qu'on vous jette sans cesse à la tête, et la misère de l'estomac n'est certainement pas la plus redoutable.

Je n'aurais voulu avoir pour m'entourer aucune des

D'UN SUICIDÉ t99

familles que j'ai vues; je n'y ai trouvé que désunion^ querelles^ jalousies, adultère sinon inceste, lâchetés et médisances. 11 y a des morts que je n'ai jamais connus et pour lesquels je me sens pris d'une pitié profondément tendre rien qu'à voir ceux près desquels ils ont vécu, rien qu'à comprendre les chagrins qui ont dû les assaillir.

Souvent je me suis plaint comme René, de n'avoir pas^ dans mon désœuvrement, une douleur réelle à suppor- * ter, à combattre, à vaincre pour occuper et amuser ma pensée. J'ai eu tort; j'ai souffert, réellement, sérieusement souffert; ma vie a été rongée par une passion mauvaise : la jalousie. Jamais je n'ai tenu une femme aimée dans mes bras, sans voir se dresser entre elle et moi le spectre de ceux qui l'avaient possédée, et lorsque la pauvre créature fermait les yeux, je me disais : C'est pour ne pas me voir et se souvenir à son aise de ceux qu'elle a aimés autrefois. Ah! cela est horrible} et je puis dire que cette pensée m'a rendu relativement vertueux en m'éloignant à jamais de toute trahison. Mes tendresses, au reste, si j'en ai jamais eues de véritables, puisaient une force nouvelle dans ces tortures de toutes les minutes. 11 faut peut-être que l'amour soit comme les religions viables et qu'il ait son baptême de sang. Mais il y a des souvenirs qu'on voudrait arracher de son cœur, dût-on alracher son cœur en même temps.

Voilà que je raisonne ou plutôt que je déraisonne encore; à quoi bon, mon Dieu, à quoi bon ! J'ai encore bien des choses à fah:e, des notes à écrire, des papiers à brûler, des dispositions à prendre, des adieux à adresser et mille détails dont ne se doutent pas ceux qui ne vont pas mourir. Le temps me presse; la mort est assise à ma

porte^ elle attend; il faut que je la fasse entrer en lui disant la bienvenue arabe : Bismillah ! au nom de Dieu ! Ah ! c'est égal^ j'aurais bien voulu revoir cette petite fille qtii est Suzanne !

S5 octobre 1853, trois heures du matin.

Tout est prêt^ mon cœur est préparé; j'ai écrit à Porcia, j'ai fait mes dernières instructions ; j'ai jeté au feu mes papiers inutiles^ et j'ai brûlé tous les portraits qui m'étaient chers; j'aime mieux les détruire moi-même que de savoir qu'ils iront s'étaler chez les brocanteurs des quais et des boulevards. 11 est trois heures du matin ; le soleil de demain ne se lèvera pas sur mon existence actuelle. J'ai presque envie d'écrire comme autrefois au collège : Ave y morituri te salutan^I J'aurais bien mieux fait de mourir à celte époque. A quoi cela me sert-il d'avoir vécu jusqu'à présent?

Je suis assez calme^ et ma résolution ne vacillera cer* tainement pas ; mais ma chair est troublée; elle est pleine d*appréhensions^ il est évident qu'elle a peur de souffrir; ma tête est vide comme lorsqu'on a pris une forte dose de quinine ; j'entends des murmures confus qui chantent dans mes oreilles; les yeux me brûlent; ma main sèche et gpnflée écrit difficilement; mon cœur bat irrégulièrement^ je respire avec peine, et je sens des frissons me parcourir comme pendant un accès de fièvre. Est-ce que j'aurais peur?

Mes pistolets sont là, devant moi, sur la table; tout à

rheure j'en ai pris un et je Tai armé. A ce bruit sec, mon lévrier^ qui était couché près de moi^ a levé la tête et m*a regardé d'un air inquiet^ comme il faisait en voyage lorsqu'il me voyait préparer ma carabine; je me suis de- .mandé si je ne ferais pas mieux de le tuer afin de l'emmener avec moi^ lui qui m'a suivi depuis tant d'années. Cela est inutile, on ferait jeter son cadavre à la voirie ; Bekir-Aga le conduira dans son pays, et ils se regarderont tristement tous les deux en pensant à moi. Ce pauvre Arnaute, ma mort lui fera de la peine; il m^aimait bien^ depuis dix ans qu'il ne me quittait pas.

Ah ! comme tout s'est rembnmi, comme la nuit est venue vite! comme tout s'est assombri sous les ténèbres de la fatigue et du découragement! J'aurais peut-être pu avoir du bonheur; je ne demandais, comme tant d'autres^ que ma place au soleil. Ne me l'a-t-on pas donnée, ou n'ai-je pas su la conquérir ! Ah ! je sais ma maladie, c'est un cancer moral au cerveau, j'en meurs. Je suis bien triste; j'aurais besoin d'entendre de la musique et je voudrais pleurer.

Je brûle tous mes papiers, excepté ces notes, tout, même ces parchemins où pendaient de grands sceaux de cire et qui étaient enfermés dans ce vieux coffre en bois de cèdre. A qj^oi bon perpétuer ces niaiserîes inutiles? J'ai parcouru ces paperasses, j'y ai lu la devise menteuse de ma famille : Levius fit patientiâ. Jamais raillerie ne fut plus aroère. Certes, lorsque notre grandaïeul, prisonnier à Londres avec le roi Jean, récitait à son royal compagnon, pour l'engager à souiVrir courageusement sa captivité^ le vers d'Horace dont le second hémistiche devait lui être donné pour devise, il ne se

doutait pas qa'un de ses descendants^ le dernier^ devait chercher dans la mort un refuge contre la vie, en riant de l'ironie de ce dicton imposteur.

Qu'est-ce qu'on dira demain en entrant dans ma chambre et en me voyant moi-t? cela m'inq[uiète et me tourmente. Je pense toujours avec regret à mon mterrement que je ne verrai pas. Sans doute les journaux feront des articles; ils m'appelleront fou^ insensé, impie; ils diront : ce malheureux ! ils prétendront que je me tue parce que je suis ruiné; ils m'inventeront quelque vice secret par où s'est écoulée ma fortune! Au reste^ je suis bien sot de m'occuper de tout cela, qu'est-ce que cela me fait?

Je viens d'ouvrir ma fenêtre. U y a des étoiles à l'horizon; de grands nuages chassés par le vent passent et repassent devant la lune; j'ai respiré largement, comme si je voulais faire provision d'air contre les étouffements du cercueO. Une rafale est entrée et a éteint ma lampe ; je me suis trouvé tout à coup dans l'obscurité, j'ai eu peur; il m'a semblé que je voyais des formes violettes qui remuaient à travers les ténèbres. J'ai vite allumé une bougie; je me suis regardé dans la glace; j'étais très-pftle.

J'ai écrit mes deniières recommandations; elles sont très-simples et faciles à suivre. On m'habillera de mes burnous de voyage, les capuchons seront rabattus sur ma figure. On m'enveloppera tout entier, les bras placés le long du corps, dans ce merveilleux couvre-pied que Porcia m'a donné. Les paquets de lettres que j'ai préparés et mis en évidence seront déposés près de moi; le portefeuille en velours bleu brodé d'or, qui oontlait un

portrait et des cheveux^ sera placé sur mon coeur^ de façon à cacher la blessure que je vais y faire. On laissera mes bagues à mon doigt. Mes cheveux ne seront pas coupés. On ne fera de moi ni dessin, ni' moulage. Sous ma tête on mettra ma Bible in-folio.

Je sais que tout cela est plein d*enfantillage; mais qu'importe, puisque cela me fait plaisir : on peut bien passer quelque fantaisie à un mourant.

Je serai couché dans une bière en bois de chêne, je ne veux pas de cercueil en plomb, je ne veux pas de double cercueil. J'aurai bien assez du poids de six pieds de terre et d'un morceau de marbre, sans y ajouter encore l'oppression des boites incorruptibles. Je ne veux pas être embaumé; que la destruction fasse son œuvre en paix! La vue des momies égyptiennes suffit à dégoûter de ces sortes d'empaillements ridicules. U faut, comme disait le lazariste sur la tombe de Suzanne, que la poudre retourne à la poudre, et que Tesprit remonte à Dieu qui l'a créé.

Seigneur ! toi qui m'as jeté à travers la vie dans un but que j'ignore et qui bientôt va se révéler, pardonnemoi si je quitte l'existence par le seul fait de ma volonté I Tu n'avais pas mis dans ma poitrine un courage égal à mes douleurs; elles m'ont usé lentement, lentement, et je dois disparaître maintenant que je ne suis plus bon à rien. mdtre des destinées 1 directeur des transmigrations, accepte-moi dans ta miséricorde; pardonne, toi dont tous les apôtres ont soufiTert; souvent j'ai crié vers toi, mais tu saûi que je il'ai jamais douté; je

SM UÉIIOIRBS

fâi toiijoaii itnti l'agiter aa dedam de moHuëme, pI j'ai adoré la présence dans toutes les choses de la nature. DanDe-moî, à Père bienlajsantl les forces cécessaircs pour être moins malheureui dans ma vie prochaine; ne me réserve pas à porler encore, en eipiatioa de mes botes, le pmds des existences mauvaises; réchauffe-m>ii à ce foyer d'amour, d'intelligence et de bonté qui émani de toi; prends-moi en pitié, délivre-moi de mes faiblesse;-, anéantis mes prévaricatioDS, rapproche-moi de toi, i: quoi qu'il arrive, 6 mon Dieu! que ton saint nom si> bénil

A PORCU.

C'est à vous, Porcia, que je dédie ces notes d'une c^ tence qui va s'<iteindre. Vous avez été pour moi, que j a > déjà condamné à mort, comme celte viei^e'<lcs deiiiii amours que les sauvages d'Amérique envoient au pi'i> nier attaché BU poteau du supplice; votre rajonnemi.

DÉ

solation et ma foroe^ si déjà je n'avais af^paitenu à cette antre amie fidèle qui se nomme la Mort. Soyez heureuse cependant, car, grâces à tous, je peox mourir en croyant avec ferreur que le bonheur n'est point introurable. Surtout n'allez pas yous affliger, n'allez pas vous dire : c Si j'aTais fait plus pour hd, peut-être aurait-il vécn; si je FaTais mieux aimé, peut-être aurait-il fini par être moins misérable. » Non, cda était impossible; je vous le répète, je ne pouvais plus vivre, et pour me servir d'une vieille comparaison très-juste, je vous dirai : 11 n'y avait plus d'huile dans la lampe, elle s'éteint et nul ne peut la rallumer.

Nous nous reverrons, Porda, soyez-en certaine ; Dieu qui parmi tant d'obstacles nous a réunis, nous remettra encore en présence dans une existence future. Je vous laisse une partie démon âme, j'emporte une partie de la vdtre; attirées par leurs souvenirs et leurs affinités premières, nos monades sauront bien se retrouver plus tard, et nous vivrons enfin côte à côte des jours pleins de bonheur que notre tendresse a mérités.

Pardonnez-moi^ car vis-à-vis de vous aussi je suis coupable ; je n'avais pas le droit de me faire aimer et de partir aussitôt en vous laissant des regrets.

Dans ces notes, aucune ne s'adresse à vous; elles étaimt closes déjà en partie, le jour où pour la première fois vous avez mis votre main dans la mienne; elles vous ai^ deront à comprendre cet être tacitnrpe et sauvage que les splendeurs de votre amour ont pu seules apprivoiser) en les lisant vous saurez peut-être le dernier mot de certains cria de désespoir qu'il a poussés vers vous; elles TOUS expliqueront ces répulsions, ces colkes, ces puéri^

litës d'enfant malade pour lesquelles vous aviez tant d'indulgence et que vous endormiez sous le charme de vos yeux.

Porcial que Dieu vous garde et vous paye de tout le bien que vous m'avez fait; et s'il ne veut pas me punir trop cruellement de mes fautes, qu'il me réunisse à vous dans cette existence nouvelle où tout à l'heure je vais faire le premier pas.

Jean-Marc.

C'est ainsi que unit le manuscrit de Jean-Marc; j'ai recueilli quelques détails sur sa mort^ et je les donne pour compléter l'histoire de ce malheureux.

Lorsque le matin Bekir-Aga^ attiré par les hurlements du chien, entra chez son maître, il le trouva mort, roidi, couché sur le dos comme un soldat. Par une précaution singulière, Jean-Marc avait déshabillé toute la partie supérieure de son corps. U s'était frappé en pleine poitrine et a dû mourir sur le coup. Son chien avait lé> ché sa blessure, puis ses mains et son visage, car le ca* davre était barbouillé de sang**

Ce fut un grand émoi dans le>quartier> et l'Église, comme je l'ai dit, refusa de prier sur son corps. Ses instructions furent suivies à la lettre. Au reste, il avait pris minutieusement toutes ses mesures. 11 avait acheté un terrain et composé lui-même son épitaphe. Je l'ai lue moi-même au cimetière Montmartre, un jour que j'y rencontrai une femme vêtue de noir qui priait en pieu-

rant à genoux devant sa tombe! C'était Porcia^ qui ne Ta pas encore oublié. Cette épitaphe la voici :

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