C:iiH|ii(re premier
Je suis iitS, — Jeune sou, vieux (ous — Um oseinpUiirc I.cinis XV «le M et Mndame Denis. — La lin d'un ri'giie ei la liii il un roniiui. — l'uslel effacé.
Tout comme le Pctit-Joau dos Plnideur.f, •< Ce que jo sais le mieux, c'est mon commence > ent. »
D'ordinaire, les lioinmes se rappellent ppu les premiers bégaiemenls de leur vie, — bien que quelques-uns d'eniro eux, romanciers ou poMos, aient ])rélonilu liau leurs petits vers et dans leurs gros livres que les impressions de l'i'nfance ne s'effai.aiciii jamai.s. Elles n'existent pas; comment s'ctl'aceraienl-elles? Le cerveau de l'enlant n'a que des page.^ blanches où rien ne peut s'imprimer. Quant au cerveau du jeune homme, ce qui s'écrit dessus est tellement inroiiôrenl et ténébreux qu'il est diflicile de s'y relrou\cr plus lard. L'homme seul se souvient — et encore !
Moi, au contraire, — on ma c|ualilé de créature faite de cuivre cl d'élain, au lieu déirc i' iie de ch^ir et d'os, — j'étais sorli tout d'une pièce, complet et parfait, des entrailles d'acier qui m'avaient conçu. C'est l'histoire de madame Minerve sortie tout armée du cerveau du grand Z-us ; c'est aussi l'histoire des idées. >"étais-je (las une idée en métal ?
Je n'étais pas né depuis une heure que j'avais déjà un iiiaiire, — semblable en ceci à ces pauvres chères créatures humaines que j'ai rencontrées tout le long, le long de ma vagabonde carrière.
J'étais très beau, — permettez moi cette fatuité d'un instant. Les vieillards sont vantards, et cela se comprend, mon IHini ! Mcnlir aux autres, n'est-ce pas se mentir à soi-même? Les vieux qui répètent sans cesse qu'ils ont été riches, beaux, spirituels, — autrefois! — finissent toujours jiar le faire croire. Ces mensonges-là, en somme, ne font de tort à personne, — qu'à la vérité.
J'éiais très beau, je vous I assure, — foi d'invalide ! J'étais tout flamliant neuf, orné du portrait de sa majesté Louis \V, cl marqué — forçai du Iravail — des irois fleurs de lys sacramentelles. Une livrée royale comme vous voyez.
Aussi avais-je hàle de courir par le monde, d'cntemlre toutes les musiques, de voir louies les belles choses, de respirer tous les parfums, — de boire la vie, en un mot ! Je ne savais rien encore, — c'est pour cela que je voulais savoir.
Comment et par qui allais-je débuter? Bien que né dans une condition très humble et destiné, par cela même, à une existence modeste, je devinais bien que mi jeunesse et ma beauté me ser\iraient de meilleurs passeports que les meilleurs tiiies de noblesse. — « Je suis gueux, madame; mais je suis beau, — voulez-vous m'aimer ? Je suis gueux , monsieur; mais je suis jeune, — voulez-vous in'aiMer?... » Ali '. la jeunesse ! Ah 1 la beauté ! Quels puissants talismans '
J'avais déjà un maître, — voilà c<- qu'il y avait de plus clair dans mon affaire. Elait-ce un goiij it, un manant, un 'loninie de peu? Je le cruyais naturellement, d'abord. Mais i 1a blancheur de ses mains, aux parfums d'ambre que toute sa personne exhalait, je m'aperçus vite que mon niaiire était un pclil-mailre.
Mais, que voulait-il donc faire de moi ? U s'était trompé, sans doute. Sans doute, il m'avait pris pour un louis, — à cause de mon bon air et de ma tièro mine ? Cette méprise m'honorait.
- Place Royale, au Marais! — cria-t-il, d'une voix un peu cassée par les années, à quelque chose qui devait être un laquais.
Place royale! au Marais! Je ne connaissais pas encore ce pays — qui devait éire un pays lointain, à en juger par le temps que mit le carrosse à y aborder. Je ne le connaissais pas encore, mais je devais le connaître très inlimem ^nt un jour, grâce à d'autres maîtres, — des joueurs de bouc ;on...
Le carrosse s'arrêta. Mon maître descendit lentement bien lentement, avec des jambes un peu cabsées par les années, — comme la voix. Je descendis avec lui.
Quelques minutes après, un laquais annonçait à deux ballants : « M. le chevalier de Cormeillcs, » et — en même temps que le bruit d'un baiser discret, appliqué par deux vieilles lèvres sur deux vieilles mains, — j'entendais une voix de femme, contemporaine de la voix de mon maître.
rpii rrpondait : " Ah! chevalier, que VOUS êtes aimable d'être vinu me voir avant ma mort!... »
Je ne savais t>as Irop on j'étais. Je sentais une atmosphère un peu lourde, — l'almosphère des grands appartements d'autrefois, encombrés de meubles et de tapisseries, et, surtout, encombrés de parfums de touUs sortes, rose, lienjoin. ambre et marjolaine. Cela sentait le passé, — mais le passé qui avait été radieux et charmant, cl qui l'était encore un peu. Cela sentait bon, en somme.
— Chevalier, — reprit la voix de fi'mme — je ne vous espérais plus en ce monde! Six semaines sans me voir! Sjx semaines à noire âge, mon ami ! Je gage que vous m'avpz été inlidèlo?...
— Ah ! marquise ! marquise! — protesta la voix de mon maître, en toussant légèrement, — j'ai le bonheur d'être resté jusqu'ici le plus constant de vos adorateurs 1 1 le plus sincère de vos amis : c'est un gage pour le présent et pour l'avenir.
— L'avenir, chevalier? mais, c'est demain, ou après demain ' Noire adorable farce est jouée, cher, il faut tirer le rideau!
— La mélancolie vous va comme la galté, madame. Vous ne pouvez jamais cesser d'être charmante! Mais pourquoi m'altristez-vous, moi qui ne sais pas me moquer de ilemain comme vous le faites? Je suis peureux comme un enfant el nerveux comme une chatte, marquise; mi'nagez-moi!
— Pourquoi et de quoi avcz-vous peur, Louis? Vous avez aimé et vous avez été aimé... Ne protestez pas. Vous avez éié aimé, je vous le dis... et je m'y connis...
— Je vous crois, Louise, je vous crois! Vous me deviez bien ce dédommagement d'alleurs, après les rudes angoisses par lesquelles vous m'aviez fait passer... Car vous étiez coquette, convenez-en, marquise.
— Coquellc? non. C'est vous qui étiez jaloux, voilà tout.
— Ne parlons plus de cela, marquise; cela attristerait peut-être nos derniers jours !
— Vous le voyez, c'est vous qui le dites vous-même : nos derniers jours! Vous mêlez involontairement des cyprès aux roses de votre convcrsaiion !
— -Ah! pardon, parilon, madame ! C'est qu'involontairement je pensais à celte douloureuse nouvelle que j'ai ajiprise liier et que vous ignorez sans doute...
— Laquelle, chevalier?
— La mort de sa majesté Louis XV !
— Sa majesté est morte ? Alors la royauté l'est aussi , chevalier! Nous pouvons nous en aller, nous, leurs serviteurs. Les veuves se brûlent, au Malabar, sur le cercueil de leurs époux; pourquoi n'en ferions-nous pas aulaiit sur le ceiTuiil de la royauté, nous, ses veufs et ses veu\cs?
— Ah, marquise, marquise! les temps so.it iristes!
— Vous êtes le fils du temps, chevalier, et vous avez hérité de ses défauts. Si nous parlions d'autre chose?
— Toujours railleuse et charmante! Mais je ne sais pas vous en vouloir. Et la preuve, la voilà, — ajouta le chevalier en ouvrant sa main et en me montrant.
Je sortais enlin de ma nuit et je voyais.
Pendant que la marquise m'examinait, je l'examinais aussi,
— .sans qu'elle sien doutât., , , , ■ -, Elle était jiresque belle encore. — celle vieille marquise,
— sous sa poudre et dans ses paniers. Elle était maigre, elle avait des rides, elle n'avait plus de dénis, — ou jiresque plus, — elle avait la voix un peu cassée, l'allure un peu sénile; mais, somme toute, ses yeux avaient encore des rayons, sa bouclie avait encore des sourires, sa taille avait encore de la grâce. Elle avait dû être bien belle, celle femme-là !
Elle jouait avec beaucoup d'esprit d'un éventail frangé de plumes et peint par Watieau; avec beaucoup «l'esprit aussi dune tabatière de Ravechel dans laquelle l'ombre de ses doigts prenait l'ombre d'une prise.
L'appartemenl dans lequel elle se trouvait était fait pour elle, — comme elle était faite pour cet appartement. Ils avaient vécu ensemble, — et ils avaient l'air d'avoir vieilli ensemble aussi. Les tapisseries étaient alors fanées, — d'éclatantes qu'elles avaient été. Les fauleuils élaienl alors affaissés, — de capitonnés qu'ils avaient été.
Elle élait assise, dans la pose la plus nonchalante, sur le
sopha le plus crébillonnanl du monde . en satin broché el à
garniture dorée, et ses pieds lilliputiens jouaient d'une façon
provoquante dans une paire de mules à talons rouges qui
! appelaient les compliments.
i En face d'elle, sur une étagère en bois de rose, s'étalaient ' une foule de curiosités précieuses, — hanaps niellés, — ai-
guières d'or, — coupes d'argent godronnées à feuillages, — grès de Flandre, ëmaillés gris c\ bleu, avec ornemenls el mascarons, — agates orientales, etc., etc.
El, dans le fond de l'appartement, une boite à borloge en cuivre ciseli? à jour el doré, ne marquant plus les heures, sans doute pour faire croire à cette grande dame, qui avait été une belle dame, que le Temps s'était arrêté pour elle, — par galanterie !
Uu meuble, surtout, attirait mon attention. C'était une commode à marbre ronge et à cuivres dorés, — une commode ventripotente, comme on en faisait à cette époque-là, et comme j'en ai reirou\é, depuis, chez certains artistes. .Al) ! la belle commode en bois de rose I La belle commode I La belle commode '. Pourquoi n'en faii-on plus ainsi aujourd'hui'? Pourquoi l'acajou et sa forme bourgeoise?
— La coquette médaille' — ne put s'empêcher de s'écrier la marquise, en me reluquant de très près.
— Ce n'est qu'un sou, madame; mais il est frappé à l'effigie de Sa Majesté, et il devient ainsi un souvenir.
— Je l'accepte comme tel, chevalier. Je l'accepte d'aulanl plus volontiers qu'il a une double signification ; voyez : Louis-lc-Men-aimé. Ne vous appelez-vous pas aussi Louis, chevalier ?
— C'est vrai, marquise, — répondit mon maître en jetant un regard malin à sa vieille maîtresse. • — C'est vrai; mais voyez, à voire tour : Luuis-le -quinzième.
'— Ah 1 uue épigramme, chevalier. Vous êtes uu ingrat !
— C'est vrai, marquise, et je m'en repens, car si j'ai été le... quinzième... j'ai été aussi lehien-aimé de votre cœur... Ce seul bonheur efface tous les malheurs passés...
— Louis! — fit la marquise d'un air tendre.
— Marquise? — répondit le chevalier, sans avoir l'air de comprendre le sens de celle c.vclamalion langoureuse.
— Ne m'appelez pas marquise, mais Louise, puisque ji' vous appelle Louis, comme au lemps ou vous étiez à mi^s pieds, me regardant avec amour cl me répétant les madrigaux les plus parfumés de la chrétienté... Tenez, il y a un quatrain qui m'a toujours produit un effet inimaginable... Je veux que vous me le répétiez, Louis... Je le veux!
— Mais lequel, madame?
— Ah! faites donc l'étonué... Vous le connaissez mieux que moi, et autrefois, Louis, autrefois, vous étiez le premier à me le rappeler... Mais puisqu'aujourd'hui votre cœur n'a plus de mémoire, je vais lui en donner...
La divinité qui s'amuse. ..
— Ah! pardon, madame, pardon! dit vivement et Icndrcnient le chevalier, que sa jalousie rétrospective venait de quitter, — ainsi qu'un accès de goutte, — el qui se sentait redevenir jeuuc et amoureux.
Et il répéta, en tenant dans ses vieilles mains les maigres mains de la marquise :
• La diTÎoité qui s'amuse
A me demander mon sicrct, Si j'étais Apollon ne serait pas ma muse ; Elle serait Tliétys — et le jour finirait '.... •
Le madrigal était un peu précieux, mais la chute en était charmante, — si charmante même qu'elle amena la mienne. Je roulai sur le la)iis au moment le plus mythologique.
Ce que j'entendis ce soir-là m éionna bien un peu, — faute d'habitude. Plus tard, cela m'élonna bc.iucoup moins. Plus tard, lorsqu'on chaula devant moi Monsieur cl madame Denis, je me souvins du chevalier et de la marquise, — de mon premier maître cl de sa dernière maîtresse.
C'est toujours la mémo comédie qui se joue depuis le commencement du monde, mes enfants!...
C'Iiapitrr II
La chanson de l'étrier. — Bonne c.-iiitatricc. mauvais clianleur. — Ce que les fpmme» ne pardoDiicni jamais. — l6o;cnicni. — les dmiien li6li-» df ma malin sm;. — On exalte Louis XV, on ca-
lonjiiic Louis X\ I. — Le bon pilit ii-in(i» c'était là, l.i l.i —
On Toudraii b. ùlcr les pliilosoplirs. — Iti-apparilion <t disparition de mon pr<iiii<r maître. — Prcsscmimer.l. — U juillet. — Emigration. — Un co<|uio d'inieodaot.
• Je ne ris oncqucs Uni que je fcis à ce patclinaige . • —
comme dit mailrc François Rabelais, le great jesler, en son immortel livre du Pantagruel.
Mais il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, — ni si bonne comédie qui ne finisse. Quand ovi me releva de ma faction improvisée sur le tapis à rosaces du salon, l'horloge antique marquait toujours la même heure, — suivant son habitude courlisanesque; seulement, le soleil, — qui n'avait pas, pour mon maître et sa maîtresse, les mêmes complaisances que cette horloge si bien élevée, — le soleil avait disparu pour reparaître le lendemain à travers la soie rose des rideaux. 11 était dix heures du matin.
La marquise .ivait un déshabillé galant du meilleur goûl et du meilleur effet, el quand elle vint prendre place devant une petite table en laque de Chine, — sur laquelle une sou- Incllc de Lancrel avait jiosé une tasse en Sèvres remplie de iho.olat, — il me sembla qu'elle avait perdu quelques années et retrouvé quelques attraits. En la comparant-avec un pastel de La Tour, accroché à la boiserie du salon, dans un cadre ovale en porcelaine peinte et enguirlandé de bambins joufflus, je la reconnus aisément, — bien qu'il y eût, entre le jour oii ce pastel avait élé fait el le jour où nous étions, un intervalle de quinze ans au moins. L'amour est décidément un grand magicien !
Hélas ! c'était le chant de l'étrier que venaient de chanter là ces deux amoureux d'autrefois ! La voix leur avait manqué ; des notes fausses avaient attristé leur duo — si bien commencé pourtant! La marquise seule avait persisté dans ses vocalises des bons jours et dans ses fioritures des belles nuits !
Je m'en aperçus d'abord à sa physionomie souriaiite el moqueuse, à la façon impertinente dont se retroussaient ses lèvres quand elle songeait à la parlilion à deux voix — déchiffrée si péniblement quelques heures auparavant. Ensuite, je l'entendis se raconter tout haut à elle-même ses impressions et je plaignis fort le pauvre chevalier, — dont elle se plaignait plus fort que moi encore...
Mtilgré cela, je ne fus pas oublié. Le chevalier n'avait pas toujoius aussi mal chanté ; il avait même été un virtuose assez distingué — dans son temps. La marquise s'en ressouvint à propos et — en faveur du bonheur qu'il lui avait donné autrefois — elle consenlil à conserver le gage qu'il lui avait apporté la veille. Je fus placé sur l'élagèrc, à côlé des inutilités charmantes et coûteuses qui s y trouvaient. Ce fut la dernière fois qu'elle s'occupa de moi — et du chevalier. La dernière fois '
En effet, le pauvre chevalier ne revint plus que de loin en loin, et jamais il ne fut reçu seul. Elle le laissait entrer dans le salon quand il v avait déjà du monde ou quand il venait avec du monde. Elle l'accueillait alors avec sa politesse el !ics grandes manières ordinaires, — mais jamais avec une nuance d'urbanité différente qui put lui faire croire qu'il avait jamais élé aulre chose qu'un ami.
Ce qui prouve que, lorsqu'on ne sait plus lire couramment, il ne faut plus ouvrir de livre. Les femmes n'aiment pas qu'on épèle el qu'on ànonne : cela les impatiente cl les irnle. Elles préfèrent les extravagants aux maladroits !
Quant à moi, — dernier souvenir d'un dernier amour, — je fus coniplélcmenl délaissé, et je passai de longues heures, puis de longs jours, puis de longs mois, puis de longues années dans un isolement mortel.
L'Iiôlel de la marquise se fermait peu à peu aux visiteurs. Les amis se faisaient rares. Les événemenU marchaient vile vers un aboutissement sinistre el j'entendais parfois, dans le petit salon où j'étais condamné à vivre, des choses qui me faisaient rêver et espérer, — moi, le petit sou plébéien !
Les botes habituels de la marquise étaient un abbé à niuscitu de fouine, un ami du chevalier de Coimeilics, un b.iron bedonné comme une outre, et une douairière parcheminée qui rappelait à merveille les mauvaises fées des contes de madame d'Aulnoy, — en tout quatre fidèles! Un cercle de cinq mécontents!...
Il fallait entendre la litanie d'injures adressées par ce quinqué aux philo.sophes et aux encyclopédistes! Il fallait entendre la kyrielle de lameiilalions adressées .t ce bon vieux lemps, — qui avait été le jeune lemps de ces débris d'hommes el de femmes !
— Ah! l'abbé, quelle époque monslrucu.se! — disait un soir la douairière en levant les yeux el les mains au ciel. — Ce sont vos philosophes qui gouvernent la Fiance aujourd'hui ' Le roi Louis Wl n est qu'un soliveau.
— Madame, — répondait gravcmonl l'abbé, — le roi Louis XVI n'est pas un soliveau, c'est un serrurier, un 1res bon serrurier même. Il a eu pour malire un ouvrier qui
s'a|i|)cllo tlaniaiii, et (|ui entre aux Tuileries el à Versailles licaucoiip plus farilcriKMil que je n'y entrerais, moi ilont les ancûlres ont eu l'honneur de monter Jans les carrosses du roi Louis \IV...
— Ali ' pourquoi sa majest(; Louis XV csl-ellc morte ? — reprenait h douairif're.
— Pourquoi Marie-Antoinette ne prend-elle pas en main la conduite du royaume '.' — demandait l'ami du chevalier de r.ormeillcs du ton bienveillant qu'il eût pris pour demander l'heure.
— Marie-Antoinette n'est pas une vraie reine, — répondait alors la marquise, qui se souvenait toujours de Louis .\V. D'ailleurs, il faut un roi, non une reine, pour un i)ays comme le nôtre ! l'nc reine, à quoi bon ? Ne sommes-nous pas toutes reines'?...
— Vous dites vrai, comme toujours, marquise, — murmurait le baron bedonnant, qui songeait il Sophie Arnould.
— 11 nous faut un roi, un vrai roi ! — reprenait la marquise en s'animant. — La royauté se meurt, la royauté est mortel... El ce sont vos encyclopédistes et vos philosophes qui l'auront assassinée, les misérables !... Oui ! vos cncyclojiédistes el vos pbilosopbes, 1 abbé! Ce sont eux qui mènent la France par le nez ! Ce sont leurs abominables doctrines i[ui gouvernent 1 La noblesse n'existe plus aujourd'hui ; ils lui ont enlevé son prestige ! ils ont écrit et prôné partout je ne sais quelles maximes subversives où il es! parlé de l'égalité des hommes, du droit qu'ils ont d'être libres, de l'inutilité des titres, et de mille autres sornettes qui méritaient la corde ! On s'est contenté de faire brûler par la main du bourreau les livres où s'étalaient impudemment ces abominables niaiseries! La belle affaire, vraiment! Ce sont les auteurs de ces livres-là qu'on aurait dû brûler ! Cela aurait peut-être corrigé beaucoup de gens de l'envie de les imiter !...
— Madame la marquise a raison, cent fois raison ! — s'écriait l'abbé, qui était un exemplaire, égaré en France, du fameux Torquemada. — On aurait dû brûler ces drôles ! On aurait dû les pendre, les rouer, les écartelcr, leur arracher la langue avec des tenailles rouges, leur couper la main droite avec une hache!... Cela se faisait au bon temps, au vrai temps de la royauté, sous sa majesté Louis XIV et sous sa majesté Louis XV!... Un jour, en 1666, un mauvais poète, un philosophe d'alors, un libertin de vingt-cinq ans, Claude Le Petit, écrit une satire impie où les prêtres étaient odieusement raillés!... On arrête ce misérable; on l'interroge ; il répond que les vers en question ne sont pas de lui ; qu on les a ramassés dans sa rue, sous ses fenêtres, ce qui était vrai, mais qu'il ne les a jamais écrits, et qu'il les voit pour la première fois. C'était possible ; mais il y avait un libelle impie de commis; un prêtre, en passant, l'avait ramassé devant la maison de Claude Le Petit : ce libelle devait être de Claude Le Petit, puisqu'il était poète, libertin cl athée... Le procès s'instruit, très vite, très vite, très vite, comme il convient dans ces sortes d'affaires, car les intérêts de Dieu demandent à être servis ainsi; Claude Le Petit est condamné à être pendu et brûlé en place de Grève, et il est pendu et brûlé en place de Grève, le 17 juin 1666!... Et d'un ! Un autre jour, à Abbeville, en 176'2, un jeune iinpic de dix-sept ans, nommé le chevalier de la Barre, oublie de saluer une procession, la procession de Saint-Wulfran, qui passait sur le pont Talanee. On l'arrête; on l'interroge; on lui fait un procès; on le condamne, et, malgré les prières de sa tante, l'ahbesse de Viguancourt, il est décapité !... Et de deux!... Il y en a d'autres encore! Malheureusement, l'indulgence est venue ; on a laissé faire, on a laissé dire, et nous en sommes là !
— La France, tombée aux mains d'hommes obscurs, perdus de dettes et de débauches ! Oh '... —reprenait la douairière avec dégoût. Les grands noms de la noblesse remplacés par les noms de messieurs Voltaire, Condillac , J.-J. Rousseau, La Metlrie, Helvétius, d'Holbach, Denis Diderot, Mably, Jean d'Alemberl !... Des barons pour rire el des athées pour de bon ! Des tils de couteliers et des fils d'horlogers ! Des fils d'aventuriers el des fils de filles ! ..Ah ! parmi les misérables qui ont été attachés au i ilori, fleurdelisés ou roués en Grève, il n'y en avait pas qui le méritassent autant que ces encyclopédistes maudits el que ces philosophes damnés ! . . .
Après cette philippique passionnée , il se fit un silence complet dans le petit salon, — comme si, d'un commun accord, chacun eût compris que le mieux était encore de se taire. Tout ce qu'on pouvait dire avait été dit, en effet; toutes les vésicules à fiel et à regret de celte aimable compagnie de
eux et de vi cilles, avaient été vidées : il fallait leur donner le temps de se remplir !
Le baron bedonnant cl bedonné n'était pas trop méchant homme au fond, el, ce qu'il regrettait le plus, dans la royauté disparue, c'était Sophie Arnould, — une baladine devenue vieille comme il était devenu vieux !
L'ami du chevalier do Cormeillos était peut-être le seul personnage de ce concert de malédictions qui ne fit pas sa partie, — ce qui, d'un quintette, faisait alors seulement un ipialuor. Il venait dans ce salon parce qu'il avait l'habitude il'y venir depuis un temps immémorial ; mais ce n'était pas avec l'intcnlion d'épouser les colères du celle-ci el les rancunes de celui-là, cl de faire chorus à toutes les malédictions qu'on pouvait y jeter sur les idées nouvelles ; il y venait tout simplement pour dormir en société, — le sybarite qu'il était !
La douairière et la marquise avaient des raisons particulières pour détester l'ordre de choses actuel el pour regretter l'ordre de cboses passé. El ces raisons se lisaient en lettres moulées sur leur visage parcheminé : elles n'étaient plus jeunes, elles n'étaient plus belles, elles n'étaient plus aimées ! Voilà le châtiment des femmes qui ne songent qu'à l'amour, — la vieillesse ! Chez celles qui ne se contentent pas d'être femmes, mais qui, encore, sont épouses el mères, la vieillesse est un accident ordinaire de la vie, qui — au lieu de les rendre tristes el rechigneuses — les rend bienveillantes et respectées. Les premières n'ont pas su retirer à temps la couronne de roses et de myrtes que la main folâtre des amours avait placée sur leurs cheveux blonds ou sur leurs cheveux noirs, — el cela manque de gaité, des myrtes sur une tête chenue ! Les autres, au contraire, ont abdiqué à l'heure dite leur rôle d'amoureuses, et elles ont su remplacer à propos la couronne de roses par la couronne de cheveux blancs : on les adorait autrefois comme des vierges, on les adore aujourd'hui comme des saintes !... Abdiquez à temps, impératrices de la grâce el de la beauté, — abdiquez à temps ! C'est là qu'est le secret du bonheur '
C'était, en somme, le petit abbé qui maudissait le plus haut el baissait le plus fort, — pour des raisons personnelles, aussi, comme la marquise et la douairière : les bénéfices s'envolaient un à un, comme des oiseaux ingrats qu'ils étaient. Les bénéfices ! les bénéfices ! les bénéfices ! Ils lui plcuvaient autrefois, lorsqu'il servait monseigneur de Jarente, évêque de Digne et d'Orléans, — qui servait monseigneur le duc de Choiseul, — qui servait madame la marquise de Pompadour, — qui servait sa majesté Louis XV ! Mais sa majesté Louis XV était morte ! Mais madame la marquise de Pompadour était morte ! Mais monseigneur le duc de Clioiseul était mort ! Mais monseigneur l'évêque de Digne était mort ! Et — avec lévêque de Digne, le duc de Choiseul, la courtisane royale, le débauché couronné, — la feuille des bénéfices! Àh ! le malheureux abbé! comme il avait raison de regretter le vieux temps et de maudire lo temps présent !
Mais aussi, comment Louis XVI aurait-il pu pensionner l'abbé et les autres abbés de même farine — ou plutôt de même son —qui couraient par le monde, criant el décriant? Louis XV, le Bien-Aimé, n'avait-il pas laissé un déficit de quarante millions? Et ces quarante millions n'avaient-ils pas fait beaucoup de petits qui, additionnés, avaient produit un milliard? Un milliard de déficit !
Les cinq personnages en question, réunis dans le salon de la marquise, étaient sur le point de recommencer leur papotage acrimonieux, lorsqu'un valel entra, annonçant M. le chevalier de Cormeilles.
Le chevalier était très pâle el 1res agité. Il salua tout le monde d'un air distrait, alla droit à la marquise, lui prit la main, la porta à ses lèvres qui tremblaient el murmura d'une voix élouft'ée :
— .\dieu, marquise, adieu !
— Que signifie cet air d'enterrement? — lui demanda-t-on de tous côtés, en s'empressanl autour de lui.
— Cela signifie que Paris n'est plus habitable el que je vais me réfugier en Angleterre , où sont déjà beaucoup de nos amis.
— Ouelle est cette charade de mauvais goût, chevalier?
— Une charade dont je vais vous donner le mot, marquise... Car j'ai la main pleine de vérités, et comme je puis, en l'ouvrant, vous être utile à tous, je l'ouvre !
— Toujours fou, mon pauvre chevalier! — dit la marquise avec un sourire de douce pitié.
— Toujours fou, oui, marquise, toujours fou; c'est-à-dire toujours votre ami ! Mais vous ne savez donc rien ici de ce
qui se passp au doliors ? Los liruils de la rue ne moulent donc jamais jusqu'à vos oreilles?
— Qu'y a-l-ii donc de commun entre la rue et le salon, enire le peu|ile cl la noblesse, s'il vous plait? — demanda d(?daigneusenlent la vieille douairière. ,
— Vous l'apprendrez plus vile que vous ne voudrez, madame !
— Mais enfin?... demanda le baron bedonnant, qui, fatigue' sans doute de songer à Sopliie Arnould, Commençait à songer à lui.
— La monarchie va sombrer ! — n'pondit trislement le chevalier, en serrant la main de sa vieille amie. — La monarchie va sombrer!... Il faut abandonner le vaisseau si nous ne voulons pas élrc englouiis avec lui !... 11 faut quiller Paris, messieurs! Il faut quitter la France, marquise!... Le tlol révo utionnaire monte, monte, monte... il va nous envahir ' Des lioubles ont eu lieu dans plusieurs quartiers de la ville... I)es siônes de désordre, des scftnes sanglantes se sont pass(*es dans le faubourg ^'ainl-Anloine...
— Quoi ' tant de bruit pour une émeute de la po|)ulace ! s'écria la douairière.
— Cette populace est aujourd'hui le peuple, madame ' — répondit trisiemenï le cho\alier. — Le peuple, c'est-à-dire la nation.
— Alors, à vous entendre, chevalier, — demanda le bnron en frappant de sa canne à pomme d tfr sur le parquet du salon, — nous serions du peuple, nous?
— Hélas ! oui, baron.
— Décidément, chevalier, vous êtes fou, fou à lier; madame la marquise avait raison... Partez, si vous voulez; nous, nous restons. Tant qu'il y aura un roi en France, il y aura une autorité; tant qu'il y aura une autorité, il y aura des troupes, et tant qu il y aura des troupes, les révoltes de la populace seront \ite apaisées ! Nos ancêtres en ont vu d'auires, allez, mon cher' Ils ont eu contre eux les Jacques, et le.<: Jacques ont été battus, comme des manants qu'ils étaieivt ! Parlez, partez, puisque la peur vous prend aux talons... Nous, nous attendrons "...
— Bien parlé, baron ' — s'écria la marquise, en se levant et en allant serrer la main du vieil amant de Sophie Arnould.
— Ainsi, marquise, vous vous obstinez \ rester? — demanda le chevalier, plein de mélancolie.
.lo croyais vous l'avoir fait comprendre, chevaliL'r ! —
répond't la marfiuise avec une hauteur un peu cruelle.
— Moi, je vous suis, mon clier chevalier! — s'éeiia son ami, qui vovail son repos troublé et qui ne demandait pas mieux que d'aller promener sa nonchalance en pays étranger. — Jp vous suis ' Allons en Angleterre !...
El qu'y t'erez-\ous, malheureux, vous qui êtes sans for-
luiio? — exclama la douairière, qui avait ébauché, jadis, un ruman de cœur avec l'ami du chevalier.
— Ce que nous y ferons? Nous travaillerons .'...
lis travailleront 1 Comprenez-vous, manpiise, ils travailleront '... — s'écria le baron avec une colère qui ine parut romique, à moi, le sou plébéien, mais qui parul très belle au noble aréopage.
En ce moment, — et comme pour donner plus d'autorilé aux paroles du chevalier de Cornieilles; — la place Hoyale, d'ordinaire si tranquille, surtout à celte heure, retentit de cris lumiillueiix. Des cliquetis d'armes, des voix humaines, des plaintes, des murmures, des menaces, — tous les Inuils de la foule, se finnl entendre avec une grande énergie.
Le baron pftiii, a'usi que la douairière.
Le chevalier alla de nouveau vers la marquise, lui prit de nouveau la main, et, de nouveau aussi, lui dit, avec des larmes dans In voix et dan.», les yeux :
— Quittez Paris, quittez Paris, Louise. Je vous en supplie, au m m île notre passé, au nom de noire nmour, au nom de noire amitié... Songez que nous ne nous reverrons peui-é;re plus '...
La maïquise se détourna, repoussa la main ipie lui tendait le chevalier, et dii a un valet (|ui venait d'enlror :
Apprêtez les tables de jeu... Itaron, vous ino devef. «ne