Mémoires d'une aliénée
Il m’en souvient encore comme si c’était hier. Dans une chambre modeste de la rue des Charretiers, une vieille dame me reçut. Je ne sais quoi d’inquiet et d’inquiétant brillait dans son œil tenace et ferme. Elle était maigre et nerveuse, presque laide et très-suggestive. On eût dit un mystère qui marchait, s’asseyait, regardait et causait, causaiL surtout, pour ne rien dire de positif. Une maladie fébrile agitait ce corps. Une volonté indomptable remuait Cette âme.
Je me trouvais en présence d’une énigme. La personne que je visitais, et que je n’ai vue qu’une seule fois, car rien ne me pressa de revenir, me parla de l’Antéchrist et de la loi sur les aliénés, de sa longue détention dans les asiles et de la né-
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cessité qu’elle sentait de remplir sa mission avant de mourir. Et de fait, quelques mois après elle était morte.
L’aimable et vénéré ami qui m’y avait conduit m’avait dit la vérité : cette dame est un problème, mais son malheur n’en est pas un. Il sera du moins utile à d’autres, et son cas extraordinaire sera un préservatif. 11 sortira de cette vie tourmentée, infortunée, et cependant peu sympathique, une délivrance pour des condamnés à l’enfer de la vie.
En un mot, cette femme était Mlle Hersilie Rouy.
J’ai vu son portrait, fait par Compte Calix. Une merveille d’esprit, de rêverie et d’art. Je ne voyais plus qu’une ruine. Mais quelle ruine ! La ruine bizarre et fantastique d’un palais hanté jadis par le génie du mystère.
Je ne m’étais pas trompé. L’histoire de cette personne est un drame mouvementé, plus terrible que ne l’aurait rêvé Alexandre Dumas. Le mystère ou l’intrigue, peut-être les deux, domineraient
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dans ce drame réel et poignant qui commence, dit-on, aux Tuileries, pour continuer dans le monde des arts, dans les asiles de fous, et s’achever dans une obscure retraite. Je n’y mis aucune étude. J’oubliai. Le cauchemar m’avait effleuré de son aile capricieuse et lourde. Quand je fus réveillé par l’attrait philosophique du sujet et mon désir de seconder les intentions philanthropiques et biénfaisantes de mon conducteur, MIle Hersüie était morte. Une pierre muette couvre son cadavre dans le cimetière de la porte Saint-Jean, à Orléans. .Muette dans la vie, muette dans la mort ! Fallait-il abandonner ainsi l’énigme de sa destinée? Il parait que non.
Les Mémoires d’une feuille de papier soulèvent le voile. Et voici que les Mémoires vrais d’Hersilie apportent et donnent au public tout ce qu’il a été permis de deviner.
Que m’importait, du reste, la femme ? Qu’elle fût princesse ou instrument, elle avait été malheureuse ; il était juste et bon que son infortune en préservât d’autres. M. le Normant des Varannes et
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sa bonne et exquise compagne avaient, avec un dévoùment, une abnégation qui ne s’étaient jamais démentis, sauvé, arraché la pauvre femme A son enfer, la pauvre séquestrée à sa geôle. Et maintenant ils voulaient démontrer par son histoire la cruauté d’une législation sans entrailles. Ils voulaient apporter le remède à des calamités sans nom, et je me promis de les aider par ma plume et par mon nom. Et c’est ce que je fais en écrivant cette préface.
Je n’entre pas dans le vif du sujet. Notre siècle n’a plus besoin des rois. La démocratie est une marée haute qui couvre tous les sommets et étend sur tous les terrains sociaux l’égalité mouvante de son niveau.
Que celle-ci ait été ceci ou cela, Hersilie Rouy ou fille de duchesse, substituée ou non, double ou simple, il m’importe peu. Je vois une misérable qu’un caprice ou qu’un arrêt inflexible, que la raison d’Etat ou la raison de famille arrache à la vie, au bonheur, à la lumière, pour la précipiter dan^ un gouffre, et je désire jeter une pierre dans c-1
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gouffre, pour qu’elle contribue à le combler ; bien d’autres pierres y tomberont. La loi sur les aliénés sera modifiée. L’humanité aura son tour. La République sera plus clémente que les monarchies. La justice régnera enfin sur cette terre désolée, et l’histoire de cette victime sera un avertissement, une leçon pour l’avenir.
J’écrivais, il y a quelque temps, l’article suivant dans Y Avenir du Loiret, et j’y rendais compte des Mémoires d’une feuille de papier.
Je reproduis cet article, car il renferme l’annonce des vrais Mémoires qui paraissent aujourd’hui.
J’aurai à y ajouter peu de chose :
Le mystère a toujours frappé les esprits. Aussi un livre qui, sous une forme légendaire, apporte une révélation sur l'un des événements les plus mystérieux du siècle sera-t-il reçu du public avec intérêt, d’autant mieux que ce livre, écrit avec goût et élégance, joint les qualités de forme les plus recommandables à la profonde et émouvante énigme qui en fait, le fond ; mais, pour quelques lecteurs, pour ceux qui vont jusqu’au bout des pensées, pour ceux qui cherchent la philosophie sociale sous les manifestations de la vie régulière ou extraordinaire, ce livre sera une révélation. Je pose la question simplement, avec la conviction d’une conscience éclairée par la réflexion et par les faits : ce livre est un réquisitoire.
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Cette fois un courageux et dévoué accusateur se lève au nom de la justice et — chose étrange — se lève, non pas au nom de la société, mais contre la société ; j’entends la société telle que l'ont faite les despotismes antérieurs.
Voici le cas :
L’ancien régime avait ses lettres de cachet. La loi moderne sur les aliénés est elle-même une sinistre et perpétuelle lettre de cachet.
Sous l’ancien régime, la femme, qui très-probablement est la marquise de Douhaut, se voit enlevée, conduite à la Salpêtrière, spoliée et condamnée à traîner une longue exi>tence sans état-civil, de sorte qu'on peut la surnommer « la femme’ sans nom. »
De nos temps, une législation barbare livre à l’appréciation d’un médecin, à la haine probable d’une famille, à quelque sombre et criminelle intrigue, une femme, une artiste dans tout l’éclat de son talent, la fait passer pour folle de par la loi et l'interne dans ces géhennes contemporaines où le Dante aurait trouvé un dernier cercle de son t« Inferno. »
Eh bien ! en attendant que l’histoire impartiale donne un vengeur à Mme deDouhaut, voilà que JL E. Burton paraît et venge Mlle Hersilie Rouy, car sous le pseudonyme légendaire il s’agit d’elle, d’elle que nous avons vue et connue, d’elle qui a séjourné dans cette ville et qui y a traîné ses derniers jours, adoucis du moins par le gouvernement réparateur de la République française.
M. Burton ne livre pas son nom véritable à la publicité ; mais sa généreuse intervention n'est un mystère pour personne.
Respectons son secret. Parlons du livre.
J’ai nommé Mme de Douhaut. La victime elle-même,
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M"e Rony, dans un article écrit il y a quelques années et paru dans une feuille locale, comparait son sort à celui de l’infortunée marquise.
Pour moi, je le trouve plus dur.
La morte prétendue de janvier 1788 avait autour d’elle un cortège admirable de dévoûments et de sympathies. M1Ie Rouv a été seule longtemps, seule d’une solitude absolue, livrée à tous les abandons ; et, certes, si le machiavélisme qui l’enfermait avait eu pour but de la rendre vraiment folle, il avait choisi les moyens les plus propres à réaliser ce but. Son ferme esprit résista. Sa volonté presque surhumaine la sauva. Ses mémoires sont, à l’heure qu’il est, sous presse. La légende que nous présentons au public en est comme la préparation. Elle développe toute l’intrigue dont les mémoires ne font connaître qu’une partie ; elle jette un jour inattendu sur l’évasion de Louis XVII, sur les agissements du pouvoir occulte qui inquiéta la Restauration et sur un autre point plus délicat encore, la naissance d’un prince contemporain.
Je dois ajouter que M. Burton a eu en ses mains les preuves de ce qu’il avance sous une forme romantique et que, pour qui pourrait connaître les noms réels des personnages, la légende deviendrait Vhistoire.
On sera étonné des qualités dramatiques; que développe ce livre ; de la vie des personnages, de la multiplicité des intrigues et de la savante combinaison des trames, et l’on croira avoir affaire à l’œuvre d’un romancier accoutumé aux ficelles du métier. Eh bien ! cette fois, la réalité a été plus dramatique que la fiction. Et si la mise en œuvre fait honneur à E. Burton ; si le style, avec ses nuances et ses grâces lui appartient, ce n’est pas à lui, c’est à la réalité qu’il faut reporter l’honneur de l’invention dramatique.