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MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.
teur Renaud du Motçy fit encore une fois l’intérim du service des femmes.
Il se trouvait alors à Maréville une sœur nommée Liduvine, qui, désignée avec quelques autres pour un asile d’aliénés à Rome, venait y faire son stage, selon l’usage de l’ordre de Saint-Charles, où les sœurs ne sont pas chargées sans préparation de ces fonctions délicates.
C’était une femme intelligente et bonne, et elle fit ce que je réclamais inutilement depuis tant d’années de mes docteurs et de l’administration. Elle chargea une sœur de son ordre, en ce moment à Paris, d’aller réclamer mes papiers à la supérieure de Charenton.
Comme la réponse tardait beaucoup, j’écrivis à la famille Renoît d’Azy, si parfaitement bonne pour moi et qui me croyait morte depuis longtemps, car, ainsi qu’on le verra plus tard, ma mort avait été annoncée, peu de temps après mon enlèvement, à tous mes amis et connaissances.
M. Benoît d’Azy eut la bonté de me répondre :
Azy, 12 septembre 1862.
M. Cochin (1) s’est occupé de réclamer vos papiers: ils vous seront rendus par une sœur que la supérieure de Charenton a chargée de vous les remettre, etc.
Comptez toujours sur notre affectueux souvenir.
(j) Gendre de M. Benoit d’Azv.
c;hap. ix.
ASILE DE MAREVILLE.
Les papiers arrivèrent en effet ; ils furent examinés avec moi par la sœur Liduvine et le docteur Renaud du Motey, et l’on reconnut enfin que j’étais bien Mlle Hersilie Rouy, fille de l’astronome Charles Rouy, ainsi que je l’avais déclaré.
Mais il manquait beaucoup de choses à cet envoi, et j’écrivis pour les réclamer à la supérieure de Cha-
renton. Voici la liste de ce qu’on a gardé :
Restitué en 4862.
Mon acte de naissance.
Celui de mon frère Télémaque.
Traduction légalisée de ces actes.
Traduction autographe de M. Charles Rouy.
Lettres de famille.
Papiers concernant une pensionnaire du Sacré-Cœur.
Passeport de M. Rouy.
Liste de souscription à Milan pour son mécanisme astronomique,
Inventaire de ce qu’avait emporté M. Rouy à Sainte-Périne,'
Articles de journaux concernant mes matinées musicales et mes concerts.
qu on m’a rendu et de ce "
Non restitué.
Inventaire des meubles, bijoux, linge, effets, valeurs, etc., qui se trouvaient dans mon appartement, 19, rue de Penthièvre.
Deux reconnaissances du Mont-de-Piété, remises par un tiers.
Huit lettres fermées et scellées de cinq cachets.
Factures acquittées.
Nombreuses lettres de famille et d’affaires, notamment celles d’une dame Lefébure.
Deux billets à ordre, d’ensemble 600 fr., payables à Paris, le 19 mars 1855.
Un porte-feuille algérien en velours rouge brodé de paillettes d’or, contenant un billet de 500 fr. dans la doublure intérieure et ‘2 fr. 45 dans la poche.
Je n’ai jamais reçu de réponse de Mme la supérieure; l’argent et tous les papiers indiqués comme manquant ont été bien définitivement perdus pour moi.
Le docteur Renaud du Motey et la sœur Liduvine examinèrent avec moi les pièces, plus que suffisantes pour prouver qui j’étais et quelles étaient mes relations de famille et de société. Mais nulle suite n’y fut donnée, soit parce que le docteur jugea superflu de s’engager dans une affaire fort épineuse concernant une aliénée étrangère au département, soit parce que je lui signalai les diverses irrégularités de ces actes, en sollicitant l’examen des magistrats.
Et je restai Chevalier -Rouy, de parents inconnus comme devant, malgré les nombreuses lettres de mon père, de mon frère et de mes sœurs, ei les articles de journaux constatant ma notoriété artistique.
A cette époque expirait le traité passé entre la ville de Paris et l’asile de Maréville pour le placement des aliénés indigents. Ce traité n’ayant pas été renouvelé, on dut verser dans d’autres asiles départementaux les malades de la Seine.
— Oh! Polichinelle, Polichinelle! qu’allons-nous devenir lorsque vous ne serez plus là pour nous protéger et plaider notre cause? — disaient les pauvres malades, le jour où elles ont appris que j’allais être transférée ailleurs.
Je n’étais pas non plus sans inquiétude sur ce qu’il m’adviendrait de ce changement, et surtout sur ce
CHAP. IX
ASILE DE MARÉYILLE.
qu’on pourrait faire des papiers recouvrés avec tant de peine. Je üs sortir de l’asile et mettre en dépôt chez un digne curé du voisinage tout ce qui m’avait été renvoyé de Charenton, et je remis à un interne qui s’était montré constamment bienveillant pour moi, M. Octave Lhuillier, les lettres de la supérieure de Charenton, de M. Benoît d’Azy, de Mme de Saint-Maur, etc., qui prouvaient le renvoi de ces papiers sur ma réclamation. - M. le docteur Lhuillier, auquel je suis heureuse de témoigner publiquement ma reconnaissance, et qui est aujourd’hui établi à Paris, 25, boulevard du Temple, me rendit ces lettres après ma mise en liberté.
M. le docteur Renaud du Motey fit choix pour moi d’Auxerre, comme étant l’un des plus jolis asiles de France, et M. le directeur de Maréville, M. Lherbon de Lussats, m’y conduisit lui-même avec plusieurs autres indigentes.
Il joignit aux bons offices qu’il m’avait déjà rendus eelui de raconter tout ce qui me concernait au directeur d’Auxerre, de façon à lui bien persuader que s’il avait en mains une femme fort mystérieuse, fort dangereuse peut-être à un certain point de vue, du moins n’était-ce pas une folle.