CHAPITRE II
Ce qui a précédé mon enlèvement.
Il me faut à présent remonter un peu haut dans mes souvenirs, pour rendre compte de faits assez bizarres dont l’importance ne me fut révélée que plus tard.
A mon retour des forges d’Alais, où j’avais passé six mois dans la famille de M. le vicomte Benoît d’Azy, buvant du lait de chèvre et me reposant de mes fatigues, je fus reçue par mes connaissances, par les professeurs du Conservatoire, par Mme Orfila, par Mme la duchesse Decazes, avec des compliments et des félicitations sur mes succès dans le nord.
Stupéfaite, je voulus m’expliquer, prouver par le témoignage de la famille Benoit d’Azy que j’étais dans le midi et que ma présence dans le nord était matériellement impossible, puisque je n’avais pas quitté les deux jeunes filles auxquelles je donnais des leçons de piano.
On me signifia que Mlle Hersilie Rouy avait eu de
grands succès dans le nord, que la presse en avait parlé, et qu’on ne comprenait pas pourquoi je niais des faits aussi honorables que flatteurs.
Sans m’expliquer comment tant de personnes, ne se connaissant pas entre elles, pouvaient s’être entendues pour me dire la même chose, ni dans quel but, je pris le parti de me taire et de laisser dire. Des faits ana logues se reproduisirent à Paris même; je me trouvai souvent avoir fait de la musique chez des personnes que je ne connaissais aucunement.
J’en conclus qu’on prenait pour moi quelque autre pianiste blonde aux cheveux bouclés, ou qu’une artiste prenait mon nom pour donner des concerts et aller dans le monde.
Cela dura environ dix-huit mois.... puis je n’en entendis plus parler.
J’ai entre les mains le programme d’un concert donné à Caen dans ces conditions inexplicables.
Vers la fin de 1840, une dame de la plus haute distinction, aux façons bienveillantes, se présenta chez moi un dimanche matin, un peu avant huit heures, et demanda à me parler en particulier. Elle n’avait pas dit son nom à ma domestique.
Cette dame s’informa du prix de mes leçons, me parla d’une place fort lucrative à l’étranger, insista pour me la faire accepter; et sur mon refus, basé sur l’âge avancé de mon père que je ne voulais pas abandonner, me dit de réfléchir, qu’elle reviendrait; qu’elle m’enga-
geait à me placer dans une famille, une jeune personne seule étant exposée, les leçons fatigantes, etc.
Elle revint ainsi trois fois à peu de distance, toujours sans se nommer. Ma sœur Dachinka, alors chez moi, pourrait au besoin en rendre témoignage.
Comme elle était invariablement vêtue de noir et la figure cachée par un voile épais qu’elle ne levait jamais, je l’avais surnommée la dame noire, ne sachant comment la désigner autrement.
Lors de sa dernière visite, me voyant toujours décidée à rester près de mon père, elle finit par me dire que je n’étais pas en sûreté en France, qu’on devait m'enlever.... sans me donner aucune autre explication , ce qui, je l’avoue, me causa une certaine émotion.
Elle me quitta en me promettant de veiller sur moi autant que cela serait en son pouvoir.
Quelques jours après cette, dernière visite, je reçus celle d’une femme, accompagnée d’un jeune homme, venant m'avertir de la part de la dame noire qu’un crédit m’était ouvert dans une maison de banque, à laquelle on avait envoyé l’ordre de me donner tout l’argent dont je pourrais avoir besoin. Je refusai ces offres, et vivement impressionnée par cette petite aventure, je ne sortis plus qu’accompagnée par ma domestique. N’entendant plus parler de rien, je finis par oublier ma frayeur.
La dame noire revint en 1843, 1845 et 1848, de la même façon.
Eu 1849, cette clame (que j’ai su plus tard être la baronne del Lago) leva sou voile et me donna des explications qui me firent comprendre, à ma grande stupéfaction, que le projet de mon enlèvement, qu’on avait mis sur le compte d’un prince riche et amoureux ou d’un lord quelconque, était le résultat d’une étrange complication.
Elle me dit que j’avais pour parrain un Pierre, fils de Pierre, qui, tout en conservant cette dénomination constante, prenait plusieurs noms différents ;
Que le nom le plus généralement adopté par lui était celui de Joseph-Pierre Pétrucci, ce qui ne l’empêchait pas, comme on le voit dans nos actes, d’en prendre d’autres (Petracchi, Petroman, Petrowicht), mais toujours en conservant Pierre pour en former un nom de famille, ou répétant deux fois le nom de Pierre;
Que, comme filleule de-Pierre, je me trouvais mêlée à une affaire de succession énorme; que personne ne pouvait hériter sans que les conditions du testament fussent toutes remplies, ce qui était très-malheureux pour moi.
Elle me confia que c’était elle qui, sous le nom d’Hersilie Rouy, avait donné des concerts .et fait de la musique en plusieurs endroits, afin d’augmenter ma réputation et de me tirer de l’obscurité, qui pouvait m'être fatale en me laissant oublier, et qui permettrait de me faire disparaître à tout jamais.
Elle me montra un écrit, copié, me dit-elle, sur Pau-
tographe de l’astronome Charles Rouy, déclarant cc que la fille élevée par Charles Johnson, esquire, sous le nom de Charlotte Johnson, était la fille reconnue par lui, Charles Rouy, en 1814, sur les registres de Milan; que pour qu’elle fût riche, heureuse et héritât de Charles Johnson, qui n’avait pas d’enfant, il la lui avait abandonnée en toute propriété; mais que si Pierre, fils de Pierre, son parrain, la réclamait, elle était avant tout sienne, devait reprendre les noms des actes milanais et en subir les conséquences. »
Il se trouvait donc, d'après cela, que c’était le porteur de cet écrit qui était Hersilie, et non pas moi, bien que j’eusse la possession d’état; qu’un changement d’enfant avait été effectué afin d’assurer à la fille de l’astronome une existence heureuse et tranquille, et la soustraire à Pierre.
Je restai confondue ! Ceci .m’arrivait au moment où M. Claude-Daniel m’écrivait de me déclarer enfant adultérin.... où Désirée, sa femme, me disait que je n’avais pas droit au nom de Rouy.... Et voici que je n’étais même plus du tout la fille de l’astronome, mais une inconnue à tous et à moi-mème, substituée pour dérober la trace d’une autre et tromper.... qui?
La baronne del Lago me tendit la main et me demanda si le courage r»e manquait devant une adversité si cruelle. Elle me dit que, bien que la déclaration de l’astronome, ainsi que des écrits de Charles Johnson, attestassent ce fait, il fallait encore d’autres preuves
CII AP. II. — CE Ql'I A PP.ÉCÉHÉ MON ENLÈVEMENT. 31
pour m'ôter ma personnalité; que la justice seule — ou le crime — pouvait intervenir dans cette question ; que meme cet écrit, établissant les droits d’Hersilie à hériter de Charles Johnson, pouvait m’être favorable, puisque j’avais les titres me conférant ce nom et une longue possession d’état.
Elle ajouta qu’en admettant que ce fût elle qui fût Hersilie, je n’en avais rien à craindre; qu’au contraire elle venait m’avertir, afin que le coup, qui pouvait m’être porté par d’autres, fût moins rude et. que les moyens de le parer me fussent fournis; qu’il valait mieux savoir que d’ignorer; que si je ne me sentais pas le courage de lutter sous le nom acquis par la possession d’état, je pouvais partir ; qu’elle se chargeait de tout. Elle me prévint que, grâce à ce double personnage, grâce à des choses que je saurais plus tard, on répandrait sur mon compte une masse de bruits contradictoires. Elle m’engageait à bien réfléchir, à mesurer mes forces, afin de savoir si j’acceptais l’étrange destinée qui m’était faite. Elle ne pouvait rien me dire au sujet de Pierre, fils de Pierre, auquel nous nous trouvions ainsi appartenir toutes deux, si ce n’est que sa puissance occulte était grande ; qu’il avait besoin d’une Hersilie, et que si l’une manquait, l’autre devrait la remplacer.
Elle insista pour que je réfléchisse avant de prendre un parti décisif. Il fut alors convenu que j’irais passer trois mois dans une famille habitant la campagne près
de Paris, où je m’étais engagée à entrer pour donner des leçons de piano et de langue aux jeunes filles.
Rendez-vous fut donc pris à trois mois. Je devais, si je revenais, ne plus me tenir recluse comme je le faisais, me mettre en évidence, me lancer dans le monde, donner des concerts, publier un album avec mon portrait, ayant pour titre : L’Etoile d’Or, surnom qu’on m’avait donné étant enfant, à cause de mes cheveux blonds et bouclés qui faisaient comme une auréole autour de ma tète; enfin il me faudrait ajouter un tréma sur l'y de Rouy, afin d’en faire un nom différent et de pouvoir, si celui sous lequel j’étais connue m’était contesté ou enlevé, conserver celui d’Hersilie Piouÿ comme un pseudonyme artistique auquel on ne pourrait plus toucher. Le secret le plus absolu me fut recommandé, quoi qu’il arrivât ou qu’on pût me dire.
Elle m’obligea à accepter une somme assez importante comme prix de mon mobilier, a (in, me dit-elle gracieusement, d’avoir pour elle-même, si je venais à partir, un pied-à-terre où elle viendrait, en notre nom, s’occuper de nos affaires.
Comme je viens de le dire, nous primes rendez-vous à trois mois. La première arrivée devait attendre l’autre. Chacune de nous prit une clé.... Seule je suis venue au rendez-vous.
Le choix était fait. Ma destinée devait s’accomplir.
Il y a des personnes qui me blâment de n’avoir pas
parlé des offres et des révélations qui m’ont été faites par la darne noire.
On oublie toujours de se mettre à ma place. Ces révélations semblaient comprometiantes pour ma famille; était-il admissible que j’allasse publier le scandale? Lorsque M. Claude-Daniel Rouy m’avait écrit la lettre dont j’ai parlé plus haut, je lui ai répondu « qu’il, ne t devait pas compter sur moi pour souiller les cheveux biancs de mon père et semer le déshonneur sur le souvenir de ma mère. »
Quand j’ai parlé de ces choses, je ne l’ai fait que pour repousser les accusations dont j’étais accablée, et quand les événements m’en avaient prouvé la réalité. Je ne suis pas d’un caractère assez étourdi, d’une crédulité assez absolue pour m’être entièrement rapportée à ce qui m’a été dit en cette circonstance. Le premier moment a été saisissant, d’autant plus saisissant que ce qui se passait dans la famille Rouy m’était pénible et venait donner un certain poids à ce qui m’était dit.... Cependant, en trois mois, on a le temps de se remettre, ' et c’est ce que j’ai fait. Sans mettre tout à fait en doute ce que cette protectrice mystérieuse m’avait annoncé, j’ai cru prudent d'attendre, sans en parler à personne, une dernière entrevue dont le résultat devait être concluant.
Cette entrevue n’a pas eu lieu. Je suis donc restée avec une version pouvant faire de moi une Charlotte Johnson, une héritière, mais provisoirement ne dérangeant en rien mon existence.
Je me suis trouvée, grâce à la générosité de cette étrangère, en mesure de n’être pas tourmentée au sujet des premiers besoins de la vie, à même de pouvoir suivre ses conseils, bons à suivre dans tous les cas. Elle m’avait donné le moyen de continuer à porter mon nom quand même, en y ajoutant le tréma, de rester moi sans scandale si un jugement me l’ôtait,' car, après tout, on n’affiche pas un jugement dans tous les coins de la France.
Je me suis donc fait un devoir de suivre en tout point ce qui m’avait été recommandé: j’ai gardé le silence prescrit; je n’ai relevé aucun des bruits qui ont couru; j’ai signé avec le tréma . Mon portrait, par Compte Calix, apparu avec l’album, le titre de L’Étoile d’Or et le tréma. Mes concerts ont été affichés avec le tréma, et, pour être sûre que personne n’en ignorerait et ne pourrait me faim à ce sujet le moindre reproche, j’ai envoyé à Dachinka mon portrait tout encadré et signé avec le tréma.
De 1849 à 1854, il ne se passa rien d’extraordinaire. J’allais beaucoup dans le monde; ma position artistique s’affirmait de plus en plus; je donnais tous les quinze jours des matinées littéraires et musicales trèssuivies, et des concerts annuels très-productifs.
Mon appartement de la rue de Laval, 23, que j’occupais depuis 1848, étant devenu beaucoup trop petit pour contenir la foule d’élite qui se pressait à mes réunions, j'en donnai congé en décembre 1853, pour le
terme d’avril, espérant avoir le temps d’en trouver un autre d’ici là, ou au pis aller de garder le mien. Mais l’hiver de 1853 à 1854 ayant été très-brillant, trèsrempli, je ne pus donner mon concert annuel que le 12 avril, et dès le lendemain je dus me mettre en route, sans prendre un instant de repos, pour trouver un gîte, le mien étant loué.
Ce que je vis d’appartements en quarante-huit heures est incalculable!
Tous étaient hors de prix, et je fus très-heureuse de trouver, le 14, à cinq heures du soir, rue de Penthièvre, 19, un local de 800 fr. encore occupé par M. le comte de Cambis, qui avait un bail ne finissant que le 15 octobre.
Il voulut bien néanmoins déménager dès le lendemain matin, pour me permettre d’y entrer, à midi, le 15 avril.
C’est ainsi qu’à la hâte, sans presque l’examiner, je me suis installée dans cet appartement que je devais, quatre mois plus tard, quitter d’une manière encore plus subite.
C’était au rez-de-chaussée. Trois fenêtres sur la rue, tout autant sur la cour. Pas de grilles aux fenêtres, ce qui forçait à fermer les persiennes ou les fenêtres quand on passait d’un autre côté de la maison. Ce logement était humide, quoiqu’ exhaussé de six ou huit marches; de plus dans une rue excessivement bruyante, où de grosses voitures passaient dès trois heures du matin.
MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.
A part ces inconvénients, l'appartement était assez bien : salon, chambre à coucher sur le devant; seconde pièce attenante dont j’avais fait un élégant cabinet de toilette; salle à manger, cabinet de travail, cuisine, office sur la cour. Le tout fort propre, dans une maison très- présentable (voir le plan).
M. Grenard, le propriétaire, étant venu me voir, il fut convenu entre nous, tant verbalement que par écrit, cju’au mois d’octobre le loyer serait augmenté de 50 fr. , moyennant quoi il s’engageait à me faire, immédiatement quelques réparations et à faire poser, dans la petite cour intérieure dépendant de l’appartement, une marquise vitrée au-dessus de la porte ; ce qui fut ordonné et exécuté aussitôt.
Par le fait de ces conditions et de leur exécution, je me trouvais être devenue directement locataire du propriétaire, etnon plus la remplaçante momentanée du comte de Carnbis. Nous nous trouvions libres aussi, chacun de son côté, de donner congé en temps voulu et de nous quitter à notre convenance.
Cela posé, il me faut faire faire connaissance avec mes concierges.
C’était la famille Nicolle, se composant :
Du mari, qui n’y était presque jamais;
De la femme, qui tenait la maison cahin-caha;
De deux enfants, fdle et garçon de douze et treize ans ;
D'une vieille cousine à moitié sourde, qui remplaçait
'CHAT. II
les concierges, quand ils étaient absents et que les enfants n’y étaient pas.
Si bien qu’on ne pouvait savoir que très-difficilement si les locataires étaient chez eux ou sortis, s’il était venu quelqu’un pour eux, ou même s’il y avait des lettres.
Pourtant, dans cette loge, tenue tour à tour par les uns et par les autres, on n’en bavardait pas moins.
C’est ainsi que je sus par ma domestique, à la fin de juin : 1° que l’appartement au sujet duquel je venais de m’entendre avec le propriétaire étaitloué en secret, pour le terme d’octobre, à un de ses amis, M. Taingry, l’architecte qui avait fait poser la marquise; 2° que des personnes inconnues donnaient de l’argent à ma concierge pour savoir ce que je faisais, comment je vivais, qui je recevais. j v
Je fis venir cette femme. Elle m’assura que l’appartement n’était pas loué; mais elle avoua avoir reçu de l’argent de quelques personnes qui étaient effectivement venues prendre des renseignements sur moi.
Depuis la mort de mon père, c’est-à-dire depuis 1848, j’étais soumise à une étrange investigation.
Lorque j’étais rue Laval, on venait aussi s’informer de moi, et’on inscrivait les réponses sur un registre. Les concierges m’en avaient parlé et s’en étonnaient.
Vivant de la manière la plus honorable, n’ayant rien à cacher, personne ne pouvant se plaindre de moi, il
m’était indifférent d’ètre surveillée. J’attribuais ce fait à la curiosité qui s’attache aux artistes un peu connus, ou à quelques parents désireux de savoir à quoi s’en tenir sur le compte du professeur qu’ils voulaient donner à leurs enfants.
Je me préoccupai donc peu de cet incident, et je l’avais déjà oublié lorsque, vers le milieu du mois d’août, un étranger se présenta chez moi. Il refusa de se nommer, voulant me rendre service, sans pour cela être compromis.
J1 m’avertit qu’on mendiait pour moi ; que j’étais espionnée; que mes concierges étaient soudoyés pour me perdre. Il me dit qu’on allait m’enfermer comme folle, me changer de nom , me dire morte, et que je disparaîtrais à jamais dans une maison d’aliénés, si je ne prenais pas immédiatement la précaution de me munir de tous les actes et papiers établissant mon nom civil, ma possession d’état, ma position sociale, artistique, pécuniaire; qu’on faisait courir le bruit que je n’étais pas Mne Rouy, et qu’on me croyait en possession de papiers et de secrets concernant une importante succession provenant de mon parrain, sur lequel il me donna quelques détails.
Il mit sous mes yeux une série de déclarations, de versions, d’histoires de substitutions, tendant à embrouiller ma filiation et mon identité, et il ajouta que mes frères, Louis-Ulysse et Télémaque, qu’on avait dits morts, étaient, l’un à Buénos-Ayres sous le nom de
Mitre, l’autre à Valparaiso sous celui de French; que Télémaque passait là pour le fils de Georges French, interprète traducteur juré, qui avait traduit, signé et paraphé nos actes milanais (ne varietur ) en 1833, et d’une Marie Chevalier, qui joue un rôle occulte dans cette affaire.
Il m’engagea, pour x’égulariser ma position, à demander à mon frère les papiers de mes père et mère et les miens, en lui annonçant que je voulais me marier, mais de ne faire cette démarche qu’après avoir réuni et mis en sûreté toutes les pièces établissant mon individualité.
Il me remit cinq actes sous seing privé, dont les uns me concernaient et d’autres m’étaient étrangers ; il y joignit les papiers pouvant faire de moi Charlotte Johnson et une somme de 20,000 fr. destinée à me permettre de vivre et de poursuivre mon affaire, si j’étais remise en liberté alors qu’on m’aurait dépouillée de tout ce que je possédais, et si la justice consentait à s’occuper de ma séquestration.
Je ne suis pas facile à effrayer ; je ne me frappe pas l’imagination. Cependant ce singulier avertissement coïncidait avec ceux de la baronne del Lago, avec l’argent donné à mes concierges, avec plusieurs remarques que j’avais faites moi-même. Je dus convenir qu’il pouvait y avoir quelque chose de vrai dans le danger, peutêtre exagéré, mais prochain, dont on me parlait, et je crus devoir suivre, sans perdre de temps, le conseil
qu’on m’avait donné de mettre ordre à mes affaires, de réunir mes papiers, de les avoir prêts à emporter ou à produire en cas de malheur.
Je me hâtais, car les choses se compliquaient.
Je recevais presque journellement des lettres qui m’étaient adressées ainsi : « A Madame la comtesse de Moulalme-Petrucci, artiste Hersilie Rouy. — A Madame la comtesse Hersilie Rouy, de Moulalme-Petrucci. — Madame veuve baronne del Lago, dite Hersilie Rouy. — Madame Joseph, chez Madame Rouy, etc. »
Des marchandises non payées m’étaient aussi adressées de même.
Il était évident qu’on voulait rendre ma position équivoque et douteuse dans cette maison où j’étais nouvellement entrée, où on était venu s’informer de moi dès mon arrivée, peut-être afin de savoir si j’étais entourée de façon à être sérieusement protégée et secourue.
J’avais ouvert les lettres, qui étaient insignifiantes, non signées, parlaient de places plus ou moins acceptables.
J’avais refusé de recevoir les marchandises.
C’était d’autant plus inquiétant pour moi que j appris que les fils de mon frère (dont l’un était mon beaufrère) venaient clandestinement chez mes concierges, y disaient que je ne leur élais pas parente et ne me nommais pas Rouy ; que les noms de Moulalme-Petrucci se rapportaient aux renseignements qu’on venait de me
donner sur mon parrain, que je ne connaissais pas du tout, ayant quitté l’Italie pour n’y plus retourner dès 1815 ; enfin que Mme del Lago était la personne qui avait fait de la musique sous mon nom et m’avait donné les premiers avertissements.
J’avais toujours mené une vie très-laborieuse et trèsoccupée ; mes affections s’étaient concentrées sur ma famille que je ne voyais plus. La seule amie à laquelle j’aurais pu me confier avait quitté la France ; la famille Benoît d’Azy, en qui j’avais toute confiance, était à la campagne ; je n’avais autour de moi que des connaissances du monde, que je ne voyais presque que l’hiver, et auxquelles de telles révélations auraient pu paraître au moins déraisonnables ou exagérées. La prudence, dans une telle situation, me recommandait d’autant plus le silence, que je n’avais, sérieusement, aucune plainte à formuler.
Une quinzaine de jours auparavant, j’avais eu un autre sujet de préoccupation.
Ma jeune bonne travaillait dans la salle à manger, donnant sur la cour, et c’étaient des conversations à n’en plus finir. Un soir, l’ayant sonnée à plusieurs reprises sans qu’elle parût, j’allai dans la salle à manger et n’y trouvai personne. Je fermai la fenêtre et revins à mon piano, attendant le retour de la jeune vagabonde, qui entrait ordinairement chez moi à dix heures pour faire ma couverture.
Trouvant la fenêtre close, force lui fut de sonner.
Elle voulut entrer dans des explications que je rernis tranquillement au lendemain. Après son ménage fait, je lui donnai son compte, en lui payant ses huit jours, afin qu'elle partît à l’instant, n’ayant pas la moindre envie d’être exposée à recevoir, la nuit, des hôtes inconnus, par le chemin que prenait cette petite imprudente .
Les concierges étant dans la maison depuis longtemps, entourés de tout une famille qui, quoique peu attentionnée, paraissait respectable, j’eus l’idée d’engager provisoirement la femme Nicolle à mon service.
Au bout de peu de temps, cette femme fut prise de frayeurs étranges ; elle savait que, comme tout le monde alors, je m’occupais de spiritisme. Si une porte ou une fenêtre mal fermée s’ouvrait par le vent, elle s'écriait que le diable était chez moi. Ma cuisine ne me servait plus, puisque cette femme préparait mes repas chez elle ; j’en avais fait une salle de bain. Lorsqu’elle y entra et vit la baignoire, une table et une banquette recouvertes de housses blanches, elle prit ces meubles pour des cercueils ; je lui fis voir ce que c’était, et elle se calma. Mais étant entrée ensuite dans un petit cabinet noir où étaient deux boites à violon, elle se sauva en criant : « Des cercueils partout ! »
Ces frayeurs, réelles ou supposées, me mirent en défiance. J’en eus bientôt d’autres sujets.
Mme Mélanie Valdor, chez laquelle j’allais en soirée, me pria une fois de reconduire dans ma voiture deux
CHAP. II
dames de ses amies qui habitaient la même rue que moi.
Ces dames étaient Mme Lefébure et sa fille, artiste peintre, pour laquelle Mme Mélanie Valdor, qui était très-bien au ministère de l’intérieur, avait obtenu des secours et des commandes. Elles habitaient effectivement 17 ou 19, rue Laval, et moi 23.
Mme Lefébure vint me remercier, puis revint de loin en loin et me pria de lui confier des billets de concert, des albums, de la musique, des portraits, me demandant une remise ; elle se mit, en retour, à mon service pour faire quelques commissions et mes recouvrements, accapara ce qui lui fut remis et ne revint plus.
C’était, comme je l’appris plus tard, une personne très-intelligente et très-adroite, qui faisait flèche de tout bois, se faufilait partout sous prétexte de bonnes œuvres, avait les poches pleines de billets de loteries (qui ne se tiraient jamais), vendait du vin, quêtait pour les pauvres honteux, se chargeait de mariages, se mêlait d’affaires de famille, ne reculant devant rien, étant toujours prête à donner un conseil ou un coup de main, etc.
N’ayant plus de ses nouvelles depuis mon déménagement, j’allai chez elle la prier de régler notre compte, en ne me donnant que de petites sommes 9. la fois, si cela la gênait de faire autrement.
Elle me dit alors, avec un certain embarras, qu’elle était passée chez moi et que, ne me trouvant pas, elle avait remis de l’argent pour moi à mes concierges.
Ces gens sout'nrent que c’élait pour eux personnellement. Il s’ensuivit, entre eux et Mme Lefébure, une correspondance que les portiers me laissèrent, en refusant de rendre l’argent.
Elle leur avait donné 30 fr. en trois fois.
J’appris ainsi, à ma grande surprise, qu’elle était en relations avec la loge, y venait en mon absence, à mon insu, puisque, sur trois fois qu’elle avait donné de l'argent, les concierges ne m’avaient pas dit une seule fois l’avoir vue.
Je mis les lettres de Mme Lefébure avec mes papiers.
Pourquoi se cachait-elle de moi? Pourquoi mes neveux venaient-ils me renier chez mes concierges ? S’ils avaient quelque chose à me dire, pourquoi n’entraientils pas chez moi?
J’allai donc directement chez ma sœur, Mme Jean Rony, dont le mari était directeur de l’usine de schiste d’Autun, alors très- florissante.
Ma sœur n’y était pas.
D’autre part, on ne m’avait pas remis ma quittance du 15 juillet. Je l'avais réclamée deux fois, et ma concierge m’avait répondu « que le propriétaire étant absent et n’ayant pas laissé les quittances avant son départ, il fallait attendre son retour. »
En sorte que je ne savais même pas, quoiqu’apnt pris des arrangements avec M. Grenard, sous quel nom était restée ma location, reprise par moi au comte de
CHAP. II
Cambis pour la fin de son bail , ce qui, avec le bruit qui courait que mon logement était loué à un autre pour le terme d’octobre, ne laissait pas que de me préoccuper.
Cependant, je ne pouvais rester ainsi.
J’écrivis donc à un homme d’affaires, M. Malcot, que j’avais vu chez M. le docteur Lombard, qui eut la bonté de lui faire parvenir ma lettre. Je lui parlai spécialement de Mme Lefébure.
Il vint aussitôt. J’étais absente. Il m’écrivit et me conseilla de ne parler qu’avec une grande prudence, d’abord parce que tout cela était étrange, ensuite parce que, pour porter des plaintes aussi graves contre quelqu’un, il fallaît^îTes preuves écrites ou un commencement d’exécution.
Je lui répondis que je mettais toutes les lettres de cette personne, ainsi que les autres papiers, à sa disposition, et que je l’attendrais le samedi 9 septembre, toutes pièces en main. Je joignis sa lettre à mes autres papiers concernant cette affaire.
Lasse des comédies jouées par Mme Nicolle qui, outre les 20 fr. que je lui donnais par mois pour mon service, l’anse du panier qui sautait énormément, mon charbon qui servait à sa cuisine sous prétexte de la mienne, mon pain de la* veille qu’elle prenait, disant qu’il était trop dur pour moi, profitait encore de ma clé pour fouiller dans mes tiroirs et me voler, je jugeai à propos de la remercier. Cette mesure ne fit le
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MÉMOIRES d'Ü.NE ALIÉNÉE.
compte de personne, et on ne devait pas tarder à se venger.
Un matin, pendant que j’étais, au fond de l’appartement, occupée à ma toilette, je fus attirée dans l’antichambre par les aboiements frénétiques de ma petite chienne Coquette, que je ne pouvais faire taire, quoiqu’on n’eût pas sonné.
On crochetait ma porte !
J’ouvris en hâte et me trouvai en face du commissaire de police, du concierge et d’un serrurier.
On venait dresser procès-verbal de ma mort et de celle de ma petite chienne.
Nous restâmes tous stupéfaits.
Le serrurier s’en alla en riant, et M. le commissaire me dit que le concierge était venu le prévenir que je n’avais pas paru depuis deux ou trois jours; que tout était fermé chez moi et que je devais m’être suicidée après avoir tué ma petite chienne, puisqu'on n’entendait aucun bruit. 11 me croyait si bien morte qu’il n’avait même pas eu l’idée de sonner.
J’expliquai, à mon tour, à M. le commissaire que, n’ayant plus besoin des services de la concierge, j’emportais ma clé en sortant ; que j’emmenais toujours ma petite chienne avec moi, et qu’habitant au rez-dechaussée, je fermais mes persiennes et même mes fenêtres avant de partir ; qu’ayant beaucoup à faire, je sortais depuis trois jours dès le matin, dînais en ville et ne rentrais le soir qu’un peu tard ; que pourtant,
chaque fois, je demandais s’il y avait quelque chose pour moi et que, notamment la veille, je m’étais adressée aux enfants, qui tenaient la loge ce soir-là.
Il m’exprima très-poliment ses regrets de m’avoir dérangée d’une manière aussi désagréable, gronda le concierge de ne pas mieux savoir ce qui se passait et s’en alla.
Les Nicolle me firent leurs excuses, tout en profitant de cet éclat pour me perdre.
Us s’adressèrent pour cela à Mlle de Grozelier, dame de charité de Saint-Augustin, notre paroisse, qui vint justement ce jour-là, au sujet d’une place d’institutrice qu’elle m’avait proposée quelques jours avant. Us lui dirent qu’on ne pouvait me voir ; que j’étais devenue folle furieuse, l’épouvantèrent et finirent par la prier d’écrire à mon frère, dont ils lui donnèrent l’adresse, bien que je ne leur eusse pas parlé de ma famille que je ne voyais plus depuis six ans. Us étaient donc renseignés par d’autres.
Sans réfléchir que c’était au commissaire de police, qui sortait de chez moi ; au propriétaire, qui était aussi responsable de la sécurité de sa maison, ou aux personnes qui me voyaient journellement, à prendre cette initiative, cette dame, qui m’était tout à fait étrangère, écrivit à mon frère, le 30 août 1854, pour lui dire que ma situation était fort dangereuse et le prier de s’en occuper. C’est cette dame elle-même qui, en 1873, a donné ces renseignements.
Comme on le pense bien, j’avais été assez impressionnée par l’aventure du commissaire, bien que j’ignorasse le parti que mes concierges en avaient tiré. Je commençai à croire sérieusement aux dangers qui m’avaient été annoncés, et je pris aussitôt les précautions indiquées.
Je fis trois paquets de mes papiers.
Je mis les actes civils, lettres et documents de famille, articles de journaux établissant mon nom, ma filiation, ma possession d’état, la position de mon père et la mienne, dans une paire de poches ne me quittant pas le jour, et que je mettais la nuit sous mon oreiller. Il s’y trouvait, en outre, deux reconnaissances du Montde-Piété qui m’avaient été données en nantissement par Mme Lefébure et une somme de 1,100 fr., dont 000 fr. en deux billets à ordre, et un billet de 500 fr. caché dans la doublure d’un petit portefeuille algérien qui me servait de porte-monnaie et contenait, ostensiblement 2 fr. 50 ; plus l’inventaire de mon mobilier et de mes effets.
Tous mes papiers d’affaires, factures acquittées, lettres, comptes de leçons, de musique, d’albums, de billets de concert formaient le second paquet, placé au fond d’un petit panier à ouvrage qui se trouvait toujours posé à ma portée en cas d’alerte et qui contenai aussi quelques billets de banque.
Je fis un troisième paquet du reste des 20,000 fr. remis par l'inconnu, des papiers Johnson et des actes
CHAP. II
sous seing privé, que je mis dans le même panier ; par dessus ces papiers étaient un sac de sucre cassé et des objets de toilette roulés dans une serviette, comme pour aller au bain.
J’étais donc prête à tout événement, et il n’était que temps, comme on va le voir.
J’écrivis alors à mon frère qu’étant dans l’intention de me marier, je le priais de me faire tenir les papiers de mes père et mère, qui étaient restés chez lui avec le testament et tous les papiers qu’il avait emportés de Picpus.
La réponse ne se fit pas attendre.
MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.
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