Mémoires d'un vieux sou
Tout le monde aujourd'hui écrit ses mémoires. — je ne ais pas pourquoi je ne ferais pas comme tout le monde.
Les mémoires sont, en effet, la forme la pins commode,— tarée que la plus menteuse. On dit ce qu'on veut ; par e.\em- >Ie, beaucoup de mal des autres et beaucoup de bien de soinèmo. Les autres ne réclament guères, — parce qu'ils sont norls quand vous parlez d'eux, et que, d'ailleurs, s'ils viaicnt, il leur serait diflicile d'écrire un volume pour réponre il une page. De toutes les façons, vous êtes assuré de ;ur silence, — qui équivaut ainsi à une approbation.
Montesquieu a dit des discours de réception à l'Académie,
que c'était « des ueuvrcs dosten talion. " 11 aurait |)u le dire pljis justement des autobiographies connues sous le nom prélentieu.'c de mémoires.
La vanité dicte et la vanité écrit ces petites machines-là. On éprouve le besoin de poser soit en buste, soit en pied, soit à cheval même, — il y a des mémoires cavaliers I — devant ses contemporains. Les chroniqueurs ont oublié de faire votre statuette, il est donc tout naturel que vous la sculptiez vous-même — avec un superbe piédestal. Ils sont si oublieux, les chroniqueurs, ils ont la vue si basse, les chroniqueurs, ils sont si mal élevés, les chroniqueurs, qu'ils ont passé et repassé devant vous sans faire attention à vous — qni faites, pourtant, si fort attention à vousl
MEMOIHES
Ah' la vanité, monsieur! Ah '. la vanik', niadamo! Que do sottises elle fait commettre, — sans compter celle que je commets aujourd'hui en imitant tous ces vanileu\-la!
11 V a, cependant. — je l'avoue vite, — une petite ditlerencè entre ces mémorialistes et moi. Quand le médecin de M de Pourceaugnac lui demande de quelle nature sont ses songes, ce brave homme lui répond naïvement qu'ils sont de îa nature des songes. Mes mémoires ne seront pas de la nature des mémoires. — par cette excellente raison que, bien que j'v parle à la première personne, le mot féroce, le iiini de Montaigne, n'y domine pas. Ce n'est pas précisément ma vie que je veux raconter, c'est la vie des autres, puisqu en somme je ne suis rien par moi-même, et que je n'ai ja;i:ais rj^.i, l'i,-. — qu'un morceau de cuivre.
Non pas que je prétende m'ahstrairc et m'cffacer pour laisser dire et faire les autres ! Non ! Tout élre créé, — végétal, minéral ou animal, — a son individualité, sa vie projire. Cof/ito ei-fio sum, dit la métaphysique. Je me permets de retourner (?etto proposition, à mon profit : Je suis, donc je pense. J'ai fait ma provision de philosophie durant ma longue carrière, et il m arrivera plus d'une fois de donner de l'aii' à mon arrière-bûuUque, — pour employer la pittoresque expression de Montaigne à propos de ses pensées de derrière la tële.
J ai vu beaucoup de choses et beaucoup de gens, et ce sont ces choses-là et ces gens-lS que je vciix raconter, pour me distraire, à cette heure extrême de la vieillesse oii je ne .■~uis plus lion à rien — qu'à refcuilleter ma vie.
.le suis, du reste, merveilleusement logé pour cela, — à celle heure brumeuse et mélancolique. Je prends mes invalides dans la boutique d'un numismate du quai Conli, au milieu de vieux compagnons plus riches et plus glorieux que moi, jadis, — mais, aujourd liui, presque aussi dédaignés que moi. Nous avons tous couru à travers les âges et à travers les révolutions, et comme, à force d'avoir couru, nous nous sommes fourbus, on nous a mis à la retraite— en attendant qu'on nous mette à la fonte I
Ah I chères molécules constitutives de mon être, le jour est proche oi'i il faudra nous séparer et nous confondre dans le erand ToutI Ce que vous êtes aujourd'hui, je le sais bien ; ce que vous serez demain, c'est le secret des hommes!
» Sivai-je dieu, table ou cuvelle '; «
Ijjeu, — cela n'est pas probable! Les générations actuelles s'agenouillent bien devant la pièce de cinq francs, — mais non devant la pièce de cinq cenlimes!
Tnblc, — |)cul-élre! Table ou balteric de cuisine' Batterie de cuisine ou batterie de canon !
Quoi que je sois, qu'importe"? J'aurai vécu vie humaine, — c'est déjà bien de riionneur pour un simple morceau de inél.il. Peuple par mon origine, par ma nature, par mes mii'urs et par mon costume, je dois mourir comme j'aurai vécu, — très obscurément.
Quant à mes voisins les vieux écus rognés, à mes voisines lcs\ieilles nK'dailles frustes, ils sont d'une origine diflérenle et leur (in sein probablement toiil autre (|ue la mienne. Ce sont des orgueilleux cl des orgueilleuses qui ont eu, plus que moi, le droit ij'avoir de l'orgueil : ils sont d'un titre plus élevé !
Les d'ilozicr, lus Ménétrier et autres Court de Gebelin, généalogistes des princes, durs, comtes et barons, ont représenté Noé s'emb.irqiiant sur la fameuse arche avec une liasse fie parchemins nobiliaires où se lisent ces mots ; « Tilrcs rie la maison de Croi, » et un ancêtre du duc de Lévis se tenant debout, le chapeau à la main, devant la vierge Mtric qui a la bonté de lui dire : « Couvrez-vous , mon cou- .•»in ! "
Eh bien! mes voisins et mes voisines en sont là! Ils se croient lou.s sorti» de la cuisse de Jupiter ou de celle de Cliarlemagne, —les pauvres vieux et les iiauvres vieilles!
Si vieux et si vieilles même qu'ils pourraicnl être et qu'il.', .sont leur» propres iimêires! Ma vie est Unie, a moi, oclogéiiaiie démonétisé. Eux, au contraire, ont de longs jours à vivre enitore, je le vois bien aux soins dont ils sont l'objei, iiiiilin et soir, de la part du numismate, — leur maître :ielucl et le mil II. (iehoni des personnages d'importance, pnur la plu|(art, et je r ompreiiils le déilain avec lequel ils me traitent, — moi qui suis un homme de peu !
Je roniiai.s Iniir lii:>loiro aussi bien que la mienne, car ils bnvaideiit toute la journée» comme des pie», el se rHcoiiluiil miitiiellenienl leurs royales origines, - idiii de m hiiiiiilier!
Comme si j'étais humiliable, — moi qui ai la conscience de mon infériorité !
Mais ils ont beau être des gentilshommes, et moi j'ai beau n'être qu'un plébéien, nous taisons, eux et moi, exactement la même chose : nous nous souvenons et nous regrettons. Dans tout ce que nous disons pour tuer les heures, il y a toujours des traces du fuiinux. Ah! \efuiinus! \efuimùs! Vous reconnaissez-\ous là-dedans, vieillards et vieillardes?
Pourtant, quelques-unes de mes voisines ne sont pas d'un type plus coirecl ni d'un litre plus élevé que moi, — malgré leurs grands airs' Ce soiil des monnaies gauloises — en cuiue. Llles sont grossières de dessin el irrégulières de forme : ce sont des barbares ! L un de leurs côtés représente une tête assez laide, sans oreilles el sans cheveux; l'autre colé, qui ne vaut guère mieux , porte un animal informe — cheval, bœuf, bison ou sanglier — couché, et dont la queue relevée forme un S. D'autres, qui apparlienneiit à une époque postérieure, représentent des oiseaux, des grillons, des ciievaux, des salamandres, saupoudrés d'hiéroglyphes et de symboles qui font le désespoir des savants qui sarrêtenl là de temps en temps! D'autres, aussi, sont des monnaies galloromaines ou gallo-grecques. Klles figurent des chars, des vicloires ailées, des chevaux à tèlos liumames, des oiseaux étranges , — saupoudrés, comme les précédentes, d'hiéroglyphes indécliiftVablcs I
Sans dbnie, sans doute, elles sont laides ! Mais elles ont une valeur de curiosité et une valeur hislorique que je n'ai pas, moi, — le pelil sou parisien ! Ah ! si, au lieu d'êire né eu 1774, j'étais né en plein moycn-àge, — si, au lieu de porter la livrée de Louis XV, j'avais porté la livrée des empereuis romains !...
Hélas ! (.■ aura.t toujours été une livrée!
Mais je n'ai |ias a me préoccuper des histoires de mes voisins. Us oui, d'ailleurs, leurs historiens, — des gens graves et chauves, qui ponenl des habits à palmes vertes et à ruban rouge. C est mou hisloire que je veux me raconter loul haut ICI, lien que mon histoire, — Mein lebenl...
J ai beaucoup vu et beaucoup entendu de choses. Si, par hasard, ma méiiioire, atJ'aiblie par l'âge, ne se rappelait pas ceiiaiiis (jétails de la vie humaine, je n'aurais qu'a regarder les foules bigarrées qui passent el repassent sans cesse sur ce vieux Poiil-Neuf. La génération d'aujourd'hui ressemble aux générations d'hier. Si ce ne sont plus les mêmes individus, — ce sont les mêmes visages ; si ce ne sont plus les mêmes costumes, — ce soni les mêmes mœurs. L homme ne veut pas changer. Les mortels se passent la vie de main en main comme on se passait jadis le llamhcau aux fêles siicrécs de la tirèce, dans les Panalhénées de l'Altique. (/était le même tlambcau, — c'est la même vie. Si Périclès revenait aujouidliui à Paris, il y retrouverait Aspasie et Socrate, — la même sagesse et la même folie. Ah ! le grand Demiourgos savait bien ce qu'il faisait, — si les hommes ne savent )ias ce qu'ils font!...
Il me plaît, - jiour m'égayer sur le bord de l'Inconnu ou je vais disparailrc bientôt, — il me |)lait de me rappeler les divers événements auxquels j'ai été iiivolonltiirement mêlé. Je n ai pas la prétention d'apprendre rien à persunne. C'est le tort ordinaire des vieillards, — ce ne sera pas le mien. Les vieillards s'imaginent qu ils sont nés vieillards, — c'està-dire sages, — el ils donnent soin eut leurs souvenirs comme des levons. Le métier de professeur d'expérience ne me convient pas : mes élèves se mo(|iieraiciit de moi. La jeunesse n'aime ni les levons ni les le(.oniieurs, — elle est trop superbe pour cela! Elle ne croit pas un mot de ce que lui raconte l'expérience des autres. Elle veut savoir par ellemême, — (juille à s'en mordre les doigts plus tard. L'expérience ne s enseigne pas comme l'escrime, ("est la pratique de la vie qui vous apprend la vie. Vous aimez el vous souffrez: vous êtes aimé el vous faites soufl'rir les autres; ils pleurent el \ous pleurez, — voilà rcxpérience. Les jeunes deviennent vieux ; ils doivent rester vieux el ne rien dire aux jeunes — (|ui ont autrr' chose à faire qu'à écouter hmrs sornelles oïl- Irecoupées de catarrhes.
Je ne veux donc pas imiter ces Cassandres que personne Il écoule. Ce n'est pas dédain, eerles, — c'est indill'.'roiioe pure et simple. Je suis vieux, je le répèle, hors d'âge cl de saison; les heures froides de la vieillesse sont lentes à passer, — surlout en plein air ol en iilein Pont-Neuf. Jo rumine ma vie d'autrefois; .je me rappelle tout baiil. Passez, si je vous ennuie; restez, si je vous intéresse, Jo n'appelle cl n'éloigne personne.
DLN vje;ux soi: