‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 64 sur 86 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Coup d'oeil rétrospectif.

Je n’avais eu aucune nouvelle de ma plainte du 8 octobre 1868 contre le docteur Payen. Les investigations de mes rapporteurs me firent connaître que le i garde des sceaux, impressionné de la gravité des faits que je lui signalais, l’avait renvoyée au procureur général d’Orléans, avec cette lettre :

Paris, 5 novembre 1868.

Monsieur le procureur général,

1 Je vous transmets, avec la réclamation ci-jointe, une lettre de M. le Normant des Varannes qui appelle mon attention sur la séquestration de quinze années subie dans les asiles d’aliénés par la demoiselle Hersilie Rouy, actuellement au pensionnat de l’asile d’Orléans. *

Je vous prie de vouloir bien examiner avec soin le mérite de la plainte ci-jointe et de m’adresser un rapport sur la suite dont elle vous aura paru susceptible.

Le garde des sceaux , ministre de la justice et des cultes, Par autorisation :

Le directeur des affaires criminelles et des grâces,

Babinet.

M. le procureur général se contenta de demander au docteur Payen un rapport duquel il conclut que j’avais grand tort de me plaindre, ayant été, « non pas chassée, mais, sur mes réclamations incessantes, rendue à la liberté. » Il oublie de dire que cette liberté, dans les conditions où on me la rendait, était pour moi un odieux déni de justice, puisqu’elle empêchait l’administration de poursuivre gratuitement ma demande en rectification d’état civil.

Dans sa réponse au Ministre, le 18 du même mois, M. le procureur général, après avoir écrit en propres termes : La demoiselle Roux a été admise le 29 août' 1863 à Vasile d'Orléans sous le nom de Chevalier, constate ma position artistique à Paris et continue ainsi :

Elle était connue alors sous les noms de Hersilie Rouy. Depuis quinze ans, sans qu'on sache à la demande de quelle personne et sur l’avis de quel médecin, elle a été successivement placée dans les asiles de Charenton, la Salpêtrière, Fains, etc

Sa situation avait attiré mon attention ; j'ai su qu’elle avait appelé de même celle de mon prédécesseur et de M. le préfet du Loiret. Interpellé par moi, M. le docteur Payen n'avait pas hésité à m’assure* que, dans sa conviction, il y avait chez MUe Chevalier aliénation mentale. Mlle Chevalier parle et écrit beaucoup. J’ai lu avec attention plusieurs de ses lettres.... Cette correspondance m'a paru indiquer effectivement chez son auteur le trouble des facultés mentales.

Dans une lettre adressée à M. le préfet le 16 juillet dernier, j’ai remarqué notamment le passage suivant :

« Je crois de mon devoir de répéter aujourd'hui qu'il y a deux

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« Hersilie, et la preuve, c’est que depuis quinze ans je dis», « écris, répète : une Hersilie est disparue du matin au soir ; sa « trace est introuvable : seule je connais ce secret, et je dois en « avertir les autorités d

La plainte même me semble indiquer un état d’esprit qui n’est pas la raison Dans les explications écrites que j’ai pro-

voquées de sa part, M. le docteur Payen dit : a Si nous avons \i délivré le certificat de sortie, c’est que, tout en maintenant « d’une manière générale notre sentiment affirmatif sur l’alié- « nation mentale de cette personne, nous y avons été surtout |« incité par une rémission assez soutenue dans son état malais dif, et surtout par l’opportunité d’une nouvelle épreuve de :X liberté. »

M. le docteur Payen répond d’ailleurs à la plainte qu’il ne saurait être responsable du dépôt de MUc Chevalier dans les maisons de Charenton, de la Salpêtrière, de Fains et d’Auxerre; jue ce n’est pas lui qui a déterminé son envoi à Orléans, et que s’il a été d’avis de l’y maintenir, c’est qu'il est demeuré jusqu’ici convaincu d’un état mental qui expliquait cette mesure et >.n nécessitait la continuation. Il ajoute que son opinion à cet igard a été partagée par les fonctionnaires administratifs et udiciaires, et par les inspecteurs généraux qui ont visité l’asile lepuis 1863, et vis-à-vis desquels M11* Chevalier n’a pas manqué le produire sa demande de sortie.

En cet état des faits, j’estime, Monsieur le garde des sceaux, [ue la réclamation de la plaignante contre le docteur Payen l’est susceptible d’aucune suite.

Quant à la constatation que prétendrait faire Mlle Rouy i 'un état civil que l’on aurait essayé de lui enlever, il ne parai- : "ait pas que ce soit à Orléans qu'il pourrait y être procédé utiniment.

Je suis avec respect, etc.

Le procureur général ,

Signé : Tenaille d’EsTAis,

Dès que j’eus connaissance de cette pièce, j’en

adressai à M. le garde des sceaux, le 22 décembre 1876, une réfutation en règle. Mais il y avait sept ans que j’étais condamnée sans appel et que la justice répondait ; à toutes mes réclamations : <t C’est une chose jugée. » j Voici quelques passages de ma lettre au ministre :

Une séquestration faisant perdre à une créature humaine sa liberté, ses droits civils; livrant ce qu’elle possède à celui qui veut prendre ; brisant toute une existence, marquant au front ! pour la vie, n’est pas une bagatelle, Monsieur le ministre, et il faut un peu plus que le style boursouflé ou décousu de quelques lettres, écrites avec rapidité, désespoir ou exaspération, au milieu des grimaces, des cris, des chants discordants et frénétiques de la folie.... il faut un peu plus que Y invraisemblance de ce que dit une personne dont on ne sait rien.... un peu plus que la prétendue conviction d’un homme qui avoue qu'il séquestre par ordre, pour prendre contre une femme inoffensive une semblable mesure.

Si on avait eu la bonté de m'interroger, comme on a interrogé M. le docteur Payen, de s’assurer des choses, de questionner M. le Normantdes Varannes, d’examiner les pièces authentiques que nous pouvions produire.... on aurait compris que ce crime était un crime prémédité, qui s’est accompli exactement comme on me l’avait annoncé, dans les établissements publics, sous la garde des préfectures, des administrations, sous la surveillance de la justice. On aurait su que quand j'ai voulu donner des renseignements, dire mes antécédents, ma position, mon entourage, ma famille, on a crié à la folie, à l'orgueil, aux idées de grandeur.... et le rapport de M. le procureur général, après cet examen, aurait été autre qu’il n’a été.

Malgré l'arrivée de mes papiers, malgré toutes les preuves de ma raison et de ma véracité, je n’en reste pas moins accablée, par le fait du parquet lui-même, sous la conviction d'un aliéniste qui ne sait rien !!... C’est horrible !

Que me reproche M. le procureur général ? Il cite une lettre

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— choisie entre toutes — où je dis: « Il y a deux Hersilie;

— l’une a disparu; — elle est morte, v

Effectivement, Monsieur le ministre, une dame étrangère a fait de la musique sous le nom d’Hersilie Rouy. Je l’ai appris par les uns et par les autres. Elle me l’a dit plus tard elle-même en me donnant ses raisons, de fort bons conseils et des marques de véritable intérêt. On ne sait ce quelle est devenue; j’ai disparu moi-même.... et dès que j’ai été enfermée, le bruit de la mort d’Hersilie Rouy — de laquelle ? — a été répandu ; on a annoncé cette mort à mes parents, amis et connaissances.

Ce sont des faits réels et constatés.

Si on avait voulu contester mon état civil, on se serait adressé aux Iribunaux.... C’est aux bureaux d’aliénés qu’on s’est adressé pour escamoter une femme connue, en plein jour, en plein (Paris. De ce moment, ses paroles ont été sans portée, son appel inutile.... Nul ne sait d’où provient le nom de Chevalier. .. et la justice dit : « Ce n’est pas nous que cela regarde. On ne fait ici 'que recéler une inconnue dont l’identité est aussi douteuse que le nom. Mais notre médecin, qui n'en sait pas plus que nous, a une conviction, et nous nous inclinons devant sa science infaillible. »

1 La province n’est-elle donc pas la France, et le crime devientil innocent, parce qu’il arrive de Paris qui le sauvegarde ?

Cependant, M. le garde des sceaux avait été touché de me savoir malade et sans resssources, et il écrivait de rechef à M. le procureur général, le 23 décembre 1868 :

I .... Je vous prie de me faire connaître si Mlle Rouy est restée . Orléans, ou si elle est allée demeurer dans une autre localité, le désirerais aussi savoir quelles ressources elle a pour vivre, lar elle parait avoir quitté l’asile dans un dénùment complet.

En effet, puisqu’on x»’^vAit même refusé à ma sortie

le petit trousseau qui m’avqit été spontanément voté par la commission un mois avant ! Ce qui n’empêchait pas M. le procureur général, toujours aussi bien renseigné, de répondre le 26 :

Mlle Hersilie Rouy, qui fait l’objet de votre dépêche, est logée présentement à Orléans, rue Bannier, n° 18. J’ai lieu de penser qu'elle ne manque de rien. Mif. Ronceray et de Pibrac. administrateurs des Hospices d'Orléans, qui s’intéressent à elle, ne 1^ laisseront pas dans le dénùment.

Du moment où il était assuré qu’on me ferait l’aumône, M. le ministre se tint pour satisfait.

Quant à ma plainte au ministre de l’intérieur, les bureaux tranchèrent également la question contre moi, sans même faire un semblant d’information, et en avertirent en ces termes M. le préfet du Loiret :

Paris, 20 novembre 1868:

.... Depuis sa première séquestration, qui remonte à plus de dix ans, la pétitionnaire a adressé à mon département d'incessantes réclamations contre les administrations des différents asiles dans lesquels elle a été traitée. Ses plaintes, toujours sans fondement, témoignent seulement des graves désordres de son intelligence. Celle qu’elle vient de m'adresser semble empreinte des mêmes conceptions délirantes.

Je crois néanmoins utile de vous la communiquer, et je vous prie de me la renvoyer avec le certificat et le rapport médical qui ont motivé l’ordre de sortie, etc.

Le Ministre de l'intérieur ,

Par autorisation :

Le Conseiller d' État, secrétaire général, %'

Signé : De Bosredon.

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COUP d’œil rétrospectif.

Extrait de là réponse de M. le préfet du Loiret :

Orléans, 21 novembre 1868.

Je m’empresse, Monsieur le ministre, de vous adresser copié du rapport du médecin en chef de l’asile des aliénés, qui conclut formellement à la sortie de la demoiselle Chevalier dudit asile, où sa présence ne serait pliis motivée, ce qui a donné t lieu à l’ordré que j’ài donné lé 11 de cè mois de la mettre eh liberté.... Je l’ai plusieurs fois examinée et interrogée, tant dans mes visites générales à l'asile que dans des visites particulières t et inopinées, et elle a souvent insisté près de moi, soit verj balement, soit dans plusieurs lettres, pour obtenir sa mise èn I liberté.

L’ayant visitée dans le courant du mois d’aoùt dernier, de concert avec M. le procureur général.... elle a prétendu qu’elle avait été sëqüéâtrée sous un faux nom, celui dë Chevalier, tan- ' dis qu’elle se nommerait réellement Rouy. J’ai alors écrit, sous la date du 25 août, à M. le préfet de la Seine, en le priant de vouloir bien vérifier cette allégation et de m’envoyer copie de ‘ l’acté de naissance de cëtte pensionnaire.

Lorsque j’ai reçu le rapport médical concluant à la mise en liberté de l’aliénée Chevalier, le 26 octobre dernier, j'ai écrit de nouveau â M. lè préfet de la Seine.... Le 11 de ce mois, n’ayant r pas reçu de réponse (il a bien voulu me faire connaître depuis, le 16, qu’il avait demandé à Votre Excellence les renseigner ments relatifs à l’état civil de la demoiselle Chevalier), j’ai cru devoir, en présence d’une nouvelle démarche faite auprès de i moi par M. Je docteur Payen, ordonner la sortie.... La demoiselle Chevalier, depuis environ quatorze ans, a été successivement admise dans cinq asiles différents, où elle a toujours élevé des plaintes et des réclamations, etc.

Signé : L. Dureau.

On remarquera que M. Dureau évite soigneusement de donner soft opinion personnelle, mais que rien dans

MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.

sa lettre ne peut laisser supposer qu’il me croie insensée.

En voici une preuve décisive, que je dois à la protection toute spéciale dont M. de Marcère voulut bien m’honorer lorsqu’il était ministre de l’intérieur, et qui a dû déterminer sa conviction. C’est le brouillon d’une lettre où M. Dureau parlait selon sa conscience et dont il a dû bétonner une partie, car on voulait sans doute en haut lieu que tous les renseignements demandés à Orléans conclussent à la folie.

Cette pièce est antérieure de deux ans à ma mise en liberté et était adressée à M. Husson. directeur de l’Assistance publique ; les passages en italiques sont ceux supprimés dans la lettre officielle : -

Copie du brouillon tel qu'il se trouve aux archives de la Préfecture du Loiret.

Orléans, 26 mars 1806.

Par lettre du 19 octobre 1863, vous avez bien voulu, sur ma demande, me faire connaître les actes de démence qui ont amené à Paris la séquestration de la nommée Chevalier-Rouy, pensionnaire du département de la Seine à l'asile d'Orléans, et les motifs particuliers qui pouvaient s’opposer à sa mise en liberté.

Ces renseignements et les documents qui les accompagnaient ont été communiqués au médecin de l’asile d'Orléans, et les divers certificats de ce fonctionnaire, délivrés depuis, sur le compte de la demoiselle Chevalier, ont conclu successivement à son maintien dans l’asile.

Mais, par suite de diverses circonstances, notamment de lettres

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que les autorités ont reçues à plusieurs reprises de la demoiselle Chevalier, et qui n'ont pay'u porter aucune trace de . désordre mental, j’ai dû m’occuper d une manière toute particulière de cette pensionnaire. Je l’ai visitée et interrogée, de concert avec M. le procureur général, en cherchant à me rendre un compte exact de l'état de son esprit, et rien, ni dans dans ses paroles, ni dans son attitude, n’est venu modifier les impressions résultant pour moi de ses lettres.

Ces impressions, Monsieur le directeur, sont également celles d’un homme, sinon spécial, au moins recommandable par sa haute intelligence, et membre de la i commission administrative des Hospices d'Orléans.

Toutefois, en présence des affirmations précises de la science, persistant à déclarer la demoiselle Chevalier affectée d’aliénation mentale, il paraîtrait que sa mise en liberté ne serait pas sans inconvénient.

Mais M. le procureur général, dont toute la sollicitude n’a cessé également de se porter sur la demoiselle Chevalier, a reconnu un fait avec moi : c’est qu’en raison surtout de son esprit actif et cultivé et de son éducation distinguée, la demoiselle Chevalier est moins à sa place dans l’asile d'Orléans qu'elle ne le serait dans un autre asile, où sont organisés pour les aliénés différents genres de secours qui ne se trouvent pas ici.

Je viens donc, Monsieur le directeur, vous prier d’examiner quels pourraient être les asiles qui, sous ce rapport, conviendraient mieux à sa situation, et de m’indiquer celui sur lequel vous aurez décidé qu’il conviendrait de la diriger.

Signé : Dureau.

Par quelle pression M. Dureau fut-il obligé de modifier sa réponse primitive au point de lui donner un sens : tout opposé? C’est ce qu’on ne saura probablement jamais. Mais en conservant ce brouillon, qu’il lui était si | facile d’anéantir, M. Dureau, dont je n’ai eu qu à me

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louer, â voulu laisser subsister son témoignage dans la prévision qu’il pourrait me servir un jour. Il est mort depuis plusieurs années, et sans cette précaution on aurait pu croire, malgré ses affirmations plusieurs fois répétées, qu’il avait changé d’avis ou était resté au moins dans le doute à mon égard ; ce doute grâce auquel on s’abstient si facilement de se ranger du parti du plus faible.

Le 19 avril suivant, le transfert était refusé par M. Husson, et voici la raison qu’il en donnait :

Vous savez que les exigences de son caractère, et non le régime des maisons par où elle a passé, ont été la causé unique des nombreux et coûteux changements de résidence que je viens d’énutriérer.

Parmi les pièees obtenues du ministère par M. Tailhand, se trouve un rapport du docteur Calmeil.

Ainsi que je l’ai raconté chapitre vin, le 15 mai 18G9, j’avais écrit de nouveau à l’Impératrice pour lui demander d’ordonner une seconde enquête vraiment sérieuse et où je serais entendue. Le 22 mai , M. Mettetal écrivait au directeur de Charenton :

Son Excellence M. le ministre de l’intérieur désire avoir un rapport détaillé sur les faits relatifs au séjour de la demoiselle Chevalier-Rouy dans la maison de Charenton.

En conséquence, je vous prie de réclamer ce rapport à M. le docteur Calmeil, et de me le transmettre le plus tôt possible.

Mettetal.

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Quelle autorité peut-on accorder à un pareil rapport, rédigé en i869 sur des faits qui se sont passés en i854? écrivait M. Tailhand au bas de la copie qu’il venait de faire de la lettre de M. Mettetal. En effet, la seule chose qu’il fût loyalement possible de faire après tant d’années écoulées, c’était le simple relevé des notes médicales inscrites au registrè pendant mon séjour à Charenton.

Le docteur Calmeil, cependant, trouva moyen de faire un rapport de dix pages sur une personne qu’il avait eue, quatorze ans auparavant, trois mois dans son service. Il avait alors près de lui M. Barroux, mon ancien directëür de Fains, devenu directèur de Charenton, et comme médecin-adjoint M. le docteur Foville, ex-médecin en chef du service des femmes à Marévillë.

Il fallait, en exonérant le docteur Pelletan, exonérer tous ceux qui m’avaient gardée à la suite, et l’on donne à ce sujet sur mes antécédents des détails éssentiellement fantaisistës, dont il eût été bon d’indiquer au moins la provenance. Ce rapport est si évidemment composé pour les besoins de la cause, qu’on n’a pas osé le produire ; mais il n’en existe pas moins à mon dossier et impressionnera défavorablement quiconque le lira sans avoir connaissance des pièces que je pouvais dès lors lui opposer. Il s’attache à dénaturer mes paroles et mes actes, pour prouver la nécessité de me faire enfermer par suite « d'un état latent d’ aliéna-

tion » bien antérieur à ma séquestration. Il établit pourtant qu’à mon entrée à Charenton j’ai parlé de mon père, de mon oncle, de mon frère, de ma famille et de ma position, en des termes ne laissant aucun doute sur ma filiation ni sur ma parenté, que plus tard chacun a arrangées à sa guise, en me prêtant des idées que ce rapport dément.

Il donne de longs détails sur ma santé, sur ma manière de vivre :

Qui était celle de beaucoup d'artistes, tantôt dans la gêne, tantôt dans le luxe. Elle a fatigué son système nerveux par des excès de veilles, par son assiduité à l’étude, à la culture de la musique. Ses espérances ont souvent été remplacées par les déceptions ; son existence a dû être remplie d’émotions. Mlle Chevalier-Rouy s'est livrée avec ardeur à l'étude de»

mystères du somnambulisme et du magnétisme animal

L’activité de son intelligence s'exerçait de préférence sur ces matières dangereuses.

Peu à peu, ses sens s’exaltèrent, et elle commença à éprouver des hallucinations de la vue... Plus tard, elle se persuada qu'elle était possédée par un esprit magnétique et en butte à des persécutions secrètes.... Vers le lfr septembre, Mlle Chevalier-Rouy commença à se montrer tout à fait indifférente à ses intérêts ;

elle avait laissé de côté ses leçons Sa domestique essaya de

la raisonner ; mais il parait que la malade l’effraya par son attitude et la violence de ses propos.

Tout ceci, selon M. le docteur Calmeil, résulte de l’interrogatoire que M. l’interne Verjan avait été c argé de me faire subir.

Je me suis occupée de spiritisme comme tout le

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inonde, à une époque où tout le monde s’en occupait, et je passais même pour un médium assez puissant. Sans entrer dans une discussion’à fond sur ce sujet, je dirai que je ne comprends pas la coupable légèreté d’hommes qui, au lieu d’examiner et d’étudier ces phénomènes qu’ils traitent d’épidémie cérébrale, tranchent avec leur imperturbable aplomb, en qualifiant de délire une conviction basée sur des faits réels et incon- ■ testables.

; Je n’avais pas fait difficulté de causer de ces choses avec M. Yerjan, de dire que j’avais une conviction profonde en l’intervention d’un être suprême, en une destinée irrévocable.

J’avais cité des songes m’ayant avertie des événe- ; ments futurs, et deux apparitions en rêve : l’une en 1822, à Varsovie, au moment de la mort de ma petite sœur Constantine ; l’autre pendant que j’étais à Londres, en 1834, m’annonçant la mort de mon oncle Étienne à l’heure même où il expirait. Il n’est personne qui, en cherchant bien dans ses souvenirs, ne puisse citer quelque fait analogue. Seulement on a transformé ceux-ci en hallucinations que j’aurais éprouvées en 1854, ce qui change terriblement les choses.

Je dois dire que le spiritisme a fait sur moi très-peu d’effet, parce que mon père s'occupait de sciences occultes, que j’assistais à toutes les conversations, à toutes les expériences de magnétisme ou autres, et que cela ne m’étonnait pas.

Lorsqu’on me représente comme totalement- absorbée par le spiritisme, j’étais fort occupée à régler tous mes comptes, à. réunir mes papiers, à prendre les précautions qu’on m’avait indiquées en vue de ma disparition prochaine. On s’étonne que j’aie cessé mes leçons au 1er septembre, en pleines vacances ! Je les avais même fcessées, comme tous les professeurs, au commencement d’août. Enfin, je doute qu’on me croie d’humeur à me laisser faire la leçon par ma domestique. On a vu, chapitre n, comment et pourquoi je l’avais mise à la porte dès le milieu de juillet, et comment on avait profité de ce que je sortais toute la journée pour me dire suicidée, folle et séquestrée chez moi.

M. Verjan, qui m’a paru fort jeune et que je n’ai pas revü, aura mal compris et m’aura appliqué ce que je lui avais raconté des frayeurs de ma coücierge. Il serait d’ailleurs singulier que la malade, comme on hi’appelle, ait donné sur elle-même ces singuliers détails.

J’ai été fort étonnée quand, le lendemain de mon arrivée à la visite, M. le docteur Calmeil rèviht de nouveau sur l’esprit frappeur et me dit :

— Tous entendez des voix dans le mm’?

— Dans le mur, non.... à moins que ce mur ne soit une cloison et qu’on ne parle derrière.

— G’ëst comme tout le monde, alors ! Tous entendez la voix de Dieu ?

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— Je dis que la voix intérieure qui nous parle vient de Dieu, c’est-à-dire d’un être suprême et non de la matière.

— Moi aussi, alors, j’entends la voix de Dieu !

— Assurément, comme tout le monde, à moins que vous ne croyiez que c’est celle du diable.

De tout ceci, M. le docteur Calmeil conclut — en 1869 — que j’étais dans un état analogue aux religieuses de Loudun, et il l’affirme ainsi :

Un médecin éclairé ne pouvait que déclarer, en septembre 1854, que M1Ie Chevalier-Rouy avait cessé de posséder un jugement sain et d’obéir à la notion du sens commun. De môme il était fondé à rapporter la maladie de cette habile artiste à la classe des monomanies avec hallucinations de plusieurs sens.... Elle conservait la faculté de raisonner d’une manière suivie et même spécieuse sur les matières étrangères à ses convictions déraisonnables.

Mes convictions déraisonnables, c’était sans doute le spiritisme ; mais je n’étais pas folle pour y croire, bien que cela puisse rendre folle et qu’on en ait vu des exemples.

M. le docteur Calmeil daigne convenir que je ne présente aucun symptôme de paralysie ; que ma diction est élégante et correcte. Il s’étonne, le lendemain de mon arrivée, de me trouver surexcitée et parlant avec volubilité I

On serait surexcitée à moins. En vérité, messieurs les aliénistes sont précieux ! Je voudrais bien savoir s’ils

seraient joyeux et satisfaits de se voir enfermer parmi des fous, de passer une nuit blanche dans un dortoir où des hystériques viendraient se précipiter sur eux et iraient un peu plus loin tomber en convulsions !

La nuit, il lui arrive d'entendre la voix de sa pensée. Cette voix la tutoie et raisonne avec elle ; cette voix lui a dit qu elle était Satan, mais elle a refusé de donner son ârne à Satan. Alors cette voix lui a dit : Je suis Dieu , et je t'aime.

Elle parle ensuite du vol d'un enfant qui lui avait été confié

par sa mère Il nous a été absolument impossible de la plier

aux exigences du service et de la discipline

Nous ne pouvons qu'approuver la détermination qui fut prise à son égard le 8 septembre 1854 On pouvait espérer d’obtenir son rétablissement On )a mettait à l’abri des accidents

qui pouvaient surgir d’un instant à l'autre Enfin on évitait

l’inconvénient de mettre le public dans la confidence du malheur qui venait de l’atteindre, etc.

On a si bien évité cet inconvénient qu’on m’a escamotée de chez moi comme une muscade ; changée de nom, pour qu’on ne sût pas où j’étais ; dite morte, pour que personne n’eût l’idée de chercher ce que j’étais devenue.

Quant à l’affirmation que mon sommeil est troublé par cette voix qui médit : Je suis Dieu, et je t’aime, ou, comme il est dit à un autre endroit, par l’esprit magnétique qui prend la forme du duc de Parme, de Satan ou de Dieu, ceci provenait d’une source où l’on n’aurait pas dù puiser et d’un piège que j’avoue avoir tendu aux docteurs, pour prouver qu’une fois entre leurs

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mains rien n’est respecté; que la malheureuse aliénée est absolument à leur discrétion.

On sait qu’on avait forcé ma malle à Maréville et qu’on y avait pris une. enveloppe cachetée portant pour suscription : Secret de ma confession.

Cette enveloppe fut ouverte et son contenu remis à M. Barroux, qui l’envoya à M. Durangel le 3 mars 1869 ; mais on en avait, comme on le voit, pris bonne note à Charenton.

Or, cette enveloppe contenait, avec quelques autres papiers de même nature, une déclaration d’amour à V Antéchrist, et elle est citée presque entièrement, sans qu’on dise, bien entendu, comment on se l’est procurée, dans l’enqufcfe de 1869 dont nous parlerons plus loin. Voici ce qu’en dit M. d’Aboville :

Ces pages, où l'on doit reconnaître des écarts d'imagination, n’étaient destinées à être lues par personne. On en pourrait trouver d’aussi exaltées dans certains poètes qui n’ont pas été poursuivis pour les avoir publiées. Il faut remarquer, avec M. Tailhand, quelles sont toutes, sans exception, postérieures à sa séquestration, et si c’est là ce que son séjour de quatorze ans au milieu des idiots et des fous lui a fait faire de plus extravagant, on conclura, avec M. le docteur Halmagrand dans sa lettre déjà citée, quelle devait avoir la tête solide pour y avoir encore aussi bien résisté.

Parmi l’innombrable quantité de lettres délirantes qu’on m’accuse d’avoir écrites, on n’ a j amais pu montrer que celle-ci. Si elle n’eût pas présenté une apparence de folie, on n’en aurait pas parlé, et la violation

de ma malle et d’une enveloppe qui pouvait contenir des choses fort graves pour moi et pour d’autres, d’après sa suscription, aurait toujours été ignorée.

C’est pourquoi je n’étais pas folle en traitant de voleur le médecin que je savais coupable de ce rapt....

Certes, aucun de ces messieurs ne croyait alors qu’une contre- enquête serait faite ; que j'aurais connaissance de ces bassesses et aurais en ma possession ces pièces ■) qui, en me présentant sous un côté immoral, vaniteux, ■ égoïste et insensé, nr’ôtaient tout espoir de l’appui de '■ l’Impératrice.

Enlin j’avais parlé du vol d’un enfant... Est-ce que, : devant une question de cette importance, le devoir du médecin en chef n’était pas d’appeler le procureur impérial et de provoquer une information? On ne savait rien de moi ; je dénonçais un crime, et j’en apportais 1 des preuves suffisantes pour qu’on pût facilement, en 1854, en atteindre les auteurs. Ces papiers m’ont été pris avec les autres, et ceux qui concernaient cette enfant ne m’ont pas été rendus.

Cependant, le rapport de M. le docteur Calmeil a cela de bon :

1° Qu’il déclare qu’à part le spiritisme (dont je ne parlais jamais) je conservais la faculté de raisonner sur les matières étrangères à mes convictions déraisonnables

— Et qui donc donne le droit de séquestrer pour une conviction ?

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2° Que je me déclarais simplement ce que j’étais, une artiste vivant de son laborieux travail ;

3° Que j’y parlais de ma famille. Et il n’est question dans ce rapport ni de porte forcée, ni de commissaire de police, ni d’autel, de cercueils, d’illumination, d’extase ; ni de désespoir amoureux ou maternel ; ni de grands personnages m’ayant affichée publiquement ; il constate que tout est simple et honorable autour de moi, et que si on cherche dans ma vie, on y trouve un excès de travail et pas d’autre.

Je ne m’étais jamais expliqué pour quel motif Mme la supérieure de Charenton avait manqué si gravement au réglement en conservant mes papiers, au lieu de les remettre au bureau, et comment elle ne m’en avait, huit ans après, rendu qu’une partie. Elle n’y avait aucun intérêt et s’était montrée avec moi plutôt bienveillante qu’hostile. Il était impossible de croire qu’elle eût agi d’elle-même, mais probablement à l’instigation de ceux qui m’avaient fait renfermer et qui pouvaient l’avoir chargée de garder les papiers de famille dont j’étais nantie, après en avoir distrait ceux dont on voulait me dépouiller.

Le fait, bien que très-dommageable pour moi, n’au- | rait eu rien de blâmable, Mme la supérieure n’étant pas chargée de vérifier l’enregistrement des malades et ignorant très-probablement que le mien fût irrégulier.

! Ces renseignements pouvaient nous faire découvrir le S mobile tant cherché de ma séquestration.

Je priai donc Mmc le Normant des Yarannes d’être assez bonne pour aller à Cliarenton, accompagnée de M. L..., et voici comment elle rendit compte de cetle entrevue :

Paris, 30 janvier 1872.

Nous avons trouvé une femme impénétrable. Elle a brûlé ses vaisseaux dès les premiers mots, en niant tout, absolument tout, même l’existence des papiers. Puis elle s’est souvenue qu’il y en avait eu ; mais elle pense que c’est Mlle Rouy qui les lui avait

confiés. J'ai précisé les faits ; elle s’est un peu rappelé La

sœur Saint-S... ne sait rien, n’a rien vu, connait bien Mlle Rouy. mais n’était pas alors surveillante de ce service. Enfin les papiers, pris par elle ou par une autre, ont été remis à la supérieure, qui les a envoyés au bureau ; elles n’en savent pas plus long. Toutes les fois qu’il y a eu des réclamations, Mme la supérieure les envoyait au bureau, et M. Martin disait ne rien avoir.

Ces papiers, qu’elle se souvient d’avoir feuilletés, étaient un tas de paperasses de l’écrilure de MIle Rouy pour la plupart, et que M. Martin aura sans doute brûlées.

Elle revenait toujours sur la question de folie, et nous avions beaucoup de peine à la ramener aux papiers. M. L... lut a dér claré très-positivement qu’il avait vu MUe Rouy, qu elle n’était pas folle et ne l’avait jamais été, et que quant aux papiers ce n’étaient point des chiffons sans valeur, car ils avaient été rendus en partie, et il s’y trouvait un acte de naissance dont la suppression avait permis de faire passer Mlle Rouy pour morte, et de perpétuer sa séquestration en donnant à ses réclamations l’apparence de la folie. Mrae la supérieure se contenta de dire : « C’est bien singulier ! »

Les trois témoignages concordants de M. Benoit d’Azv, de sœur Liduvine et de M. Renaud du Mottey ne lui font rien, et elle est prête à affirmer en justice qu’elle n’a jamais renvoyé de papiers, ni même vu de sœurs de Saint-Charles.

CHAP. -XX. — COUP d’œil rétrospectif.

— Vous aurez sans doute bientôt occasion de le faire, lui ai-je dit, et je regrette vivement que vos souvenirs vous servent si mal, car votre responsabilité se trouve bien plus grande que si vous aviez agi sous l’influence d’une réclamation de famille pour rendre une partie des papiers et conserver les autres en dépôt.

Mais elle soutint mordicus qu’elle n’avait jamais vu personne, ni de la famille, ni autrement ; qu’on ne lui a rien dit, rien demandé et qu'elle n’a rien fait. Elle m’a demandé si nous avions quelque preuve de ce qui manquait. Je lui ai répondu que nousnous étions peu occupés de ce fait, bien qu’il eût aussi son importance, l’essentiel étant de prouver la possession par M,le Rouy de son acte de naissance, de la soustraction et de la restitution de cet acte, et que nous en avions des preuves irréfutables.

Elle soutenait bien que Mlle Hersilie était inscrite Rouy au bureau; quant à cela, je lui ai tenu tête. .. La déclaration de M Barroux à l’assistance judiciaire a eu l’air de la convaincre; mais elle a tenu à nous faire voir que sur le cahier où l’on donne le nom et le numéro de chaque malade dans les vingtquatre heures de son entrée, celle-ci était bien inscrite Bouy, sans rien autre, pas même un prénom Cette inscription sur leur livre d’ordre est, dit-elle, de la main de M. Martin, le même qui, quelques heures plus tôt, l'inscrivait Chevalier au bureau. Mais il a eu la précaution de mourir il y a deux ans, en sorte qu’on est bien sûr qu'il ne parlera pas.

Cela a duré deux heures trois quarts, et nous y serions encore, je crois, si la nuit n’était venue, car la supérieure semblait prendre grand plaisir à notre conversation.

Nous l'avons mise à même, en faisant connaître ce qui l’avait fait agir, de diminuer sa responsabilité ; ce n’est pas notre faute si elle ne l’a pas compris. M.L...rn’a pressée de voir M. Tailhand, de lui raconter notre entrevue ; il faut, dit-il, que justice se fasse et que du moins celle de la conscience publique puisse se prononcer en mettant tous ces faits au jour, si l’autre nous fait défaut.

Le M. L... dont il est ici question est un éditeur de Paris avec lequel je m’étais entendue pour publier une brochure contenant ma pétition, un résumé des faits, mes principales pièces et quelques-uns des articles des journaux qui avaient parlé de mon affaire.

Mme ie Normant des Varannes écrivait à ce sujet, le 2 février 1872 :

J’ai vu M. Tailhand, toujours dans d’excellentes dispositions, qui a commencé son rapport et assure qu’il ne dépassera pas trois semaines, comme limite extrême, pour le présenter. Je lui ai parlé de la publication, qu’il trouve toute naturelle ; il demande seulement qu’elle ne soit faite qu'après son rapport, ce que je lui ai promis.

On sait comment, le rapport n’ayant jamais été présenté, la publication n’a pu avoir lieu.

Je priai mon dévoué défenseur, M. le Normant des Varannes, d’adresser un exposé de l’histoire de mes papiers à M?r l’archevêque de Paris, pensant que sa voix serait plus écoutée que la mienne, marquée, hélas ! du stigmate ineffaçable de la folie.

Cet exposé fut envoyé le 28 avril 1873. N’en recevant aucunes nouvelles, trois mois après, M. le Normant se présenta à l’Archevêché et fut reçu par Monseigneur, qui lui dit avoir transmis son mémoire au directeur de la communauté de Charenton, et que la supérieure et la sœur Saint-S... avaient renouvelé leurs dénégations absolues au sujet des papiers apportés par moi à mon entrée.

CHAP. XX

COUP d’œil rétrospectif.

M. le Normant voulut alors placer sous les yeux de Monseigneur les preuves multiples de l’existence, du rapt et du renvoi des papiers, données dans son mémoire, qui n’avait peut-être pas été lu ; mais l’archevêque s’y refusa, disant que sa conviction était faite ; que loin de chercher à atténuer les choses, s’il avait trouvé la supérieure coupable, il l’aurait cassée ; que s’il y avait une brebis galeuse dans le troupeau, elle devait être retranchée ; mais que devant l’insistance de M. le Normant, il ne pouvait s’empêcher de le plaindre et de le croire sous l’empire d’une idée fixe.

M. le Normant s’en revint, sans avoir gagné autre chose que de se voir taxé, comme il l’avait déjà été par M. le procureur impérial, d’être plus fou que moi, parce qu’il voulait prouver la vérité.

J’ai parlé à diverses reprises du rapport qui fut fait par les bureaux du ministère de l’intérieur, en 1869. Je l’ai aujourd’hui en ma possession et regrette que l’espace me fasse défaut pour reproduire en entier ce qu’on a audacieusement placé sous les yeux du ministre et de la souveraine. On le trouvera aux archives du Loiret avec le reste.

Sans se soucier du blâme infligé par la lettre ministérielle citée chapitre xiv, le rapport régularise mon entrée en disant qu’elle a eu lieu sur la demande du docteur Pelletan.

Mes deux séquestrations d’office de 1855 et 1863 y' sont présentées comme régulières.

Chaque fois que se manifestait le moindre apaisement, l'administration s’empressait de délivrer un ordre de sortie ; mais de nouveaux faits exigeaient presque aussitôt une séquestration nouvelle.

Lesquels ? On n’en cite aucun ; on parle de lettres qu’on n’a jamais montrées ; on transforme une note médicale du docteur Lasègue en certificat impératif; on viole la loi à chacune de ces rentrées, comme à la première, ainsi que l’a très-bien démontré M. Tailhand dans le passage cité chapitre xi.

Voici comment on explique ma folie :

Mlle Rouy, que l’indépendance de son caractère et de ses habitudes avait déjà amenée à rompre avec sa famille, contracta alors des relations avec une personne très-haut ■placée , qui lui avait promis de régulariser sa situation, et dont elle se considérait comme la fiancée.

Son espoir, que ses amis taxaient de folie, ne se réalisa pas en

effet, et le 22 avril 1848 on enregistrait à la mairie une fille

de père et mère non déclarés.

Enfin Mlle Rouy perdit cette enfant, et, à partir de cette époque, on remarqua chez elle des signes évidents de la maladie qui devait bientôt nécessiter sa séquestration.

Tout ce qui est rapporté ci-dessus étant complètement faux, j’y donne le démenti le plus formel, et j’appuie ce que je dis, non seulement des pièces que j’ai portées à Charenton, mais encore de toutes celles recueillies par mes rapporteurs. Le lecteur est assez au courant des faits pour réfuter lui-mème cette série de mensonges ; je lui rappellerai seulement que c’est après

CHAP. XX. — COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF

la mort de mon père, six mois après la naissance de l’enfant, que j’ai cessé de voir ma famille, et qu’il ne se trouve nulle place pour cette vie d' indépendance que j’aurais menée. Mais il fallait à tout prix me déconsidérer aux yeux de l’Impératrice.

Le rapport énumère les certificats qui m’ont été donnés dans les divers asiles, mais n’énumère que cela. A Fains, où l’on sait ce qui s’est passé, le docteur Auzouy seul, entre les vingt-cinq docteurs que j’ai connus, m’accuse de penchants érotiques ; — en vérité, il faudrait souvent retourner les certificats contre ceux qui les font ! — mais il n’est fait nulle mention de la scène qui a amené le changement des sœurs, ni de la lettre du préfet de la Meuse au ministère, pas plus que de celle du directeur de Fains, qui étaient pourtant des pièces officielles, tout comme les certificats.

En somme, ces certificats constatent surtout mes plaintes, ma manie d’écrire, de réclamer mes papiers, de protester contre le nom de Chevalier et de prendre tous les noms imaginables plutôt que celui-là. Mais de faits extravagants, on n’en articule pas un seul, pas plus qu’on ne produit mes lettres délirantes. On cite seulement des passages (sans date et sans indication d’origine) de ce que renfermait l’enveloppe prise à Maréville.

On ne cite pas, bien entendu, le certificat de non aliénation qui m’avait été donné, après quinze jours d’observation à l’asile d’Orléans, par le docteur Payen. On dit seulement :

Les appréciations du docteur Payen ne diffèrent PAS DES DÉCLARATIONS DE SES CONFRÈRES, ET IL SEMBLE INUTILE DE LES REPRODUIRE.

Mais ce certificat existait, pouvait être invoqué en ma faveur, et il fallait le faire démentir par son auteur.

Le rapport dit qu’à la suite de mes réclamations au premier président et au procureur général, M. Dureau voulut m’interroger lui-même, que je parvins à l’intéresser, et qu’il demanda l’opinion motivée du médecin.

Il y a là une première inexactitude : M. le préfet est venu me voir le 12 décembre 1865, et la pièce donnée à sa demande est datée du 29 juin 1865, six mois avant l’époque où il est censé l’avoir demandée. Je crois devoir la citer en son entier :

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de répondre à votre lettre concernant Mlle Chevalier, pensionnaire du département de la Seine.

Si l’état de cette malade, parfaitement constaté par mes collègues, a laissé un peu de doute dans votre esprit par mon certificat de quinzaine, qui ne vous parait pas assez affirmatif, c’est que je me réservais de l'étudier davantage pour mieux la juger. Une plus longue observation m'a fait reconnaître en elle, non pas de l’incohérence dans les idées, mais un sentiment exagéré de sa personne, un amour-propre excessif qui ne voit qu’injustice à son égard dès qu’on accorde quelque attention aux autres, élevant la moindre inadvertance en hostilité, se répandant en invectives contre les personnes qui l’entourent, gardiennes, sœurs, médecin, ses geôliers, ses bourreaux, etc., etc.

C’est dans l’exagération du sentiment personnel, dans cet égoïsme personnifié, ses hautes prétentions, l’exaltation de son mérite, cette haute idée d'elle-même, que Mn* Rouy Hersilie

CHA.P. XX. — COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF

Chevalier se disait fille de la duchesse de Berry et devant monter sur le trône; qu’elle signait ses feuilletons sous les noms d’Étoile-d’Or, de Satan, l’Antéchrist, le Diable, sous celui de l’anagramme Oury. C’est dans ces dispositions d'esprit qu’épuisée par une vie trop active, qu'elle prodigua dans les lettres et les arts où elle se montra, disait-elle, au premier rang, qu’elle entra à la Salpêtrière ; et si je consulte son dossier, je trouve que tous les médecins, MM. Trélat, Métivier, Falret, Lasègue, Calmeil, Husson, l’ont bien considérée comme folle ; que les directeurs et médecins de Fains, Maréville, Auxerre, MM. Auzouy, Teilleux, Foville, etc., etc., ont tous porté le même jugement et se sont tous montrés désireux de voir s’éloigner de leur asile une aussi intraitable pensionnaire, et de la pire espèce, par le trouble qu’elle sème partout et l’insubordination difficile à réprimer quand elle se rattache à une personne aussi intelligente qu’opiniâtre dans ses déterminations, résumant l’orgueil, la vanité et l’envie, et que nous considérons, comme tous nos collègues, comme un type de folie d’orgueil incurable, qui doit être retenue dans un asile d’aliénés, que nous verrions avec plaisir n’ être pas celui d’Orléans. •

Signé: Payen.

Assurément, ce n’est pas tout roses de retenir parmi les folles une personne qui ne l’est point ; comme mes autres médecins, le pauvre docteur Payen avait eu l’occasion de s’en apercevoir, et il fait de moi un petit monstre assez réussi. Mais où est la folie là-dedans, sauf le refrain habituel : Se croit fille de la duchesse de Berry, copié sur mon certificat de transfert et si bien démenti par celui de quinzaine du même docteur Payen ?

Il y a une chose plus grave encore ; c’est que ce document a été antidaté, fait après coup, probablement

MÉMOIRES D’UNE ALIENEE.

en 1869, alors qu’on réunissait tout pour m’accabler, irrévocablement.

En voici les preuves.

Toutes les communications entre le médecin de l’asile, et le préfet se font par l’intermédiaire de l’administration. 11 devrait donc se trouver à mon dossier de l’asile la lettre de demande du préfet et la minute de la lettre d’envoi du rapport. Il n’y existe rien de semblable.

La loi exige avec raison que toutes les notes concernant un aliéné soient inscrites au registre à la suite l’une de l’autre, sans lacune entre elles, et le docteur Payen se conformait très-exactement à celle prescription. Or, il n’y a pas trace du rapport ci-dessus en 1865, et les seules notes me concernant, au nombre de quatre, sont celles-ci :

Janvier. — Son caractère n’a rien gagné ; elle vent sa liberté à tout prix, menace de se faire périr, de faire un mauvais coup. On ne cesse d’avoir pour elle les plus grands égards. Elle ne comprend pas qu’on la laisse perdre ainsi le fruit de son talent, s'adresse au préfet, aux autorités, etc.

Février, et mars. — Même état.

Avril. — Elle semble plus convenable depuis quelques semaines; a demandé à aller aux offices. — Accordé.

De mai à décembre. — Même état.

La minute du rapport du docteur Payen se trouvant au dossier de la Préfecture du Loiret, il est évident qu’il l’a écrit, comme il est évident qu’il l’aurait inscrit au registre et envoyé administrativement, s’il l’eût rédigé à la date qu’il porte.

CHAP. XX. — COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF

M. Dureau n’avait, du reste, nul besoin de demander un rapport nouveau à M. Payen, puisqu’un sujet d’une lettre arrivée de Paris et insistant pour qu’on maintînt ma séquestration, il avait demandé verbalement au docteur un rapport qui lui fut envoyé le 29 octobre 1863, et est régulièrement enregistré sur le livre de l’asile. Tous les rapports et certificats étant aux bureaux de la Préfecture du Loiret, M. le préfet n’avait qu’à se les faire soumettre pour être édifié sur mon compte depuis deux ans.

J’y relève, en outre, un anachronisme : le docteur Payen m’y appelle Rouy , — Hersilie Chevalier, — alors que j’étais encore Chevalier tout court. Ce n’est qu’en 1866 que M. de Pibrac s’est mis en rapport avec la famille Benoît d’Azy ; qu’en 1867 et 1868 qu’on a eu mes actes, lesquels ne m’ont pas empêchée de sortir de l’asile Chevalier comme j’y étais entrée. De plus, dans aucun de ses certificats il ne souffle mot de la royale filiation qui m’était attribuée par le docteur Falret, sinon dans ce rapport clandestin de 1865, écrit sans doute et connu seulement en 1869.

M. le docteur Payen a été récompensé de son obéissance dans la même année par sa nomination comme chevalier de la Légion-d’Honneur, en même temps que MM. Mettetal et Durangel étaient nommés officiers, ce à quoi, je me hâte de le dire, ils avaient assurément d’autres titres que cette honteuse affaire. Je ne relève que la coïncidence.

"Voici enfin comment le rapport s’opposait à ce que je fusse interrogée dans l’enquête, suivant que j’en avais adressé la demande expresse à l’Impératrice. Après avoir reconnu que j'allais mieux , il disait :

Ne serait-ce pas compromettre ce résultat que d'exposer Mlle Rouy aux émotions de l’enquête personnelle qu'elle sollicite ? Quelle serait d’ailleurs l’utilité de cet interrogatoire ? Mlle Rouy demande à se disculper de graves accusations portées

contre elle Il ne s’agit pas ici d'une personne coupable qui

puisse être utilement entendue pour sa défense, mais d'une personne longtemps malade, dont l’état s’est amélioré depuis quelques mois à peine et qui a besoin, non pas de justification, mais de protection et d’assistance.

Croit-on par hasard, au ministère, qu’on n’ait pas d’émotions aux aliénées? et ne devais-je pas avoir à cœur de me laver des imputations si graves contre mon honneur par lesquelles on tâchait de justifier ma folie? Mais c’est cette folie si laborieusement échafaudée à laquelle on aurait cessé de croire, si j’avais été vue et interrogée d’une façon sérieuse et loyale ; et c’est ce qu’on s’efforçait d’éviter sous une apparence de commisération.

Le 18 juin, M. Rouy avait été mandé chez le commissaire chargé de l’enquête, M. Jullet. Il s’excuse de ne pouvoir y aller, à cause de son âge et de l’état de sa santé, et lui adresse, le surlendemain, la copie d’une lettre destinée au procureur impérial, où, sans produire aucune pièce, il renouvelle et accentue tout ce qu’il a débité contre moi :

CHAP. XX. — COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF

La folie de Mu« Hersilie ou Joséphine Chevalier a été tellement notoire, tellement évidente, tellement constatée, que je ne puis comprendre que par une recrudescence nouvelle, si jamais elle a eu des instants de lucidité, sa demande de me poursuivre

Comment peut-on contester la folie d’une personne qui se dit

être la fille de la duchesse de Berry et qui, m’a-t-il été dit,

avait même, dans certains accès, menacé la vie de l'Empereur i comme usurpateur de ses droits ?.,...

C’était de plus fort en plus forl. Dans sa lettre de 1864 au préposé responsable de l’asile d’Orléans, il disait que je ne parlais de rien moins que de l’assassiner, ainsi que le docteur Pelletan. Cette fois-ci, la vie de l’Empereur était en jeu, et c’était un bon moyen d’empêcher d’examiner de trop près l’état mental d’une folle si dangereuse. Cependant, comme on avait en main mes certificats durant quatorze ans et qu’il n’y avait jamais été question d’assassiner personne, on me laissa libre ; mais on me refusa l'assistance judiciaire, et on continua d’admettre, sur la foi de mon frère, que je ne pouvais porter le nom de Rouv sans proclamer mon père et le sien bigame et faussaire.

Le 1er octobre suivant, M. Jullet se transporta sans doute à Ville-d’Avray, car on trouve le procès-verbal de l’interrogatoire qu’il fit subir à M. Rouy. Cet inter- 1 rogatoire est à peu près semblable au mémoire adressé

en 1872 à M. Tailhand et il ne souffle pas mot de

mes velléités assassines.

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