ASILE DE I'AINS
Rouy, mon père, était mort à Paris en 1848, c’est-àdire depuis neuf ans, ce que M. Auzouy prit pour folie et consigna dans son rapport en ces termes :
« Elle se prend enfin pour la fille de je ne sais quel M. Rouy ! y>
Chaque fois que je voulais insister sur ce point et réclamer mes papiers civils et de famille, il me disait « que je racontais toujours la même chose et qu’il fallait varier. x>
Je le fis de grand cœur, et de façon à ce qu’on ne pût m’accuser d’avoir une idée fixe.
Pourquoi n’aurais -je pas raconté les versions les plus contradictoires, alors qu’on me disait folle de me croire la fille de M. Rouy, et qu’on m’imposait un père inconnu? Je fis éclat de tout ce qui avait été débité sur mon compte, de ce qui m’avait été dit, montré, révélé, des divers noms qui m’avaient été attribués, sans oublier celui de fille de la duchesse de Berry, qui depuis l’affaire des ouvriers revenait comme un glas. C’était un délire complet, d’autant plus dangereux et incurable que je parlais comme une personne ayant toute sa raison , et parfois m’accusais moimême.
Pourquoi ne me serais-je pas dite criminelle, en effet, puisqu’on me persécutait innocente, et qu’on refusait de s’assurer de mon honorabilité et de mes antécédents? Les criminels ne sont-ils pas plus protégés que les fous, puisqu’on leur permet de produire
leurs preuves, leurs témoins à décharge, de se défendre, de se justifier, qu’on leur donne un avocat?
Et comment me traitait-on? Je passai tout l’hiver sans feu et sans lumière , n’ayant pour me préserver du froid que ma robe en lambeaux et le petit caraco dont j’ai parlé! Au printemps, on me mit dans une chambre plus grande, située juste au-dessus du calorifère de la cuisine, qui était allumé de six heures du matin à six heures du soir. Cette chambre était de plus en plein midi, et je n’en sortais jamais.... Je ne sais comment je n’y suis pas morte.
Tout à coup, ma porte fut ouverte, ma fenêtre déchaînée, et je pus me promener dans le corridor, qui était fermé à clé aux deux extrémités.
J’appris bientôt que je devais le bonheur de pouvoir prendre un peu d’exercice solitaire à l'approche de M. l’inspecteur général, le docteur Ferrus, qu’on redoutait excessivement.
Aussi tout fut-il mis en ordre, la maison nettoyée sans perdre de temps, car il arrivait souvent inopinément et dans le moment oii on le croyait dirigé sur un autre département.
Je me tins donc pour avertie, et je me préparai à lui soumettre ma position.
Mais M. le docteur Ferrus, qui songeait à prendre sa retraite, était accompagné de M. le docteur Constans. nouvellement nommé inspecteur général, qui faisait sa première tournée sous l’égide de ce grand maître.
Dès qu’on apprit cette circonstance à l’asile, on s’arrangea de façon à éloigner le docteur Ferrus du quartier où je me trouvais.
M. le directeur le mena voir les constructions nouvelles, la buanderie, le jardin, etc., tandis que M. le docteur Auzouy, s’emparant du docteur Constans, le prévenait contre moi, tout en lui parlant de la manière exceptionnelle dont j’étais placée dans une chambre de ; pensionnaire , et me l’amenait, en riant, dans cette chambre dont la porte était grande ouverte.
Mes plaintes sur la rigueur de ma séquestration produisirent le plus fâcheux effet, puisque ma porte n’était pas fermée, et je fus regardée comme une ingrate et une folle bien orgueilleuse, car, au lieu d’ètre reconnaissante envers un père qui, tout en gardant l’anonyme, voulait adoucir mon sort, je repoussais ses offres en me disant « plie d’on ne savait quel M. Rouy, mort en 1848! »
M. le docteur Constans fit part de tout ceci à M. le docteur Ferrus.
Depuis ce moment, qui a décidé de ses impressions, M. le docteur Constans est resté le meilleur ami de M. le docteur Auzouy et m’a toujours été contraire, ne pouvant se donner tort en reconnaissant que son premier rapport avait été fait trop légèrement.
Il va sans dire que ma porte fut refermée dès le soir même.
M. Chadenay ayant eu son changement, le baron Rogniat lui succéda.
Mme la baronne Rogniat, qui était non seulement une femme très-supérieure, mais encore très-bienfaisante, voulut visiter l’asile des aliénés et y arriva un dimanche, en l’absence du médecin et du directeur.
C’est Mme Rarroux, la femme de ce dernier, qui lui lit les honneurs de la maison, lui ouvrant toutes les portes, même la mienne.
Mme la préfette fut bien étonnée en trouvant une malade enfermée de la sorte et en me reconnaissant pour m’avoir rencontrée à Paris chez plusieurs de ses amies, entre autres chez Mme la comtesse de Rotalier et chez Mrae la comtesse de Valory, princesse Rusticelli.
Elle prit ma cause à cœur ; quand, elle sut tout ce que j’avais souffert, tout ce que j’étais exposée à souffrir, elle me donna sa parole de me sauver en faisant changer le médecin. Mais un médecin aliéniste est tout-puissant et ne se change pas comme cela.
Celui-ci s’empressa de la consigner , sous prétexte que la présence de qui que ce soit m’agitait. Et ma captivité redevint plus étroite que jamais.
Le directeur lui-même osait à peine venir me parler. Excepté lui, la supérieure et une vieille domestique, personne ne pouvait pénétrer auprès de moi que le médecin.
M. Barroux, indigné, m’apporta un jour de l’encre
et du papier, me priant de faire porter ma plainte plutôt sur la supérieure que sur le médecin, parce que, faite en ce sens, elle n’irait qu’à la préfecture, tandis qu’une plainte contre le docteur allait au ministère et pourrait le mettre, comme directeur, dans une fâcheuse position.
Je n’avais pas à hésiter, pas à choisir. Il me fallait, avant tout, conserver un protecteur et me mettre à l’abri de violences qui toutes, je dois le reconnaître, provenaient de la supérieure, et j’écrivis dans le sens qu’il m’indiquait.
M. le directeur porta ma lettre au préfet. On demanda le changement de la supérieure.
L’ordre de Saint-Vincent-de-Paul refusa et menaça de reprendre ses quatorze soeurs, si on insistait.
Le préfet tint bon, et des soeurs de Saint-Charles vinrent remplacer celles de Saint-Vincent-de-Paul.
Mais le docteur Auzouy resta toujours le même, se livrant à des emportements un jour, m’en demandant pardon le lendemain. Porté par son cœur et ses bons sentiments à m’être bienveillant et secourable, et par la terreur que lui inspirait ma plume à me tenir cachée à tous les yeux, il m’envoyait sa femme et sa fille, et défendait à toute créature humaine de me voir. Désireux de faire le bien et faisant le mal, ses plus cruelles extravagances me faisaient pitié et me trouvaient prête à lui pardonner, pourvu que je fusse loin de lui.
Ne pouvant comprendre par quel moyen j’avais écrit
au baron Rogniat, on poussait les fouilles jusqu’à emporter mes jupons, à peigner mes cheveux bouclés, à écarter les bouffettes de mes pantoufles, afin de s’assurer qu’un bec de plume ou un bout de crayon n'y était pas caché.
Les malades, qui me voyaient de leur petite cour, m’avaient prise en amitié et avaient eu pitié de moi. Elles me donnaient des chiffons de papier, en les attachant à un fil que je faisais descendre par ma fenêtre ; d’autres m’en glissaient sous la porte en passant dans le corridor. Je collais ces morceaux ensemble; à défaut d’encre, j’avais mon sang. Une malade nommée Renard, qui sortait quelquefois, mettait mes lettres à la poste. Elle fut surprise, et le docteur lui fit donner la douche. J’étais désolée et le lui dis.
— Ne vous tourmentez pas, me dit-elle; c’était pour vous : je ne l’ai pas sentie. Avez-vous d’autres lettres ? Je suis prête.
On mit fin à ce beau dévoûment en murant ma fenêtre, c’est-à-dire qu’on y fit placer une hotte en bois, ne permettant à la lumière de pénétrer que par le haut, ne me laissant apercevoir qu’un coin du ciel et rendant ma prison impénétrable à tous les regards.
Cet excès de précaution m’a précisément amené des sauveurs.
Des ouvriers qui travaillaient non loin de là, curieux de savoir ce qui était si bien caché et séquestré, montèrent à l’échelle à quatre heures du matin, et, dans
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l’horreur que leur causa cette monstrueuse détention, me passèrent de quoi écrire et firent partir mes lettres.
En même temps M. Barroux, révolté de ces rigueurs, mais impuissant devant l’autorité du docteur, avait eu la bonté d’en prévenir Mme Rogniat et de me l’amener, pour la rendre témoin de ce crime étrange. Elle en fut indignée, en parla à son mari et intervint personnellement pour me faire obtenir mon changement de maison par ordre ministériel.
Mlle Rouy — écrivait M. le baron Rogniat au Ministre de l’intérieur — se plaint de subir une double séquestration depuis que le médecin a fait placer une hotte en bois qui lui masque complètement la vue ; c’est pour elle une véritable cause d’exaspération qui, ajoutée aux souvenirs irritants de la scène du 13 octobre (celle où ma robe de chambre avait été déchirée), lui occasionne des crises nerveuses auxquelles elle finira par succomber.
Et plus tard M. Tailhand appréciait ainsi le rôle du docteur Auzouy :
Nous avons trouvé dans les pièces du dossier du ministère le compte-rendu de cette scène où cet homme de l’art a joué un rôle regrettable, et qui a laissé dans notre esprit cette impression que le médecin s’était montré beaucoup moins raisonnable que sa cliente.
Ma hotte fut enlevée. Mme Rogniat vint me voir à diverses reprises, m’amena sa fille et une de ses amies.
Enfin elle vint elle-même m’annoncer que ma demande m’était accordée ; que le nom de l’asile était resté en blanc ; que le jour de mon départ était à ma disposition; mais elle m’engagea, avec toute son aimable bienveillance, à attendre à Fains, sous sa protection, le changement du docteur Auzouy, qui avait été demandé.
Comme on ne change pas un médecin aussi facilement qu’une malade, je pouvais attendre ce bonheur trop longtemps. Je priai donc Mme la préfette de m’envoyer au plus vite à Maréville, où l’asile était également tenu par des soeurs de Saint-Charles auxquelles je serais recommandée. Malgré toute la reconnaissance qu’elle m’inspirait, elle était impuissante à me protéger contre une omnipotence qui ne souffrait aucun contrôle.
Lorsque le docteur connut cette décision, il fut attéré.
Il demanda trois jours pour me rendre libre, promettant de tout arranger de façon à me faire rentrer dans mes droits; mais l’ordre de mon départ étant arrivé dès le lendemain matin, M. Barroux, directeur de l’asile, remit la lettre par laquelle Mme la supérieure de Charenton mettait mes papiers à la disposition de M. l’aumônier entre les mains de sœur Arsine, supérieure de l’asile de Fains, et me confia à elle.
J’avais sur moi quelques lettres que je voulais mettre moi-même à la poste.
La bonne sœur ne s’en doutait pas ; aussi était- elle
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1 sans défiance et m’accompagna-t-elle bien tranquillement. Sur notre chemin se trouvait justement la boîte aux lettres. Je fis semblant d’avoir quelque chose à arranger à ma chaussure; puis, me relevant subitement, je jetai mes lettres dans la boîte avant que la pauvre sœur, toute surprise, ait eu le temps de m’arrêter. Elle s’écria :
— Que faites-vous, mademoiselle?
— N’ayez pas peur, ma chère sœur ; je ne fais rien de mal.
Nous arrivâmes le soir même à Nancy.
MÉMOIRE? D'l'XE ALIÉNÉE.