‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 18 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mon enlèvement et mon entrée à Charenton.

Le 8 septembre 1854, un homme décoré, accompagné d’un portefaix qui resta dans l’antichambre, se présenta chez moi vers midi.

Il entra au salon, mais ne voulut pas s’asseoir et me dit qu’il venait de la part de M. Claude-Daniel Rouy, mon frère et son ami, qui désirait une conciliation et qui, ayant entendu dire que j’étais souffrante, l’envoyait me proposer d’aller passer quelques jours dans sa maison de campagne, en le chargeant de m’v amener. Il ajouta que sa voiture était à la porte.

Je remerciai cet inconnu qui, sans se nommer, sans avoir la moindre lettre d’introduction, croyait que j’allais accepter cette proposition, passablement extraordinaire, et je refasai en lui disant que non seulement je n’avais pas pour habitude de sortir avec des étrangers, mais encore que j’étais beaucoup trop occupée pour me déranger à propos d’une offre aussi inat-

CHâP. III.

MON ENTRÉE A ! IIARENTON.

tendue; que mon frère pouvait m’écrire ou m’envoyer un de ses fils.

Il rougit de colère, me dit qu’il était le baron de Kinkelin, et que si je ne voulais pas le suivre de bon gré, je le suivrais de force....

Étant avertie du malheur qui devait m’arriver, sachant que toute protestation serait inutile et même fâcheuse, ne voulant faire ni bruit, ni esclandre, de peur de donner prise à une accusation de folie, j’en pris immédiatement mon parti.

Je me hâtai donc de fermer mes fenêtres.... lie portefaix voulut m’aider ; il accrocha un des stores de mousseline avec l’espagnolette et le déchira.

M. de Kinkelin piétinait derrière nous. Il paraissait pressé et voulait m’emmener tête nue et comme j’étais.

Je n’eus que juste le temps de mettre un vieux chapeau qui me tomba sous la main, de m’envelopper dans un châle, de placer ma chère petite chienne sous mou bras et d’emporter le petit panier qui contenait mes papiers.

Je voulus aller, au fond de l’appartement, fermer mon bureau, où se trouvaient 500 fr. en or, et prendre la clé d’une grande caisse où étaient ma correspondance, mon argenterie, des effets de prix; mais M. le baron s’y opposa. Je fus obligée d’y renoncer pour l’empêcher de porter la main sur moi.

Lorsque nous fumes sortis, je fermai ma porte, et je mis ma clé dans ma poche.

Il n’y avait personne dans la loge des cor.: i uyes ; la porte de la rue était ouverte. Le coupé attendait; nous y montâmes aussi tranquillement que pour faire une pro-6 menade d’agrément. Le portefaix y monta avec nous)' et s’assit sur le strapontin.

C’est ainsi que j’ai, pour toujours, quitté mon domicile, laissant derrière moi tout ce qui pouvait me rappeler mes affections, les souvenirs précieux de ceux qui m’avaient élevée, ces mille riens qui tiennent au cœur, qui peuplent la solitude, vous rappellent les •ibsents ou les morts.... sont pour vous une partie de vous-même, par l’habitude de les voir, et vous rendent le foyer domestique si cher.

Pendant quelques instants le silence fut gardé de' part et d’autre ; puis M. le baron de Kinkelin me demanda tout à coup :

— Vous êtes mademoiselle Rouy?

Il était bien temps !...

— Vous le dites.

— Mais on dit autre chose : êtes-vous fille du même père que M. Rouy?

Je le regardai fixement sans répondre. Cet homme, selon moi, dépassait tout ce qu’il était possible à mon indignation d’exprimer, et je ne trouvais pas de paroles pour formuler ce que je pensais.

Ainsi donc, il ne savait ni mon nom, ni ma filiation, ni mes relations de famille, et, sans s’assurer de mon identité, il commençait par m’enlever, sans me rien

tl^ademmfc 7>eJ\ ~C- JiûLL^'à/^i/^bb 8' Septembre. iSSk.

cUmtiWavM.' tice

B - ^'<i4f>cju Jit J. :<ni3< J mmc vatut Hiimoâw*

K - TMtfi'K

■' O^V l<«C «t 1x*wt. 2 .c 30(W jt . Aa> p.lMVTC^> «h- toU^Uao-a* songer b .

Page 1