‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 46 sur 86 · ASILE LE M.VRÊV1LLE · texte numérisé non relu

ASILE LE M.VRÊV1LLE

les place à leur ordre chronologique pour la clarté de mon récit.

Je ferai remarquer ici que M. le préfet de la Meuse, n’osant me donner le nom sous lequel j’avais toujours été connue à Paris et ne voulant pas m’en attribuer un autre, me nomme la demoiselle Hersilie ; que le baron Haussmann m’appelle, selon mon enregistrement, l’aliénée Chevalier-Rouy , et que les bureaux appliquent sans hésiter ces désignations si diverses à la même personne, et sans qu’aucun de ces fonctionnaires éprouve le besoin de savoir au juste comment je me nomme et qui je suis.

Le docteur Auzouy ne vivait pas sans ma pensée. Il avait trop de torts envers moi pour ne pas me craindre. Le désir de me revoir, l’inquiétude de me savoir entre les mains d’hommes qui, peut-être, auraient foi en mes paroles, troublaient sa vie.

Quinze jours après mon transfert à Maréville, il y arriva porteur d’une lettre qui avait été adressée à l’administration de Fains. Elle était évidemment écrite par un maître d’écriture ou un écrivain public ayant une très-belle main, et signée J. -P. François, rue Laffitte.

Le docteur Auzouy accompagna la visite, et par conséquent tout le personnel médical de la maison : les docteurs Mérier, médecin en chef ; Léon Reber, adjoint; Khun, Minel , Baille, internes; les sœurs Émilienne et Marie, se sont trouvés témoins de notre entrevue.

— Connaissez-vous ce nom et cette écriture ? me demanda-t-on en me remettant la lettre.

— Non, et vous pouvez tous voir, messieurs, que ce

n’est pas une écriture courante, mais un modèle

Encore un anonyme !

— Lisez tout haut.

— Volontiers.

M. J. -P. François, s’adressant à l’administration en termes fort convenables, lui disait qu’il m’était complètement étranger et inconnu ; qu’il m’avait rencontrée dans le monde, y avait appris à m’estimer ; qu’il avait suivi tous mes concerts et était l’un de mes plus grands admirateurs ; qu’ayant appris le malheur qui m’avait frappée il désirait venir à mon secours, afin que l’artiste ayant tenu un rang aussi honorable dans le monde ne s’aperçût pas de sa chute ; qu’il mettait à la disposition de l’administration tout l’argent nécessaire pour que j’aie un piano, de la musique, une chambre, du feu, etc., et surtout de l’argent de poche pour satisfaire toutes mes fantaisies.

— Vous devez connaître cette personne ? me dit M. Auzouy en reprenant la lettre.

— Non.

— Vous avez jeté des lettres à Ja poste durant votre voyage ; c’est peut-être une réponse ?

— Je ne le crois pas.

— Qui est-ce donc ?

— Je l’ignore ; je suis entourée de mystères.

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE

— Voulez-vous accepter les offres qu’on vous fait?

— Y pensez-vous, monsieur? Pourquoi tous ces anonymes ? Pourquoi s’adresser à des administrations publiques sous un pseudonyme ? Quel mystère est cela,

1 et quel rôle jouez-vous dans le drame de ma misérable vie?

— Vous refusez alors ?

— Certes !

Quelques jours après, le bon et gentil docteur Léon Reber me fit observer que j’avais tort de refuser de si bonnes choses ; que ce M. J. -P. François était fort convenable ; qu’il ne demandait rien ; que c’était même délicat à lui de taire son nom, pour ne pas m’imposer une reconnaissance pénible dans ma position, et m’engagea à lui répondre.

La lettre ne m’était pas adressée, et je n’y devais aucune réponse. Pourtant j’écrivis :

« Qu’étant entourée de soins et d’égards par M. le directeur et par MM. les docteurs, je le remerciais des offres qu’il avait bien voulu faire à mon sujet, et que je réservais sa bonne volonté et sa bienveillante proposition pour le jour où peut-être, contre mon espérance, j’aurais besoin d’y recourir. »

On prétendit que ce M. François devait être mon père, et, malgré mes protestations, je fus donc.... Mlle François !

Ceci s’étant passé, comme tout le reste, publiquement, dans des établissements publics... s’étonnera-t-on

encore que, dans mon indignation, j’aie signé, pour protester contre de semblables faits, les noms de fantaisie les plus excentriques, dans l’espoir d’attirer enfin l’attention de la justice ?

Toutes les discussions qui survenaient entre les administrations et moi roulaient sur mon nom, sur mon identité, sur ma filiation ; et, comme on le voit, je ne

manquais pas plus de pères que de mères Je n’avais

pas même l’embarras du choix, chacun m’en fournissant à sa guise.

Dès mon arrivée à Maréville, mes réclamations commencèrent. Aucune réponse n’y étant faite et ne voulant pas accepter le père François, j’écrivis à M. le docteur Emile Renaudin, directeur de cette maison, une lettre signée : L’Anté-Christ.

Aussitôt M. le docteur, accompagné de M. Tapin, l’économe, arriva près de moi.

Tous deux étaient grands, gros, forts.

J’étais blonde, pâle, frêle, délicate, toute bouclée

— Nous venons vous prier de ne pas signer vos lettres d’un nom si effroyable.

— Je ne demande pas mieux que de vous être agréable, messieurs, et je signerai mon nom aussitôt que j’aurai les papiers m’octroyant légalement un nom à moi ; veuillez être assez bons pour me les procurer, et je cesserai, du jour où je les aurai, de signer ce nom qui vous épouvante.

— Mais en attendant?

CH AP. IX

Asile pe maréville.

— En attendant, messieurs, j’aurai la douleur de vous déplaire, et je signerai : l’An té- Christ.

— Oh ! non, nous vous en prions ! Vous ne savez pas combien cela effraie !

— Dites à ceux qui ont peur de venir me voir, et on sera rassuré.

— Oui ! mais ceux qui ne vous verront pas et qui verront votre signature sont capables d’en devenir fous de terreur.

— Alors, vite, donnez-moi mes papiers, et je signerai mon nom.

— Je vous en prie !

— Voyons donc, messieurs, c’est pour rire que deux hommes comme vous viennent prier une pauvre petite femme comme moi, qui suis au lit, sans force...

— Pour rire? Nous sommes des hommes sérieux, responsables de la tranquillité de la maison, et c’est au nom de cette responsabilité que nous vous le demandons.

— Mais ! je signe l’Anté-Christ comme je signerais Polichinelle ! pour protester contre un désordre qui brise mon existence.

— Signez Polichinelle.

— C’est vous, monsieur le directeur, qui me demandez de signer... Polichinelle?. Hé bien, soit ! je signerai Polichinelle.

MM. Renaudin et Tapin s’en allèrent fort contents

d’avoir obtenu une si grande victoire, sans comprendre combien ce mot de Polichinelle, signé sur leur demande, les condamnait, alors que les réglements et la loi exigent que l’identité et le nom des personnes enfermées soient établis.

Je fus donc pendant cinq ans Mme Polichinelle. Personne ne me connaissait sous un autre nom. Les malades aimaient leur dame Polichinelle, appelaient Polichinelle à leur secours, lorsqu’elles étaient menacées ou qu’elles voyaient faire une mauvaise action.

On sautait par dessus les palissades pour voir Polichinelle. On criait : « Vive Polichinelle ! »

Eh bien ! ce nom de Polichinelle, sous lequel j’ai été l’idole de mes pauvres compagnes, je me suis prise à l’aimer, et je me plais à l’écrire; car, bien que je sois

accusée de folie vaniteuse, d 'idées de grandeur

ce nom de marionnette, le plus petit de tous ceux qu’on m’a donnés, m’a appris que j’étais aimée des pauvres, des affligées, des abandonnées, non pas pour mon nom, mais pour moi-même.

Quelques mois après mon arrivée, les docteurs Mérier et Léon Reber furent changés et remplacés par les docteurs Teilleux et... Auzouy !

J’écrivis au ministère pour demander qu’on m’envoyât dans une autre maison. En attendant, et pour me soustraire aux persécutions du docteur Auzouy, le directeur obtint du préfet l’autorisation de modifier l’organisation du service médical. Au lieu de laisser les

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE

deux docteurs s’occuper concurremment des malades des deux sexes, on sépara le service, et le docteur Auzouy fut chargé de celui des hommes, avec défense expresse de pénétrer dans le quartier des femmes.

J’étais donc préservée de ce côté ; mais le nom de Polichinelle devait m’être fatal, et l’ignorance où l’on était sur mon état civil m’attirer d’autres méprises cruelles, mon transfert m’ayant été refusé.

J’avais été, dès mon arrivée, placée au pensionnat, et, quoique indigente , on m’en donnait le régime. J’occupais un lit à l’infirmerie, et j’y étais entourée de soins et de gracieusetés. Mais on ne me donnait pas mes papiers.

Au mois de novembre 1860, en l’absence du médecin des femmes, en congé, M. le docteur Renaud du Motey, médecin des hommes, faisait l’intérim. Il dit aux internes : « Faites partir toutes les lettres, excepté celles où on se plaindra de la maison. »

Une malade de première classe ayant été battue par sa bonne, l’écrivit à son mari. MM. les internes déchirèrent sept fois ses lettres. Elle me le fit savoir à l’infirmerie des indigentes, en m’appelant à son secours.

J’écrivis à son mari et au procureur impérial.

M. le procureur impérial, selon l’aimable coutume de ces magistrats, envoya ma lettre à l’administration, qui la remit au docteur X... à son retour. Celui-ci ne trouva rien de mieux que de me déclarer

que j’étais « fort dangereuse » et de me faire passer aux gâteuses.

Nous étions en pleine discussion sur mes noms et surnoms. Cette discussion avait commencé aussitôt ma séquestration. Ayant été enfermée sous prétexte religieux et spirite, j’avais refusé un certificat de guérison que la supérieure de Charenton me suppliait d’accepter. Guérison de quoi?... De la voix de Dieu, parlant à ma conscience comme à celle de tous les hommes.

C’est alors que j’avais déclaré que je signerais l’Anlé- Christ, c’est-à-dire celle qui croit en un ordre de choses existant avant le Christ, et par conséquent en la voix de Dieu , principe fondamental de toutes les religions ; et je mettais ce nom en avant quand j’étais poussée à bout.

Cette explication n’avait pas plus été admise à Maréville qu’à Charenton. MM. les docteurs, sans s’informer des raisons qui avaient amené ce mot, m’ont accusée d’orgueil, d’ambition : on m’a cité des prophéties, l’Apocalypse, etc. J’ai fini par m’impatienter ; j’ai tout accepté, et j’ai fait de cela un petit volume de choix dont on voulut tirer parti en 1869 pour m’accabler.

Ces feuilles étaient placées dans une enveloppe cachetée que j’avais mise, avec d’autres petits papiers moins intéressants, dans une malle fermée à clé qu'on m’avait donnée à l’asile.

Après m’avoir passée aux gâteuses, le docteur X...

CIIAP. IX.

ASILE DE MARE VILLE

prit ma clé, ouvrit ma malle, s’empara de mes papiers et refusa de me les rendre. Cependant il ne s’impressionnait pas de mes grands mots ; il riait avec moi « des bêtises » qui faisaient si belle peur aux autres, et pour lesquelles il trouvait cependant urgent de me séquestrer.

On verra dans le chapitre xxi comment fut respectée par les docteurs cette enveloppe scellée sur laquelle j’avais écrif : Secret de ma confession , lequel’ ne relevait pas, il me semble, de la médecine aliéniste.

Je trouve cependant, dans l’ouvrage publié sur les aliénés par le docteur Achille Foville, la phrase suivante :

On a prétendu qu’une fois séquestrés, à tort ou à raison, les aliénés sont victimes de l’arbitraire du médecin ; que l’indiscrétion de celui-ci va jusqu’à lire leurs lettres.

Ces accusations sont, hélas ! trop justifiées par ces deux faits.

Ne pouvant conserver le traitement de pensionnaire, alors que j’étais indigente, et faire la guerre à ceux dont je recevais les bienfaits, je déclarai ne plus vouloir rien accepter, et en sortant des gâteuses je réclamai impérieusement mon droit de rentrer aux indigentes. J’y fus placée dans une chambre attenante à l’infirmerie, de sorte qu’ayant le régime alimentaire des malades, je ne m’y trouvais pas trop mal, si tant

MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.

est qu’on puisse ne pas être affreusement mal aux folles.

La maison fut, un beau jour de cette année 1860, dans un tohu-bohu général : on allait, on venait, on était sens dessus dessous on levait les bras, on chuchotait. /'•

M. le docteur Gérard de Cayeux, inspecteur général

des aliénés de la Seine, venait d’arriver comme une

bombe, sans en prévenir, et la maison n’était pas en tenue ! Elle n’était ni nettoyée à fond, ni pavoisée ! Elle ! si montée sur le respect dû aux puissances, si pourvue de tout ce qu’il fallait pour recevoir avec pompe les autorités la visitant !

Et encore notez bien que M. l’inspecteur général était l’ami intime, le bras droit, l’oracle de M. le baron Haussmann ; qu’il était le fondateur de l’asile d’Auxerre, cité comme un modèle ; que M. le baron Haussmann, devenu préfet de la Seine, avait emmené son inséparable à Paris, où il lui avait confié la charge de l’asile de Sainte-Anne, tandis qu'il transformait, de son côté, ce vieux Paris, que nul ne peut plus reconnaître.

Et on sait que S. M. l’empereur Napoléon III ne pouvait vivre sans son baron, toujours flanqué de son docteur.

Et voilà Maréville pris au dépourvu !

Quelle affaire ! presque quelle honte !

Maréville est à une assez grande distance de Nancy,

CHAP. IX. — ASILE DE MARE VILLE

et quand on y vient, surtout pour une inspection, on est obligé d’y coucher. — Obligé !... c’est-à-dire qu’on a le plaisir d’y coucher, car tout y est organisé de façon à recevoir princièrement les visiteurs.

M. le docteur Gérard de Cayeux, connaissant la maison, faisait-il dédain de tout ce qui n’était pas aligné, régulier, ou était-il pressé? Toujours est-il qu’on ne le vit ni dans les vieux quartiers, ni à l’infirmerie, qui pourtant valait la peine d’être vue. Il fit peut-être honneur de sa présence aux pensionnaires : je n’en sais rien. Je constate simplement qu’il resta enfermé pendant trois jours consécutifs dans la salle du conseil d’administration, assis devant une immense table recouverte d’un tapis vert, entouré de MM. les docteurs, des quatre internes, des surveillants et de la supérieure.

Chaque aliéné passait à son tour ; il en examinait le dossier, l’interrogeait. Il tenait surtout à savoir si on était content de la maison, du régime, etc....

Certes, il y mettait le temps, car à la fin du troisième jour je n’avais pas encore été appelée; et pourtant j’appartenais au département de la Seine.

Enfin, mon tcrur arriva. On m’avait gardée pour la dernière. Il était déjà tard; M. l’inspecteur avait encore beaucoup à faire et devait partir le soir même.

M. le docteur Renaud du Motey, médecin des hommes, qui n’avait rien à voir dans le service des femmes,

n’en avait pas moins assisté à toutes les séances, Fatigué, il s’en allait et était déjà au bas du perron quand, m’apercevant, il remonta en hâte, rentra dans la salle pour m’annoncer et alla reprendre sa place.

Il était au haut de la table, dont M. Gérard de Cayeux occupait le centre, ayant en face de lui le docteur Achille Foville, médecin du service des femmes, dont on compulsait les dossiers.

A mon entrée, M. l’inspecteur général ne parut pas m’apercevoir ; il continua la lecture qui l’absorbait, et je restai bien cinq ou six minutes à attendre avant qu’il ne me vît. Il me regarda alors avec surprise, et dit en baissant de nouveau la tète sur son manuscrit :

— Continuez

Continuer quoi ?... Nous attendîmes encore. Enfin, n’entendant rien, il leva la tête et regarda en face de lui.

La place était vide. M. le docteur en chef du service des femmes avait disparu,

— Eh bien ! dit M, l’inspecteur, où est donc le docteur Foville?

Chacun se regarda. M. l’inspecteur tourna la tète et entrevit son jeune élève englouti derrière les rideaux de damas vert d’une des fenêtres.

— Que faites-vous donc là? Ayez l’obligeance d’interroger madame,

CHAP. IX

ASILE UE JJAKJÎVILLE.

Jedoisdire, pourlacompréhensiondecettepetitescène, que M. le docteur Achille Foville, depuis l’escarmouche que j’ai racontée et qu’il avait eue avec moi dès les premiers jours de son arrivée, me redoutait passablement, et M. le docteur.Auzouy lui en avait tant dit sur mon compte qu’il avait trouvé prudent, depuis ce moment, de ne plus me voir et de fuir à mon approche. Il espérait donc me laisser aux prises avec M. le docteur Gérard de Cayeux, et rester, derrière le rideau, spectateur invisible de ce qui allait se passer.

A un ordre aussi précis, il fallait obéir. Reprenant place, il ouvrit mon dossier ; puis, trouvant la lettre de la supérieure de Gharenton, que je réclamais vainement depuis longtemps, la lut, s’étonna, allait peut-être en référer à l’arbitre de la destinée des Parisiennes (comme on nous appelait), quand M. l'inspecteur, ayant lu ce qu’il tenait, me dit :

— ■ Qui est votre père ? Qui vous a élevée ?

— Je suis fille de l’astronome Charles Rouy, et je ne l’ai jamais quitté.

— Pourquoi vous a-t-on enfermée?

— Je n’en sais rien ; on a dit que c’était pour s’emparer de papiers concernant mon parrain.

— Qui est-il donc ?

— Le comte Pétrucci.

M. l’inspecteur général se retourna gravement du côté de M. l’interne Pellevoisin, qui lui servait de secré» taire, ét lui dit :

— Inscrivez que madame refuse de répondre.

— Comment! je refuse de répondre? dis-je avec stupéfaction ; je viens de vous dire, monsieur, que le comte Pétrucci était mon parrain.

— Inscrivez qu’elle est fille du comte Pétrucci. »

On commençait à rire ; mais je ne riais pas, et je

regardais tout le monde en ouvrant de grands yeux, me demandant si je devenais folle, si j’entendais de travers.

M. l’inspecteur, irrité de ce silence et de la gaîté dont il s’apercevait, répéta :

— Inscrivez donc qu’elle refuse de répondre.

L’interne Pellevoisin me dit alors, de sa voix ordinaire, d’un bout de la table à l’autre :

— Parlez plus haut, car il a l’oreille un peu dure.

— Un peu ! Vous auriez bien dû m’en avertir plus tôt !

Puis, rapprochant mon fauteuil de celui de M. l’inspecteur et me penchant vers lui, je lui dis presque à l’oreille et un peu haut:

— Pardon, monsieur ; le comte Pétrucci n’est pas mon père : c’est mon parrain.

Il se recula vivement d’un air effaré, en regardant tout le monde, pour savoir si j’étais dangereuse sans doute, et me dit :

— Pourquoi donc me parlez-vous si haut et si près ?

— Parce que vous êtes sourd, monsieur.

CHAP. IX. — ASILE DE MAREVILLE

— Mais non, mais non, dit-il d’un air ahuri et en regardant de nouveau toute la tablée, qui était partie d’un grand éclat de rire et que la contenance de M. l’inspecteur amusait beaucoup.

— Mais si, monsieur ; voici une demi-heure que je réponds, tant à vous qu’à M. le docteur Foville, et vous faites inscrire que je refuse de répondre. Voici des années que je me débats contre un tas de pères qu’on me trouve de tous côtés, et vous en faites adjoindre un nouveau ; puis c’est sur mon compte qu’on met tout ce qu’on ne comprend ou n’entend pas ; aussi je ne vous parlerai plus que dans l’oreille.

— Voyons ! voyons !' j’avoue que j’étais distrait. Je suis un peu fatigué ; écrivez-moi, et ne nous fâchons pas. Je sais que vous avez des plaintes à faire. On m’enverra directement ce que vous m’adresserez.

Sur ce, nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes. Il est parti deux heures plus tard, et je lui ai écrit, comme je m’y étais engagée.

Je n’ai jamais eu de réponse.

J’allais de temps en temps faire de petites visites aux dames pensionnaires, et alors je me mettais au piano. J’y allai un dimanche à deux heures. Ces dames refusèrent d’aller à vêpres, préférant rester avec moi. Voyant que cela contrariait sœur Émilienne, surveillante en chef du pensionnat, je mis mon- chapeau de jardin en disant que j’irais aussi à vêpres. Toutes me suivirent.

J’arrivai le dimanche suivant un peu plus tard, pensant les trouver toutes parties. Elles ne l’étaient pas encore, mais étaient prêtes. Dès que je parus, on ne voulut plus bouger, et la sœur, furieuse, s’élança, ferma le piano à clé, en me disant qu’on n’en jouait pas pendant les offices.

Je fus blessée de son procédé et ne voulus plus retourner au pensionnat, qui fut dans la désolation.

Sur ces entrefaites, un nouveau changement amena à l’asile le docteur Verron.

En général les pauvres malades aiment, craignent ou désirent un changement quelconque; car, ainsi que j’en ai fait la triste expérience, MM. les docteurs sont peu de la même opinion, et souvent l’un trouve fort sensé ce que son confrère trouvait fort insensé.

Cependant, chose inouïe, les malades du pensionnat, au lieu de songer à elles, n’eurent qu’une pensée : Mme Polichinelle.

Elles complotèrent donc une demande collective pour obtenir du nouveau médecin que, pour sa bienvenue, il décidât Mrae Polichinelle à venir les voir.

— Madame Polichinelle ?

— Oui, monsieur, Mme Polichinelle, qui ne veut plus venir, alors que nous l’aimons tant !

Il s’en fut et demanda au directeur, au docteur et aux internes ce qu’était cette dame.... Polichinelle?

— On ne sait pas au juste; les uns disent une chose, les autres une autre : des pères inconnus, des parents

CHAP. IX. ■ — ASILE DE MARÉVILLE

non avoués; somme toute, une femme charmante qui fait tourner la tête à tout le monde et met tout à l’envers, comme vous voyez.

— Où est-elle?

— Aux indigentes.

— Ah!

J’étais aux indigentes, en effet, dans une petite chambre; on m’y avait rendu le peu de vêtements que j’avais, et en outre donné des effets de succession, les réglements de Maréville tâchant d’adoucir le sort des malades, de les encourager et de relever la maison par une tenue soignée. J’étais donc convenablement vêtu'1 et. bien coiffée, avec mes cheveux bouclés tout autour de ma tète. M. le docteur Verron en fut frappé.

— C’est vous qui êtes madame Polichinelle?

— Oui, monsieur.

— On vous désire au pensionnat.

— Ces dames sont bien aimables.

— Vous allez y aller.

— C’est un ordre?

— Oui.

— Alors, monsieur le docteur, vous me permettrez de refuser.

— En quelle qualité madame est- elle ici?

— Indigente de la Seine.

— Et c’est une indigente qui refuse les dames pensionnaires? Madame ira leur faire de la musique immédiatement.

— Non, monsieur.

— Non? Alors, on va retirer à madame ses vêtements, sa chambre, son régime et la passer dans un ouvroir.

— Je suis malade, monsieur ; comme telle j’ai droit à l’infirmerie.

— Je suis le médecin, et je ne vous trouve pas malade; ou vous irez au pensionnat, ou on vous mettra à l’ouvroir.

— Alors j’irai à l’ouvroir, monsieur.

— Orgueilleuse!

— L’orgueil est la fortune du pauvre, monsieur le docteur, et le pauvre a le droit de ne pas servir de jouet au riche.

— Et si on vous en prie?

— Alors, monsieur, ce sera différent. Le pauvre, alors qu’il est riche de sa supériorité, peut en faire l'aumône aux riches qui l’implorent.

Le docteur Verron se retourna, stupéfait, vers la supérieure et lui dit :

— Que les portes soient ouvertes à madame.

— Vous faites bien, monsieur, car je suis une terrible ennemie pour ceux qui me persécutent et qui croient me dominer.

— Je ne vous crains pas.

— Vous êtes le maître, c’est vrai ; mais vous ignorez peut-être la force du petit et du faible.

— Oh !... je viendrai bien à bout de vous.

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE

— Je ne crois pas, et je pense que la paix doit régner entre nous.

Ceci l’avait ému. Il faut dire que M. le docteur Verron, âgé de quarante-cinq ans, était extrêmement malade. Il souffrait effroyablement, et son teint livide, ses cheveux desséchés, son œil hagard, prouvaient combien le mal physique, que son courage et la nécessité de garder sa position lui faisaient vaincre, attaquait soncerveau et lui donnait des hallucinations.

En sortant de ma chambre, il déclara qu’il me reconnaissait; que j’étais une femme mariée à un sieur Chevalier, bonne musicienne, ayant roulé sur l’or, grâce à mes charmes ; ayant été, douze ans auparavant, la maîtresse de son ami, le docteur Reboul- Richebraque de Caballeros ; menant un très-grand train; ayant maison à la ville, maison à la campagne, voiture ; lui ayant donné à Auteuil l’hospitalité, une nuit qu’il y était arrivé avec son ami, etc.

On doit comprendre l’indignation éprouvée par moi à ce récit. Je protestai. Il soutint que c’était vrai. Je réclamai mes papiers. Le directeur s’en mêla, et tout alla d’autant plus de mal en pis que M. le docteur Verron, gardant un gracieux souvenir de cette dame Chevalier pour laquelle il me prenait, et espérant toujours retrouver en moi une femme facile, très-fïattée de ses attentions et de ses prévenances, se dépêchait de faire sa visite pour venir s’installer chez moi. Cela ne pouvait que fort, mal finir. J’étais indignée d’être une Chevalier.

Il fut outré de ne faire aucun progrès et s’en prit à mes cheveux qu’il ordonna de raser, à mes vêtements qu’il me fit retirer, à ma chambre qu’il fit fermer, me mettant coucher au dortoir des grandes malades, et me forçant à rester le jour parmi les idiotes et les forcenées. Il est impossible de savoir ce qu’est la douleur nerveuse de cette cohabitation ! Entendre du matin au soir, et du soir au matin, sans trêve ni merci, des cris d’idiotes, des paroles incessantes d’insensées ; voir des grimaces constantes, des contorsions , des bouches baveuses, écumantes ; voir manger cette espèce dégoûtante, est intraduisible! Je lui écrivis « qu’il y avait de quoi devenir folle... ou mettre le feu à la maison pour fuir. » — Le feu! oh! quelle bonne occasion pour agir! — Le feu ! C’est une folle des plus dangereuses! Vite la camisole de force, et séparons-la de toutes les autres, cette incendiaire effroyable !

L’interne Alfred Broc arrive avec ces ordres; on me met la camisole, et on me passe dans un bâtiment neuf placé au-dessus d’un petit toit. Mais ma fenêtre, fermée à clé, donnait sur le jardin du quartier raisonnable. On me voit arriver, garrottée comme un malfaiteur; l'indignation transporte les malades; elles quittent l’atelier, accourent, crient : « A bas Verron! vive Polichinelle! » On amasse des pierres, on monte sur le toit, on me passe un crochet pouvant servir de passe-partout et ouvrir ma fenêtre. Religieuses, servantes sont à l’en-

OH AP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE

vers; il faut barricader la fenêtre; les internes doivent me garder à vue. Bref, le directeur arrive, et tout est en désordre. On s’empare de mon crochet, mais on m’en passe un autre, et le service lui-même, indigné, me porte nourriture, papier, et fait partir mes lettres. — Que faire? Le docteur Verron comprenait fort bien qu’il n’était pas sympathique ; qu’on m’aimait, et que pour me voir on braverait, en montant sur le toit, tous les dangers ; d’autre part, il est fort rare que directeur et docteur soient bien ensemble: ce que l’un veut, l’autre ne le veut pas. Le directeur était venu me voir, s’était déclaré pour moi; il pouvait porter plainte au préfet; de la préfecture, cela pouvait aller au ministère.* Me rendre aux malades pouvait donner un chef au mécontentement; me rendre libre, un danger . . .

On venait de terminer un bâtiment au sommet de la montagne; le bois était là, désert... c’était un vrai donjon. Au haut de ce bâtiment, une petite chambre entourée de greniers pouvait me cacher à l’univers entier . La sœur ayant la clé dans sa poche, personne ne pourrait plus me passer de papier, ni faire sortir mes lettres... J’y fus donc enfermée. Il résulta de cette persécution ce qui en résulte toujours : au lieu de diminuer et de faire oublier l’intérêt qu’on me portait, il s’en accrut, et au risque de perdre leur place, les domestiques me passèrent par les fentes de la porte, par les fenêtres des greniers, de quoi écrire... Cette

fois-ci, les lettres inondèrent! Je n’avais pas d’encre, mais j’avais du sang !

Sur ces entrefaites, on annonça la visite de M. le docteur Parchappe, inspecteur général des aliénés.

Toute la maison, nettoyée du haut en bas, est en liesse; les malades ont leurs habits de fête; des fleurs sont placées dans l’ouvroir, et un orchestre, accompagné de chœurs, doit célébrer la bienvenue de M. l'inspecteur, protecteur et ancien professeur du docteur Verron, qui lui fait les honneurs de Maréville.

Après avoir été conduit dans tout ce bel établissement, M. Parchappe arriva dans le superbe bâtiment des gâteuses, au-dessus duquel j’étais enfermée. Tout en faisant fête à son ancien maître, le docteur Yerron se gardait bien de lui parler de sa recluse.

Mais M. Lherbon de Lussats, le directeur, n’avait pas les mêmes motifs de se taire, et M. l’inspecteur désira me voir.

On vint me chercher. J’avais une grosse fièvre, une de ces fièvres nerveuses auxquelles j’étais si sujette, et qui se terminaient toujours par une sueur excessive.

Impossible de me sortir du lit en cet état.

En sa qualité d’inspecteur général, M. le docteur Parchappe aurait dû monter voir lui-même le donjon où on me faisait jouer le rôle d’une de ces héroïnes légendaires des contes de fées et des romans de chevalerie, et l’état dans lequel était ma santé.

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE. 165

Il n’en fit rien et me donna rendez-vous, pour le ilendemain, dans le parloir des sœurs.

Je m’y rendis accompagnée de la sœur d’office, qui seule avait la clé de la chambre où j’étais renfermée ijour et nuit.

M. l’inspecteur ne se trouva pas au rendez-vous.

La sœur vint me reprendre ; mais comme l’établissement est immense, que les quartiers sont séparés par des jardins, et que par conséquent on a un petit voyage à faire pour aller de l’un à l’autre, elle passa par la communauté et me laissa deux ou trois minutes au parloir, où il n’y avait qu’une personne attendant sa sœur, et la portière.

— Est-cè bien vous? me dit celle-ci... Oh! que pourrions-nous faire pour vous servir ?

— Me parlez-vous de bon cœur?

— Croyez-le bien.

— Je voudrais faire parvenir à M. l’inspecteur quelques lettres que je comptais lui remettre si je l’avais vu.

— Donnez-les-moi. En ma qualité de portière, c’est

moi qui fais les commissions à l’administration; je puis donc les mettre immédiatement dans sa chambre même. '

Je ne connaissais nullement cette fille; mais toutes me connaissaient, et plusieurs des infirmières avaient été révoltées en apprenant les agissements de M. le docteur Verron envers moi.

Mais, d’un autre côté, d'autres m’avaient fait des offres de service et avaient été porter mes lettres à Mma la supérieure.

Je risquais d’être trahie. Je risquais aussi d’être servie. Je remis mon paquet entre les mains de la portière, et elle sortit aussitôt.

A peine était-elle dehors, que la sœur vint me chercher pour rentrer au quartier et me remettre sous clé.

Il me fut donc impossible de savoir ce qu’il était advenu de mes lettres.

M. l’inspecteur général était parti le soir même, et il était probable que personne ne soufflerait mot de ces écrits, en quelque main qu'ils fussent.

Effectivement, M. le docteur Verron vint, comme à l’ordinaire, faire sa visite, sans que lui ni Mme la supérieure, qui l’accompagnait avec un interne, y fissent la moindre allusion.

Ma porte se referma à clé lorsque la visite sortit . Je sautai à bas de mon lit pour écouter ce qui se dirait; mais nul ne prononça une parole. Je mis alors l'œil au trou de la serrure, et je vis descendre cette muette procession, quand, arrivé juste en face de la porte, M. le docteur, tira de sa poche un volumineux paquet de lettres.

La sœur Louisa fit un geste de suprême surprise, puis elle dit :

— Ma foi, monsieur, gardez-la vous-mème ; j’v re-

CH AP. IX

ASILE DE MAREVILLE.

nonce! Ce n’est certes pas une folle, mais c’est une véritable sorcière!... J’ai sa clé dans ma poche; il n’y a que moi qui entre chez elle, qui la sers; je ne la quitte pas de vue; elle est fouillée au moins tous les deux jours, et vous avez des lettres d’elle!

— Oui, onze !

— Et , s’empressa d’ajouter l’interne, ces lettres étaient sur le bureau et dans la chambre de M. l’inspecteur, qui fut fort surpris de cette trouvaille, et encore plus de l’ahurissement de MM. les docteurs et du directeur.

— Fort heureusement, continua le docteur, quej: reconnus l’écriture, et que M. Parchappe a bien voulu me les donner. Quelle affaire, s’il les avait lues !... J’ai passé ma nuit à les lire.

— Certes, j’y renonce, reprit la sœur avec un air d’effroi.

On descendit, et je n’entendis plus rien.

Naturellement, je n’ai reçu réponse à aucune de mes lettres. J’ai tenu note de la conduite étrange d’un inspecteur qui remet à celui qui est en cause ce que les pauvres malades lui confient pour le renseigner sur ce qu’il est de son devoir de savoir.

C’est alors que, déterminée à tout tenter, j’écrivis à S. M. l’Impératrice la lettre suivante, qu’un intermédiaire dévoué mit à la poste :

A Sa Majesté V Impératrice Eugénie.

Asile de Maréville, près Nancy (Meurthe), 27 mai 1862.

| De mon donjon.

Madame,

Avant d’en appeler à la noblesse française, avant que d instruire une famille infortunée du sort de l'une de ses enfants plus malheureuse encore que sa malheureuse famille, c’est à vous, à l’Empereur, votre auguste époux, que je m’adresse, Madame, et j’ose espérer, pour moi comme pour tous, que ce ne sera pas en vain.

Après l’assassinat du duc de Berry, la duchesse, sa femme, mit au monde un fils et une fille.

Il n’est pas nécessaire, Madame, de vous rappeler la position de la famille royale en ce moment, pour que vous compreniez la nécessité absolue de sacrifier la pauvre fille au repos de la France.

Elle fut donc enlevée du palais des rois et soustraite à la vue de la nation.

Cependant on avait vu emporter un enfant, et le secret n’en put être si bien gardé que le bruit d’une substitution ne prit la place de la triste vérité.

Cette enfant fut embarquée au Havre, pour la Russie, fut remise entre les mains du grand-maitre de la police à Saint-Pétersbourg, et après avoir passé quelques années enfouie dans une campagne aux environs de Moscou, elle fut renvoyée en France avec une famille richement rémunérée.

Elle passait alors pour un membre de cette famille faisant partie de la bourgeoisie, et par conséquent ne pouvait atlirer sur elle l'attention générale.

Malheureusement, par une complication de circonstances , l’aisance procurée à cette famille fit bientôt place à la gêne, et comme elle ne connaissait pas les parents de l’enfant.... la pauvre petite subit toutes les cruelles vicissitudes de ses parents improvisés, à l'insu de sa royale famille.

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉVILLE

Car c’est en Russie qu’on a remis l’enfant au sieur Charles Rouy, qui s’est engagé à la faire passer pour sa fille, et ce Français, en acceptant, ainsi que sa femme, ce dépôt fragile, crut obliger une grande dame russe ou portugaise.

Bientôt même, la croyant pour toujours abandonnée, et sans autres parents et amis que ceux que sa destinée lui avait donnés, il la regarda comme sienne.

Cependant l'enfant grandissait, Madame ; sa ressemblance frappante avec la duchesse de Berry étonnait tout le monde, et rappelait malgré soi le souvenir des bruits fâcheux qui avaient circulé lors de sa naissance.

Sans la position honorable de la famille Rouy, sans deux frères et une sœur du même père, sans l’éloignement surtout de l'astronome au moment où ces événements s’étaient accomplis, on aurait eu des doutes....

Bientôt on fit disparaître, l’un après l’autre, les deux frères de la jeune fille; on maria sa sœur avec une reconnaissance d’enfant naturel, pour ne pas produire l’acte de naissance.

Et lorsque l’astronome, seul protecteur de la jeune abandonnée, fut mort, n’osant pas proposer à celle qui était involontairement entrée dans sa famille de quitter le nom qu'elle avait reçu de celui qui l’avait élevée avec tendresse, on l’enleva; onia fit disparaître dans une de ces bastilles qui ont survécu au régime déchu; on l’enferma dans un asile d’aliénation mentale, en jetant à ceux qui en sont chargés le nom de Chevalier, de parents inconnus.

Instruite de son sort et de sa naissance par celui qui l’avait emmenée hors de France et qui avait suivi sa destinée, l’infortunée pria les magistrats français de lui venir en aide, de vouloir bien examiner ce qui la concernait, de la prendre sous leur protection et de lui donner un nom la mettant à l’abri de tout danger.

On traita ses réclamations de rêve d'orgueil, de folie ambitieuse; on la jeta brisée dans les lieux les plus infects, les plus bruyants, les plus horribles ; on la priva de nourriture, de vêtements ; on la traina dans des bouges, dans des cachots, dans des

donjons ; on l'appela indigente avec mépris ; on lui lit épuiser toutes les privations, toutes les douleurs, la privant même de linge pour se changer dans des sueurs glaciales et nerveuses, d’autant plus douloureuses que le froid est plus vif et qu'elle passe dans ce donjon son hiver sans feu et sans lumière.

Ne pouvant résister, dans l’état où elle est, à tant de cruautés, elle vous supplie, Madame, de lui venir en aide, en adoucissant son sort et en priant S. M. l’Empereur de donner des ordres à son sujet.

Elle n’a pas demandé à naître ! Le malheur de sa naissance ne peut lui être reproché comme un crime, et elle espère, Madame, que votre bonté lui épargnera la douleur d’en appeler à ceux qui l'ont reniée. . . peut-être même en la croyant morte-né . . .

Inconnue elle a vécu, inconnue elle voudrait finir, si votre impériale bienveillance voulait la sauver d’en appeler à la publicité.

Daignez, Madame, agréer mes profonds respects.

Hersilie,

Sœur du roi Henri V.

.j Le docteur Léon Reber m’ayant appris, en 1857, qu’on me tenait enfermée parce que j'étais sœur du roi Henri V, j’avais juré de m’en venger, et je lui tenais parole en me servant de cette nouvelle version, comme je m’étais servie à la Salpêtrière des suppositions du docteur Métivié, basées sur la ressemblance qu’il me trouvait avec la duchesse de Berry el les bruits de substitution qui avaient couru. Mes lettres aux ouvriers m’avaient valu ma mise en liberté comme guérie, bien que déclarées délirantes ; il ne m’avait manqué que les moyens d’en profiter. Je n’avais plus qu’une chance de sortir de cet asile où on m’enseve-

CHAP. IX. — ASILE DE MARÉYILLE

lissait dans le silence le plus profond : c’était de faire parler de moi au dehors, fût-ce par des excentricités. Qui sait si ma lettre, qui certainement est parvenue à son adresse, ne serait pas remise à Sa Majesté à cause même de la bizarrerie de son contenu? On la disait légitimiste; cette façon de remettre en cause l’accouchement si discuté de la duchesse de Berry devait piquer, sa curiosité. Elle voudrait peut-être savoir qui

était cette pauvre folle implorant son secours et

la moindre enquête m’eût sauvée. Mais il n’en devait pas être ainsi, et j’étais encore loin du port.

M. le directeur était fort ernbarrassé de son rôle et de sa responsabilité. Son intervention en ma faveur près de M. l’inspecteur général ayant eu un si triste dénoûment, il m’amena M. le premier président de la cour impériale de Nancy, qui n’eut pas peur de monter si haut, et qui lui recommanda de parler de tout cela au préfet, alors M. de Saint-Paul.

Mais il n’aurait probablement pas pris cette initiative, si je ne lui avais fait parvenir une lettre pour ce magistrat, qui, dès qu’il sut ce qui m’était arrivé, donna l’ordre immédiat de m’ouvrir la porte et de me faire sortir de ce quartier, qui n’était pas le mien.

Il fit, en outre, donner du papier à tous les malades, avec ordre de lui faire parvenir toutes les réclamations.

.Te fus donc ramenée dans ma petite chambre, auprès de l’infirmerie, et il n’était que temps, car, depuis onze

MÉMOIRES DxCNE ALIÉNÉE.

mois que j’étais enfermée, j’étais tombée très-malade, ayant été privée de feu, de vêtements pendant un hiver si glacial que ma fenêtre était restée gelée, sans pouvoir être ouverte, pendant deux mois consécutifs.

C’est vers ce temps que M. le docteur Parchappe revint faire une visite dans cet établissement où il avait été si bien reçu.

M. le directeur s’empressa de me faire savoir que la tournée se ferait à l’infirmerie le lendemain, afin que je pusse donner directement à M. l’inspecteur ce que j’avais à lui remettre.

Je me tins prête, et lorsque la visite passa devant ma chambre je l’ouvris, saluai M. Parchappe et lui remis une simple lettre.

M. le directeur s’empressa de lui rappeler la promesse qu’il avait faite l’année d’avant de s’occuper de moi, et M. l’inspecteur lui dit :

— C’est donc madame qui a refusé de me voir?

— Au contraire, monsieur le docteur, je le désirais vivement; mais la première fois j’étais terrassée par la fièvre, et le lendemain vous m’avez oubliée, quoique m’ayant donné rendez-vous; de plus, je m’étais fait l’honneur de vous écrire, et je n’ai reçu réponse à aucune de mes lettres.

— C’était donc vous?

— Oui, dit le directeur.

Ce fut tout.

M. l’inspecteur général emporta ma lettre dont je

CHAP. IX

ASILE DE MAREVILLE.

n’eus aucune nouvelle, en sorte que je ne sais pas s’il l’a lue ou s’il l’a de nouveau remise à son cher élève.

Le lendemain matin, à la visite, M. le docteur Verron me dit d’un air très-satisfait que « l’impression produite m’avait été très-favorable, s

C’est tout ce que j’ai retiré de cette tentative, qui me fut aussi infructueuse que toutes les autres.

Je me demande à quoi servent les inspections.

Celle que j’ai faite pendant ma longue captivité, en écrivant avec mon sang quand l’encre m’était enlevée, a été faite à mes dépens. Je n’en ai retiré que douleur et animosité. Mais je puis affirmer que j’ai entendu plus de plaintes que MM. les hauts dignitaires qui sont chargés de les recueillir, et que j’ai porté au cœur de mes pauvres compagnes plus d’espoir, de consolation, que tous les médecins spécialistes ensemble.

J’en ai guéri.... Et je dois dire que j’ai trouvé à Maréville une sainte fille qui en a guéri de son côté, et solidairement avec moi, par ses bonnes paroles et ses soins, plus que ne l’ont fait ces grands maîtres avec leurs douches et leurs camisoles, qui sont pourtant indispensables dans certains cas, non comme moyen de guérir ceux à qui on les applique, mais pour préserver les autres de leurs violences.

J’étais tombée malade de la poitrine par suite du froid dont j’avais souffert dans mon donjon.

Le docteur Verron étant devenu trop malade pour continuer son service, fut mis à la. retraite, et le doc-

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