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CHAPITRE XIX

Ma pétition. — M. le vicomte d'Aboville, deuxième rapporteur.

Je ne fus pas découragée comme on l’aurait pu croire en me voyant revenue pour la seconde fois à mon point de départ. D'abord, grâce à MM. Tailhand jet de Fourtou, mon pain quotidien était assuré, et mes jlévoués amis ne manquaient pas d’ajouter quelque sujierflu à ce strict nécessaire, du vin vieux et surtout les fruits dont j’étais avide, car ils rafraîchissaient et jidoucissaient ma pauvre poitrine desséchée.

Puis M. le vicomte d’Aboville, qui s’occupait de moi flepuis plusieurs années, était presque aussi au courant jpie nous-mêmes de ce qui me concernait. M. Tailhand ui avait promis communication de ses notes, qui élucilaient toute mon affaire au point de vue légal, avec une îetteté dont on a pu juger, puisque j’en ai cité une grande partie, et une compétence indiscutable. M.d’Aboj'ille résolut donc de porter ses investigations sur les •oints concernant ma famille et les motifs qu’elle avait

pu avoir de me faire enlever, puisque c’était décidément elle qui, de son propre aveu, en avait pris l’initiative. Il alla pour cela consulter les pièces du dossier de Ville-d’Avray, ainsi que mon frère y avait invité son prédécesseur.

En reproduisant ici les résultats de cette enquête, je ne fais que répondre au vœu de M. Rouy, demandant qu’ils fussent connus, comme ma pétition, « de toute la France, trouvant juste que l’expression de la vérité ait la même publicité que l'assertion du mensonge. » Avec ces documents en main, le lecteur pourra juger de quel côté se trouvent l’un et l’autre.

M. d’Aboville demanda d’abord à M. Rouy communication de la lettre de détails annoncée par le docteur Pelletan, qui l’envoyait à Henri Rouy avec prière de la faire parvenir à son père après en avoir pris communication ; lettre écrite le lendemain de mon enlèvement dont elle rendait compte. Il était intéressant de voir si elle concordait avec la déclaration de M. Pelletan à l’enquête de 1869, notamment au sujet des tentures et des cercueils.

M. Rouy répondit qu’il l’avait égarée, perdue ; qu'il la chercherait ; de même pour le testament de mon père. Quant à ce qui s’était passé pour mes clés, le défaut d’inventaire, de scellés, il ne sait rien de ces détails, étant à cette époque malade à Ville-d’Avray des suites d’une cruelle opération.

Il ignore de même à qui a été signifié le jugement

du 12 janvier 1855, ainsi que le commandement et la vente du 12 février, et par qui j’ai été représentée à cette vente.

Une lettre de M. Henri Rouy, du 9 novembre 1854, dit que c’est Mme Cor, amie de M. Pelletan, qui est allée prendre chez moi les effets qu’on m’a envoyés à Charenton. C’est à peu près le seul renseignement précis que M. d’Aboville retire de sa visite.

Interrogé sur la personne qui a donné le nom de Chevalier à Charenton, M. Rouy, pour tâcher d’accorder les choses avec la nouvelle version de son mémoire à M. Tailhand, répond, m’écrit M. d’Aboville :

Qu’il suppose que les employés ont ajouté ce nom aprèt coup avant celui de Rouy, pour se reconnaître lorsqu’il leur arrivait des réclamations ou des plaintes de MUe Chevalier, se disant Rouy, ainsi qu’elle était désignée dans les autres asiles.

Dans une première entrevue (car M. d’Abcville a eu la bonté de retourner trois fois à Ville-d’Avray), M. Rouy m’avait répondu qu’elle seule pouvait s’être nommée ainsi, à son arrivée à Charenton, dans un moment de folie.

Ces réponses ne me semblent pas sérieuses. Il est évident que c’est M. Pelletan qui a donné à l’arrivée à Charenton le nom de Chevalier qui figure sur le registre d’admission à l’hospice. M. Rouy est sourd, ce qui facilite de sa parties réponses évasives ou l’absence de réponse.

Ayant inutilement, à deux reprises, fait la demande du testament de M. Charles Rouy, en offrant d’en payer la copie sur ' timbre et légalisée, je réclamai de nouveau, cette fois par lettre y et formellement, le testament et la lettre du docteur Pelletan du 9 septembre 1854.

'* Voici la réponse textuelle de M. Rouy :

MÉMOIRES D'UKE ALIÉNÉE.

Ville-d’Avray, 30 décembre 1875.

Monsieur le ■vicomte,

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, à la date du 27 décembre, ne m’est parvenue qu'hier. Suivant le désir qu’elle m’exprimait, j’ai de nouveau revisité, recherché, recompulsé tous mes papiers. Je n'ai pas trouvé la lettre de M. Pelletan que vous nie demandez ; il est par conséquent certain pour moi que, par inadvertance, elle aura été comprise, avec d'autres qui me font défaut aujourd'hui, dans les deux ou trois cents lettres, documents ou papiers que, ainsi que j'ai eu 1 honneur de vous le dire, j’ai jetés au feu il y a peut-être trois mois, comme vieilles, surannées et tout à fait inutiles après ma mort, que je considérais comme très-proche. C'est, vous le savez, une rnèsure prise par tous les hommes sages. Je vous ai donc communiqué toutes les lettres que j'ai de M. Pelletan.

Quant au testament, je l'ai d'abord aussi vainement cherché ; puis je me suis rappelé que je l'avais serré avec d'autres documents dans ma bibliothèque qui, pendant l'occupation de Villed’Avray par les Prussiens, a été pillée, ravagée par eux et dont, comme papiers, ceux-là bien certainement auront dû servir à allumer leurs feux dans la maison, feux qu’ils alimentaient des portes, volets, fenêtres, etc.

Je regrette donc, Monsieur le vicomte, de me trouver dansl’impossibilité de satisfaire soit à l’une, soit à l’autre de vos demandes et je vous prie de vouloir bien agréer l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Signé : C. Rody.

Prussiens à part, je n’avais jamais espéré communication de ce testament dont mon frère m’avait refusé la vue en 1848 ; mais n’est-il pas au moins étrange qu’il ait brûlé comme inutiles les pièces mêmes qu’il engageait mon premier rapporteur à aller compulser

chez lui ? Pièces auxquelles il attachait une si grande importance que pour en assurer la conservation, même après sa mort, il avait écrit, disait-il, sur ce dossier : Aucune pièce de ce fatras ne doit être brûlée.

C’étaient les plus essentielles qu’il avait détruites, laissant subsister quantité de lettres qu’il pouvait croire insignifiantes, et qui nous ont cependant permis de reconstituer en partie les agissements des portiers, de Mrae Hayet, de Mme Lefébure, d’Henri, de M. de Girardin et d’un inconnu, ainsi qu’on l’a vu au commencement de mes mémoires.

Restait la question de la première femme de mon père. M. Rouy se montra très-explicite sur les rapports de son père et de sa mère, et le départ définitif de celle-ci pour la Belgique, quand il avait huit ans, le laissant à son père et à la maîtresse qui vivait avec lui.

Voici la version, un peu différente, donnée sur le même sujet par M. Rouy dans son mémoire à M. Tailhand, trois ans auparavant :

Mon père, marié à dix-sept ans, avait un tempérament érotique très-ardent, de son propre aveu, aveu assez bizarre, qu’il a lui-même versifié et que j’ai entre les mains. Ses multiples et incessantes infidélités firent pendant quatorze ans le désespoir de ma mère, en proie à une jalousie effrénée. Enfin, pendant un séjour à Lille, en l’absence de mon père, elle reçoit à sa place une lettre d’une de ses maîtresses de Paris ; ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Exaspérée, elle s’enfuit, retourna à Paris seule, c’est-à-dire m’emmenant avec elle, moi, garçon

de douze ans. Mon père s'en fut à Londres et là, vécut maritalement avec une jeune Allemande, Marianne, etc. (1).

Que Mme Rouy quittât son mari dans de telles circonstances, si ces faits sont exacts, on le comprend ; mais qu’elle abandonnât son fils aux soins de ces maîtresses de hasard dont mon père était, disaiton, entouré !!!

C’est pourtant ce qui a eu lieu. Depuis la disparition de sa mère, en 1798, et non en 1802, car la date est constatée par l’acte de notoriété joint à son contrat de mariage, M. Rouy n’a eu aucun rapport avec elle; pas une lettre n’a été échangée, et il n’a plus entendu parler de Marie Stévens qu’après sa mort, par un oncle qui l’a averti d’aller recueillir sa succession.

Comment cet oncle avait-il pu le retrouver, alors que sa mère ignorait où il était? M. Rouy répondit que la maison d’épicerie et sucrerie Rouy était connue dans le quartier des Lombards. Un almanach du commerce devait donner cette adresse, qu’en trente ans de séjour à Bruxelles Mœe Rouy n’a pas eu la curiosité de connaître. Elle en voulait si fort à son mari, qu’elle en oubliait son enfant, élevé, à Paris, chez son oncle Étienne, dont plus tard il devint gendre.

En juillet 1870, nous avions demandé et obtenu

(1) Chose bizarre ! mon frère avait chez lui le portrait de cette Marianne ; de plus, on disait qu'elle avait pris soin de lui. Quand donc et où? A Londres, sans doute, et en 1798.

CHA.P. XIX. — M. d'aBOVILLE, SECOND RAPPORTEUR. 401

les renseignements suivants du ministère des affaires étrangères :

Marie-Joseph Stévens est née à Wavre en 1765. En 1786, elle est entrée en service à Bruxelles.

En 1788, elle a épousé, à Paris, Charles Rouv, épicier. Abandonnée par son mari, elle a quitté Paris pour retourner à Bruxelles, s’établir en quartier (1). Elle y est restée jusqu’en 1830, époque à laquelle, étant tombée malade, elle est retournée à Wavre, près de sa nièce, la femme Gollier, boutiquière dans cette ville.

Elle possédait une pièce de terre, une créance hypothécaire et des économies.

Son fils est venu à Wavre recueillir la succession, faire vendre la terre et la créance hypothécaire.

Me Pastur, notaire à Wavre, m’envoya copie de l’acte de décès de Marie-Joseph Stévens et de la déclaration des droits de succession, faite à Wavre le 7 juillet 1832, et signée G.-D. Rouy.

La pièce de terre avait été vendue 150 fr. par l’héritier, et il n’est pas fait mention de créance hypothécaire.

Le maire de Wavre nous ayant également dit que M.-J. Stévens n’était revenue dans le pays qu’un an environ avant sa mort, nous voulûmes rechercher ce qu’elle était devenue pendant plus de trente ans à Bruxelles, et quelle était la cause de cet oubli complet de tous les siens.

(1) Cette locution belge signifie qu’elle n’était plus domestique ni en garni, mais chez elle.

H fut impossible d’y trouver trace de soit séjour, ni de recueillir aucune indication sur son compte auprès des nombreuses familles Stévens domiciliées à Bruxelles ; le bourgmestre de cette ville, auquel nous nous adressâmes aussi, nous répondait, le 24 févriér 1872 :

Des recherches infructueuses ont également, été faites dans les registres de population établis depuis 1816, pour découvrir l’inscription de la prénommée (Marie-Joseph Stëvené, épouse Charles Rouy).

Le bourgmestre,

Signé : Y. NüpÂrt.

Il fut donc acquis pour moi qiié Marie Stévens n’avait pas demeuré à Bruxelles, au moins sous son véritable nom.

Vers la même époque, une dame d’Orléans, qui venait me voir quelquefois et qui avait un oncle àWavre, le pria d’aller voir la nièce de M.-J. Stévens, la veuve Gollier, alors âgée de quatre-vingt-sept ans, mais ayant conservé toutes ses facultés.

Celle-ci dit être restée toujours en relations avec sa tante et indiqua son adresse à Bruxelles, rue de l’Empereur, chez un marchand de faïence que M. le bourgmestre ne put pas retrouver non plus ; il ne figurait ni sur les listes du commerce, ni sur celles de la population. Mme Gollier n’avait conservé aucune lettre de sa tante, et il y avait à peu près vingt ans quelle ne l’avait vue lorsqu’elle revint à Wavré.

M.-J. Stevens n’avait jamais exercé aucune proies-

sion à Bruxelles ; elle vivait de sés petits revenus et des secours de sa famille. Arrivée â Wâvre en 1830, elle y était assistée par ses frères Joseph ét Nicolas, et par sa niècè. Elle avait été abandonnée par son mari, parti avec une cousine de sa femme, native également dé Wàvrè. M. C.-D. Rôuy est venu y voir sa mère en 1830 ; il était eh militaire, il lui écrivait de temps en temps et lui envoyait de petits cadeaux. Or, mon frère était retraité pour blessures graves depuis 1825.

De toutes ces contradictions il ne pouvait résulter qu’une très-grande incertitude sur l’identité réelle de la personne décédée à Wavre avec le titre d’épouse de Charles Rouy, qu’il y eût subterfuge ou similitude de nom. Pour moi, c’est la confirmation que mon pauvre père, si attaqué, si diffamé par son propre fils, était bien réellement veuf et marié à ma bonne, chère et respectable mère, Henriette Chevalier. Et c’est ce que j’arriverai peut-être un jour à découvrir et à prouver, si Dieu me prête vie.

tluant â mes rapporteurs, tout en partageant mes doutes, ils jugèrent avec raison qu’on ne pouvait sans preuves s’attaquer à un acte régulier de l’état civil et que, ainsi que je l’avais dit cent fois lorsqu’on ramenait â tout propos la question de ma naissance, ii ne s’agissait pas de savoir si j’étais légitime, adultérine ou bâtarde, mais pourquoi on m’avait enfermée sans être folle et sous un nom qui ri’était pas le rhiéri. Or, c’est cela qu’il ne convenait à personne d’éclaircir.

Comme motif de ma folie supposée, M. Rouy invoquait la mort d’une enfant et l’abandon du père. Il disait posséder des lettres où je faisais l’aveu de ma faute. M. d’Aboville vit ces lettres, et elles lui parurent de moi, ainsi qu’il le dit à mes amis, qui s’en impressionnèrent, malgré les dénégations que j’avais constamment opposées à cette accusation, consignée catégoriquement dans le procès-verbal de M. Jullet, du 1er octobre 4869 :

Le 22 avril 1848, elle faisait enregistrer àla mairie du deuxième arrondissement une fille née à' elle, rue Richer, 33, et de père non dénommé.

M. le Normant m’écrivit même un mot assez dur au sujet de mon manque de confiance en eux, qui ne m’auraient pas abandonnée, même en me sachant coupable, car nul n’avait le droit de m’enfermer arbitrairement pour cela et de punir une faute par un crime.

Je fus outrée de leur injustice ; je dis que, si j’en étais réduite là, je réclamerais un examen médical qui confondrait mes calomniateurs (1), et j’écrivis a M. d’Aboville :

(1) Chose bizarre ! depuis la mort de Mlle Rouy, le bruit a couru que cet examen avait eu lieu pendant qu’elle était internée à l’asile d’Orléans, et avait prouvé qu'elle n’avait jamais eu d’enfant. Il nous est impossible de savoir ce qu'il y a de vrai dans ceci, l’intéressée et les médecins de l’asile n’existant plus. (Note de l’éditeur.)

Monsieur,

10 janvier 1876.

Je vous remercie profondément de tout ce que vous avez fait pour moi, des importants documents que vous avez réunis et qui prouvent incontestablement un complot ourdi de concert avec la

Lefébure Me faire disparaître comme on l’a fait ne suffisait

pas ; il fallait me fermer la porte du monde, et le scandale était le vrai moyen. Sachant que je m’occupais d’un enfant, il fallait me l’attribuer, mettre ma folie sur le compte de sa mort , de l’abandon du père. On l’a fait.

Dans sa lettre du 23 décembre 1868 à M. le Normant, M. Rouy menace de faire scandale, si on veut le poursuivre. Il ne peut encore dire ni le nom, ni l'âge de l’enfant; il dit : « Je ne sais pas : » il cite une phrase entortillée. Mais en 1869 il est plus explicite: il donne le nom, l'âge, l’arrondissement; il déclare que je l’ai reconnue. 11 en sait plus qu’en 1868. Aujourd'hui, il ne dit plus : « Je ne sais pas, » il donne des lettres de moi, il dit qu'au bout de cinq jours j’étais sur pied pour cacher ma

faute C’est bien beau de rna part, Monsieur, et j’avais tant à

cœur de cacher ma faute que je me montrais partout, même sur les barricades de février, comme vous pourrez vous en assurer en traversant votre rue, si toutefois le témoignage des dames de M..., que j’ai invoqué, vous parait aussi digne de foi que celui des honnêtes gens de Ville-d’Avrav.

Je ne m’explique pas très-bien pourquoi je vous aurais dit que cette enfant n’était pas mienne, si elle l’avait été. J’ai un caractère parfaitement indépendant, et du moment où ma conscience me dicte quelque chose, sans vouloir braver les préjugés du monde, j’agis selon ce que je considère comme un devoir à accomplir.

Ayant accepté la charge d’un enfant, je savais qu’on me l’attribuerait et j’en avais pris mon parfi. J'étais loin de me savoir des titres pour le revendiquer. Cela a produit un assez singulier bouleversement en moi ; tout d’abord je suis restée abasourdie, puis, ma nature impétueuse l’emportant, l’indignation, l’horreur,

le dégoût m’ont fait écrire avec violence, et je vous disais les

noms, lieu, témoins Fort heureusement, je suis toujours

brouillée avec M. le Normant; sans cela, je lui aurais tout dit, s’il était venu Mais la nuit porte conseil, et j’ai jeté mes let-

tres au feu. Divulguer, même à vous, un secret confié; après m’étre dévouée pendant tant d’années, jeter le trouble dans les familles, pourquoi ? N’ai-je pas soixante-deux ans, l'habitude de l'outrage ? Ai-je le droit d'anéantir le bonheur d'autrui ? . . . .

Alors, Monsieur, ma nature s’est adoucie, et j’ai pleuré !

Oui, moi, j’ai pleuré un rêve de bonheur perdu ; j’ai été lâche un moment. Ne le dites pas : oubliez-le.

J’espère que vous voudrez bien regarder comme un devoir d’honnête homme de me rendre compte de ce que ces lettres contiennent, de me le dire sans restriction, en détail si vous pouvez. C’est bien le moins que je sache ce que j’ai écrit : car si vous êtes fixé, je ne le suis pas tout à fait autant que vous, et je marche de surprise en surprise dans ma triste vie

Ici je supprime quelques violences de langage, car j’ignore quel est le faussaire qui a écrit ces lettres, ni comment elles sont parvenues â mon frère. Mon écriture était assez bien imitée, paraît-il, pour qu’il ait pu s’y tromper, ce qui ne l’excuse pas de s’en être servi pour me déshonorer sans aucun profit pour lui-mème. L’enfant dont la mort m’aurait rendue folle est eu vie : je le lui avais écrit en 1868, et il lui était facile de s’en assurer. Je continuais ainsi :

Je ne conçois pas, Monsieur, que vous n'ayez pas pensé à regarder la date et le papier, car le papier a un âge. Avez-vous vu le timbre de la poste? Je ne me suis servie d’enveloppes que de 1852 à 185i. Je suis très-sérieusement contente dé ces lettres inattendues ; elles sont providentielles pour moi, et, sans qu’il soit besoin d’en faire bruit, il est bon que je sache où les

trouver, peu importe d’où elles viennent. Si on n’est pas content à iin moment donné que j’ën fasse usage, on s’expliquera. Le principal pour moi est d'avoir leur contenu, ou tout au moins un résumé dont on ne p ourra pas mettre la véracité et la bonne foi en doute, si, par hasard, ces lettres prenaient le chemin du testament et des pièces qu’on a voulu soustraire à l’examen.

J’attends donc, Monsieur, avec autant d'impatience que de confiance, une lettre de vous. Vous voudrez bien l’envoyer ouverte à M. lé Normant, auquel je n’écris pas, étant trop outrée contre lui; trop, c’est trop. Il sait assez à quoi s’eri tenir siir ceux qui me diffament èt sur moi pour ne pas douter toujours. JU suis mortellement blessée.

Veuillez, Monsieur, etc.

Hersilie Roux.

Voici le compte-rendu de la dernière visite qu’à ma sollicitation, M. d’Aboville voulut bien faire à Villed’Avray, le 3 juillet 1876 :

.... M. Rouy, fort mécontent de mon arrivéé, dit d’abord qu’il n'a pas le temps de me montrer ce que je lui demandais ; puis il se ravise, monte avec moi chez lui et me montre lés trois lettres, tout en protestant qu’il aime mieux en finir par un procès — que n’a-t-il fait comme il le disait! — et ne plus montrer cela qu’aux avocats.

Ces lettres sont sans enveloppe ; j’en remarque deux pliées, l’une en long, l’autre en carré long et très-petite, qui semblent avoir été sous enveloppe. Le papier des deux est marqué C. H. R. en haut, à gauche, genre Bath. Pendant que j’en examinais plus particulièrement uné non datée , mais sur laquelle M. Rouy avait écrit : probablement 25 ou 26 novembre i848, M. Rouy retire les deux autres et refuse de me les montrer de nouveau.

Sur cette lettre je copie les passages suivants :

Si je suis coupable pour m’être abandomiée à celui que j’aime, où est la vertu ? J’ai lutté sept ans, et j’aimais éper-

dûment. Je ne crois pas qu’une femme puisse aimer sans succomber. Elle n’ aimerait pas, ou serait de marbre. T ai lutte, j’ai cédé... j’attends

Dimanche Plaignez-moi, Charles.

Votre sœur affectionnée,

Signé : HerSILIE.

Lettre sans enveloppe et sans date.

La signature et le paraphe m’ont paru être ceux de M11* Rouy à celte époque; seulement «lie est écrite avec une plume plus grosse que le spécimen de £1870 que j’avais apporté, et vers la fin avec une main troublée.

Quant à la lettre de son lils, M. Rouy me l’a refusée. Il a refusé également toute autre communication et tous renseignements, bien que je lui aie fait observer que, si l'affaire avait une suite, il se nuirait ainsi.

Je me suis donc retiré au bout d’une demi-heure.

Signé : E. d’ Aboville.

Mais M. Rouy connaissait, trop bien la puissance des solidarités qu’il avait su établir à son profit, pour craindre d’aller jamais en justice ; sa tactique était surtout de gagner du temps, et il y réussissait de toutes manières. M. Tailhand n’avait remis à M. d’Aboville que la moindre partie des pièces me concernant; il avait égaré le reste. Entre son cabinet de Versailles, de Privas, de Nîmes, les nombreux dossiers dont chacun d’eux était encombré, les recherches étaient longues et difficiles ; elles devaient aboutir cependant, mais lorsqu’il serait trop tard pour s’en servir.

M. Léon Renaud avait été nommé à la Préfecture de police ; on a vu, chapitre xvn, combien il avait été im-

pressionné de ma triste histoire, alors qu’il était préfet du Loiret, bien qu'il n’eût pas été maître de donner suite à ses bonnes inspirations. M. d’Aboville crut pouvoir être renseigné positivement par lui sur le rôle joué par la police dans ma séquestration, et lui adressa une demande à laquelle M. Léon Renaud répondit par l’envoi d’une Note assez longue, destinée à justifier la façon dont s’était opéré mon placement à Charenton.

J’y étais dite née à Milan, et mon acte de baptême qualifiait mes parents d'époux légitimes ; mais un jugement ayant fait rectifier l’acte de décès de ma mère comme n’ayant pas été mariée, la Note trouve tout naturel de m’ôter mon nom civil, après plus de trente ans de possession, sans autre formalité.

Elle donne, en le complétant un peu, le certificat du docteur Pelletan et fait valoir que ce certificat n’est qu’une superfétation ; qu’on pouvait, d’après l’article 8 de la loi, se dispenser de l’exiger, puisqu’il y avait urgence , et cite à l’appui de cette urgence la déclaration de M. Pelletan à l’enquête de 1869, déclaration | que nous avons reproduite chapitre v, page 77.

Mais qui l’a constatée, cette urgence ? Personne, car la Note est obligée d’en faire ainsi l’aveu :

M. Stropé, commissaire de police, est mort, et il n’a été trouvé à son commissariat aucune trace de son intervention dans la | circonstance; cela s’explique d’ailleurs par ce fait que la séquestration de la demoiselle Chevalier n’a pas été faite d’office par l’autorité, et qu’elle a eu le caractère d’un placement volontaire.

MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.

D’accord ; mais alors il fallait une demande d’admission : l’article 8 est formel sur ce point. Procèsverbal d’urgence pour l’admission d'office* demande d’admission, sur timbre et signée, pour placement volontaire, voilà la pièce indispensable dans l’un ou l’autre cas, et le certificat médical seul peut manquer, quitte à être suppléé plus tard. Et qu’on ne vienne paâ objecter le tnanque de temps, de renseignements ; la demande d’admission est très-souvent rédigée et signée dans lès bureaux mêmes de l’asile où on amène le malade. C’est cette pièce que le docteür Pelletan eût dû faire pour être en règle, et non son certificat, car la même personne ne peut à la fois certifier et placer le malade.

La justification de cette irrégularité continuait ainsi

On comprend facilement que le commissaire de police appelé à donner son concours pour faire ouvrir par un serrurier la porte du logement de M1Ie Chevalier, dont le silence prolongé inquiétait lés voisins, ait conseillé au docteur Pelletan, comme ami de la famille Rouy, de pourvoir aux mesures de traitement et de surveillance que réclamait d’urgence l’état mental de la demoiselle Chevalier et l’ait fait officieusement assister par un de ses employés.

Deux observations étaient jointes à cette Note lorsqu’elle me fut communiquée ; l’une était de M. d’Aboville :

S’il ÿ avait eu urgence, est-ce que le commissaire de police, ayant fait ouvrir la porte lé 30 août, n’âurâit pas averti

la famille? Est-ce qu’il ne l’aurait pas consigné sur ses rei gistres ?

L’autre était de Mme le Normant :

Où en serions-nous, grand Dieu ! si le commissaire de police pouvait charger officieusement un de ses employés d'assister un individu en enlevant violemment un autre de chez lui, sans être tenu de constater ce qui peut légitimer une telle violation ides droits les plus sacrés des citoyens?

Cette Note, assurément, ne fait pas honneur à M. Léon Renault, soit qu’il l’ait lue, sbit qu’il ait; sans la lire, signé la lettre d’envoi.

Elle me prouvait une chose : c’est qu’en tout, partout, toujours, ministères, préfectures et police n’ avaient d’autre souci que de s’exonérer les ühë les autres ët në recherchaient nullement la vérité.

Mais le temps passait à solliciter ces documents qu’on n’ obtenait qu’avec lenteur. La Chambre fut dissoute aü commencement de 1876, avant que M. d’Aboville eût pu faire son rapport ; il ne fut pas réélu, et mes espérances, de mieux en mieux appuyées, s’en furent encore une fois à vau-l’eau.

Ne voulant pas que le résultat de seS travàui fût perdu pour moi, M. le vicomte d’Aboville en adressd le résumé sous forme de lettre à M. te Normarit. Jë ne le donne pas dans son entier, pour ne pas revenir Stir des choses tant de fois expliquées; j’en ai d’ailleurs cité bien des passages. Mais j’en reproduirai le début et la conclusion :

Glux, 25 octobre 1876.

Monsieur,

J’ai éprouvé un vif regret de ne pouvoir présenter à l'Assemblée nationale, avant sa dissolution, le rapport que j’avais été chargé de préparer sur la pétition de M,,e Rouy, lorsqu'en mai 1874, M. Tailhand, premier rapporteur, fut nommé garde des sceaux.

Plusieurs motifs m’en ont empêché : mon honorable prédécesseur n’a retrouvé qu’à l’automne 1875 une partie de son volumineux dossier; des dérangements de santé qui ne me sont pas habituels sont venus, pendant les deux prorogations de 1875, m’ôter la possibilité de me livrer d’une manière suivie à ce travail ; enfin je n'ai pu qu’à la suite de plusieurs demandes obtenir du ministre de l'intérieur certaines communications nécessaires, entre autres celle de l’enquête de 1869. En attendant ce document, j’ai cherché de mon côté à éclairer les points obscurs de cette triste histoire.

Vous m’avez souvent demandé, Monsieur, de résumer mon opinion résultant, soit de ces recherches personnelles, soit des pièces qui m’ont été remises. Je viens répondre aujourd'hui à ce désir, si légitime de la part d'un homme qui, après avoir contribué plus que personne à faire rendre la liberté à la victime de cette séquestration, a consacré huit années de sa vie à sa réhabilitation.

Après avoir employé une trentaine de pages à faire l’historique de tout ce qui s’était passé, en entourant chaque fait de preuves indiscutables et réfutant victo-J rieusement les mensonges accumulés à plaisir pour me1 perdre, M. d’Aboville terminait ainsi :

Je résume maintenant mes conclusions.

Sans avoir commis aucun acte de folie constaté, sur les simples récits de son portier, MUe Rouy, dans la maturité de l'âge et en

CHAP. XIX

M. d’aboville, second rappobteur. 413

pleine expansion de son talent de pianiste, a été enlevée de son domicile par le docteur Pelletan, à la prière de son frère de père, M. Claude-Daniel Rouy.

Elle a été reçue à Charenton en violation formelle de la loi, sans aucune demande signée et sur le certificat médical de l’homme même qui l’amenait; inscrite sous un nom quelle n’avait jamais porté ; dépouillée à Charenton et privée pendant huit ans des papiers établissant son état civil ; frustrée de son argent et de ses bijoux ; promenée ensuite pendant quatorze ans d’asile en asile, pendant qu’on la faisait passer pour morte à Paris; maintenue à trois reprises dans ces établissements contre le sentiment des médecins, sur ordres venus directement de l'administration générale de l’Assistance publique de Paris.

Faute de tutelle administrative, son mobilier a été en grande partie perdu.

Dans ces asiles, elle a subi des traitements indignes; son talent s’est évanoui, et avec lui elle a perdu ses moyens d’existence..

Telles ont été pour elle les conséquences terribles de l'inobservation des lois. De ce chef, elle a droit à une réparation du gouvernement.

Le ministre de l’intérieur est déjà entré dans cette voie en mettant, le 22 juillet 1874, « une somme de 1,500 fr. par an à la disposition du département du Loiret, dans l’intérêt de M1U Rouy. y>

Cette somme est insuffisante pour lui permettre de rendre ce qu’elle a été forcée d’emprunter pour vivre depuis sa mise en liberté ; insuffisante aussi pour la mettre au-dessus des besoins de la vieillesse et de sa santé perdue dans les asiles. Sans doute il est impossible de lui rendre ces vingt années, brisées d’abord par des tortures morales et physiques, puis par les anxiétés de la misère; mais on doit du moins, par une pension régulière, assurer le pain de ses vieux jours contre les vicissitudes de la politique.

Elle a le droit aussi de demander au ministre de la justice de rechercher, par une enquête plus impartiale que celle de 1869,

et de punir, s’il y a lieu, les agents de son enlèvement, directs ou indirects, que n’a pas encore couverts la prescription.

Pour ces deux motifs, j’estime que la pétition de MUe Hersilie Rouy devait être renvoyée au ministre de l’intérieur et au ministre de la justice.

Enfin, et ce sera pour Mlle Rony la meilleure, la seule consolation de ses souffrances, il faut qu’elles servent a prévenir le retour de faits analogues, en montrant la nécessité d'exiger la stricte exécution des lois existantes sur la matière, de les améliorer en ce qu’eiles peuvent avoir d’incomplet. Si, en effet, la « société a le droit de prendre des précautions à l’égard de la « personne des aliénés qui sont un danger public, eÜe a aussi a le devoir de veiller sur ces malheureux, de suppléer à leur « misère, de prendre, à défaut de leur famille, la tutelle de « leurs biens, de sauvegarder leurs intérêts ; de les rendre, s’il « se peut, à la raison et à la santé, mais par dessus tout de prête venir les monstrueux abus d’une séquestration insuffisamment « justifiée à son origine, ou prolongée ensuite au delà d’une « absolue nécessité. i>

Je crois applicable àu cas qui nous occupe ces belles paroles, empruntées au rapport sommaire de M. le comte de Rësséguier, mon ancien collègue, sur la proposition de réviser la loi du 30 juin 1838 (4 décembre 1872), et je souhaite que la présente étude puisse apporter quelques éléments à cëttè révision.

Signé : Vicomte E. d’ÂBOviLLE, Ancien député du Loiret à l’ Assemblée nationale de 1871.

Je l’en remerciai quelques jours après en ces . termes :

Nous le tenons enfin, cet admirable rapport !

Je ne m’étonne plus, Monsieur, ni du temps qu’il vous a fallu, ni de la peine que vous vous êtes donnée pour recueillir tous les documents indispensables afin de faire une œuvre aussi ma-

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gistrale, aussi irréfutable, un tour de force véritable et, je le crois, unique; c’est-à-dire d'arriver à me disculper complètement en ne citant pas un seul passage de lettres amies, en éloignant mêmè ce que je puis avoir avancé, en ne vous appuyant que sur les accusations de mes adversaires, qui sont d’autant plus indignes qu’ils me devaient indulgence, justice, jirotèctioh et pitié, si réellement j’étais foiie; qu’iis devaient, i dans tous les cas, soumettre ma position aux autorités supérieures, et non les induire en erreur.

• Grâce à vous, Monsieur, ce sont mes ennemis qui me servent ' de marchepied..... comme le clit David dans ses psaumes.

Ce rapport, écrit avec une conscience, une clarté, une précision, une fermeté douce et polie qui remet chaque chose à sa place, lui donne sa valeur réelle en adoucissant même les torts des coupables qu’il accule, est, selon moi, un document tel, que je voudrais le voir publier, non seulement pour moi, pour tous, mais comme modèle de style, de bienveillance et d’équité.

Qu’il y a loin de cette douceur, de cet esprit de modération, de conciliation, de calme, n'exagérant pas les faits, à ma fougue de soixante-trois ans !

: Combien votre esprit de sagesse aurait été nécessaire là où, au

lieu de chercher à relever le moral abattu ou exaspéré, on ne cherchait qu’à augmenter par des commentaires odieux, par des ' outrages cruels, un état de surexcitation si naturel ! Comme on aurait eu besoin de vous avoir là pour dire : « Faites enquête. » Mais à quoi une demande d’enquête arrive-t-elle ? À vous faire mettre à la porte... guérie !

Je vous sais gré de n’avoir pas parlé des défaillances

r intellectuelles que M. Tailhand m’attribue par égard pour les aliénistes ; j’ai toujours été maitresse de ma volonté; je donne les motifs, bons ou mauvais, qui m’ont fait agir à tort ou à raison; et l'aliéné est irresponsable, tandis que j’assume parfaitement toute la responsabilité de mes actes.

Merci encore et encore, monsieur, de m’avoir si bien comprise et si bien défendue. Laissez-moi espérer que vous ne laisserez oas votre ouvrage inachevé, et que jusqu’à la fin vous voudrez

bien rester mon appui, mon défenseur et être médiateur, si une conciliation désirable est possible.

Vous, M. et Mme le Normant des Varannes et M. Tailhand, formez un groupe invincible, car vous vous appuyez sur le droit et sur la vérité. Il faudra bien qu’on mette des limites à ces terribles certificats qui, grâce à de la complaisance, à quelques mots techniques, font d'un être intelligent et honorable une idiote, une brute dangereuse, une éhontée, capable des plus inconvenantes actions (1)!

Recevez, monsieur, avec l’expression de ma profonde reconnaissance, celle de mon respect le plus absolu.

Hersilie Rouy.

(1) C’est bien ainsi, mais en se gardant de citer aucun fait à l’appui, que me représentaient certains certificats dont mes rapporteurs avaient obtenu communication.

CHAP. XX. — COUP d’œil RÉTROSPECTIF.

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